Syrie: euphorie, optimisme et bombardements


Luc Mathieu, envoyé spécial pour Libération

Mis en ligne le 31/07/2012

Les rebelles se sont emparés du barrage érigé à la sortie d’Anadane. Ils ont récupéré sept chars mais l’armée d’Assad n’a pas dit son dernier mot.
Reportage Luc Mathieu Envoyé spécial à Anadane
Assis à l’avant du char, le jeune rebelle a beau hurler, il n’arrive pas à se faire entendre. Sa voix cassée ne couvre par le fracas du moteur. Mais il s’en moque, il continue de crier comme si quelqu’un l’écoutait. Juste à côté, un combattant s’est noué une corde autour de la taille et l’a attachée au canon du blindé. Il la tire en riant, persuadé qu’il peut le faire pivoter.
Un adolescent se hisse sur la tourelle. Il fait des "V" de la victoire et crie"Allah Akbar !".Après dix minutes de parade dans les rues d’Anadane, une ville du nord de la Syrie, le char disparaît derrière la fumée de ses gaz d’échappement. "Nous allons le camoufler pour éviter qu’il soit repéré et bombardé par l’armée du régime", dit Abdul Nasser Ferzat, un ex-général devenu chef local de l’Armée syrienne libre (ASL).
Les rebelles d’Anadane ont remporté lundi une victoire qu’ils jugent majeure. Après une première tentative ratée il y a trois mois, ils se sont emparés à l’aube du barrage que l’armée syrienne avait installé à la sortie de la ville, à cinq kilomètres seulement d’Alep, la grande ville du nord du pays. Ils ont récupéré sept chars en état de marche et en ont détruit un autre. Six soldats de l’armée syrienne ont été tués et 25 ont été fait prisonniers. Les autres ont disparu. "Ils se sont sauvés comme des rats vers Alep", rigole un rebelle. Deux heures après la fin des combats, une carcasse de camion de l’armée syrienne fume encore derrière les tas de terre qui protègent l’accès au barrage.
De l’autre côté de la route, des combattants déchargent des obus d’un tank et les empilent à l’arrière d’un 4×4. Sous une grande tente blanche, quatre camions de transport de troupes semblent intacts. Des groupes de rebelles les fouillent, récupérant des caisses de munitions. Un jeune brûle une photo de Bachar al-Assad extirpée des décombres. Un autre déchire un livre titré "Le chef et le message", une biographie d’Hafez Al-Assad, père de l’actuel président syrien."Ne pars pas, Bachar, on vient pour t’attraper!", hurle un rebelle trapu à la barbe rousse.

Impassible face à l’excitation de ses combattants, Rifaat Khalil, estime, lui, que cette victoire ne vaut pas tant pour les chars récupérés que pour l’accès qu’elle donne à Alep. "Tous les villages au nord de la ville peuvent désormais être considérés comme libérés. Les civils pourront s’y réfugier. Et nous, nous pourrons chasser d’Alep les gangs d’Assad et les chabihas (NdlR: des miliciens du régime). Si la ville tombe, le régime suivra", affirme-t-il.

Alors que le régime a chassé les rebelles de la plupart des quartiers de Damas, Alep fait aujourd’hui figure de principale bataille de la guerre civile syrienne. Les insurgés ont pénétré dans la ville le 22 juillet, profitant de l’effet de surprise. Ils sont depuis visés par les bombardements des forces du régime qui ont encerclé plusieurs quartiers. Des milliers de civils ont quitté la ville pour se réfugier dans les villages alentours.

Dans son bureau installé dans un immeuble d’Anadane déserté par ses occupants, Ferzat Abdul Nasser affirme lui-aussi que la rébellion tient la région s’étirant entre Alep et la frontière turque. "Le régime ne contrôle plus que les airs", résume-t-il. La réalité est un peu plus nuancée, l’armée syrienne disposant toujours de deux bases, dont un aéroport. Elle contrôle également la route qui vient d’Idlib, à l’ouest, empruntée vendredi par les renforts envoyés à Alep. Mais les rebelles circulent quasi-librement sur les petites routes de montagnes, y compris celles qui traversent les zones kurdes récemment ralliées à la révolution. Ils peuvent aussi compter sur les trois postes frontières qu’ils ont conquis ces dernières semaines. Après plus d’un an de lutte armée dans la région, ils espèrent donc pouvoir s’appuyer sur une zone libre jouxtant la frontière turque.

La seule solution viable, selon eux, pour assurer leur approvisionnement en armes, téléphone satellite, nourriture et médicaments. Cette "zone libre" permettrait aussi d’accélérer les désertions au sein de l’armée. Avant de quitter leur poste, les officiers doivent mettre leur famille à l’abri pour la protéger des représailles du régime.

Au barrage d’Anadane, les combattants hurlent que la prochaine étape est la prise d’Alep. "C’est bon, on a nettoyé la région, on y va !", crie un rebelle debout à l’arrière d’un pick-up en brandissant sa kalachnikov. Ferzat Abdul Nasser est plus circonspect, misant, sans en paraître persuadé, sur une victoire d’ici la fin du Ramadan, le 20 août.

Des explosions résonnent, l’armée syrienne continue de pilonner Alep, de l’autre côté de la colline. Personne ne semble s’en soucier. Jusqu’à ce que les bombardements se rapprochent. Un obus explose à 200 mètres, derrière la tente où des combattants viennent de récupérer un canapé en bois verni. Une autre détonation retentit, encore plus proche. Certains courent vers leur moto, d’autres remontent dans leur pick-up. L’armée a repéré leur fuite. Elle ajuste ses tirs. Un obus explose à quelques dizaines de mètres, soulevant des gerbes de terre. Les rebelles baissent la tête et accélèrent.

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