A Damas, une prière de l’Aïd al Fitr présidentielle pleine de leçons


A l’occasion de la prière de l’Aïd al Fitr, qui marque la fin du mois de Ramadan, le président syrien Bachar Al Assad a fait sa première apparition publique depuis le 18 juillet. On se souvient que, ce jour-là, une explosion au siège du Bureau de la Sécurité nationale, au cours d’une réunion de la Cellule centrale de Gestion de Crise, avait abouti à la mort de 5 hauts responsables sécuritaires : son beau-frère, le général Asef Chawkat, le ministre de la Défense, le général Dawoud Al Rajiha, le directeur et le directeur adjoint du Bureau de la Sécurité Nationale, les généraux Hicham Al Ikhtiyar et Amin Charabeh, enfin le chef de la Cellule de crise, le général Hasan Tourkmani. On n’est pas obligé de considérer que cette liste, établie au terme d’une série de révélations partielles, est désormais exhaustive et définitive. Le débat relancé par les confidences du vice-ministre russe des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov au quotidien Al Watan – qui ont été démenties par son administration… mais confirmées, enregistrement à l’appui, par le journal saoudien – , concernant la présence de Maher Al Assad à cette réunion dont il serait sorti très… diminué, confirment ce que beaucoup pensaient. A savoir qu’il serait étonnant qu’une opération de cette ampleur n’ait fait de victimes que parmi les participants de premier plan, épargnant la totalité des seconds couteaux et du personnel administratif.

Prière de l’Aïd al Fitr à la mosquée Al Hamad (19.08.2012)

Quoi qu’il en soit, en accomplissant la prière, le matin du dimanche 19 août, à la mosquée Al Hamad de la capitale, le chef de l’Etat syrien aura permis de constater que, en dépit des efforts qu’il déploie pour donner le change, il vit désormais dans la crainte de subir le même sort que ces anciens hauts collaborateurs.

Il a d’abord choisi – ou on aura choisi pour lui – pour sacrifier au rite, un lieu dont l’emplacement à l’extrémité du quartier de Mouhajirin, et dont la proximité avec l’esplanade du Mausolée du Soldat inconnu, à quelques centaines de mètres plus à l’ouest, devaient lui permettre de prendre la fuite en quelques secondes en cas de menace et de regagner sa forteresse, le Palais du Peuple, de l’autre côté de la vallée du Barada. En comparaison, le chef de l’Etat s’était montré presque audacieux lorsqu’il s’était rendu, le 6 novembre 2011, dans la ville de Raqqa située à plus de 350 km à vol d’oiseau de son palais, pour y célébrer l’Aïd al Adha en présence de fidèles triés sur le volet.

Alors que, par précaution, la télévision syrienne s’est abstenue de mentionner le nom de la mosquée où Bachar Al Assad accomplissait son devoir jusqu’à son départ des lieux, des mesures exceptionnelles de sécurité avaient été mises en place la veille tout le long du trajet que celui-ci devait emprunter… dévoilant prématurément ce qui devait rester secret. L’arrivée de plusieurs cars d’officiers et soldats de la Garde républicaine dans le secteur Khorchid du quartier de Mouhajirin, dont ils avaient interdit l’accès après la prière de l’après-midi du samedi 18 août, avait fait comprendre à ses habitants de quoi il retournait. Quant aux habitants de Doummar, ils n’avaient guère eu plus de peine à imaginer pourquoi, au lieu de les laisser emprunter la voie menant de chez eux à la capitale via l’esplanade du Mausolée, des agents de la sécurité les avaient soudain refoulés, provoquant un immense embouteillage.

Emplacement de la mosquée Al Hamad

Le chef de l’Etat a ensuite opté pour une mosquée à la capacité d’accueil limitée. Le décompte des fidèles réunis autour de lui dans la mosquée Al Hamad permet d’affirmer, sans crainte de susciter les habituelles querelles de chiffres qui accompagnent les mouzâharât (manifestations) de l’opposition et les masîrât (marches) des partisans du régime – qui accompagnaient, devrait-on dire à propos de ces dernières, car à cela aussi le régime a désormais renoncé… -, qu’ils ne dépassaient pas les 150. Parmi eux figuraient des membres du gouvernement et d’autres personnalités politiques : le ministre des Awqafs, Mohammed Abdel-Sattar Al Sayyed, le secrétaire régional adjoint du parti Baath, Mohammed Saïd Bakhitan, le nouveau Premier ministre, Wa’el Al Halqi, tous les trois à la droite du chef de l’Etat ; le mufti général de la République, Ahmed Badreddin Hassoun, et le président de l’Assemblée du Peuple, Mohammed Jihad Al Lahham, à sa gauche ; le ministre des Affaires de la Présidence, Mansour Azzam, au second rang, au côté de l’inévitable Dhou al Himmeh Chalich, assis immédiatement derrière son cousin dont il est le chef des gardes du corps ; le ministre des Affaires étrangères, Walid Al Moallem, discrètement installé au fond de la salle de prière… Le reste de l’assistance était composée d’hommes de religion, de hauts fonctionnaires et des agents de la sécurité présidentielle. Il ne restait donc plus de place pour les habitants du quartier qui ont été refoulés.

Encore une fois, l’absence du vice-président Farouq Al Chareh a été remarquée. Mais, si sa participation à cette prière aurait été bienvenue pour mettre un terme définitif aux rumeurs qui enflent de jour en jour à son sujet, force est de reconnaître que sa présence aurait été contraire aux usages protocolaires en la matière. Il est en effet de règle, en Syrie, que le chef de l’Etat et son premier vice-président n’assistent jamais en même temps à la prière. Cette règle de sécurité instaurée par Hafez Al Assad, qui considérait sans doute que les mosquées ne constituaient pas pour lui des lieux sûrs, n’a jamais connu de dérogation sous Bachar Al Assad. Les Syriens et les autres continueront donc de s’interroger sur la signification de l’occultation prolongée de l’ancien ministre des Affaires étrangères. Certains croient savoir qu’il a déjà pris le large mais qu’il n’est pas encore parvenu à quitter son pays, l’Armée Syrienne Libre attendant le moment opportun pour l’aider à franchir la frontière et à se réfugier dans un pays voisin.

Farouq Al Chareh

Une autre présence aurait apporté réponse à la question que les Syriens se posent, par curiosité plus que par compassion, sur le sort du secrétaire national adjoint du parti Baath, Abdallah Al Ahmar. On le dit détenu ou assigné à résidence depuis plusieurs semaines, suite à l’expression de doutes sur la stratégie du tout répressif choisie et ordonnée par le chef de l’Etat. Il faudra donc attendre encore pour savoir ce qu’il en est.

Plusieurs autres "anomalies" ont été relevées par les observateurs.
Le reportage de la cérémonie n’a pas commencé à l’extérieur, à l’arrivée du cortège du chef de l’Etat devant la mosquée, mais alors que celui-ci, déjà entré dans la salle de prière, se dirigeait vers sa place au centre du premier rang.
Le sermon du prédicateur, le cheykh Mohammed Kheir Ghantous, n’a duré que cinq minutes. C’est peu pour un homme si savant, sur qui le choix présidentiel ne s’était pas porté par hasard. Cela signifie surtout que Bachar Al Assad, en dépit de l’intérêt qu’il aurait pu prendre à ses propos, ne tenait pas à s’attarder.
Au total, l’ensemble de la cérémonie, prière et prône compris, n’aura pas duré plus de 11 minutes.
Dès la fin du sermon, la caméra a fait un plan fixe de plusieurs minutes sur le mihrab de la mosquée, avant de mettre fin subitement à l’émission. Les téléspectateurs n’ont donc pas vu, contrairement à l’habitude, le chef de l’Etat quitter la mosquée. Ils n’ont donc pas vu non plus que, à l’inverse de l’Aïd al Fitr du 30 août 2011 et de l’Aïd al Adha du 6 novembre 2011, Bachar Al Assad ne prenait pas le temps de recevoir les félicitations des fidèles, à l’intérieur et à l’extérieur de la mosquée.

Bachar Al Assad durant la prière de l’Aïd al Fitr

Tout cela confirme que le chef de l’Etat, qui est apparu à certains moments perdu dans d’étranges pensées, n’est guère rassuré sur sa propre situation.

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