La Syrie est bel et bien notre guerre d’Espagne : relire Orwell


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Jean-Pierre Filiu

Universitaire
Publié le 01/09/2014 à 10h54

Les analyses sans concession que j’ai publiées au fil des mois sur la révolution syrienne m’ont amené des réactions contrastées en termes positifs ou négatifs. Mais aucun de ces textes n’a suscité autant d’hostilité que ma mise en perspective du conflit syrien à la lumière de la guerre d’Espagne.

En avril 2013, j’ai tenté, dans les colonnes du Monde, de dresser un parallèle entre, d’une part, l’Espagne de Franco soutenue par l’Allemagne d’Hitler et l’Italie de Mussolini et, d’autre part, la Syrie d’Assad appuyée par la Russie de Poutine et l’Iran de Khamenei. Quant je parle d’Espagne, d’Allemagne, d’Italie en 1936-39, de Syrie, de Russie et d’Iran en 2011-2014, je ne parle pas des peuples de ces extraordinaires pays, mais des régimes despotiques qui en ont accaparé le devenir et les ressources.

Deux triades des dictatures

Face à cette triade des dictatures, active alors comme aujourd’hui, je mettais et je mets en exergue la résistance, alors du peuple espagnol, aujourd’hui du peuple syrien, déterminé une fois pour toutes à reprendre son destin en mains. Mais je soulignais et je souligne que cette révolution avait et a pour ennemi mortel les visées totalitaires des forces arrivées soi-disant pour la secourir, les staliniens dans l’Espagne républicaine, les jihadistes dans la Syrie soulevée contre Assad.

Que n’ai-je pas entendu pour avoir osé associer une partie de la geste « progressiste » européenne à ceux que de distingués intellectuels considèrent toujours comme des Arabes englués dans leurs querelles d’Arabes ! J’avais en effet brisé un tabou, celui du caractère exemplaire, et par définition exclusif, de notre « progrès » lorsque est en jeu la libération de peuples qui ne sont pas censés partager nos « valeurs ». Bel aveu de refus d’universalité des dites « valeurs », mais passons…

Les liens intimes de ma famille avec l’Espagne et ma haine aussi profonde du fascisme que du stalinisme m’ont préservé de la vision « sulpicienne » de la guerre d’Espagne. Ce conflit fut un épouvantable carnage, mais c’est du côté de la République qu’il fallait se tenir, quelles que soient les horreurs, et elle furent nombreuses, perpétrées en son nom. Et les franquistes avaient une indéniable base sociale, même si c’est au nom du peuple, et du peuple seul, qu’ont combattu et qu’ont été vaincus les Républicains.

Si j’invoquais au printemps 2013 les références de la guerre d’Espagne, c’est parce que la non-intervention prônée par le Front populaire en 1936 n’avait sauvé ni la République en Espagne, ni la paix en Europe. Après trois années à prôner l’abandon du peuple syrien, de crainte que les djihadistes n’en tirent profit, nous avons aujourd’hui contribué à nourrir le monstre djihadiste à l’ombre du monstre de la dictature d’Assad. Et ce monstre ne va pas éternellement rester contenu au Moyen-Orient.

« Hommage à la Catalogne »

« Hommage à la Catalogne », édition de 1938

Plutôt que les fresques héroïsantes de Malraux et d’Hemingway, toutes deux grands succès de librairie à leur sortie (« L’Espoir » en 1937, « Pour qui sonne le glas » en 1940), je préfère me replonger dans la guerre d’Espagne en compagnie d’Orwell.

Son « Hommage à la Catalogne » ne fut édité qu’à titre confidentiel en 1938 (dix-sept ans plus tard pour la version française), mais il reste pourtant inégalé dans sa description de l’exaltation populaire, du désordre milicien et de la volonté farouche qui firent de Barcelone en 1936-37 le bastion de la résistance au fascisme et au stalinisme.

Orwell, se confiant à Koestler, méditait sur le tournant essentiel de la guerre d’Espagne :

« En Espagne pour la première fois, je vis des articles de journaux qui n’avaient absolument aucun rapport avec la réalité des faits, pas même ce type de relation que conserve encore un mensonge ordinaire. Et je vis des journaux de Londres colporter ces mensonges, et des intellectuels zélés édifier toute une superstructure d’émotions sur des événements qui ne s’étaient jamais produits. Je vis en fait l’Histoire qui s’écrivait non pas suivant ce qui s’était passé, mais suivant ce qui aurait dû se passer, selon les diverses lignes officielles ».

Depuis 2011, on ne compte plus les journalistes assassinés, enlevés et blessés en Syrie. Pourtant, combien d’articles n’ont-ils pas été écrits sur la base de contre-vérités manifestes, de négation des massacres perpétrés à l’encontre du peuple syrien, de divagations dérivées de tel ou tel service de « renseignement ». Quant aux « intellectuels zélés » qui ont glosé sur la base de ces infamies, je les laisse à leur enfer personnel.

« Socialisme signifie justice et liberté »

Ecoutons encore une fois Orwell à l’heure où le débat fait de nouveau rage pour savoir s’il est « bien » ou « mal » d’intervenir en Syrie :

« La plupart d’entre nous persistent à croire que tous les choix, et même les choix politiques, se font entre le bien et le mal et que, du moment qu’une chose est nécessaire, elle doit aussi être bonne. Il nous faudrait, je pense, dépouiller cette croyance qui relève du jardin d’enfants. La guerre, par exemple, est parfois nécessaire, mais elle ne saurait être ni bonne, ni sensée. »

Orwell était libre, passionnément libre, et son exigence de justice et de liberté s’appelait « socialisme ». En Syrie, la même exigence de justice et de liberté, envers et contre tout, peut se parer d’autres couleurs, elle n’en demeure pas moins éminemment digne de respect et de soutien. Que chacun agisse selon sa conscience, avec le dernier mot à Orwell l’indémodable.

« Socialisme signifie précisément justice et liberté, une fois qu’on l’a débarrassé de toutes les sottises qui l’encombrent. C’est sur ces valeurs essentielles et sur elles seules que nous devons fixer notre attention. Rejeter le socialisme simplement parce que tant de socialistes, individuellement, sont des gens lamentables, serait aussi absurde que de refuser de voyager en chemin de fer parce qu’on n’aime pas la figure du contrôleur. »

Tant pis pour la tronche du contrôleur, je persiste et signe : la Syrie est notre guerre d’Espagne.

ALLER PLUS LOIN

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Affaire Ali Aarrass: l’Espagne condamnée par un comité de l’ONU


Baudouin Loos
Mis en ligne lundi 1 septembre 2014, 18h58

Nouveau rebondissement dans l’affaire Ali Aarrass, du nom de ce Belgo-Marocain condamné au Maroc à 12 années de prison pour « terrorisme » après des aveux arrachés sous la torture

ali

Le Comité des droits de l’homme des Nations unies, dans une communication du 28 août 2014, vient de fustiger l’Espagne pour avoir extradé le plaignant en décembre 2010 alors qu’il existait un risque sérieux de torture encouru, comme le même comité l’avait d’ailleurs signalé en extrême urgence il y a quatre ans.

Les avocats d’Ali Aarrass, dans un communiqué, expliquent qu’ainsi, « le Comité des droits de l’homme constate qu’Ali Aarrass a bien été sauvagement torturé. Il considère, à cet égard, qu’en dépit des informations transmises aux autorités espagnoles, cet Etat n’a pas évalué adéquatement le risque de mauvais traitements. En effet, l’ « Audiencia nacional » avait simplement estimé que la torture n’était pas assez systématique au Maroc que pour justifier un refus d’extradition ! ».

Selon le Comité des droits de l’homme, l’Espagne doit maintenant, d’une part, offrir une compensation adéquate à Ali Aarrass pour les souffrances encourues et, d’autre part, prendre toutes les mesures possibles vis-à-vis des autorités marocaines pour assurer un suivi efficace quant au traitement du plaignant. L’Espagne a six mois pour se conformer à cette décision.

Les avocats, Mes Alamat, Cohen et Marchand, rappellent que, par ailleurs, une autre instance onusienne, le Comité contre la torture, saisi d’une plainte contre le Maroc, « a constaté le 27 mai 2014 que ce pays a bien violé la règle absolue de l’interdiction de la torture, n’a pas mené d’enquête sérieuse à cet égard, et a condamné Ali Aarrass sur base de preuves tronquées. Ce Comité a donné 90 jours au Maroc pour commencer une enquête impartiale et approfondie, incluant un examen médical conforme aux standards internationaux. Une instruction (impartiale ?) a bien été rouverte. Ali Aarrass n’a cependant pas été libéré et croupit toujours en prison, à la merci de ses tortionnaires ».

Enfin, on attend pour le 11 septembre prochain une décision en degré d’appel de la chambre bruxelloise des référés dans une plainte d’Ali Aarrass contre l’Etat belge à qui il demande une assistance consulaire refusée au motif principal qu’il est binational. En première instance, la juge avait donné raison au plaignant. Si elle est confirmée en appel, cette décision ferait jurisprudence.

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ISRAËL OU LA PRIMAUTÉ DU COLON ARMÉ


  Jacques Bude ( Professeur émérite de psychologie sociale de l’ULB. Mère et père assassinés à Auschwitz. "Enfant caché" sauvé au prix d"énormes risques et sans la moindre rétribution par des gens d’ici, chez nous en Belgique)

“Nous avons conquis des territoires, mais que ce soit dans le Néguev, en Galilée ou à Jérusalem, leur importance reste mineure tant qu’ils ne sont pas peuplés de colonies. La colonisation, voilà la véritable conquête.“
Ben Gourion (1949)[1]

LA CRÉATION DU COLON JUIF

Jusqu’à la création de l’État d’Israël, l’objectif des autorités sionistes de tous bords était la colonisation de peuplement de la Palestine[2], qu’elles concevaient comme étant exclusivement la “Terre d’Israël“ (Erètz Israël). Les organisations sionistes s’efforçaient principalement d’acquérir des terres afin d’y installer des colons – “pionniers“ (Chraloutsim) – dont le recrutement se faisait notamment par des mouvements de jeunesse situés non seulement à travers l’Europe mais aussi aux Amériques, en Afrique du nord, en Égypte, en Turquie, en Irak, en Iran, au Yémen, ….

Plusieurs mouvements de jeunesse dont l’obédience idéologique pouvait varier de l’extrême droite à l’extrême gauche, existaient dans de nombreux pays. Les différentes organisations sionistes qui les patronnaient, leur envoyaient des missionnaires – Shlichrim, envoyés – afin de convaincre les jeunes Juifs autochtones d’émigrer en Palestine, de faire leur “montée en Terre d’Israël“ (aliyah le Erètz Israël). Les recrues étaient envoyées dans des centres dénommés Harshara  (formation, entrainement), situés un peu partout dans le monde. Outre l’enseignement de l’hébreu moderne, ces centres dispensaient une formation agricole et militaire.

Au lendemain de la guerre 1939-1945, j’ai été exposé à plusieurs de ces missionnaires sionistes. Les méthodes qu’ils utilisaient afin de susciter l’enthousiasme pour la “montée en Terre d’Israël“ avaient tout du rituel bien rodé. Il consistait pour l’essentiel à chanter en hébreu des hymnes à la gloire de la colonisation de peuplement de la Palestine en dansant des rondes d’apparence folklorique à connotations agricoles, dites horas.

Chaque séance débutait invariablement par un chant où se répétait inlassablement “Nous vous avons amené la paix“. (événou chalom alèchem) et se clôturait invariablement par un chant intitulé Hatikva (l’espoir) qui deviendra l’hymne national israélien, “être un peuple libre dans notre Terre-pays[3], Terre de Sion, Jérusalem“. Le corps du rituel consistait en un répertoire relativement limité de chants au contenu très homogène. Souvent le même chant était repris plusieurs fois au cours d’une même session.

Pour illustrer le message des “envoyés“ de Palestine, je n’en tiendrai à 2 chants régulièrement utilisés qui me paraissent représentatifs du répertoire. Selon l’un, “Nous sommes montés en Terre-patrie (Artza alyinou); Nous avons labouré et semé; mais n’avons pas encore récolté“ et selon l’autre “De Metullah (la localité située le plus au nord de la Palestine mandataire) au Négev (qui en couvre le sud); De la mer (à l’Est) au désert (à l’Ouest); Tous les gars excellent aux armes[4]; Tous montent la garde“. On notera que “Terre d’Israël“ (Erètz Israël) réfère à l’entièreté de la Palestine mandataire, c’est à dire au Grand Israël dont la Guerre des 6 jours de juin 1967 établira les frontières.

Les missionnaires sionistes avaient la conviction de d’apporter l’espoir de la fin de l’exil dans un monde antisémite – galout[5] -, d’un prochain “retour“ en Terre-patrie: d’où l’omniprésent “nous vous avons apporté la paix“. L’existence des Palestiniens qui à l’époque constituaient au moins 70% de la population de la Palestine mandataire, n’était jamais mentionnée, si ce n’est en creux par de fréquentes allusions au fait que les radieuses et pacifiques implantations agricoles sionistes étaient menacées de destruction et devaient être défendues.[6]

À l’époque, de manière générale dans nos pays et particulièrement suite au profond traumatisme moral provoqué par l’horreur des camps de concentration, des chambres à gaz et des fours crématoires, les Juifs étaient très loin d’être haïs et infiniment plus loin encore d’être menacés. Il était évident que les “envoyés“ sionistes n’avaient pas pour mission de “sauver les Juifs“ mais de recruter des “pionniers“ pour coloniser la Terre d’Israël. D’ailleurs, la nécessité d’offrir un refuge aux survivants du Génocide dont plus de 100000  croupissaient dans des camps de personnes déplacées en Allemagne et dont aucun pays ne voulait, ne faisait pas partie du message des missionnaires.

Pour illustrer les objectifs du mouvement sioniste jusqu’à la création de l’État d’Israël, je me bornerai à décrire brièvement un Kibboutz dénommé Tel Reïm – colline des compagnons en hébreu – créé en 1949 à la frontière de Gaza en un lieu précédemment dénommé Tel Djama – colline des compagnons en arabe -. Ce Kibboutz d’un collectivisme socialiste pur et dur, était constitué de trois groupes de jeunes “pionniers“: des Israéliens, des Marocains et des Belges. Les membres du premier groupe étaient des autochtones issus du Palmach (contraction de Plougoth Machat, bataillons de choc)[7], ceux des 2 autres étaient arrivés en Israël en 1950 et avaient bénéficié ensemble d’une longue préparation dans une centre de formation (Harchara formation, entraînement) situé en France. Le Kibboutz était une espèce de grande ferme collective fortifiée – qualifiée de Mèchek (ferme) comme tous les Kibbouts à l’époque – ceinturée d’une clôture de barbelés éclairée, pourvue d’un mirador doté d’un balayage lumineux et garnie de mines éclairantes qui explosaient au contact. Une garde armée était assurée de jour et de nuit sur le mirador et dans les champs environnants. Il s’agissait surtout d’éviter que des “infiltrés“ (michtanemim) ne viennent voler, notamment des tuyaux d’arrosage. Il allait évidemment de soi qu’ils devaient être abattus.

 

LA SÉCURISATION DU NOUVEL ÉTAT

La création de l’État d’Israël modifie profondément les objectifs des autorités sionistes. “Autrefois, écrit Ben Gourion, nous faisions venir les immigrants après des années de formation. Nous avions installé des fermes pionnières dans le monde entier et les pionniers y passaient des années à se préparer à la vie et au travail qui les attendaient ici, à apprendre la langue et connaître le pays avant leur arrivée. À présent nous ferons venir des Juifs sans préparation aucune […) parce que ni eux ni nous n’avons le temps.“[8]

Un afflux massif d’immigrés – Olim chradashim, “nouveaux montants“ – se produit dans le sillage de la création de l’État d’Israël. Quelque 560000 immigrants arrivent entre mai 1948 – date de création de l’État d’Israël – et fin mars 1951. Selon les chiffres fournis par Tom Segev: 271188 sont originaires d’Europe de l’Est; 164787, d’Asie; 77083, d’Afrique du Nord (Égypte comprise); 46617, d’Europe occidentale, d’Amérique et dans une moindre mesure de quelque autres pays, tels l’Afrique de Sud et l’Australie.[9] On notera que seuls un peu plus de la moitié de ces immigrants peuvent être considérés comme ayant survécu au Génocide et que seuls quelques milliers de ceux-ci – sans doute bien moins de 20000 – étaient des rescapés de camps de concentration ou de centres de mises à mort.

Ces Juifs émigraient en Israël pour diverses raisons. Une petite minorité d’entre eux étaient des sionistes de longue date. D’autres, bien plus nombreux, avaient adhéré au sionisme en réaction au Génocide ou sous l’effet d’une propagande sioniste très efficace, souvent sciemment mensongère[10] et même criminelle.[11] La plupart de ces immigrants auraient sans doute préféré émigrer ailleurs mais aucun autre pays n’en voulait.

En grande majorité, ces quelque 560000 immigrants ont été très mal accueillis. “Seuls quelques milliers … furent intégrés par les kibboutz existants et quelques centaines d’autres tout au plus créèrent leur propre kibboutz. L’ensemble des colonies rurales, coopératives ou communautaires, déjà établies ou récemment créées n’absorbèrent que 20% des immigrants“.[12] Quel que soit leur pays d’origine, la plupart des immigrés furent parqués dans des camps de transit (maabaroth, lieux de passage) où les conditions étaient épouvantables, puis dans des lieux d’où les Palestiniens venaient d’être expulsés, de préférence le long des nouvelles frontières et où les conditions de vie étaient périlleuses et extrêmement précaires.[13]

Selon la propagande israélienne, cet accueil déplorable s’explique par la nécessité vitale d’accueillir d’urgence les survivants du Génocide et les membres de communautés victimes d’un antisémitisme virulent. Or, la composition de cette immigration massive est loin de confirmer cette mythologie.

De l’ordre d’une moitié de ces quelque 560000 immigrants – 271000 – proviennent des pays d’Europe de l’Est ou des Balkans et peuvent être considérés comme des survivants du Génocide. Leur conditions d’existence dans ces pays était très peu enviable. Ils y étaient – généralement mais pas toujours[14] – victimes d’antisémitisme, de conditions vie pénibles et des rigueurs staliniennes, mais leur vie n’était pas menacée. D’ailleurs les autorités de ces pays s’opposaient ou étaient très réticentes au départ des Juifs et aucun de ces pays ne les expulsait.

Même si ces Juifs n’étaient pas en danger de mort et que la plupart d’entre eux auraient préféré émigrer ailleurs, on peut considérer qu’il y avait urgence à les accueillir en Israël puisqu’ils vivaient dans des conditions lamentables et qu’aucun autre pays n’en voulait. Ce qui est particulièrement vrai pour les quelques 120000 personnes qui avaient fui ces pays et qui croupissaient dans des camps de réfugiés en Allemagne où ils avaient rejoint les quelques milliers de survivants des camps de concentration ou d’extermination. Loin de ce que ressasse la propagande israélienne depuis des décennies, la vague d’immigration des années 1948-1951 – quelques 560000 personnes – comptait tout au plus 20000 personnes qui avaient effectivement connus les camps d’extermination lente ou immédiate.

Environ l’autre moitié des nouveaux immigrés – 244000 – qui venaient d’Asie pour les 2/3 et d’Afrique du Nord pour 1/3, ne peuvent être considérés comme des rescapés du Génocide. L’expulsion brutale des Palestiniens lors de la création de l’État d’Israël avait considérablement amplifié l’antisémitisme dans leur pays d’origine. Toutefois, la vie des Juifs n’y était pas menacée et la plupart ces pays s’opposaient à leur départ. Tous ces Juifs – loin s’en faut – ne désiraient pas spontanément quitter leur pays.[15] Par conséquent, il n’y avait pas urgence, du moins en ce qui concerne leur sécurité, à ce qu’ils puissent se réfugier en Israël.

Enfin, quelque 46000 de ces nouveaux immigrés venaient des pays d‘Europe occidentale et des Amériques ainsi que, concernant un très petit nombre, d’autres pays tels l’Afrique du Sud et l’Australie. C’est un euphémisme de dire que dans ces pays les Juifs n’étaient ni haïs ni menacés. D’ailleurs les survivants des camps d’extermination qui étaient originaires des pays d’Europe occidentale sont pratiquement tous rentrés dans leur pays et la grande majorité d’entre eux y sont restés ou ont émigré ailleurs qu’en Israël. Bien que les jeunes Juifs d‘Europe occidentale et des Amériques aient été tout particulièrement choyés par les missionnaires sionistes et que les autorités de leurs pays ne s’opposaient pas à leur départ, l’émigration vers Israël a été relativement très faible[16] et très souvent de courte durée. Il n’y avait manifestement pas la moindre urgence à trouver un refuge pour cette catégorie de Juifs.

Pourquoi dès lors un tel acharnement de la part des autorités israéliennes à faire venir un si grand nombre d’immigrés en si peu de temps en dépit de l’absence d’une infrastructure qui aurait permis de les accueillir décemment?

Les conclusions de Tom Segev concernant les objectifs de ces autorités sont on ne peut plus claires: “Si Ben Gourion décida d’absorber autant d’émigrants en 1949[17], ce n’est pas en vertu d’un quelconque désir de «sauver les Juifs». … Si Ben Gourion jugeait vital d’encourager l’immigration, c’était essentiellement dans l’intérêt de la sureté de l’État et de sa puissance militaire, et cet intérêt primait sur tout. … (Selon Ben Gourion,) «L’immigration renforce d’avantage notre sécurité que si nous avions conquis la Cisjordanie, le Golan et l’ensemble de la Galilée réunis.»[18] … «C’est en doublant, en triplant le nombre des immigrants que nous accroîtrons nos forces … C’est là, le plus important, l’essentiel.» … «Nous avons conquis des territoires, mais que ce soit dans le Néguev, en Galilée ou à Jérusalem, leur importance reste mineure tant qu’ils ne sont pas peuplés de colonies. La colonisation, voilà la véritable conquête.»“[19]

Ainsi contrairement à ce qu’affirme le mythe fondateur de l’État d’Israël relayé à saturation depuis des décennies par la propagande israélienne, la priorité du nouvel État n’était pas de “sauver les Juifs“, d‘être un havre de sécurité face à l’universel antisémitisme meurtrier mais de les utiliser afin de s’approprier et de sécuriser la plus large part possible de la Palestine mandataire. “Les habitants juifs de la frontière, écrit Idith Zertal, pour une bonne part des survivants de la Shoah venus s’installer dans un pays qui leur était encore étranger, (étaient en 1953) la population la plus faible et la plus délaissée d’Israël. … Ils avaient été envoyés, sans être consultés, dans ces villages frontaliers – qui étaient très souvent des villages récemment abandonnés et transformés en colonies pour les immigrants – pour devenir un rempart vivant pour le nouvel État.“[20]

La plupart des Juifs de la diaspora sont restés dans leur pays. Dès 1952, l’immigration en Israël tombe à 23000 personnes. Au grand étonnement des dirigeants sionistes, leur mouvement n’est pas parvenu à rallier à sa cause la vaste majorité des Juifs. Dès que cet échec fut évident, ces dirigeants se mirent à invoquer la menace d’un nouveau génocide.[21] Pourtant nulle part les Juifs ne courraient le moindre risque d’anéantissement. Plus de 60 ans plus tard, nous en sommes toujours là.

UNE SOCIÉTÉ MILITARISÉE

L’accueil réservé aux centaines de milliers d’immigrés des années 1948-1951 dont je faisais partie contre mon gré, révèle la nature profonde de la société israélienne. “À leur arrivée, les immigrants étaient exposés au mépris des vétérans qui les considéraient comme une masse de réfugiés sans plus de fierté ni de dignité. On les traitait communément de «déchets humains», Avak Adam en hébreu[22]. … Que ce soit les immigrants orientaux des pays arabes ou les nouveaux arrivants venus d’Europe, ils connurent tous le même sort.“[23]

Les Israéliens de souche – les vétérans sionistes et les natifs[24] – méprisaient profondément tous ces immigrants parce qu’à leurs yeux ils avaient accepté de vivre sans prendre les armes dans un exil – Be’gallout – où ils étaient haïs et menacés. Ils reprochaient aux Juifs d’origine européenne qu’ils traitaient volontiers de “savon“, de s’être "laissés égorger à genoux“, "laissés mener à l’abattoir comme des moutons“. Pour les Juifs d’origine nord-africaine, Égypte  comprise ou balkanique, Turquie comprise – Sfaradim, Espagnols en hébreu – et ceux d’origine asiatique – Misrahim, Orientaux en hébreu – s’ajoutait l’opprobre d’être considérés comme des primitifs, des sous-développés par les Israéliens de souche – en grande majorité des Ashkénazes d’origine européenne – qui relayaient les préjugés racistes occidentaux.[25] Tout qui prononçait un mot dans une autre langue que l’hébreu moderne – notamment en Yiddish – était agressivement rappelé à l’ordre sioniste, “Parle l’hébreu!“ (daber ivrit!). Un des indices les plus probants du profond mépris des nouveaux immigrés qu’ils soient orientaux, séfarades ou ashkénazes, a été l’incitation – dans le cas de l’armée, pratiquement l’obligation – à hébraïser leur nom.

Au niveau idéologique, il y avait donc d’une part ceux qui avaient la dignité d’avoir – par les armes – créé l’État d’Israël et assuré sa sécurité et d’autre part ceux qui avaient l’indignité d’avoir accepté de vivre – sans prendre les armes – sous une menaçante domination étrangère. En d’autres termes, le colon armé était la norme fondamentale pour l’individu et son corolaire social, la colonisation de peuplement militarisée, était la norme fondamentale de la société.

Une manifestation particulièrement révélatrice du fait que cette norme – la primauté du colon armé – fonde toujours la société israélienne, est la symbiose totale qui y existe au niveau des plus hautes autorités politiques et militaires.

David Ben Gourion a été, à la fois, le premier Premier Ministre et le premier Ministre de la Défense qui en hébreu se dit Ministre de la Sécurité. Juste avant et durant la guerre 1948-1949, Il dirige les forces armées juives, d’abord l’armée clandestine sous le mandat britannique – la Hagana (défense) – puis l’armée régulière israélienne – dite Armée de Défense d’Israël, généralement abrégé en Tsahal – dont il est le créateur.

Sous le ministère de Ben Gourion, deux futurs Premiers Ministres qui seront également à la fois Ministre de la Défense, ont été Directeur général du Ministère de la Défense. D’abord de 1952 à 1954 Levy Eshkol membre fondateur de la Hagana, puis de 1954 à 1958, Shimon Peres qui a été, avant et durant la guerre de 1948, le responsable officiel du recrutement en hommes et de l’approvisionnement en armement de l’armée clandestine puis de l’armée régulière.

Trois Généraux dont 2 Chefs d’État-major – Ariel Sharon, Yitzhak Rabin et Ehud Barak – seront également à la fois Premier Ministre et Ministre de la Défense.

On compte également parmi les Premiers Ministres, les Chefs des deux principaux groupes terroristes qui ont opéré avant et durant la guerre 1948-1949 – Menahem Begin, Chef de l’Irgun (de Irgun tsvaï lehoumi, Organisation militaire du Peuple) et Yitzhak Shamir, Chef du Lehi (Lohamei Herut Israel, Combattants pour la liberté d’Israël).[26]

Loin de ce que proclament l’idéologie sioniste et la propagande israélienne, le fondement de l’État d’Israël n’est pas de “sauver les Juifs“, d’être un refuge face à l’universel antisémitisme meurtrier mais l’ultranationalisme, la primauté absolue du service de la nation – le Grand Israël – sur tout le reste, y compris la vie et la sécurité des Juifs. En pleine terreur antisémite, “La veille des pogroms de la Nuit de Cristal (novembre 1938), Ben Gourion déclarait que la «conscience humaine» pourrait amener différents pays à ouvrir leurs portes aux Juifs réfugiés d’Allemagne. Il y voyait une menace et tira un signal d’alarme: «Le sionisme est en danger!»“.[27]

 

[1] Voir Tom Segev, Les premiers Israéliens, Calmann-Lévy, p.121.

[2] Comme dans le cas d’autres "nouvelles nations", tels les États-Unis, le Canada ou l’Australie, la création de l’État d’Israël s’inscrit dans la colonisation de peuplement. Ce dont attestent d’ailleurs les noms donnés aux premières institutions sionistes: la Jewish Colonization Association (ICA) qui devient la Palestine Jewish Colonization Association (PICA) après la première guerre mondiale ou la Palestine Land Development Company (PLDC), créée en 1908 au sein du mouvement sioniste. Voir Laurens, Hendry, "De Theodor Herzl à la naissance d’Israël", Manières de voir N°98, Le Monde diplomatique avril-mai 2008.

[3] En hébreu, “notre pays“ se dit artzénou littéralement, notre Terre ou bien haaretz, littéralement “la“ Terre.

[4] Littéralement, “chacun des gars est le bon pour l’arme“ (kol bachour hatov le nèchèk).

[5] “Le terme hébreu galout exprime la condition et les sentiments d’une nation déracinée de sa patrie et soumise à la domination étrangère. Le terme s’applique essentiellement à l’histoire et à la conscience historique du Peuple juif depuis la destruction du Second Temple jusqu’à la création de l’État d’Israël.“ Galut, in Encyclopedia Judaica. La destruction du Second Temple signifie la déportation et la captivité des Hébreux à Babylone (environ -600).

[6] “D’après le récit sioniste, 1’histoire commence toujours avec les attaques de maraudeurs arabes contre les colons juifs; il n’y est nullement question d’implantations juives dans un pays habité par les Arabes, ni d’aucune forme d’éviction ou de dépossession de la population autochtone. «Des gens tranquilles, cultivant la terre de leur patrie, sont soudainement attaqués par des bandits. Que devons-nous faire sur notre propre terre?» écrivait Ben Gourion (en 1920) ….“ Idith Zertal, La nation et la mort, éd. La Découverte, 2004, p.31. Sur base des chiffres fournis par Alain Gresh et Dominique Vidal (Les 100 clés du Proche-Orient, Fayard, 2011, p. 71), on estimer qu’en 1918 l’immigration sioniste – le nouveau yichouv – constituait moins de 6% de la population (environ 35000 sur 600000). Parmi les chants très régulièrement utilisés au cours des rituels, il y avait un hymne à la gloire de la résistance héroïque de Tel Haï (Coline de la vie), petite colonie agricole de Galilée détruite en 1920 par des habitants arabes de la région et où 6 pionniers armés avaient été tués. Parmi les morts se trouvait le leader de la colonie, un officier d’origine russe qui avait “une grande expérience militaire (…héros de la guerre russo-japonaise de 1905 dans laquelle il avait perdu un bras)“. Idith Zertal, La nation … p.21. Pour les divergences entre ce qui s’est effectivement passé et le traitement idéologique qui fait de cet événement un élément central du mythe fondateur de l’État d’Israël, voir Idith Zertal, La nation … p.16-36.

[7] Corps d’élite de la Hagana (défense, armée clandestine sous le mandat britannique) situé idéologiquement très à gauche dans la mouvance socialiste et qui a sans doute été le principal fer de lance du nettoyage éthique des Palestiniens en 1948.

[8] Cité par Tom Segev, Les premiers …, p.157.

[9] Tom Segev, Les premiers …, p.120.

[10] Afin d’éviter que les candidats à l’émigration n’aient vent des difficultés que connaissaient les immigrants à leur arrivée en Israël, les autorités israéliennes prirent la décision de censurer les lettres qu’ils envoyaient à leur famille. “«On m’a menti, écrivit un immigrant d’Afrique du Sud à sa mère. Je veux renter au plus vite. Je t’en prie, emprunte, vole, met en gage tout ce que tu possèdes, mais envoie-moi de l’argent, je ne tiendrai pas une semaine de plus (…) C’est un pays sans foi ni loi.» Sa mère ne reçu jamais cette lettre. Elle fut confisquée par le Mossad qui l’archiva dans ses dossiers, avec la mention «censurée».“  Tom Segev, Les premiers …, p.133. Pour d’autres illustrations de cette tromperie systématique, voir Ibid. p. 132-135.

[11] “Une cellule clandestine juive, dirigée par des agents secrets envoyés par Israël, posa des bombes dans des centres juifs, afin de semer la panique parmi les Juifs irakiens et de provoquer un exode massif vers Israël. Le 14 janvier 1951, un engin explosa dans la cour de la synagogue Mas’oudah Shemtov de Bagdad, alors que des centaines de fidèles s’y trouvaient rassemblés. L’attentat fit quatre morts dont un garçon de 12 ans, et une vingtaine de blessés.“ Ella Shohat, Le sionisme du point de vue de ses victimes juives, Les Juifs orientaux en Israël, Éd. La fabrique, 2006. P.64. Cette stratégie ultranationaliste – primauté absolue au service de la nation – que ses partisans qualifiaient eux-mêmes de “sionisme cruel“, a parfaitement réussit. Pratiquement tous les Juifs irakiens ont émigré en Israël alors qu’avant ces attentats ils avaient été extrêmement peu nombreux à le faire.

[12] Tom Segev, Les premiers …, p.157.

[13] Voir Tom Segev, Les premiers …, p.143-151.

[14] Notamment en Pologne où le sentiment de culpabilité lié au Génocide était très fort, il existait une réelle volonté d’intégrer les Juifs qui désiraient rester. La grande majorité des Juifs voulaient émigrer mais en minorité seulement vers Israël.

[15] Comme l’écrit le Chef du département de l’Immigration de l’Agence juive de l’époque, “En Libye, la situation est convenable. Nous risquons de voir tarir cette source d’immigration. … Même les Juifs qui ne souhaitent pas partir (de chez eux) doivent être amenés de force“. Tom Segev, Les premiers …, p.135.

[16] Selon un “envoyé“ d’Israël auprès des communautés juives des États-Unis, “Seule la détresse pourra conduire à des flots d’immigration massive. C’est la cruelle vérité, que nous le voulions ou non. Nous devons envisager de susciter ou de répandre cette détresse dans la Diaspora (…). Il faut en effet pousser les Juifs à quitter leur lieu de résidence.“. Tom Segev, Les premiers …, p.134.

[17] Tom Segev analyse particulièrement la provenance des immigrés arrivés en 1949. Sur un total de 239.141, 109000 venaient de l’Europe de l’Est et des Balkans dont 47000 de Pologne et 20000 de Bulgarie; 71000, d’Asie dont 26000 de Turquie et 35000 du Yémen; 39500, d’Afrique du Nord; 19000, d’Europe occidentale et d’Amérique. Tom Segev, Les premiers …, p.120.

[18] En juin 1967, ce sera chose faite – c’est à dire l’établissement du Grand Israël – et la colonisation de peuplement militarisée a aussitôt repris dans les territoires nouvellement occupés.

[19] Tom Segev, Les premiers …, p.121. Les citations sont extraites des instructions de Ben Gourion aux représentants israéliens à la Conférence de Lausanne (avril 1949).

[20] Idith Zertal, La nation … p.246-247. En 1949, l’orphelinat où je me trouvais en Belgique, à été “implanté“ à la frontière de Gaza dans des bâtiments palestiniens délabrés. Nous n’avions pas été consultés. J’ai essayé de rester en Belgique – où je suis né et où mes concitoyens m’avaient littéralement sauvé la vie au prix d’énormes risques – mais on ne m’a pas laissé le choix. Nos conditions de vie étaient plus que rudimentaires. Les armes – des fusils de guerre Mauser tchèques et de mitraillettes Sten israéliennes – étaient la seule chose dont nous étions largement pourvus. Nous n’avions reçu aucune formation. Je suis encore hanté par le fait qu’en jouant avec un Mauser j’ai été à 2 doigts de tuer un autre gosse de l’orphelinat.

[21] Tom Segev, Les premiers …, p.140.

[22] Littéralement poussière d’homme, au sens d’humain. En hébreu, l’être humain se dit ben adam, fils d’homme.

[23] Tom Segev, Les premiers …, p.141.

[24] Les natifs étaient surnommés sabra, figues de barbarie, sucrées à l’intérieur et urticantes en surface.

[25] Voir Ella Shohat, Le sionisme …, notamment p.41-50. En fait, les Juifs ashkénazes qui étaient jugés “traditionnels“ par les Israéliens de souche étaient également considérés comme des arriérés. Pour les Juifs sépharades et orientaux s’ajoutait l’idée qu’il s’agissait de sauvages, de non civilisés.

[26] Au moins 5 des 8 Premiers Ministres qui viennent d’être cités – Ariel Sharon, Yitzhak Rabin, Ehud Barak, Menahem Begin et Yitzhak Shamir – ont été directement impliqués dans des massacres de civils. Il y a eu en tout 12 Premiers Ministres différents.

[27] Tom Segev, Le septième …, p.38-39.

L’opération de propagande Exodus (1947):  israël, refuge des juifs menacés?


 Jacques Bude ( Professeur émérite de psychologie sociale de l’ULB. Mère et père assassinés à Auschwitz. "Enfant caché" sauvé au prix d"énormes risques et sans la moindre rétribution par des gens d’ici, chez nous en Belgique)

Selon son mythe fondateur, l’État d’Israël serait l’incarnation de la vocation à “sauver les Juifs“, à être un foyer d’accueil pour les rescapés du Génocide et le seul havre de sécurité pour les Juifs persécutés du monde entier. Selon la Déclaration d’Indépendance d’Israël du 14 mai 1948, “La Shoah qui anéantit des millions de Juifs en Europe, démontra à nouveau l’urgence de remédier à l’absence d’une patrie juive par le rétablissement de l’État juif dans le pays qui ouvrirait ses portes à tous les Juifs“. C’est, encore aujourd’hui, l’élément essentiel de la propagande israélienne. Pourtant …

Au début de l’été 1947, près de 4500 Juifs réfugiés dans des camps pour personnes déplacées installés en Allemagne ont été regroupés hâtivement et sans aucune présélection par les agents du Mossad le-Aliyah Bet – section de la Hagana chargée de l’immigration clandestine.[1] Ce groupe hétéroclite qui comprenait des vieillards, des handicapés, des femmes enceintes et des enfants en bas âge, a été transporté clandestinement jusqu’à un port du sud de la France – Port-de-Bouc – et embarqué pour la Palestine le 11 juillet 1947 sur un navire – le Président Warfield rebaptisé Exodus – acheté par le Mossad. Seuls une poignée des passagers étaient adhérents d’organisations sionistes et nombre d’entre eux étaient même candidats à l’émigration vers d’autres pays que la Palestine.

Dès le départ du navire, sa destination était connue de tous. Des vaisseaux et un avion britanniques lui faisaient escorte. Le voyage tout entier était un acte de protestation politique, une manifestation maritime destinée à affronter le blocus britannique de la Palestine sous les yeux de l’opinion mondiale. Arrivé en vue du littoral palestinien, l’Exodus fut, comme prévu, arraisonné par les Britanniques au terme d’un combat inégal qui fit 3 morts et des dizaines de blessés parmi les réfugiés.

La résistance des réfugiés à être embarqués sur les navires britanniques et les affrontements violents auxquels elle donna lieu, avaient été orchestrés pour coïncider avec la présence de la Commission spéciale des Nations Unies pour la Palestine (UNSCOP) qui agissait dans le cadre du débat en cours sur la partition de la Palestine mandataire. De fait, plusieurs membres de cette commission dont la présence sur le site de ces événements n’était pas due au hasard, purent y assister personnellement.

Les Britanniques décidèrent de renvoyer les réfugiés vers le port français d’origine à bord de 3 navires. À Paris, le gouvernement dirigé par Léon Blum – Juif rescapé du camp du concentration de Buchenwald – dont la sympathie pour les réfugiés ne fait aucun doute, rejeta l’exigence britannique de débarquer de force les réfugiés sur le sol français tandis que ces derniers, encouragés par les agents sionistes présents à bord des navires, refusaient eux aussi de mettre pied à terre. Les trois vaisseaux britanniques et leurs passagers restèrent en rade au large des côtes françaises pendant près d’un mois. Vers la fin du mois d’août, les Britanniques renvoyèrent les réfugiés en Allemagne.

Depuis Londres avec l’aide de Léon Blum à Paris, Chaïm Weizmann – personnalité sioniste prestigieuse qui sera le premier Président de l’État d’Israël – essaya d’empêcher la déportation des réfugiés vers l’Allemagne par une solution provisoire sur le sol de la France ou d’un autre pays européen afin de leur éviter le cauchemar d’un retour au pays des exterminateurs. Ben Gourion intervint pour le dissuader de poursuivre ses efforts.

Des membres du gouvernement britannique s’efforçaient eux aussi de trouver une solution à la crise. Ils demandèrent notamment aux autorités de Copenhague de permettre aux réfugiés de débarquer au Danemark. La Direction de l’Agence juive est intervenue auprès du Premier Ministre danois pour lui demander de s’abstenir d’exiger des réfugiés qu’ils mettent pied à terre ailleurs que sur le rivage de la patrie qu’ils avaient choisie, la Palestine.

Toutefois – c’est crucial à mon propos – ni les autorités sionistes ni leurs agents présents à bord des navires ne se sont opposés au débarquement des réfugiés en Allemagne qui pourtant n’était pas la patrie qu’ils avaient choisie. Ainsi, non seulement les dirigeants sionistes ne firent aucun effort pour épargner aux passagers de l’Exodus le traumatisme d’un retour en Allemagne mais ils s’employèrent activement à faire obstacle à tout ce qui aurait pu l’empêcher.

Dès que les recommandations de la Commission des Nations Unies concernant la partition de la Palestine furent rendues publiques le 1er septembre 1947, l’Exodus a cessé d’être évoqué par les autorités sionistes. Pourtant c’est précisément à ce moment-là que les réfugiés étaient déportés vers l’Allemagne. “Quand l’un des agents sionistes qui avaient accompagné les réfugiés pendant tout leur périple rentra en Palestine et rapporta à Ben Gourion les «manifestations d’héroïsme juif» dont il avait été témoin à bord de l’Exodus, Ben Gourion rétorqua, impatient: «Tout çà, c’est fini. C’est du passé. Il faut se tourner vers l’avenir … il y a d’autres problèmes, autrement graves»“.[2]

Le calvaire des passagers de l’Exodus était une opération de propagande orchestrée par les plus hautes autorités de la communauté juive implantée en Palestine, notamment par Ben Gourion en personne. Il ne s’agissait nullement de permettre à des rescapés du nazisme de trouver refuge en Palestine. Avec la publicité délibérément donnée à cette opération soi-disant clandestine, il était évident dès le départ que les autorités britanniques s’opposeraient au débarquement des passagers de l’Exodus. Toute l’opération avait été minutieusement programmée afin que des affrontements violents entre des rescapés du génocide et les forces britanniques se produisent en présence des membres d’une Commission spéciale qui agissait dans le cadre du débat à l’ONU sur la partition de la Palestine mandataire. On notera que cette mise en scène de l’agression de survivants du Génocide se déroule au cours de l’été 1947, soit 2 ans seulement après la découverte des horreurs du nazisme qui avait généré dans l’opinion mondiale une immense sympathie pour ceux qui avaient survécu. Cette cynique opération de propagande qui instrumentalisait la destruction des Juifs d’Europe en faveur de la création de l’État d’Israël, a parfaitement réussi.

L’opération Exodus montre à l’évidence que, contrairement à ce proclament le mythe fondateur de l’État d’Israël et la propagande israélienne, servir de refuge à des Juifs persécutés n’était pas, loin s’en faut, la priorité des plus hautes autorités sionistes de l’époque. Il s’agit en fait d’une des innombrables manifestations de l’ultranationalisme sioniste devenu israélien, de la primauté absolue du service la nation – la “Terre d’Israël“ (Erètz Israël) – sur tout le reste.

[1] La description du périple de l’Exodus est reprise en abrégé de Idith Zertal, La nation et la mort, éd. La Découverte, 2004, p.61-72. Pour une analyse plus poussée, Idith Zertal réfère à un autre de ses ouvrages, Des rescapés pour un État. La politique sioniste d’immigration en Palestine 1945-1948, Calmann-Lévy, Paris, 2000. La Hagana (défense) était l’armée clandestine juive sous le Mandat britannique.

[2] Idith Zertal, La nation … p.70.

Le Sionisme et l’antisémitisme:  l’Accord signé en août 1933 entre les plus hautes autorités sionistes et nazies           


 Jacques Bude ( Professeur émérite de psychologie sociale de l’ULB. Mère et père assassinés à Auschwitz. "Enfant caché" sauvé au prix d"énormes risques et sans la moindre rétribution par des gens d’ici, chez nous en Belgique)

 

 

 

“Si j’avais su qu’il était possible de sauver tous les enfants d’Allemagne en les transportant en Angleterre, mais seulement la moitié en les transportant en Palestine, j’aurais choisi la seconde solution – parce que nous ne devons pas seulement faire le compte de ces enfants, mais nous devons faire le compte de l’histoire du peuple juif.“

Ben Gourion, décembre 1938.

Un mois après les Nuits de cristal[1]

 

 

Le 7 août 1933 – quelques mois à peine après l’arrivée de nazis au pouvoir le 30 janvier 1933 – l’Accord Haavara (passage, transfert en hébreu, l’expression hébraïque est également utilisée dans les documents nazis) a été conclu entre les plus hautes autorités de l’État nazi et les plus hautes autorités du Mouvement sioniste, notamment celles de la communauté juive de Palestine (le Yichouv, de Hayichouv Hayehoudi beEretz Israël, l’implantation juive en Terre d’Israël).

Selon cet accord, les Juifs d’Allemagne qui émigraient en Palestine, avaient la possibilité exclusive – l’accord stipulait que seule cette destination pouvait en bénéficier – d’y transférer une partie de leurs capitaux.[2] Un “capitaliste“ – terme utilisé dans l’accord – qui voulait s’installer en Palestine était autorisé à conclure un contrat avec un exportateur allemand pour l’expédition de marchandises dans ce pays. Les marchandises concernées étaient notamment du bois d’œuvre, des pompes et des machines agricoles. L’exportateur allemand était payé sur le compte bloqué du Juif émigrant qui après son arrivée – souvent 2 ou 3 ans plus tard – recevait de l’Agence Juive la contrepartie en livres palestiniennes. Il s’agissait donc d’un accord de clearing commercial et nullement d’échange de Juifs contre des marchandises palestiniennes. L’accord concernait uniquement les Juifs qui disposaient de capitaux importants.[3] Des opérations de troc de ces mêmes marchandises allemandes contre des produits de Palestine se sont ajoutées aux opérations de clearing. Toutes ces opérations se sont poursuivies même après les Nuits de cristal du 8 au 10 novembre 1938; jusqu’à la Déclaration de Guerre en septembre 1939 selon Raul Hilberg[4] et jusqu’au milieu de la Guerre 1939-1945 selon Tom Segev[5].

L’accord Haavara s’inscrit dans un important projet d’irrigation agricole en Palestine. Lévi Eshkol (à l’époque Lévi Shkolnik) a sans doute été le principal promoteur de l’accord. Il était un des fondateurs de la Histadrout – Fédération Générale du Travail – où il était le responsable de la promotion de l’agriculture coopérative. Au moment de la négociation et de la signature de l’accord, il était le représentant à Berlin d’une firme (Yachin[6]) associée à la Histadrout. Selon la notice biographique diffusée par le Ministère des Affaires étrangères israélien: “En 1937 Levi Eshkol a joué un rôle central dans la création de la Compagnie des Eaux Mekorot et, dans ce rôle, il a contribué de façon décisive à convaincre le Gouvernement allemand de permettre aux Juifs qui émigraient en Palestine d’emporter une partie de leurs fonds – principalement sous forme d’équipements fabriqués en Allemagne. Directeur Général de Mekorot jusqu’en 1951, il a introduit un système national de gestion de l’eau qui a rendu possible une agriculture irriguée intensive.“[7] La compagnie Mekorot était associée à la Histadrout.

Il est évidemment significatif que ce principal promoteur de l’accord Haavara soit un des plus hauts responsables de la communauté juive implantée en Palestine mandataire puis de l’État d’Israël. Lévi Eshkol faisait partie du Haut Commandement de la Hagana, l’armée clandestine juive sous le Mandat britannique et il est en 1950-1951 le Directeur Général du Ministère de la Défense. De 1949 à 1963, il est le Chef du Département Colonisation de l’Agence juive.[8] En 1951, il devient Ministre de l’Agriculture et du Développement. Il est Ministre des Finances de 1952 à 1963. En 1963, il succède à David Ben Gourion à la fois comme Premier Ministre et comme Ministre de la Défense.

L’accord Haavara a suscité de vives oppositions parmi les Juifs de l’époque. Cet accord qui bénéficiait du soutien des plus hautes autorités nazies[9] et des plus hautes autorités sionistes[10], traduisait les intérêts complémentaires des nazis qui voulaient que les Juifs quittent l’Allemagne et des sionistes qui voulaient qu’ils émigrent en Palestine. Or la plupart des Juifs allemands auraient préféré rester dans leur pays. L’idée d’un boycott économique et diplomatique international naquit aux États-Unis avec le soutien du Congrès juif américain. Il avait pour but d’essayer de forcer les nazis à mettre fin aux persécutions afin que les Juifs puissent continuer à vivre en Allemagne.[11]

Le débat entre l’incitation à l’émigration en Palestine et l’appel au boycott de l’Allemagne nazie s’inscrit dans l’opposition qui existait de longue date entre sionisme et assimilation, entre d’une part la volonté de certains Juifs – une petite minorité – d’émigrer en Terre d’Israël et d’autre part la volonté d’autres Juifs – une écrasante majorité – de rester dans leur pays ou d’émigrer ailleurs qu’en Israël, ce qui impliquait évidemment le désir que leurs droits humains soient respectés partout – notamment en Allemagne – et donc de combattre l’antisémitisme.

Selon Ben Gourion, “Les assimilationnistes ont toujours déclaré la guerre à l’antisémitisme. Aujourd’hui, cette guerre s’exprime par un boycott contre Hitler. Le sionisme, lui, a toujours plaidé pour l’indépendance du peuple juif dans sa patrie. Aujourd’hui, certains sionistes ont rejoint le chœur des assimilationnistes: «guerre» à l’antisémitisme. Mais nous devons donner une réponse sioniste à la catastrophe que subissent les Juifs allemands – transformer ce désastre en une occasion de développer notre pays, et sauver les vies et la propriété des Juifs d’Allemagne pour le bien de Sion. C’est ce sauvetage qui a priorité sur tout le reste.“ Et Ben Gourion de conclure que se focaliser sur le boycott constituerait un “échec moral“ d’une envergure sans précédent.[12]

À l’évidence, “sauver les Juifs“ n’était pas la priorité de celui qui sera 10 ans plus tard le Père fondateur de l’État d’Israël. Il déclare le 7 décembre 1938, soit un mois à peine après les Nuits de cristal: “Si j’avais su qu’il était possible de sauver tous les enfants d’Allemagne en les transportant en Angleterre, mais seulement la moitié en les transportant en Palestine, j’aurais choisi la seconde solution – parce que nous ne devons pas seulement faire le compte de ces enfants, mais nous devons faire le compte de l’histoire du peuple juif.“[13] Bref l’ultranationalisme, la priorité du bien de Sion sur tout le reste.

Les opérations de clearing commercial de l’accord Haavara permettaient exclusivement le départ des Juifs fortunés. Or, les nazis voulaient aussi et plus encore se débarrasser de tous les autres. Reinhardt Heydrich, Chef de la Police de Sécurité du Reich, déclare le 12 novembre 1938, soit 2 jours après les Nuits de cristal, “Le problème n’était pas de faire partir les Juifs riches mais de se débarrasser de la racaille juive“. Ce féroce antisémite a même mis sur pied – en soutirant des fonds à des Juifs fortunés – diverses formes d’aide pour que des Juifs pauvres puissent se payer le voyage en Palestine.[14]

J’ai noté que dans le cadre de l’accord Haavara, le troc entre marchandises allemandes – matériaux de construction, pompes et machines agricoles – et palestiniennes s’était ajouté aux opérations de clearing commercial. Il semble clair que les autorités sionistes n’ont jamais envisagé de troquer des Juifs sans fortune contre des produits de Palestine. En d’autres termes, les plus hautes autorités du mouvement sioniste – notamment celles de la communauté juive implantée en Palestine – ont préféré se procurer des instruments de colonisation plutôt que de permettre à des Juifs d’échapper au massacre nazi. Ce qui est parfaitement conforme au sionisme réel: priorité absolue à la colonisation de la Terre d’Israël.

Les quelque 20000 Juifs fortunés qui ont bénéficié de l’accord Haavava, lui doivent plus que probablement la vie[15] puisque les 200000 Juifs d’Allemagne et d’Autriche qui n’ont pas réussi à fuir parce qu’ils ne disposaient pas des capitaux nécessaires, ont pratiquement tous été assassinés.

En 1953, ces Juifs assassinés ont quand même pu contribuer au “bien de Sion“ puisqu’ils ont permis à l’État d’Israël d’obtenir des "réparations" un peu plus plantureuses. En effet, le nombre des victimes juives du Génocide a servi de base au calcul du montant des "réparations" allemandes. Au moment où elles négociaient ce montant, les autorités de l’État d’Israël – celles-là mêmes qui avaient négocié l’accord Haavara - ont envisagé, sans doute par gratitude, d’accorder la citoyenneté israélienne à titre posthume aux victimes du génocide.[16]

L’accord Haavava montre clairement que, contrairement à ce que proclame l’idéologie sioniste – mythe fondateur de l’État d’Israël -, la priorité des plus hautes autorités sionistes n’était pas de “sauver les Juifs“ mais de peupler et de coloniser la Terre d’Israël. “La veille des pogroms de la Nuit de Cristal, Ben Gourion déclarait que la «conscience humaine» pourrait amener différents pays à ouvrir leurs portes aux Juifs réfugiés d’Allemagne. Il y voyait une menace et tira un signal d’alarme: «Le sionisme est en danger!»“[17] À l’évidence, les autorités sionistes ne cherchaient pas à combattre l’antisémitisme mais à l’instrumentaliser afin d’amener les Juifs à contribuer à la colonisation de la Palestine.

La machine de propagande de l’État d‘Israël – avec ses puissantes officines à l’étranger, telles l’AIPAC aux États-Unis, le CRIF en France, le CCOJB en Belgique, … – perpétue l‘instrumentalisation de l’antisémitisme au service de la Terre d’Israël. La tâche est toutefois plus ardue qu’au temps des nazis car aujourd’hui la haine meurtrière des Juifs est tout fait marginale. Dès lors, la machine de propagande israélienne – avec l’efficacité que lui confère une odieuse invocation du génocide – ressasse à satiété que l’antisémitisme meurtrier est omniprésent – particulièrement dans les immigrations musulmanes – et que les condamnations de la politique officielle de l’État d’Israël envers les Palestiniens n’expriment pas une révulsion face à des crimes contre l’humanité et à des crimes de guerre mais la volonté antisémite immémoriale de détruire les Juifs. De plus, cette machine de propagande et ses officines affirment sans relâche que pratiquement tous les Juifs s’identifient à l’État d’Israël et soutiennent sa politique criminelle, ce qui constitue une incitation à l’antisémitisme bien plus efficace que les ignobles mensonges largement discrédités des négationnistes.

[1] “Des rapports – incomplets – (des autorités nazies) donnaient les chiffres suivants: 815 magasins détruits; 171 maisons incendiées; 191 synagogues brûlées; 14 chapelles de cimetière, salles de réunion communautaires et bâtiments du même genre démolis. Vingt mille Juifs furent arrêtés, trente-six tués, trente-six autres gravement blessés.“ Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Paris, Folio, 1999, p.44.

[2] Voir Raul Hilberg, La destruction …, notamment p.125.

[3] “Tout Juif qui émigrait en Palestine (était autorisé) à emporter mille livres sterling en devises étrangères et à envoyer par bateau une quantité de marchandises d’une valeur de 20000 marks et même davantage. … La somme de mille livres sterling était nécessaire pour obtenir l’autorisation de la Grande-Bretagne de s’installer en Palestine en tant que Capitaliste – on appelait ainsi cette catégorie d’immigrants. C’était une somme importante; une famille de quatre personnes pouvait vivre dans un confort bourgeois avec moins de 300 livres sterling par an.“ Tom Segev, Le septième million, Éd. Liana Levi, 2010, p.27.

[4] Raul Hilberg, La destruction …, p.125

[5] Tom Segev, Le septième …, p.30. Dans ce cas, le système Haavara enfreignait le Blocus de l’Allemagne imposé par les Alliés au moment de la Déclaration de guerre en septembre 1939.

[6] Il s’agit probablement d’une entreprise de commercialisation de produits agricoles, sans doute des agrumes. Il existe aujourd’hui en Israël une Yachin-Hakal Company Ltd. qui dans le passé était associée à la Histadrout et qui en 2013 est qualifiée de “Israel’s largest citrus fruit growers“. http://jewishbusinessnews.com/2013/07/25/

[7] www.mfa.gov.il/MFA/Facts%20About%20Israel/State/Levi%20Eshkol. Ma traduction de l’anglais.

[8] Head of the settlement division of the Jewish Agency. (settlement: colonie, implantation)

[9] L’Accord a été signé au Ministère des Finances du Reich. Voir Tom Segev, Le septième …, p.27.

[10] Lévi Eshkol n’a pas été le seul futur Premier Ministre israélien à soutenir l’accord. “D’autres futurs Premiers ministres avaient été également engagés à différents stades de la Haavara. David Ben Gourion et Moshé Shertok (plus tard Sharett) se battirent pour l’accord de la Haavara lors de congrès sionistes et au sein de l’exécutif de l’Agence juive. Golda Meyerson (plus tard Meïr) le défendit à New York.“ Tom Segev, Le septième …, p.29.

[11] “Les nazis … ne prirent pas à la légère la capacité des Juifs à leur causer du tort; ils menacèrent la classe dirigeante juive en Amérique, ils organisèrent un boycott d’une journée contre les magasins juifs en Allemagne et donnèrent un coup d’accélérateur aux négociations de l’accord de la Haavara. L’un de leurs buts était de diviser le monde juif entre les partisans de la Haavara et les partisans du boycott. Et la division eut effectivement lieu.“ Tom Segev, Le septième …, p.35.

[12] Tom Segev, Le septième …, p.37.

[13] Déclaration faite au Comité Central de son parti, le Mapai (socialiste). Voir Tom Segev, Le septième …, p.38.

[14] Raul Hilberg, La destruction …, p.127.

[15] Ils perdirent 35% de leur capital et furent forcés d’attendre longtemps leur argent, parfois pendant deux ou trois années mais ils ont survécu. Voir Tom Segev, Le septième …, p.30.

[16] "Le projet de loi sur la Commémoration de la Shoah et des Héros (Yad Vashem, 1953) … comportait une clause prévoyant l’attribution à titre commémoratif de la citoyenneté israélienne à tout ceux qui étaient morts pendant la Shoah." Idith Zertal, La nation … p.85.

[17] Tom Segev, Le septième …, p.38-39.

LE RÉVEIL DES MESSEIGNEURS


Ronald Barakat

Il a fallu la persécution et l’exode des chrétiens d’Irak, et notamment de Mossoul, pour pousser les patriarches orientaux à se réunir en catastrophe et émettre un communiqué qui sonne l’hallali général, lequel condamne les conséquences désastreuses de la non-ingérence à population en danger, ici chrétienne, et appelle la communauté internationale à intervenir « par tous les moyens possibles» pour juguler l’avancée des hordes du Baghdadi.

Pendant tout le temps interminable de persécution des manifestants syriens pacifiques, non chrétiens pour la plupart, qui a conduit, faute de secours, à une militarisation puis une radicalisation du conflit syrien, les patriarches orientaux, catholiques et orthodoxes, n’ont pas pipé mot, par accommodement identitaire, faisant fi de la parabole du bon Samaritain qui les invite à se porter au secours de « l’autre », du non chrétien, et dédaignant l’attitude exemplaire des prophètes, des pères et docteurs de l’Eglise qui dénonçaient courageusement les injustices et semonçaient les tyrans, aux dépens de leur propre sécurité.

Mais maintenant que le danger est entré dans le cocon paroissial, les cris d’orfraie fusent de tous les clochers orientaux jusqu’à battre le rappel des troupes ( !) : invoquer (en termes à peine voilés) le recours à l’intervention militaire, donc à la violence, ce qui est surprenant de la part d’ecclésiastiques qui devraient condamner toute forme de violence, en conformité avec les enseignements évangéliques, brandir l’étendard de la bonne parole, de l’amour, de la fraternité, du pardon, de la miséricorde…et laisser au monde laïque le soin d’user de la violence légitime.

Et dire que ce sont les représentants premiers de la chrétienté orientale qui offrent l’exemple contraire et viennent nous rappeler le temps des croisades où la croix papale se mariait à la bannière monarchique.

 

Messeigneurs,

 

Il est bon que vous vous soyez enfin réveillés pour appeler le monde occidental à « votre » rescousse, ce qui viendra profiter à ceux qui ne sont pas de votre « race religieuse » ; il est bon aussi que vous appeliez les ulémas et dignitaires musulmans, sunnites et chiites, à promulguer des fatwas, des décrets religieux, condamnant la persécution de votre «genre», ce qui se répercutera aussi sur les autres communautés, après ce long silence suspect de votre part face aux massacres en série, à la décimation de localités syriennes entières, aux bombardements aveugles de secteurs résidentiels, d’hôpitaux et de boulangeries à coups de barils d’explosifs, au gazage d’enfants de la Ghouta, à la rafle de milliers d’innocents passés à la moulinette de la torture, aux atrocités inouïes commises à l’encontre d’êtres humains qui n’avaient pas la chance de compter parmi vos ouailles pour mériter votre attention ; il «serait » bon que vous en arriviez à insinuer un recours à la violence légitime, salutaire, à l’instar des laïques, mais faites aussi comme eux, ou mieux qu’eux, et portez-vous au secours des « autres », qui ne sont pas de votre « race », en bons ou même mauvais Samaritains !

 

R.B.

source

Les appels au boycott de produits israéliens ont-ils un effet ?


 

WILLY LE DEVIN ET DOMINIQUE ALBERTINI 29 AOÛT 2014 À 06:58

Manifestation propalestinienne à Paris le 26 juillet 2014. (Photo Kenzo Tribouillard. AFP)

Manifestation propalestinienne à Paris le 26 juillet 2014. (Photo Kenzo Tribouillard. AFP)

ENQUÊTE

Chaque jour en France et en Europe, les militants de la campagne BDS organisent des actions dont le résultat commence à se faire sentir.

Tintamarre sous les fenêtres de France 3 Lyon, actions ciblées dans les supermarchés, campagnes suractives sur les réseaux sociaux, la campagne BDS — Boycott, Désinvestissement, Sanctions —, fleurit tous azimuts. Son objectif ? Convaincre les citoyens de ne plus recourir aux marques et financements israéliens tant que l’Etat hébreu n’infléchira pas sa «politique coloniale». Depuis le début du conflit à Gaza, et malgré le cessez-le-feu illimité conclu mardi, l’ampleur des actions grandit à vue d’œil et ce, sur l’ensemble du territoire européen. Jeudi, c’est le festival du film de Bristol, en Angleterre, qui a renoncé à une partie de son financement par l’ambassade israélienne.

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Par Willy Le Devin

Il y a quelques jours, Libération a assisté à l’une de ces actions musclées mais pacifiques. Durant quelques minutes, cinq activistes ont pris possession des rayons d’un hypermarché de Seine-Saint-Denis pour expliquer aux clients pourquoi, selon eux, il ne faut plus acheter de produits israéliens. Une jeune femme se saisit d’un mégaphone et harangue, devant des vigiles plutôt placides :«Israël est un état colonial qui viole quotidiennement le droit international. Pourtant, Israël n’est pas au-dessus des lois. Tant que ce pays continuera, nous vous demandons de ne plus faire vivre ses entreprises. Nous ne désignons pas un peuple, pas une religion, mais une politique scandaleuse, inhumaine, et dommageable.» Massés autour, mi-curieux mi-amusés, les consommateurs écoutent attentivement. Les militants BDS se lancent alors dans l’énumération d’une longue liste de marques à délaisserde fruits et légumes, boissons

 

«DÉMARCHE CONCRÈTE, CITOYENNE»

Dans les manifestations propalestiniennes qui ont animé l’été hexagonal, les leaders associatifs se pliaient au même exercice, donnant aux cortèges des petits airs de l’émission Téléshopping. Membre du Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens (CNPJDPI), Youssef Boussoumah décèle un réel engouement pour la campagne BDS, notamment auprès des jeunes : «Le ressort semble définitivement cassé entre eux et la politique. Beaucoup annoncent qu’ils ne voteront plus en 2017. En revanche, ils sont séduits par les initiatives de boycott car il s’agit, à leurs yeux, de démarches concrètes, citoyennes et efficaces.»

Partie de la société civile palestinienne en 2004, la campagne BDS a depuis pris une ampleur internationale. Sa déclinaison française, qui a pris du poids en 2009 dans la queue de comète de l’opération militaire israélienne «Plomb durci», regroupe aujourd’hui une quarantaine d’associations et de partis politiques — dont le Parti de gauche, le NPA, la Confédération paysanne et les syndicats Solidaires et CNT.«Souvent les gens ne retiennent de notre action que le boycott des produits israéliens, note Jean-Pierre Bouché, dirigeant du collectif affilié Stop Apartheid à Toulouse. Or, nous incitons également les entreprises internationales à se retirer d’Israël, et les Etats à le sanctionner. Par ailleurs, le boycott a aussi une dimension académique et culturelle.»

L’initiative ne manque évidemment pas de susciter des critiques. Dans un communiqué publié en juin, le président de la chambre de commerce France-Israël, Henri Cukierman, soulignait que «la loi française interdit le boycott en raison de la race, de la religion ou de la nationalité.» Assurant que «10% des Palestiniens travaillent pour des employeurs israéliens», il assimilait l’action du BDS à une nouvelle «Nuit de cristal», en référence aux attaques de commerces juifs menées en novembre 1938 dans l’Allemagne nazie.

«UNIQUEMENT CONTRE DES INSTITUTIONS»

Familier de cette accusation, les animateurs de BDS la contestent avec vigueur.«Nous ne nous mobilisons jamais contre des individus ou une communauté, mais uniquement contre des institutions, explique Imen Habib, une coordinatrice du mouvement. Jean-Pierre Bouché complète : «Nous ne déconseillons à personne d’écouter de la musique israélienne ou de voir les films d’Amos Gitai. En revanche, nous désertons les événements culturels patronnés par l’ambassade ou les consultats d’Israël.»

Le boycott des produits de consommation courante, notamment alimentaires, demeure l’aspect le mieux connu et le plus facilement applicable de la mobilisation. Sur Internet, plusieurs sites, dont celui du BDS, dressent la liste des marques à éviter. Expliquent que le nombre 729, censé caractériser les code-barres israéliens, est en réalité peu fiable. Et dénoncent, photos à l’appui, les supposées tricheries de certains magasins : telle mangue serait ainsi présentée comme dominicaine, alors que son étiquette porte la mention «Pays d’origine Israël». Pour aider ses militants, BDS réfléchit à lancer une application numérique pour guider le consommateur pendant ses achats.

«LA SITUATION AFFECTE VRAIMENT NOS AFFAIRES»

Quel est vraiment l’impact de cette campagne ? Les groupes de grande distribution contactés par Libération n’ont pas souhaité commenter le phénomène. Tout au plus  Auchan confirme-t-il être «confronté à des opérations de boycott»«étudier les suites à donner au cas par cas», et respecter scrupuleusement les règles d’étiquetage. Même discrétion chez le groupe pharmaceutique israélien Teva : «Ils ne veulent pas mélanger le business et la politique», explique une source proche de l’entreprise.

D’autres sont pourtant plus prolixes. «D’habitude, les gens se battent pour vendre nos produits, raconte Yinon Osem, PDG de l’entreprise Edom Fruits, basée dans un kibboutz de la vallée du Jourdain. Là, il se passe quelque chose, en France notamment. Aucun supermarché ne nous a formellement dit qu’il est confronté à un boycott. Mais on se rend compte que, s’ils ont une alternative à nos produits, ils ont tendance à la privilégier.» Un phénomène que l’entrepreneur attribue à«l’influence de la communauté musulmane». Même constat du côté de BeFresh, un groupe exportateur de fruits et légumes : «La situation affecte vraiment nos affaires, reconnaît Oron Ziv, l’un de ses représentant en Europe. Nous recevons des annulations de commandes. Nos clients semblent faire profil bas et attendre que la tension retombe.»

Certes, le conflit à Gaza n’est pas seul en cause : le contexte économique, de bonnes récoltes fruitières en Europe, les sanctions contre la Russie contribuent eux aussi à cette situation. Mais tant les médias que le gouvernement israéliens reconnaissent l’existence d’un boycott, et redoutent ses conséquences. En mars, avant même le début des opérations militaires à Gaza, le ministre des Finances Yair Lapid estimait qu’un tel mouvement pourrait coûter 2,3 milliards d’euros et près de 10 000 emplois à l’économie israélienne. Le Premier ministre Benyamin Nétanyahou a qualifié la perspective d’un boycott d’«immorale et injustifiée».

Pourtant, le mouvement semble bien s’être étendu ces derniers mois. D’autant que certaines initiatives sont d’une toute autre ampleur que celles de la campagne BDS. Plusieurs grandes entreprises européennes ont ainsi renoncé à des investissements en Israël, en raison de liens entre des sociétés locales et les colonies. A partir du 1erseptembre, ces dernières cesseront par ailleurs d’exporter vers l’UE leurs volailles et produits laitiers, afin de se conformer à des directives européennes. Enfin, plusieurs pays européens, dont la France, déconseillent désormais officiellement d’investir dans les colonies israéliennes – considérées comme illégales au regard du droit international.

Willy LE DEVIN et Dominique ALBERTINI

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