Les Syriens fuient les combats


Le Point.fr - Publié le 07/08/2012 à 17:53

De nombreux habitants d’Alep ont tout abandonné pour fuir les combats et se diriger vers le nord. Reportage.

À Alep, le 2 août 2012.
À Alep, le 2 août 2012. © AFP
  • Par Sophie Bartczak

Ses yeux fixent la camionnette qui s’éloigne. Sur le pas de sa porte, cet homme à la djellaba blanche voit partir sa famille et une partie de son mobilier. Toute sa vie. Lui reste sur le palier de sa petite maison à Alep, au nord de la Syrie, à surveiller l’avion de combat qui survole la zone. Les fumées blanches des obus fendent le ciel. Son souffle se coupe. Il rentre, le temps que le bruit sourd de l’explosion retentisse. Cet homme âgé, à la barbe blanche, préfère rester chez lui, là où il a toujours vécu, dans ce quartier de Sakhur à l’est d’Alep. De peur d’être pillé. Depuis le 4 août, la capitale économique du pays est pilonnée par l’armée loyaliste.

L’essence flirte avec les 4 dollars

Sur la route menant au nord du pays, une voiture, les amortisseurs pliés par le poids, est arrêtée sur le bas-côté. Mohamed remet de l’essence coupée à l’eau, vendue dans des bouteilles en plastique. Le fuel manque et les prix flambent. Le coût du litre flirte avec les 4 dollars. Lui aussi a fui la deuxième ville du pays avant l’assaut de l’armée de Bachar el-Assad. La nuit précédente, avec sa famille, il dit avoir dormi dans un champ, à l’ombre des oliviers, pour se cacher des hélicoptères et des avions qui survolent la zone. "On est plus en sécurité dehors", pense-t-il.

Difficile de déterminer le nombre de familles qui ont pris la fuite d’Alep pour regagner la Turquie ou le nord du pays. Selon le ministère turc des Affaires étrangères, quelque 47 500 Syriens auraient franchi la frontière. Dans les villages du nord de la Syrie, les écoles ont souvent été réquisitionnées par l’armée syrienne libre et transformées en abri. Comme à Souran.

"Nous ne sommes pas habitués à une telle violence"

Un drapeau aux couleurs de la révolution syrienne (vert, blanc et noir, frappé de trois étoiles) flotte en haut d’une ligne à haute tension. Au pied du pylône, malgré la chaleur écrasante, des enfants jouent dans la cour de cette école. Ils viennent du quartier de Tarik el-Bab, à Alep. Et sont arrivés au début des violences, le 20 juillet, lorsque des hélicoptères ont commencé à tirer sur leur quartier. "Nous ne sommes pas habitués à une telle violence. Nous sommes partis vite, avec nos enfants sous les bras", raconte Raba Hani, 60 ans, une jupe à fleurs et un foulard crème. Dans les salles de classe, des enfants dorment sur des matelas. Des femmes ont improvisé une cuisine dans une autre avec des ustensiles emportés à la va-vite. Pas de travail, pas d’argent, les hommes présents dans le couloir énumèrent les difficultés, et n’omettent pas de remercier l’armée syrienne libre de les aider en leur distribuant de la nourriture. "On espère que la révolution va nous apporter une vie meilleure", souhaite Abou Djassem, 30 ans, père de quatre enfants et mécanicien qui vivait avec moins de 250 euros par mois pour plus de 12 heures de travail par jour.

Du linge sèche sur les grilles du couloir de l’école. Alors que sa grand-mère se montre peu loquace, Abdellatouf est plus bavard. Du haut de ses cinq ans, un visage poupin, il s’exprime remarquablement bien. Lui "n’aime pas Bachar el-Assad". "Il nous tue", répète-t-il. Entouré de ses frères et soeurs et de ses cousins, ce bout de chou en jogging noir imite le bruit de l’avion et des bombardements. La tête haute, il avoue avoir eu peur, et même avoir pleuré. Mais ce qui l’a le plus marqué reste sûrement le fait d’avoir vu sa famille ne pas savoir comment fuir : "On ne trouvait pas d’endroit où aller." Le soir, il entend les hélicoptères au-dessus de sa tête, comme la veille, lorsqu’il a voulu s’acheter une glace. Il l’a vu, assure-t-il. En fin de journée, alors que l’heure de l’iftar, la rupture du jeûne, est annoncée par le chant du muezzin, un hélicoptère survole plusieurs villages au nord d’Alep. Parfois, quelques lumières rouges fendent le ciel noir. "Des roquettes", disent les habitants, mais difficile de savoir.

"Un hélicoptère tirait sur nous"

Les déplacements ne concernent pas que les Aleppins. Et des familles des villages du Nord ont aussi pris la fuite, il y a plusieurs mois, à l’image d’Abderrahman. Âgé de 64 ans, cet homme aux cheveux blancs a quitté le village d’Azzaz il y a cinq mois, conduisant toute sa famille sur un tricycle à moteur à Toukli, une petite bourgade. "Un hélicoptère tirait sur nous. Notre maison a été détruite par des obus quand on est partis", raconte-t-il depuis la petite école municipale. Les villageois leur ont donné de la vaisselle, des matelas et quelques vêtements. Quelques bouteilles d’huile, sur lesquelles sont collées les étiquettes du Programme alimentaire mondial, sont posées dans une salle où un large tableau noir est accroché au mur, qui sert désormais de cuisine. Sans gaz, sa femme cuisine à l’extérieur, dans un pot en terre cuite, comme le faisait sa mère, il y a plus de 50 ans, dit-elle. Les chaises et tables d’écoliers sont entassées les unes sur les autres à l’extérieur. Un de leurs fils, Hassan, parti sans chaussures, était importateur de prêt-à-porter. Son magasin a également été la cible des tirs.

À Azzaz, une des premières villes du nord du pays à être libérée le 19 juillet, les habitants réinvestissent les rues. Nettoient les dégâts, balaient les rues. Certains rentrent chez eux pendant que les enfants jouent sur les chars de l’armée de Bachar el-Assad, encore stationnés sous les décombres. Abderrahman, lui, aimerait rentrer : "Mais comment on reconstruit ? On n’a pas de travail et pas d’argent…"

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