Syrie : une journée ordinaire de guerre à Alep


Pierre Piccinin

mardi 31 juillet 2012, 20:57

Entre les chants d’espoir et les hurlements des mitrailleuses, Pierre Piccinin nous fait le récit d’une journée dans ce qui fut le coeur économique syrien. Chroniques de la révolution syrienne

Syrie : une journée ordinaire de guerre à Alep© Reuters

Nous poursuivons la publication des chronique de Pierre Piccinin, cet enseignant belge qui se trouve à Alep avec les rebelles. Rappelons que l’auteur avait visité plusieurs fois la Syrie sans préjugés défavorables pour le régime. Mais, en mai dernier, il avait été arrêté, torturé puis expulsé. De cette expérience, Pierre Piccinin en est sorti persuadé que le régime ne va jamais se réformer, comme il l’avait un temps espéré. Il a repassé clandestinement la frontière turco-syrienne samedi dernier.

Alep (31 juillet 2012) – La nuit s’est achevée, hier, dans les chants joyeux des jeunes du quartier de Tarik al-Bab, qui manifestaient, comme tous les soirs, pour exhorter le président al-Assad à quitter le pouvoir et à rendre la liberté à son peuple.

Elle n’a pas été reposante : toutes les demi-heures, ou presque, un soldat frappait à ma porte pour vérifier que tout était en ordre. C’est la procédure, depuis que des miliciens pro-Assad ont attaqué l’hôpital, il y a quelques jours : chaque pièce est surveillée, en permanence.

En outre, ce matin, le réveil est brutal, dès l’aube : un hélicoptère survole la rue et mitraille à l’aveuglette les façades des immeubles. Des miliciens de l’Armée syrienne libre (ASL) qui défendent l’hôpital entrent en trombe dans ma chambre et m’éloignent des fenêtres…

C’est une journée ordinaire qui commence, une journée de guerre, à Alep.

Déjà, les premières ambulances se succèdent devant l’hôpital où je suis hébergé, ainsi que mon compagnon de route, Domenico Quirico, reporter à La Stampa. Je redoute ces nouveaux arrivages. Je descends cependant les trois étages ; sans me presser dans les escaliers : j’imagine bien les horreurs qui m’attendent.

En débouchant dans le hall d’entrée, je tombe sur un groupe de miliciens de l’ASL, qui entourent un adolescent en pleurs ; il est blessé, torse nu ; son sang coule le long de son bras et de sa jambe. Il n’a pas d’uniforme. On m’explique qu’il fait partie d’une des polices du régime et qu’il vient juste d’être capturé dans le quartier de Salaheddine, où les combats ont été les plus violents de ces derniers jours.

Ses blessures ne sont pas très graves : il a pris quelques éclats de grenade dans l’épaule et une balle lui a déchiré le haut de la cuisse. Les miliciens lui ont donné à manger, une galette de pain, du fromage et du thé. Mais l’un d’entre eux, un homme déjà âgé, le prend à partie pour avoir pris les armes du côté de la dictature. Ses invectives sont violentes et ses gestes, menaçants. Le garçon, effrayé, lui répond qu’il n’est pas de la police secrète ; qu’il fait son service militaire et qu’il a été obligé de se battre. « Une fois qu’ils sont pris, ils disent tous ça », me lance l’infirmier qui se tient à côté de moi. La grosse colère du vieil homme passera, et il offrira une cigarette au gamin.

Un peu plus loin, sur une civière, un autre garçon attend. Il a reçu une balle dans le ventre. Il a été fait prisonnier avec le premier et a été blessé par accident, par un jeune milicien apeuré, alors qu’il avait pourtant jeté son arme et s’avançait les mains levées. Lui aussi est terrorisé et se demande ce qu’il adviendra de lui ; il me saisit par le bras et m’interroge : « est-ce que je suis en sécurité ? ».

Je me tourne vers le directeur adjoint de l’hôpital, qui devise avec le commandant des miliciens. Je leur demande ce qu’il adviendra de ces deux gamins. L’officier m’assure qu’ils n’ont rien à craindre : « l’ASL ne torture pas ni n’exécute ses prisonniers ; si l’un ou l’autre groupe de miliciens a commis de telles ignominies, il n’est pas digne de se revendiquer de l’ASL, car nous ne voulons pas nous comporter comme se comportent ceux que nous combattons ; si nous les combattons, c’est pour que tout ça s’arrête, pas pour les remplacer ».

Abdel, 17 ans, originaire d’un village près de Deir-es-Zor, sur l’Euphrate, dans l’est de la Syrie, blessé à la cuise et à l’épaule, et Ahmed, 19 ans, originaire de Damas, seront tous les deux soignés à l’hôpital de l’ASL.

Quelques minutes plus tard, c’est un chabbiha, un membre de la milice du régime, qui est amené à l’hôpital, une balle dans le genou et une autre dans le bras. Les chabbihas sont les soutiens les plus féroces du gouvernement et commettent régulièrement des atrocités sur la population des quartiers en révolte. Il sera cependant soigné, lui aussi.

Je ne suis par certain que les choses se passent ainsi de l’autre côté…

Suivront voitures et ambulances qui, comme la veille, jour de mon arrivée à Alep, débarqueront leur chargement de blessés et de morts. C’est terrible à voir, un mort, éclaboussé de son sang, le visage déjà bouffi, sur lequel s’accumulent les mouches du torride été syrien ; c’est très dur à regarder.

L’entrée principale de l’hôpital, qui donne sur le hall, a été condamnée, fermée par de lourdes grilles de métal, pour empêcher l’entrée des militaires du régime, en cas d’attaque sur le quartier. Le seul accès autorisé passe par la salle d’opération des urgences et la morgue. Chaque fois que j’entre ou que je sors, ce sont les mêmes scènes ; impossible de ne pas les voir.

De toute façon, quand bien même cela ne serait-il pas, on ne peut pas échapper au terrible spectacle : on opère partout, même dans le hall d’entrée et, la journée, dans les chambres qui nous ont été prêtées –au soir, il faut nettoyer le sang, par terre, et essayer de trouver un drap propre pour pouvoir se coucher.

Et tout le monde est mis à contribution : les chirurgiens manquent ; ils forment les infirmiers aux tâches les plus simples et les leur confient ; un vétérinaire, également, opère avec eux.

Domenico et moi sommes sortis assez tôt. Dans la rue, les soldats de l’ASL surveillent chaque carrefour, sur le qui-vive, craignant à tout moment d’être surpris par une incursion de l’armée régulière dont les premières lignes se trouvent à quelques pâtés de maisons seulement.

Accompagné d’un officier de l’ASL, nous gagnons la ligne de front, dans le quartier de Share Osman, dans le sud-est de la ville. En fait de ligne de front, il s’agit plutôt d’un entrelacs de rues de chaque côté desquelles les deux camps se font face.

Pendant plusieurs heures, l’ASL va tenter de prendre la position tenue par l’armée régulière. En courant d’un pilier à l’autre, je rejoins la première ligne, c’est-à-dire le premier coin de rue derrière lequel se protègent les soldats. Quelques rafales de Kalachnikov sont tirées. Les militaires du régime répliquent. Les balles ricochent sur le mur et nous couvrent de poussière.

Chacune des positions des deux adversaires est imprenable, et même les hélicoptères qui tournent au-dessus de nos têtes et ouvrent le feu à la mitrailleuse lourde ne parviendront pas à faire reculer l’ASL.

Au cri de « Allah Akbar ! », un camion de l’ASL fait son entrée dans la rue perpendiculaire au front. Il progresse en marche arrière et se dirige tout droit sur les barricades de l’armée régulière. C’est un tank improvisé, un char d’assaut de fortune : sur sa remorque, un container, renforcé de plaques de métal, dont les portes arrières sont ménagées de meurtrières. Mais rien n’y fera : les tirs des hélicoptères sont trop puissants et percent la carapace ; c’est le massacre.

Sans aide des démocraties occidentales, les insurgés se débrouillent comme ils peuvent. Mais la bataille d’Alep pourrait bien tourner en leur défaveur, car, tandis que les Russes continuent d’approvisionner le régime en armement, les munitions, déjà, commencent à manquer du côté de la révolution; et c’est cela qui pourrait bien déterminer le sort de la bataille.

La confrontation se poursuivra jusque tard dans l’après-midi, sans qu’aucun des deux camps ne réussisse à progresser d’une rue.

Nous quittons les lieux ; des cris sourdent dans une rue voisine, puis une foule surgit, portant le corps d’un homme, dans une caisse peinte en vert. Il est couvert de gros morceaux de glace. Le frère du défunt nous explique qu’il a été tué par un sniper devant chez lui ; leur père me prend par l’épaule et m’invite à le suivre dans maison, où le cercueil est déposé. Je le suis, mais ne m’attarde pas. J’ai mon compte de morts.

Un homme nous propose alors de l’accompagner : il se targue de pouvoir « conduire les journalistes à al-Qaïda » ; à ces mots, d’autres personnes qui assistent aux funérailles nous entourent ; « c’est un fou ; ne l’écoutez pas, n’allez pas raconter que, notre révolution, c’est al-Qïeda ; vous voyez bien que nous sommes de simples citoyens qui nous battons pour être libres ». La foule devient agressive ; il vaut mieux partir. Nous essaierons de retrouver cet homme et de tirer cela au clair, demain…

Deux pâtés de maisons plus loin, je rejoins un groupe de miliciens et leur commandant, Abou Ahmed, dans le quartier de Bab al-Neirab. Ils se sont établis dans une école, qui leur sert de caserne. Ils m’expliquent que l’endroit est dangereux : depuis quelques dizaines de minutes, un hélicoptère tourne au-dessus de la place. Il a peut-être repéré les mouvements des soldats autour des bâtiments. Et, de fait, alors que nous traversons la cour de récréation pour rejoindre le gros du groupe, l’hélicoptère survient et lance deux roquettes, dont une fait éclater le revêtement en béton de la cour, à quelque vingt mètres de nous. Nous avons juste eu le temps de nous jeter au sol. Nous nous relevons, couverts de ciment et de débris, et courons nous mettre à l’abri.

Il est difficile de sortir, à présent. L’hélicoptère tourne toujours. Au bout d’un moment, la situation se complique : se sont deux avions qui apparaissent dans le ciel ; un Mig-21, très reconnaissable, et, selon un des miliciens, un L-39. Je suis stupéfié : je ne savais pas que le gouvernement syrien avait décidé d’engager l’aviation dans la bataille d’Alep ; qu’il avait osé franchir ce pas, cette limite que l’ONU et la communauté internationale considéraient comme une ligne rouge.

Les deux avions font plusieurs passages et frappent ; des explosions retentissent dans un quartier voisin. Mais ce n’est pas nous qui sommes visés : il s’agit du quartier d’al-Barry, tenus par les partisans de la famille du même nom, soutien du régime (un de ses membres, Hassan Chabaan, appartient au parlement, précise un jeune milicien). Environ deux cents chabbihas, soutenus par une vingtaine de combattants du Hezbollah, s’y trouvent encerclés par l’ASL ; l’aviation essaie de les désenclaver en frappant les positions des rebelles.

Nous, nous restons la cible de l’hélicoptère ; quelques roquettes s’abattent encore autour de l’école ; c’est devenu trop dangereux, et je profite d’une accalmie pour m’extraire de l’endroit et rejoindre Domenico qui, de l’autre côté de la rue, avait suivi le bombardement : « les roquettes, c’est une guerre de lâche ! », me dit-il. « Regarde ça ! Elles tombent n’importe où, sur de pauvres gens. »

Je prends alors la décision de pousser en direction du quartier al-Barry, au-dessus duquel s’élève un épais nuage de fumée noire. Nous y pénétrons, accompagné de deux miliciens de l’ASL. Je souhaite avancer le plus près possible de la ligne de combat. Domenico me demande de rester prudent. Nous nous engageons dans un dédale de ruelles et nous nous apercevons, trop tard, que nous avons dépassé les lignes de l’ASL et sommes dans la zone tenue par les chabbihas. Un homme, qui observe l’incendie depuis la rue dans laquelle nous avançons, se tourne vers nous en nous insultant, ameutant d’autres hommes qui se ruent vers nous.

Nous nous sauvons sans chercher à comprendre et repassons derrière les lignes de l’ASL.

C’est tout le danger de cette guerre urbaine, dans laquelle on peut facilement s’égarer dans la zone ennemie, sans s’en rendre compte…

Nous décidons de regagner l’hôpital. Nous nous en sommes éloignés plus que nous l’avions prévu, et il est impossible de trouver un véhicule ; les rues sont presque désertes. Nous nous adressons aux habitants que nous rencontrons ; personne ne peux nous aider : « mâfi benzin ; mâfi ! » (« plus d’essence ; plus du tout ! »). Depuis quelques jours, si les quartiers insurgés d’Alep reçoivent encore des denrées alimentaires acheminées par l’ASL, en revanche, le carburant est presque épuisé ; il est bien évident qu’un camion citerne est plus repérable, depuis un hélicoptère, qu’une camionnette de boulanger…

En arpentant les rues, nous nous rendons compte qu’un autre problème risque de se présenter : les tas d’ordures accumulées un peu partout commencent à prendre des proportions considérables ; les risques de voir apparaître certaines maladies virales, par ces fortes chaleurs, ne sont pas imaginaires.

Arrivés à l’hôpital, il nous faut repasser par la morgue en plein air qui précède les urgences. Un jeune garçon pleure, enlaçant sa mère dans ses bras. Une chaussure, sur le sol, couverte de sang. Je m’attends au pire.

Et c’est à nouveau le désespoir : des cadavres, tout gonflés, et des hommes, le corps détruit, du sang ; je ne parviens plus à supporter ces salles d’opération, ni le couloir qui les dessert et qu’il me faut emprunter ; on y marche dans le sang. Les semelles de mes chaussures en sont maculées…

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