Mourir à Alep


Rédaction en ligne

dimanche 12 août 2012, 15:31

C’est une guerre longue qui s’annonce ici, une guerre d’usure. Chroniques de la révolution syrienne (VI et fin)

Mourir à AlepArchives Reuters

Alep (2 et 3 août 2012) – Le gouvernement a repris l’offensive, avec toute la puissance de son arsenal, continuellement réalimenté par son allié russe. Mais les combattants de la révolution, s’ils manquent de tout, sont implantés partout dans la population ; les chars peuvent passer, ils ressurgiront derrière eux.

Ce matin, je repars pour Salaheddine, vaste quartier du sud-ouest d’Alep. La bataille y fait à nouveau rage ; on entend d’ici les obus qui s’abattent tout autour de la Mosquée de Saladin. Et l’on attend pour ce soir ou demain les colonnes de blindés qui se sont mises en route de Damas et d’Idlib et foncent sur Alep à toute allure.

Mon ami Abdul Rhaman, vétérinaire devenu médecin par le fait de la guerre, me demande d’être prudent : « à Salaheddine, depuis des jours, il tombe toujours quelque chose du ciel ; et, si ce ne sont pas des bombes, ce sera la pluie, ou la neige… « . Domenico, reporter à La Stampa, mon compagnon de voyage, a accepté de prendre à nouveau le risque d’y entrer aussi, pour ne pas me laisser y aller seul. Même si son journal lui a signifié que, pour la Syrie, c’est terminé : « les gens sont sur les plages », m’explique-t-il, désabusé, et l’air plutôt agacé. « Ils veulent lire des choses légères ; alors, les morts, la guerre, et la révolution syrienne… »

Mais, ici, les gens sont loin des plages. Le cortège des blessés, des morts, a repris à l’hôpital, où les corps sont amenés par tous les moyens ; beaucoup proviennent de Salaheddine.

Les troupes du gouvernement sont déployées au-delà de l’autoroute, qui délimite le quartier au nord-ouest. Elles ont été repoussées par les rebelles, par plusieurs jours de combats, depuis l’insurrection d’Alep, le 20 juillet. Seuls quelques pâtés de maisons, au-delà de la rue Hamdanieh, au nord, sont encore occupés par l’armée régulière.

Nous « profitons « du départ d’une ambulance, qui vient à peine de déposer son chargement, pour regagner avec elle Salaheddine. Abdul Rhaman veut aussi être du voyage : « je commence à te connaître, Pierre ; tu vas encore te mettre en danger, je vais avec toi ». Il nous accompagne donc, ainsi que deux miliciens de l’ASL, en armes. Je monte à bord en m’appuyant sur la civière, elle est couverte de sang. Je m’essuie la main, comme je peux, sur le bas de mon pantalon.

« Nous sommes en train de violer la Convention de Genève », nous dit Domenico. « Cette ambulance est armée ; il ne s’agit plus de secours, mais d’un transport de troupes, même s’ils ne sont que deux : si les autres veulent tirer, légalement, ils ont le droit de le faire. »

« C’est parce que les hommes de Bashar tirent sur les ambulances que nous devons les protéger », répond Abdul Rhaman.

Je ne suis pas rassuré : Domenico a raison ; mais je suis loin de ma salle de cours et de la théorie du droit international. Les hélicoptères, en effet, visent les ambulances ; nous sommes donc une cible toute désignée.

Nous allons ainsi rejoindre le quartier général de la rébellion à Salaheddine, où nous nous trouvions hier. Cette fois, l’objectif est de gagner le front, la rue Hamdanieh, que les rebelles ont rebaptisée la « 10ème rue ».

Auparavant, cependant, les rebelles veulent nous montrer quelque chose. Ils nous emmènent dans la « 15ème rue », un peu en retrait du front. Elle débouche sur l’autoroute. C’est par l’extrémité ouest de cette rue que les troupes gouvernementales avaient fait irruption dans le quartier au moment de l’offensive de l’ASL, le 20 juillet. Les rebelles les en ont chassées avant-hier, après dix jours de lutte.

La découverte qu’ils y ont faite est macabre : une dizaine de civils, des habitants du quartier, ont été massacrés par les soldats du régime. Leurs corps n’ont pas été évacués pendant ces dix jours de combats ; ils gisent encore là, en décomposition, grouillant de vers et couverts de mouches, suractivées par la chaleur torride de l’été. Je m’approche du premier cadavre, le corps d’un homme, étendu au milieu de la rue, les bras en croix, devant sa camionnette mitraillée. Les dents apparaissent, sous les lèvres rongées par la vermine. Je photographie. Je progresse plus avant dans la rue : un jeune homme, couché sur le dos, a été tué sur le pas de la porte de son immeuble. Je photographie. Plus loin encore, dans le hall d’entrée d’un autre bâtiment, quatre ou cinq corps enchevêtrés pourrissent. J’entre. Une nuée de mouches me fait reculer. L’odeur est pestilentielle. Le sang s’est écoulé jusque dans la rue en une longue traînée noire. Je respire profondément, et j’y retourne. Je photographie à nouveau. Je dois ressortir. Je prends une autre pleine poumonée d’air, et je parcours une troisième fois le couloir qui mène à ces malheureux ; je photographie toujours. Cela ne fait aucun doute : il s’agit d’un crime de guerre. Un de plus…

« Un crime de guerre »; l’expression, que j’enseigne depuis des années, m’apparaît soudainement absurde, après tout ce que j’ai vu depuis mon arrivée à Alep ; plus exactement, elle m’apparaît vide de tout sens et presqu’indécente.

Au bout de la rue, deux autres cadavres sont étendus ; cette fois, il s’agit de soldats du régime.

Nous remontons dans l’ambulance, qui nous conduit au QG du quartier, en compagnie de deux pillards que les rebelles viennent d’arrêter dans les ruines.

Je demande à voir le commandant : hier, j’avais remarqué plusieurs des combattants rebelles, qui ne parlaient pas l’arabe. Je veux lui poser la question clairement : qui sont-ils ? S’agit-il de djihadistes ? De mercenaires ? Ont-ils quelque chose à voir avec al-Qaeda ?

Le commandant, Abou Bakri, me reçoit très aimablement. Alors que je m’attendais à rencontrer un barbu à la peau burinée, je me retrouve face à un jeune homme, coiffé à l’européenne, rasé, étudiant en économie. Il parle un peu le français. Assis près de lui, un autre jeune homme, tout aussi « bon chic, bon genre »; c’est un de ses amis d’université, aussi étudiant en économie, qui l’a rejoint dans la lutte contre la dictature baathiste.

Nous discutons de la question. Ses réponses sont franches, sans détour, et confirment ce que j’avais pu constater à chacun de mes séjours syriens, depuis le début des événements : des groupes djihadistes circulent, en relation avec al-Qaeda. Mais les rebelles syriens ne les acceptent pas. « Ils n’ont rien à faire en Syrie. »

Par contre, Abou Bakri m’explique que, dans son groupe, il y a quelques étrangers, qui se battent aux côté des Syriens insurgés : quelques Tchétchènes, un Irakien, des Afghans… Ils ne sont pas plus d’une vingtaine à Alep, sur environ deux mille combattants, et ils n’ont aucun lien avec al-Qaeda. Ce sont des électrons libres, qui sont venus aider la révolution ; après quoi ils rentreront chez eux.

« Face à ce régime assassin, nous avons besoin de toutes les aides possibles », précise Abou Bakri. « Il y a aussi des Chrétiens dans notre mouvement. Et nous acceptons tout le monde, y compris les étrangers. Ce n’est pas comme l’ASL. »

Ainsi donc, nous n’avons pas affaire à l’ASL. De question en question, les choses deviennent plus claires : il s’agit d’une autre organisation résistante, Jabhet al-Nosra (Les Vainqueurs de la Première Ligne), qui aurait des ramifications dans tout le pays et se composerait essentiellement de jeunes et d’étudiants.

« C’est que nous ne faisons pas pleinement confiance à ceux qui dirigent l’ASL », poursuit le jeune commandant. « Nous coordonnons nos efforts avec l’ASL, mais nous ne prenons pas nos ordre de leurs généraux : avant de changer de camp, ces hommes occupaient des fonctions importantes dans l’armée de Bashar al-Assad ; ils travaillaient pour le système. Je ne crois pas qu’ils vont changer de mentalité et renoncer à leurs ambitions du jour au lendemain. »

« Et quels sont les objectifs de votre organisation ? Qu’adviendra-t-il, après la révolution ? »

« Nous n’avons pas d’autre objectif que de renverser la dictature pour permettre à notre pays, là où nous vivons, de mettre en place un gouvernement élu, démocratique, qui travaille dans l’intérêt des gens. Nous n’avons aucun agenda caché ; et nous n’avons aucun projet concernant l’Islam, contrairement à ce que beaucoup de journalistes étrangers insinuent lorsqu’ils parlent de la révolution syrienne. Lorsque la révolution sera terminée, nous laisserons nos armes à l’armée et nous rentrerons chez nous ; mon ami et moi, nous reprendrons nos études à l’université. »

C’est avec Abou Bakri et deux de ses hommes que nous avons gagné la ligne de front, la « 10ème rue ». Il a fallu traverser quelques carrefours transformés en champs de tir par les snipers du gouvernement, pour finalement aboutir dans la rue Hamdanieh.

Les combattants des deux camps s’y affrontent face à face, séparés par une quinzaine de mètres à peine, la largeur de la rue. On tire depuis les fenêtres, depuis les trottoirs. Le seul moyen de faire reculer l’adversaire est de prendre immeuble après immeuble, qu’il reconquerra le lendemain.

J’ai accompagné un petit peloton de soldats dans ces combats de rue, cette guérilla urbaine. J’ai ressenti avec eux la peur d’être frappé par la balle d’un tireur embusqué. J’ai vu le courage qu’il faut avoir pour se découvrir et courir à l’assaut de la position adverse. J’ai compris l’effroi de celui qui se retrouve plaqué au sol et, blessé, regarde couler son propre sang, incapable de se relever tout seul…

« Tu as pris de grands risques, aujourd’hui » m’a reproché Domenico. « Et pourquoi ? Ce n’est pas notre guerre. Ici, n’oublie pas que nous sommes des intrus. »

Pour cette fois, je n’étais pas d’accord avec lui. Oui, c’est aussi ma guerre. C’est ma guerre de citoyen du monde, à chaque fois que la justice et la vérité sont contestées et qu’on torture des gens pour les faire taire. C’est ma guerre de chrétien, de témoigner de la souffrance des humbles. C’est enfin ma guerre d’homme, de ne pas rester indifférent à ce qui se passe derrière une frontière, parce que, au-delà de la frontière, ce sont aussi des hommes.

Avec ses moyens militaires, le gouvernement du président Bashar al-Assad pourrait raser la ville en quelques heures seulement. Il hésite cependant, car, après un tel acte, qu’adviendrait-il de l’État ?

Mais la peine est immense ; le supplice est cruel ; et le combat, inégal.

Ma tâche est terminée. J’ai témoigné de mon mieux, pendant six jours, de la réalité journalière de la bataille d’Alep ; de ce quotidien qui accompagnera les habitants de la ville pendant de longues semaines encore, pendant des mois peut-être ; du courage et de l’abnégation des médecins de l’hôpital Dar al-Shifaa et de la souffrance de ses salles d’opération ; de la douleur de la guerre urbaine ; de l’indécence de la guerre, et plus encore lorsqu’elle est organisée par un gouvernement contre son peuple.

Je quitterai donc Alep, demain. Les médecins le regrettent. Je le lis bien sur leur visage. Ils voudraient que nous restions, que nous ne les laissions pas seuls, que nous continuions à témoigner. Nous étions un lien avec le monde. Ils avaient ainsi l’impression de ne pas être isolès dans leur Enfer, dont la porte va se refermer derrière nous. Ils nous souhaitent bon voyage, que notre route, que nous parcourrons en une traite jusqu’à la frontière turque, soit sans danger. Moi, je pense déjà à ma campagne et au confort de ma maison.

Il reste certes quelques formalités : retrouver notre passeur ou tenter de nous présenter à un poste de la frontière turque ; mais les Turcs ne laissent pas rentrer les journalistes sortis sans recevoir le tampon de la douane, pas sans leur infliger préalablement quelques désagréments : quelques heures ou quelques jours de prison, et une amende de sept-cents euros. Je trouve ce comportement parfaitement ignoble, à l’égard de ceux qui risquent leur vie pour témoigner de la souffrance du monde.

Demain, les chars d’assaut qui montent de Damas et d’Idlib seront ici. Depuis le début de la nuit, les bombardements ont repris avec intensité…

J’ai le sentiment d’abandonner des amis. Je pense à Reda et à Ahmed. Au commandant de Salaheddine. À Abdul Rahman. Je pense à Manhal, à Nori, à ceux de Tal-Biseh…

Je pourrais rester ; je devrais rester.

Ce matin du 3 août, nous sommes réveillés par des explosions toutes proches. Domenico entre en trombe dans ma chambre : il faut partir ; les soldats sont à trois cents mètres de l’hôpital, à deux rues d’ici.

Nous descendons au rez-de-chaussée et sortons dans la rue : les miliciens de l’ASL sont en embuscade, mitrailleuses tournées vers l’ennemi ; c’est le silence de l’attente angoissante.

Alors que nous quittons Alep et que je monte dans une ambulance qui évacue des blessés vers la Turquie, Abdul Rhaman et moi nous disons adieu.

Ainsi furent ses derniers mots : « Les Arabes disent : les montagnes ne vont pas les unes vers les autres ; mais les hommes ont été créés pour se rencontrer. »

Pierre PICCININ (Historien – Politologue), en Syrie, juillet-août 2012

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Cinquième partie

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