Syrie. Un pays occupé… par l’armée chargée d’en protéger la population


Un billet d’Aurélien Pialou

Pour les "Syriens ordinaires", qui tentent de survivre à la crise majeure qui affecte leur pays, le quotidien s’est progressivement transformé. Mises à part, peut-être, les villes de Tartous et de Souweida, à ce jour épargnées par les destructions et les vagues de répression, leur pays est devenu un immense champ de bataille.

Destruction à Homs

Précisons de suite ce qu’il faut entendre par "champ de bataille". Deux forces s’affrontent : un ensemble d’hommes, qui ont pris les armes après avoir constaté le massacre et l’agression de leurs proches, font face à une armée organisée disposant de toutes les technologies de guerre.
Pour les premiers, l’engagement a été progressif, nullement commandé par un djihad afghan ou un quelconque fanatisme. Lorsque le rappel des supplétifs a été ordonné pour la première fois à la fin du mois d’avril 2011, les jeunes gens concernés se sont retrouvés face à une alternative dramatique. Devaient-ils rejoindre les forces du régime et apporter leur concours à l’assassinat de manifestants non armés, parmi lesquels nombre de femmes et d’enfants ? Ou bien devaient-ils fuir pour échapper à la conscription, si possible en direction d’un pays voisin, avec le risque de voir leurs parents, leurs frères et leurs proches aussitôt traités comme des "familles de déserteurs". Pour une grande partie des jeunes concernés, qui avaient compris ce qui se jouait sur le terrain et avaient décidé de "prendre le maquis", le choix s’est imposé de s’opposer par la force à la force du régime.
Mais en face, ont-ils affaire à une armée ? L’accoutrement de leurs adversaires, baskets et bandana, montre qu’il s’agit moins de militaires que de civils en armes (musallahîn). D’ailleurs, leur discipline est à l’image de leur uniforme : disparate, imprévisible et relâchée. Les "forces du régimes" sont aujourd’hui constituées par un rassemblement d’individus en provenance d’horizons différents, recrutés de diverses manières. Certes, dans la capitale et dans ses environs, placés sous la protection de la Garde républicaine et de la 4ème division, les combattants ont le profil de militaires entraînés, préparés à résister aux assauts de la population civile. Il est d’ailleurs aisé de les reconnaître sur les barrages. Mais collaborent avec eux tout un ensemble d’hommes : des agents des services de renseignement, des membres des chabbîha et des katâ’ib al-Assad, éphémères milices composées de volontaires habillés d’uniformes bleu, portant la barbe et équipés de gourdins, mises sur pied pour assurer la surveillance des quartiers.

Membres des forces syriennes de sécurité

Ces forces assument au quotidien des missions différentes. Aux troupes d’élite, les tanks, les hélicoptères et les avions. Une trentaine d’hélicoptères ont été abattus par les "rebelles", mais l’armée en détient encore un grand nombre en réserve, prêts à décoller et à aller ouvrir le feu, avec des missiles ou des mitrailleuses, sur les quartiers récalcitrants. Le régime n’étant pas en mesure de récupérer ces quartiers, ou ne voulant pas engager ses hommes dans une guérilla urbaine aux résultats incertains, le recours aux moyens aériens s’est imposé à lui comme naturel. Lorsque les hélicoptères ne parviennent pas à obtenir le résultat souhaité – ce qui est le cas partout aujourd’hui, y compris dans la capitale – les Mig entrent dans la danse pour achever les destructions. Parfois il fait donner les chars, comme au début du mois d’octobre, mais il prend alors le risque de voir ses pertes augmenter fortement.

La capacité de résistance des "rebelles" s’explique-t-elle par l’obtention de moyens de défense supplémentaires ? On peut plutôt y voir le résultat de l’accoutumance, au cours des huit mois écoulés, aux techniques de la guérilla et l’optimisation des maigres matériels dont ils disposent. Incapables de récupérer les quartiers dans lesquels les combattants de l’ASL se retranchent parmi les habitants, les forces du régime considèrent qu’elles n’ont pas d’autre alternative que de réduire ces quartiers en poussière. Y engager des hommes serait prendre le risque d’en voir tuer un grand nombre. Or, depuis quelques mois, les réservistes ne répondent plus aux appels et les volontaires se font rares….

Résultat de cette stratégie, les villes syriennes se muent peu à peu, sous les coups des bombardements, en autant de Stalingrad. A l’image de la ville soviétique, les amas de ruines deviennent des nids imprenables au milieu desquels les civils qui n’ont pas pris la fuite – par choix ou par impossibilité – tentent tant bien que mal de survivre, privés des moindres commodités. Tout quartier considéré comme rebelle est en effet privé d’eau et d’électricité. En dépit des moyens considérables mis en oeuvre par le régime, force est de constater que, jusqu’à ce jour, aucun des quartiers perdus par ses troupes n’a jamais été récupéré.

Un combattant syrien dans la région nord

Outre les opérations militaires proprement dite, si tant est que l’on puisse qualifier de "propres" les faits et gestes des soldats syriens lâchés contre les populations…, la majeure partie du temps et de l’activité des forces armées est consacrée aux contrôles et aux fouilles. Les campagnes de perquisition se succèdent sans discontinuer, alors que les barrages entre les villes ou à l’intérieur des villes sont légion. L’obsession du pouvoir est de protéger le moindre axe urbain ou routier. Le nombre de postes de contrôle ne cesse donc de croitre dans la capitale. Destinés à entraver les mouvements de l’opposition, ils aboutissent à paralyser l’ensemble de la population.

Mais ce dispositif n’est pas dépourvu de profits, puisque chaque barrage génère pour ceux qui les tiennent, et surtout pour ceux qui y détiennent l’autorité, de multiples rémunérations. Il n’est pas difficile d’obtenir le "marché" de l’approvisionnement des hommes qui en assurent la garde : il suffit, pour les commerçants tenant boutique à proximité, de se montrer généreux et reconnaissants envers l’officier qui le dirige. Son franchissement sans problème est conditionné, pour un citoyen ordinaire, surtout quand il transporte avec lui des effets personnels, à l’acquittement d’une taxe, qui peut être tantôt une couverture, tantôt une bouteille de gaz, tantôt un élément de mobilier, tantôt un vêtement… La Loi – en réalité la capacité d’imposer leur propre loi – est évidemment du côté de ceux qui gardent ces barrages.

Un poste de contrôle des forces de sécurité à Nahr Aïcha (Damas)

Pour les simples citoyens, ces postes sont aussi synonymes d’arrestation ou de disparition. Quiconque a l’âge ou présente le profil d’un opposant, peut être mis en joue à titre d’avertissement sans frais. Un autre passera quelques jours en prison pour avoir pris le risque de se présenter à cette "frontière". Enfin, les barrages sont l’occasion d’un exercice dans lequel les militaires à la solde du pouvoir sont passés maîtres : la discrimination. "Tu es chrétien ? Tu es druze ? Tu peux passer. Nous te faisons confiance"… Quoi de plus simple et de plus efficace pour accentuer la division nationale, exacerber le confessionnalisme et dresser les unes contre les autres des communautés qui n’aspirent qu’à vivre en bonne intelligence ? Malheur au contraire à ceux et celles qui sont nés ou qui résident dans une "mauvaise ville". Lorsqu’ils se présentent aux barrages, ils ont droit à toutes sortes de brimades, aux injures, parfois aux coups. La guerre, selon le régime, doit être menée contre tous ses ennemis. Or, comme le président l’a indiqué, les ennemis sont à l’intérieur. C’est donc bien toute la population qui est devenue la cible. Il faut être vigilant et penser à freiner en arrivant près des barrages, pour éviter les tirs sans sommation des hommes trop zélés qui les gardent…

Pendant ce temps, à travers la Syrie, des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants sont contraints à l’errance. Les flots de réfugiés ne cessent de grossir dans le pays. Une minorité d’entre eux se dirigent vers les pays limitrophes. La majorité vers les villes et villages où ils disposent de quelques proches. Mais pour ceux d’entre eux, originaires de Homs et de sa région, qui ont abandonné leur domicile au cours de l’hiver dernier, la pérégrination est loin d’être achevée. Ils ont successivement gagné Qousseir, Douma, Qoudsaya, Qadam… Ayant laissé en route, à chaque étape, les maigres biens emportés au départ, ils dorment désormais dans des écoles ou des jardins publics. Ils s’installent autour des points d’eau, ignorant de quoi leur lendemain sera fait, mais confrontés aujourd’hui à une quantité de problèmes. Quand la cohabitation dans un même lieu impose aux familles une promiscuité de tous les instants, est-ce le père, le mari, le frère ou le fils qui doit  rester avec les femmes ? Vaut-il mieux opter tout de suite pour  la rue, un lieu encore réputé sûr… au moins au centre de Damas, ou tenter de louer quelque temps un appartement dans une banlieue, avec le risque d’y connaître bientôt les visites dépourvues de délicatesse des moukhabarat et les perquisitions ? Et que dire des problèmes de survie qui se posent au quotidien : se nourrir, se vêtir, se soigner…? Pas d’autre solution que de solliciter les hôtes et de vivre aux dépens des populations qui accueillent, alors que la désorganisation des activités économiques prive une part croissante de Syriens de toute source de revenus. Les pénuries s’aggravent, occasionnées, il faut le dire, par l’instrumentalisation politique des sanctions internationales. Cependant, alors qu’une partie importante de la population est réduite à la rue, les Syriens qui le peuvent contribuent par dizaines de milliers aux réseaux de soutien. Ils fournissent de l’aide, ils offrent des logements, ils donnent de la nourriture, ils proposent un couchage, démontrant à ceux qui en doutaient les immenses qualités d’accueil et de partage dont ce peuple est porteur.

Alors que les barrages isolent les régions en révolte et que les villes sont la cible de raids menés par les forces du régime, les Syriens tentent de survivre, donnant chaque jour davantage l’image d’une population prise en otage par l’armée censée la protégée.

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