Syrie – Islamismes et banditisme. L’involution de la révolution syrienne.


 

Manifeste pour une histoire de la révolution en Syrie.

 

 (Grotius international – Géopolitique de l’Humanitaire, novembre 2013)

 

 

par Pierre PICCININ da PRATA

Historien – politologue (otage en Syrie – avril à septembre 2013)

 


  Syrie - Djihad - Alep

« Il n’y a de Dieu que Dieu » (Alep) – photo © Edouardo Ramos Chalen

 

 

Pierre-46[Photo : PPdP avec une katiba islamiste à Alep, dans le quartier de Karm al-Jabal - © Benoit De Freine]

 

« Il est une expression en deux mots », écrivait l’académicien français Bernard Le Bouyer de Fontenelle, « qui nous rappelle que le temps n’est pas à notre disposition : ‘trop tard !’ » 

Encore trop souvent simplifiée à outrance par des commentateurs très éloignés des événements et présentée comme la révolte d’un peuple uni contre un féroce dictateur, la révolution syrienne, au regard de ceux qui l’ont accompagnée de mois en mois et observée sur le terrain, n’est pas le phénomène statique qu’évoquent généralement les médias.

Tout au contraire, le conflit syrien a connu plusieurs phases très distinctes et une évolution rapide qui a surpris et déconcerté, par sa vélocité et la diversité des protagonistes qui se sont invités sur le théâtre, même les experts les plus avertis.

Enlevé dans la ville d’al-Qousseyr (Homs), le 8 avril 2013, alors que j’effectuais un huitième voyage d’observation en Syrie depuis le début de la révolution, je suis resté deux mois prisonnier de bandits qui agissaient sous l’étiquette de l’islamisme et, trois autres mois durant, des islamistes « modérés » des Brigades al-Farouk. En sus, pendant une semaine, j’ai été confié à la garde d’une brigade de Jabhet al-Nosra, la présumée branche syrienne d’al-Qaeda.

Régulièrement déplacé à travers le pays sans être empêché ni de voir, ni d’entendre, j’ai pu me rendre compte de l’évolution spectaculaire du conflit syrien qui, aujourd’hui, est entré dans sa quatrième phase, très largement dominé par les différentes factions djihadistes, présentes sur la majorité du territoire, d’une part, et, d’autre part, par des bandes de malfrats, parfois issus de l’Armée syrienne libre (ASL), qui ont profité du chaos ambiant pour étendre leur mainmise sur des villages ou quartiers dont ils ont mis les populations en coupe réglée.

L’Armée syrienne libre, quant à elle, de plus en plus reléguée à la portion congrue, a perdu le leadership de l’opposition au gouvernement et, de plus en plus souvent, doit combattre les djihadistes qui tentent désormais de la déloger de ses positions pour en prendre le contrôle, au point de proclamer en Syrie la création d’un califat indépendant.

Il ne s’agit pas, dans cet article, de produire le récit de ces cinq mois de détention, mais de brosser le tableau d’un conflit en perpétuelle évolution et d’en dégager les principales conséquences pour la région moyen-orientale et l’Europe.

Précaution nécessaire avant de m’essayer à cet exercice, il convient probablement de préciser que, humaniste engagé aux côtés de l’Armée syrienne libre depuis mai 2012, je confirme tout mon soutien à sa cause juste et légitime, face à la férocité d’une dictature criminelle et mafieuse et, dorénavant, face, également, à l’intolérance et à la violence de l’islamisme militaire.

Bilan raisonné d’un conflit d’un nouveau genre…

 

 

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1. Le « Printemps syrien » (15 mars 2011 – mai 2012)

La Syrie est l’un des six pays du Monde arabe qui connaissent depuis le début de l’année 2011 des troubles conséquents ayant pour contexte l’ainsi dénommé « Printemps arabe » (avec la Tunisie, l’Égypte, la Libye, le Yémen et le Bahreïn).

Toutefois, la crise syrienne, qui s’est muée en conflit armé particulièrement meurtrier, conflit qui s’est progressivement étendu à toutes les régions du pays et perdure depuis près de trois ans, semble ne pouvoir se résoudre d’aucune manière.

Contrairement aux cas de la Tunisie et de l’Égypte, où le pouvoir était plus fragile qu’on avait pu le croire et fédérait contre lui la plupart des éléments constitutifs d’une société ethniquement et confessionnellement relativement homogène, les réseaux baathiste en Syrie ont fait la preuve de leur capacité à mobiliser les ressources militaires nécessaires à la défense du régime et à diviser la population en jouant sur le patchwork communautaire syrien, les minorités (Chrétiens, Alaouites, Chiites, Druzes…), confrontées à une opposition qui s’affirme de plus en plus en plus dans l’exclusive sunnite, s’étant après bien des velléités regroupées autour du président Bashar al-Assad, un président qu’elles n’apprécient pas nécessairement, mais qui leur apparaît comme le seul garant de leur sécurité.

Contrairement au cas de la Libye, où plusieurs États européens et les États-Unis ont déployé des moyens militaires considérables pour renverser le gouvernement de Mouammar Kadhafi et écraser sous les bombes atlantiques ses nombreux partisans (et ce, quelles qu’en furent les raisons non-avouées), les rebelles syriens, quant à eux, se sont trouvés dans le plus grand désarroi lorsqu’il se sont progressivement rendu compte que l’Occident n’avait aucun intérêt en Syrie et surtout pas celui de renverser un régime avec lequel l’Europe entretenait d’excellentes relations et qui avait trouvé avec Israël, pivot de la politique états-unienne dans la région, un modus vivendi plus que satisfaisant. Seuls et sans l’armement indispensable à combattre les unités fidèles au gouvernement, équipées et soutenues, en revanche, par de puissants États, piliers de la communauté internationale, la Russie, la Chine, l’Iran, mais aussi par des éléments régionaux comme le Hezbollah ou le gouvernement irakien de Nouri al-Maliki, les révolutionnaires n’avaient que peu de chance de remporter la victoire et, sans l’arrivée sur la scène des mouvements djihadistes, auraient probablement perdu la partie depuis des mois.

Contrairement, enfin, aux cas du Yémen ou du Bahreïn, presque-protectorats saoudiens (où les interventions de Riyad, respectivement diplomatique et armée, ont permis, d’une part, l’élection d’un nouveau raïs tout en préservant le statu quo et, d’autre part, d’écraser la rébellion), aucun acteur régional, en Syrie, n’a pu manier des leviers assez solides pour contraindre l’une des parties à céder à l’autre.

Les protagonistes du théâtre syrien, livrés à eux-mêmes, étaient donc condamnés à se faire une guerre sans merci qui, aujourd’hui, se traduit par les pires horreurs collectives et individuelles, plusieurs acteurs régionaux y ayant en outre ajouté leur grain de sel, propice à envenimer encore le drame, telles l’Iran et l’Arabie Saoudite, qui se font une guéguerre d’influence, jouant le chiisme contre le wahhabisme sunnite, la première pour protéger son meilleur allié dans le Monde arabe, par lequel transite l’aide destinée au Hezbollah libanais, et, l’autre, pour contrer les intrusions iraniennes au Bahreïn et au Yémen. Mais aussi le Qatar qui, toujours décidé à s’imposer comme la plaque-tournante de la diplomatie moyen-orientale, a accordé son aide aux réseaux djhadistes qui participent à sa sphère d’influence.

Pourtant, la communauté internationale aurait pu éviter à la Syrie cet auto-entraînement vers le chaos inextricable dans lequel elle se trouve aujourd’hui.

Entre mars 2011, en effet, date des premières secousses qui ont ébranlé la stabilité du régime, suite aux exactions de policiers responsables de la mort de plusieurs jeunes gens à Deraa qui, dans le contexte du « Printemps arabe », ont reçu un écho inhabituel, et l’organisation des élections que le président avait promises libres et honnêtes, en mai 2012, le pays a vécu dans un calme relatif. Seules trois villes secondaires ont connu à l’époque des soulèvements populaires violents mais très localisés et rapidement mâtés par l’armée, à savoir, pour l’essentiel, Homs, Maraat an-Nouman et Jisr al-Shougour.

Partout ailleurs, l’opposition peinait à mobiliser la population et les manifestations qui réclamaient le départ de Bashar al-Assad ou la réforme du régime ne rassemblaient guère plus que quelques centaines de participants, auxquelles répondaient les meetings monstres organisés par le pouvoir, des centaines de milliers de Syriens, qui exprimaient leur soutien à leur jeune président et à ses promesses de changement, y compris une large fraction de la communauté sunnite, à commencer par la bourgeoisie damascène et aleppine, pleinement satisfaite par les avancées économiques mises en œuvre sous l’égide de Bashar al-Assad depuis son accession au pouvoir en 2000 (cfr. Syrie, la «révolution» impossible (témoignage et analyse) – Grotius, février 2012).

Les espoirs attentistes de la majorité silencieuse furent cependant mis à mal et très profondément déçus, lorsque, en mai 2012, le régime resserra le collier en manipulant le scrutin, comme à son habitude, en déclarant inéligibles les opposants réels à la dictature, qualifiés de « terroristes ».

Cette fois, néanmoins, les bureaux de votes demeurèrent vides durant toute cette journée du 7 mai, qui marqua un premier tournant dans la crise syrienne.

Bashar al-Assad, le jeune président occidentalisé qui devait faire entrer son pays dans le XXIème siècle en rompant avec la tradition soviétique du régime instauré par son père Hafez, a manqué son entrée dans l’Histoire.

Probablement, à sa décharge, mal conseillé ou saboté par les caciques du parti Baath qui l’entourent –il est difficile de déterminer quelles furent les intentions effectives du président syrien qui porte aujourd’hui dans les médias la responsabilité de la tragédie qui anéantit son peuple-, n’a-t-il pas su réformer un appareil vieux de quarante ans et faire entrer la Syrie dans la modernité, ni socialement, ni politiquement.

2. Le soulèvement armé – L’Armée syrienne libre (mai 2012 – novembre 2012)

À l’inertie du régime et à sa politique de rétorsion policière et militaire coutumière, ont répondu des soulèvements armés, un peu partout dans le pays, encouragés par les succès apparents tunisien et égyptien, mais surtout par l’exemple libyen, qui avait reçu l’appui des puissances démocratiques de l’Occident.

Localement d’abord, systématiquement ensuite, dans les villages et les quartiers des grandes villes, des citoyens, de plus en plus nombreux, se sont réunis en sections d’autodéfense, qui accompagnaient les manifestations de l’opposition au régime et les protégeaient des incursions de la police et de l’armée et de la répression.

Les armes à feu y ont progressivement remplacé les armes blanches, inquiétant de plus en plus les autorités, puis ces groupes ont fait leur jonction et se sont organisés sur une échelle plus vaste, jusqu’à être rejoints par des soldats et officiers déserteurs de l’armée régulière, qui ont encadré et structuré ces groupes armés et les ont convertis en de véritables milices combattantes qui ont commencé à s’emparer de portions du territoire ainsi soustraites à l’autorité de l’État baathiste.

L’Armée syrienne libre (ASL) était née.

Lorsque des officiers supérieurs ont à leur tour emboîté le pas à l’insurrection, ils ont plus ou moins réussi à coordonner la quasi-totalité de ces milices à travers des Conseils militaires à l’échelle de chacun des gouvernorats du pays, qui furent eux-mêmes affiliés à un commandement commun, qui sera finalement proclamé à Idlib, en octobre 2012 (cfr. La révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste – Grotius, septembre 2012).

Parallèlement à l’organisation de cette branche armée laïque et multiconfessionnelle (dans la mesure où, rassurées par les garanties que présentaient les officiers de l’ASL, les minorités ont commencé à rallier la rébellion et ses objectifs démocratiques), s’est également édifiée une branche politique, en exil, dans le but de constituer un gouvernement provisoire capable de prendre en main la gestion immédiate de la Syrie dans l’espoir d’une victoire sur le régime.

D’abord très morcelée et dominée par le Conseil national syrien, lui-même placé sous la coupe des Frères musulmans syriens, cette opposition a réussi à surmonter ses divisions pour se rassembler dans une structure commune, en novembre 2012, la Coalition nationale syrienne (CNS), gouvernement provisoire d’union nationale représentative des différentes sensibilités politiques et dudit patchwork communautaire et ethnique syrien.

La Ligue arabe, Londres et Paris furent les premières à en reconnaître la légitimité et à en accueillir les ambassadeurs.

Un bureau militaire fut créé pour coordonner l’action de l’ASL et de la CNS.

La rébellion disposait ainsi des outils militaires et politiques capables, avec un accompagnement et un appui extérieurs, d’opérer efficacement la transition vers une Syrie démocratique sur le modèle européen.

Forte de sa progression et de son efficacité accrue, certaine, aussi, de l’imminence d’un soutien international que lui laissaient espérer les discours des chancelleries européennes et états-unienne, l’ASL avait lancé à Damas, le 17 juillet 2012, la « Bataille de libération de la capitale » et, le 20 juillet, la Bataille d’Alep, poumon économique de la Syrie. Deux fronts concomitants sensés diviser les forces du régime.

Bien entendu, la lutte ne pouvait se prolonger sans un apport d’armement aux combattants, qui, dans le cas contraire, risquaient une asphyxie à très court terme. En outre, craignant la victoire du régime, nombre de militaires hésitaient à déserter en faveur de la rébellion, attendant d’y voir plus clair, un acte concret des puissances de l’Ouest.

Les démocraties occidentales, cependant, ont sans cesse retardé leur soutien effectif à ces structures, alors que d’autres, en revanche, intervenaient secrètement et promouvaient une troisième composante du conflit qui n’allait cesser de se répandre et, phénomène spectaculaire, allait réussir à se rendre indispensable et, en moins de deux mois seulement, à s’imposer dans le conflit, au point de submerger soudainement le théâtre, à la surprise générale des apprentis sorciers de l’Ouest, mal informés des réalités galopantes d’un terrain en perpétuel mouvement…

3. De la révolution au djihad (novembre – décembre 2012)

Abandonnées par l’Occident, les structures de l’ASL se sont rapidement vidées de leurs effectifs. Dans certains gouvernorats, tels celui d’Idlib, d’ar-Raqqa ou de Deir ez-Zor, l’ASL a ainsi complètement disparu, au profit de mouvements djihadistes qui, largement financés et armés par les monarchies du Golfe, le Qatar et l’Arabie saoudite notamment, ont prospéré en quelques mois seulement (cfr. Syrie, de la révolution au djihad ? – Grotius, décembre 2012 etSyrie, quand les « Fous de Dieu » s’emparent de la révolution… – Grotius, février 2013).

Les katibas (brigades) de l’ASL, dépourvues d’armes et de munitions qu’elles ne pouvaient se procurer en suffisance, mais aussi des moyens logistiques nécessaires (vivres, vêtements, outils de communication…), n’ont pas été en mesure de rivaliser avec les katibas djihadistes. Les miliciens de l’ASL, dans la plupart des cas, ont donc abandonné leurs officiers et regagné leurs foyers ou intégré les katibas islamistes. Ce phénomène de vases communicants s’est généralisé à partir de novembre et décembre 2012, notamment du fait de l’hiver et des conditions climatiques qui ont poussé bon nombre de combattants à franchir ce pas.

La conséquence la plus immédiate a été la déconnexion des forces combattantes de la rébellion de leur représentation politique en exil : les chefs de l’ASL ne commandaient plus qu’une coquille vide, au point que certains officiers eux-mêmes sont passés dans le camp djihadiste ; et la CNS n’a plus eu aucune emprise réelle sur les opérations menées sur le terrain.

« Nous ne faisons pas la révolution ! Nous combattons pour Dieu ! » C’est le principe énoncé par la majorité des djihadistes rencontrés en Syrie, lesquels rejettent autant le gouvernement baathiste que la démocratie, « régimes corrompus » qui procèdent des lois des hommes et qui ne sauraient primer sur l’État islamique, qui émane des lois de Dieu.

L’absence de l’Occident dans le conflit syrien a donc ouvert le champ à l’hydre islamiste.

Cette absence s’explique par le non-intérêt des puissances au renversement du régime.

Ainsi, les quelques États européens qui se sont intéressés de près ou de loin à la Syrie, telles la France, bien sûr, ancienne puissance coloniale, mais aussi la Grande-Bretagne, l’Italie ou l’Espagne, ont toujours entretenu des rapports cordiaux avec la famille al-Assad dont les intérêts n’ont jamais interféré avec les leurs. Mieux encore, depuis qu’elle a renoncé à l’énergie nucléaire, l’Allemagne, devenue un grand consommateur d’énergie fossile, de gaz et surtout de pétrole, s’est sensiblement rapprochée de la Russie, alliée de Damas ; l’Allemagne a donc tout à perdre à prendre fait et cause pour la rébellion en Syrie, au risque de se brouiller avec Moscou (Berlin a ainsi été le principal adversaire d’une intervention en Syrie et, même, de la proposition franco-britannique de fournir des armes aux rebelles, que ces deux puissances n’ont cela dit pas formulée sans la savoir condamnée à l’avance).

Quant aux États-Unis, ils n’ont jamais eu l’intention de se débarrasser d’un régime qui, depuis quarante ans, a garanti la stabilité régionale et, sans avoir jamais signé la paix avec Israël, en a pourtant assuré la sécurité sur la frontière du Golan. Certes, la Syrie a soutenu le Hezbollah dans son combat pour restaurer le pré carré libanais. Mais il s’est toujours agit pour Damas d’une carte régionale utile dont tout le principe résidait dans le fait de la réfréner et d’ainsi en jouer habillement à chaque occasion.

La politique états-unienne à l’égard de la Syrie consistait au contraire à imposer un progressif réalignement de Damas, au détriment de Moscou ; et Bashar al-Assad jouait assez bien le jeu et, d’année en année, se rapprochait de l’Ouest.

C’est pourquoi Washington s’est retranchée derrière les vetos russe et chinois qui, au Conseil de Sécurité des Nations unies, empêchaient toute intervention en Syrie, mais aussi derrière le principe d’une ligne rouge, celle de l’emploi éventuel par le régime syrien d’armes chimiques ou biologiques contre sa propre population, au-delà de laquelle l’intervention était envisageable. Le président Obama savait pertinemment que le régime syrien n’avait aucun intérêt à employer ces armes, dont l’usage aurait non seulement entraîné une réaction hostile de la communauté internationale, mais également mis en difficulté la Russie et la Chine, qui auraient eu bien du mal à continuer de protéger ouvertement leur allié.

Il est cependant toujours périlleux de définir une ligne rouge, car ceux qui y ont intérêt mettent tout en œuvre pour la faire franchir (une ligne rouge, celle de l’emploi des armes chimiques, qui est par ailleurs très hypocrite : le régime a bombardé des hôpitaux, des rassemblements de civils qui attendaient des distributions de pain, des écoles, etc. ; dans le cas du conflit syrien, l’arme de destruction massive, c’est l’AK-47, la kalachnikov, et pas le gaz).

Le président Obama fut donc pris à son propre jeu lorsque, en août 2013, du gaz sarin fut utilisé dans la banlieue damascène d’al-Ghouta, provoquant le décès de plusieurs centaines de civils, et que la responsabilité en fut attribuée par les rebelles au gouvernement de Bashar al-Assad (qui ne pouvait pourtant escompter obtenir aucun avantage militaire à l’issue de cette manœuvre). La Maison blanche devait désormais intervenir, sous peine de se discréditer très largement.

D’où la porte de sortie que Barack Obama a immédiatement empruntée lorsqu’elle lui a été ouverte par le président russe, Vladimir Poutine, qui, en l’absence de certitude sur l’identité des auteurs du drame d’al-Ghouta, a proposé, pour couper court, de placer l’armement chimique syrien sous le contrôle de la Russie. Une proposition qui, selon les informations publiées par Le Monde diplomatique (octobre 2013), ne date pas de la crise générée par les événements d’al-Ghouta, mais fait l’objet de négociations entre Moscou et Washington depuis un an déjà, avec l’assentiment de Vladimir Poutine, soucieux de mieux contrôler son dernier allié au Moyen-Orient…

La décision de saisir la main tendue par la Russie fut d’autant plus facile à prendre que la donne géopolitique a sensiblement changé pour Washington : jusqu’à présent, la Maison blanche jouait les équilibristes, politique de bascule délicate entre sa volonté d’affaiblir le régime syrien (sans le faire chuter) pour contrer l’Iran et ses efforts pour contrôler son allié saoudien et en modérer les attaques contre Damas (les États-Unis avaient notamment empêché l’Arabie saoudite de livrer massivement des roquettes anti-char aux rebelles). Désormais, cependant, la problématique ne se pose plus en ces termes.

En effet, comme l’a montré l’éviction des Frères musulmans en Égypte, l’Arabie saoudite a mis en sourdine sa politique de déstabilisation de la Syrie : le développement exponentiel des mouvements djihadistes salafistes soutenus principalement par les Saoudiens et les Qatari en Syrie, en Tunisie, en Libye et en Égypte a pris des proportions telles que le Wahhabisme de Ryad s’en est senti menacé dans son propre fief. Court-circuitant son petit allié qatari toujours en quête de reconnaissance régionale, l’Arabie saoudite a donc brusquement inversé sa politique de soutien aux Frères musulmans en Égypte, lesquels, discrédités par l’exercice maladroit du pouvoir, faisaient au Caire le lit de l’intégrisme salafiste, leurs partisans rejoignant en masse le mouvement salafiste du Hezb al-Nour, une hémorragie qui commençait à inquiéter Ryad. Le feu vert fut donc accordé aux militaires pour une reprise en main draconienne d’un État qui, à ce jour, demeure l’axe central du Monde arabe.

Par ailleurs, l’élection du président Hassan Rohani en Iran, en juin 2013, a également modifié le théâtre régional : les États-Unis avaient déjà commencé une ouverture diplomatique franche et large à l’époque du gouvernement Khatami ; et l’élection de Rohani, après les deux mandats de Mahmoud Ahmadinejad, leur donne la latitude de reprendre les négociations là où elles en étaient restées.

En Iran, pour dire les choses simplement, deux camps s’affrontent, en dehors des clivages occidentaux généralement admis. Les « conservateurs de gauche » et les « progressistes de droite ». À savoir les conservateurs, sur le plan religieux ; il s’agit de Mahmoud Ahmadinejad et de ses partisans, que l’on peut parallèlement classer à gauche, sur le plan social. L’électorat d’Ahmadinejad se situe ainsi dans les campagnes défavorisées et les banlieues pauvres des villes. Et les « réformateurs de droite » ou les « progressistes de droite » ; progressistes sur le plan sociétal mais qui, sur le plan économique, sont très à droite, prêts à privatiser les ressources pétrolières du pays qui financent la sécurité sociale, assez performante en Iran.

Mohammad Khatami avait effectué un rapprochement certain avec les Etats-Unis ; il était prêt à en finir avec la guerre larvée qui date de 1979, c’est-à-dire en finir avec certains principes de la révolution islamique et permettre l’ouverture aux sociétés américaines dans les champs pétroliers iraniens. Opposé à cette politique, Mahmoud Ahmadinejad était l’homme à abattre. Et c’est chose faite.

Hassan Rohani traite aujourd’hui avec mépris les réalisations sociales de son prédécesseur et en parle comme s’il s’agissait d’une parenthèse regrettable dans l’histoire du pays et pousse le mea culpa jusqu’à faire des courbettes à l’intention d’Israël en affirmant, dans un discours récent, que l’Iran n’a jamais nié l’Holocauste. Cette thématique récurrente s’impose donc jusqu’à Téhéran. En outre Rohani s’est directement acoquiné avec le vieux renard de la scène politique iranienne, champion de la corruption, Hachémi Rafsandjani, qui se frotte déjà les mains d’un come-back dans le jeu. Le temps des vaches grasses est de retour pour la droite progressiste.

Du fait de la victoire des « progressistes de droite », les Etats-Unis peuvent assouplir leur politique à l’égard de l’Iran.

Le raz de marée djihadiste en Syrie et l’élection du président Rohani en Iran ont ainsi entraîné un remaniement complet du jeu géostratégique régional autour de Damas et du régime baathiste.

Les États-Unis ont donc décidé de na pas intervenir en Syrie, unilatéralement, et la France de François Hollande, qui, dans le cadre de sa politique d’influence qatarie, sonnait déjà du clairon, a dû ranger tambours et trompettes et suivre les sentiers tracés par son maître en effectuant une remarquable volteface (il faut en finir avec ce refrain récurrent que l’on fredonne depuis une vingtaine d’années à Paris : le « déclin de l’empire américain », ça n’existe pas !).

Sans ambiguïté aucune, la rébellion syrienne, dans sa version laïque et démocratique, était bel et bien seule, depuis le tout début du conflit qui allait l’opposer au régime en place, et le reste aujourd’hui, plus que jamais.

4. Islamismes et banditisme (janvier 2013 – septembre 2013)

Lorsque je suis entré en Syrie en avril dernier, pour un huitième séjour d’observation, trois jours avant d’être enlevé, je me suis rendu à Yabrud avec la katiba d’un commandant de l’ASL, Abou Youssaïfa.

Ayant aperçu la cathédrale de la ville, très proche du chemin que nous empruntions, j’ai demandé si nous pouvions nous y arrêter. Ma requête ne semblait pas trop plaire à mes hôtes, mais j’ai insisté et ils ont finalement cédé.

Par chance, nous avons croisé un des responsables de l’évêché catholique de Yabrud. J’en tairai le nom, pour sa propre sécurité… Il sortait de la cathédrale à l’instant où nous descendions de voiture. Il avait étudié la théologie en Belgique, à l’Université de Louvain, et parlait un excellent français, ce qui nous a permis de nous entretenir plus librement, sans que mes amis de l’ASL, qui, l’air inquiet, ne nous lâchaient pas d’une semelle, pussent comprendre la teneur de nos propos.

Le prêtre accepta de me parler sans réserve, mais commença par me faire visiter l’édifice, ancien temple romain transformé en église au VIIème siècle, gesticulant ostensiblement en désignant de la main icônes et colonnades… Cette visite touristique m’apparut surréaliste, mais j’en compris rapidement les raisons, lorsqu’il me l’expliqua, à l’abri de la sacristie où, trop exiguë pour accueillir aussi mes amis révolutionnaires, nous avions trouvé refuge : il ne devait pas donner l’impression aux miliciens de l’ASL qu’il m’avait parlé d’autre chose que de vieilles pierres.

La communauté chrétienne de Yabrud, m’apprit-il effectivement, est sans cesse rançonnée par « ces gens-là » :

- Nous leur payons chaque semaine de petites sommes, pour qu’ils nous laissent tranquilles, poursuivit-il. Mais ça ne suffit pas : ils s’en sont pris plusieurs fois à de riches commerçants. Certains ont été enlevés et ont payé pour être libérés. Beaucoup des membres de notre communauté ont finalement décidé de s’en aller. Plusieurs centaines sont déjà parties au Liban ou à Damas…

- Mais l’Armée syrienne libre ne vous protège-t-elle pas ?, lui ai-je demandé.

- L’Armée libre ? Quelle armée libre ? Il n’y a plus d’Armée libre ! Ce ne sont plus que des bandes de brigands qui vivent sur le dos de la population !

- Pourtant, il existe un commandement supérieur, auquel vous pouvez vous plaindre de ces exactions.

- Oui, nous sommes allés à plusieurs de leurs réunions. Ils ne peuvent rien faire contre leurs propres troupes. Chacun n’en fait qu’à sa tête. Ils n’ont aucun projet politique pour l’avenir. Je leur ai demandé : « Qu’est-ce que vous ferez quand vous aurez renversé Bashar ? » ; ils m’ont répondu : « On verra. » « Et pour nous, les Chrétiens, qu’en sera-t-il dans votre nouvelle Syrie » ; ils m’ont encore répondu : « On verra. » C’est bien ce qui nous inquiète ; oui, nous aussi, « on verra »…

Abou Youssaïfa ne nous a pas laissé poursuivre cette conversation bien longtemps : il a poussé la porte de la sacristie et demeurait sur le seuil, en m’exhortant de ne plus tarder à reprendre la route…

Au-delà du cas spécifique des Chrétiens d’Orient, qui vont, une fois encore, faire les frais de la radicalisation islamiste, le phénomène ici décrit n’est pas distinctif du conflit syrien : l’historien britannique Eric Hobsbawm (Bandits) a montré que les révolutions ont souvent été l’occasion pour les marginaux et les déclassés, dans les circonstances où l’État n’a plus la force de faire respecter la loi, de prendre une revanche sociale à travers le banditisme.

Par contre, le fait que certaines katibas de l’ASL se soient muées en bandes criminelles est tout à fait symptomatique de ce que j’ai développé plus haut. Certains groupes, ainsi, s’agressent mutuellement dans les villes sous contrôle de la rébellion, pour la mainmise sur un quartier ou une rue commerçante…

Carte progression djihadisme Syrie

Mais, au-delà d’un banditisme structurel, c’est le djihadisme qui menace désormais la révolution syrienne en s’imposant partout et par la force lorsque l’ASL tente de lui résister (cfr. carte).

En effet, depuis l’été 2013, les organisations djihadistes ont dévoilé leur jeu et n’hésitent plus à attaquer des positions de l’ASL pour s’en emparer. Ce fut le cas, spectaculaire et sans appel, de l’attaque du poste frontière d’Azaz, enlevé à l’ASL par les djihadistes de l’État islamique de l’Irak et du Levant (EIIL), en septembre. En octobre, une soixantaine de miliciens de l’ASL étaient massacrés dans les rues d’Alep lors d’âpres combats qui les opposaient à des katibas djihadistes. Et l’on évoquera encore les enlèvements à répétition de journalistes occidentaux, qui se sont multipliés depuis juin 2013, victimes de ces mouvements islamistes. Ou les menaces de morts proférées à l’encontre des opposants qui se rendraient à la table des négociations de « Genève II ». Pour ne faire ici état que des faits les plus significatifs… Mentionnons aussi la question kurde et les actions militaires menées par le PKK qui avait envisagé de détacher certaines régions du pays qu’il contrôlait déjà et que menace dorénavant l’avancée djihadiste.

Les organisations djihadistes présentes en Syrie sont innombrables, de la plus puissante, Jabhet al-Nosra, aux plus intégristes, Ahrar as-Sham et Suqqur as-Sham, en passant par les moins intolérantes, Liwa al-Towheed, Liwa al-Fata, etc. ; et certaines ne sont pas encore répertoriées.

Toutefois, il semble que, depuis peu, la fusion de ces différentes composantes du djihadisme syrien soit en train de se réaliser, sous l’égide d’une formation nouvellement déclarée et qui tendrait à radicaliser l’ensemble des combattants et à les entraîner dans l’obédience d’al-Qeada (historique) en Péninsule arabique (AQPA).

Depuis quelques mois, en effet, l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL), qui aurait rallié à sa cause la plupart des katibas de Jabhet al-Nosra, étend son influence sur tout le nord et le centre de la Syrie, depuis le gouvernorat d’ar-Raqqa où il a proclamé un califat indépendant placé sous la loi coranique, la Charia, fin juillet 2013.

L’EIIL est aujourd’hui devenu le principal mouvement d’opposition au régime ; le djihadisme est le rival du régime le plus susceptible de l’inquiéter. L’ASL, quant à elle, marginalisée et partout évincée, ne compte plus (ou presque) pour rien sur l’échiquier syrien.

 

 

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La révolutions syrienne, incontestablement, a évolué de manière continue – il est à présent nécessaire d’écrire l’histoire de ce conflit atypique – et se perd aujourd’hui entre banditisme et islamismes divers, islamismes « feints »,  « modérés » ou « radicaux », qui s’attaquent sans remord ni vergogne aux reliquats de l’Armée syrienne libre, finalement mise hors jeu, le tout sur fond de crise humanitaire (cfr. Crise humanitaire pour une guerre oubliée : « Ce sera Bashar, ou nous détruirons la Syrie » – Grotius, mars 2013), une catastrophe pour la population civile qui n’a jamais mobilisé les États dominants et les préoccupe moins encore depuis que leur attention semble avoir été alertée et s’être focalisée sur le danger intégriste.

Les derniers bastions de l’ASL, à n’en pas douter, finiront pas céder. Nombre de mes contacts dans l’ASL ont déjà rendu leur tablier et fuient avec leur famille, en Turquie, au Liban, mais aussi vers l’Europe, sans espoir ni désir de retour, et parfois comme clandestins.

Déjà, on peut constater une forme de « somalisation » du conflit et esquisser des parallèles éloquents : de même que les Shebabs, les islamistes radicaux, s’étaient imposés en Somalie et avaient combattu les seigneurs de la guerre issus de la  rébellion contre la dictature de Siyaad Barre et qui rançonnaient les habitants des zones passées sous leur coupe, de même, les combattants de l’État islamique d’Irak et du Levant arraisonnent les bandits, restaurent l’ordre et la loi, fût-elle coranique, et reçoivent bon accueil d’une large partie de la population sunnite. Le parallèle est significatif.

Cette « involution » de la révolution syrienne laisse tous les protagonistes dans l’expectative, sauf peut-être les islamistes, qui s’emparent du pays.

Revenons à Fontenelle : pour l’Occident, il est désormais trop tard pour intervenir. Trop tard, car l’ASL ne dispose plus des effectifs qui lui permettraient de reprendre le dessus sur les organisations djihadistes ; trop tard, car il ne reste plus grand monde à soutenir, dans le camp de la démocratie.

Il est trop tard également pour envisager une solution politique au conflit, devenue illusoire : les adversaires du régime, à ce stade des événements, bien plus que l’ASL et son pendant politique, la Coalition nationale syrienne, ce sont les mouvements djihadistes, qui tiennent plus de la moitié du pays et ont déjà entrepris d’y remplacer institutionnellement le gouvernement de Bashar al-Assad, comme en témoigne l’instauration du Califat d’ar-Raqqa. Or, ces mouvements ne négocient pas. Ce n’est pas dans leurs intentions. Ils font le djihad, la guerre sainte, et ne sauraient tolérer le maintien de l’État syrien.

L’évolution récente et subite dont nous venons de faire état, dernier rebondissement en date du conflit syrien, a modifié sensiblement l’approche qu’en avaient les chancelleries occidentales, lesquelles ont déjà, pragmatiquement, commencé à réhabiliter le régime baathiste.

Mais ont-elles conscience de l’ampleur des conséquences du « Printemps arabe » et ont-elles pris la mesure du danger qui les menace ?

Ce danger est d’abord régional : de sources diplomatiques, les services de renseignement turcs et jordaniens ont identifié des cellules djihadistes dormantes qui ont franchi leurs frontières et se sont introduites sur leur territoire respectif à la faveur du flot de réfugiés qui s’y sont installés.

C’est ensuite un danger pour l’Europe : « Après avoir converti tous les Arabes, nous reprendrons aux Chrétiens al-Andalous (l’Espagne) », m’a expliqué le commissaire politique d’une katiba d’al-Qaeda, au sein de laquelle j’ai été détenu en mai 2013. « Et, de là, nous porterons la parole de Dieu sur toute l’Europe où nos frères nous attendent déjà. »

Il ne faudrait pas sous-estimer, en effet, le potentiel de nuisance du fait djihadiste en Syrie : pour la première fois dans l’histoire contemporaine, un État djihadiste est en train d’émerger. Un État frontalier de la Turquie, c’est-à-dire de l’OTAN, de l’Irak et de ses réserves pétrolières, de la Jordanie, du Liban et, plus notablement encore, d’Israël. Un État qui possède une façade maritime en Méditerranée, à quelques encablures de Chypre, c’est-à-dire de l’Union européenne.

D’un problème sécuritaire d’ordre policier, celui du terrorisme islamiste, le conflit syrien a transformé l’intégrisme musulman en une problématique d’ordre militaire, sur le long terme.

 

Lien(s) utile(s) : Grotius international – Géopolitique de l’Humanitaire

 

A lire absolument :  SYRIE – « Ce sont les rebelles qui ont utilisé le gaz sarin ! »

 

Et aussi :  SYRIE – « Reynders a saboté ma libération »

 

SYRIE – La « révolution » syrienne : le djihad aux portes de l’Europe

 

 

 

 

KRO – Brandpunt : Gevangen in chaos (een reportage van Henk van der AA)

 

De Tijd

ltalië betaalde 4 miljoen dollar voor ontvoerde Belg en Italiaan, De Tijd, 2 november 2013

 

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Pierre Piccinin da Prata
À consulter :
Syrie, une pépinière djihadiste ?
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carte syrie

 

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d’en mentionner la source

 

Qu’est-ce que la Palestine?


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Publié le par Baudouin Loos

 

Evoquer la Palestine en maximum 2.000 signes, pas évident… Voici l’essai, publié dans ”Le Soir” du 4 décembre 2014.

De quoi la Palestine est-elle le nom? De la dépossession, d’abord. Entre les deux guerres mondiales, on a «vendu» aux Juifs de la diaspora en proie à l’antisémitisme et en quête d’un Etat «une terre sans peuple pour un peuple sans terre». Sauf qu’il y avait un peuple, les Palestiniens. Dont l’identité nationale n’était certes pas affirmée à 100%. Le mandat britannique (1920-1948) et l’immigration juive vont ancrer, galvaniser cette identité, que seuls quelques extrémistes osent encore nier.

D’exil forcé en défaites militaires arabes, les Palestiniens sous l’égide de l’Organisation de libération de la Palestine ont finalement accepté en 1988 de ne réclamer pour bâtir leur Etat que 22% de la Palestine historique, à savoir les territoires conquis par Israël en 1967 (Jérusalem-Est, la Cisjordanie et la bande de Gaza).

Mais face à la toute-puissance militaire et économique d’Israël, Etat conforté par l’aide des Etats-Unis et la bienveillance de l’Europe, les Palestiniens en sont réduits, depuis 1991, à négocier ce qu’ils pourraient sauver de ces 22%. Car Israël, pour des raisons dites de sécurité mais souvent aussi religieuses, n’entend céder que le minimum dans tous les dossiers comme le retour des réfugiés (c’est un «niet» israélien total, mais le droit international dit autre chose), le partage de Jérusalem (idem) ou les colonies (illégales, elles grignotent et rongent les territoires occupés, rendant l’émergence d’un Etat palestinien quasiment impossible).

Malgré la radicalisation d’une partie non négligeable du public palestinien frustré qui entend les sirènes islamistes parfois extrémistes, l’ensemble de la planète Terre s’est résolu au XXIe siècle à soutenir la création d’un Etat palestinien. Avec l’injustice fondamentale du sort des Palestiniens de plus en plus difficile à cacher, les excès israéliens sont largement responsables de cette prise de conscience: des interventions armées aux moyens disproportionnés ont choqué le monde au Liban (1982), face aux intifadas (révoltes) des populations occupées (celle de 1987 et celle de 2000), à Gaza en 2008 et 2014.

En l’absence de pressions dignes de ce nom sur l’occupant israélien, la question palestinienne continuera longtemps encore à hanter les esprits.

BAUDOUIN LOOS

 

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« Je pense à la Syrie et je me mets à pleurer »


ENTRETIEN AVEC L’HISTORIEN SYRIEN FAROUK MARDAM-BEY

ORIENT XXI > MAGAZINE > ENTRETIEN > SYLVAIN CYPEL > 8 DÉCEMBRE 2014

Historien syrien, Farouk Mardam-Bey a été, en tant que militant marxiste, opposant au nationalisme du Baas dès la première heure. En 1976, enseignant en France, il est privé de son passeport et menacé d’emprisonnement en cas de retour dans son pays. Depuis, il vit en France. Il a été, avec Leila Chahid et Élias Sanbar, l’un des fondateurs de la Revue d’Études palestiniennes. Auteur, chez Actes Sud, de Sarkozy au Proche-Orient (2010), d’une Anthologie de la poésie arabe contemporaine (2007), de Jérusalem, le sacré et le politique (2000) et de nombreux autres ouvrages, il est le directeur des éditions Sindbad et a été l’un des « passeurs » de la littérature arabe, la rendant accessible à un large public français.

Sylvain Cypel. — Comment vivez-vous le carnage syrien, avec ses millions de victimes, de réfugiés et de déplacés  ?

Farouk Mardam-Bey. — Je vais vous faire un aveu : régulièrement, chez moi, je pense à la Syrie et je me mets à pleurer. Des amis syriens m’ont dit qu’il leur arrive la même chose. Nous vivons tous avec ce sentiment qu’au «  pays de la peur et du silence  » est né au printemps 2011 un mouvement populaire qui a suscité d’immenses espoirs, tant il paraissait inespéré. Et puis, après des évolutions que vous n’avez ni souhaitées ni pu empêcher, vous sentez un jour que les choses vous ont totalement échappé. Elles ont d’ailleurs échappé à tous les protagonistes. Assad, qui ne règne que sur Damas et une grande part de la «  Syrie utile  », est incapable de ressouder le tissu national du pays. Il ne domine pas plus la situation que ses opposants. Les bons connaisseurs de l’armée syrienne, par exemple, disent que l’essentiel du pouvoir à Damas est désormais détenu par l’Iran. En face, Daech peut tenir longtemps, mais sans pouvoir étendre son pouvoir. Et un tiers du territoire reste entre les mains d’autres forces elles-mêmes divisées. D’où ce sentiment que plus personne ne maîtrise la situation, et aussi que cela risque de durer très longtemps.

S. C.En mars 2013, vous écriviez un article intitulé «  Vaincre l’indifférence  ». On a cependant le sentiment que, depuis, le conflit syrien se heurte de plus en plus à une lassitude générale…

F. M.-B. — Ce conflit a déjà fait au moins 200 000 morts, encore plus de blessés, et 8 millions de déplacés et de réfugiés, dont la moitié hors du pays. Or on constate effectivement une opinion, tant arabe qu’internationale, devenue apathique sur le dossier syrien. En France, certaines franges, du Front national à des groupes gauchistes, soutiennent un régime «  laïc  », mais le gros de l’opinion s’est installé dans une forme d’indifférence. Même à gauche, désormais, lorsqu’on évoque le régime de Bachar Al-Assad, on entend des gens dire «  oui, mais d’un autre côté, il y a les islamistes  ». On ne le justifie pas, mais il y a là une forme de compréhension qui évacue les crimes quotidiens de son régime. Lorsque, très récemment, l’aviation syrienne a bombardé le marché de Raqqa, rempli de civils, aucune voix à gauche ne s’est levée pour dire «  ça suffit  ». Tout ça parce que Raqqa est la «  capitale  » des djihadistes de l’État islamique. Cette indifférence est la plus difficile à vivre. Ce qui est insupportable, c’est que ce sentiment d’impuissance pourrait s’éterniser, tant on ne voit pas d’issue. Dans cinq ou dix ans, on demandera des comptes aux dirigeants du monde : «  où étiez-vous alors que toute cette horreur se passait  »  ?

QUARANTE ANS SANS LIBERTÉ D’EXPRESSION

S. C.Assad a-t-il réussi dans son entreprise de délégitimation de l’opposition non djihadiste, l’Armée syrienne libre ayant presque disparu des radars  ?

F. M.-B. — Oui, il y est amplement parvenu. Le plus grave est qu’il est arrivé à «  confessionnaliser  » le conflit avec ses opposants et à bénéficier du soutien de deux minorités, les alaouites [dont la famille Assad est issue] et les chrétiens, et d’une certaine neutralité des autres, Druzes et Kurdes. Enfin l’opposition s’est suicidée par ses divisions. Aujourd’hui, ses membres s’insultent entre eux. Elle n’a plus aucune crédibilité. C’est désespérant.

S. C. Pourquoi a-t-elle été incapable de s’unifier  ?

F. M.-B. — La Syrie est un pays où toute parole libre a été supprimée pendant plus de quarante ans. La culture politique y a presque complètement disparu. Ajoutons qu’un grand nombre des émigrés syriens se sont retrouvés dépendants du soutien des États qui les accueillaient, en Turquie, au Qatar, en Arabie ou ailleurs, ces «  Amis de la Syrie  ». Cela explique en partie leurs divisions. Et aussi les accusations de corruption dont beaucoup font l’objet.

Mais il ne faudrait pas croire que toute la Syrie se divise désormais en deux camps. Dans le sud, la région de Deraa n’est toujours ni aux mains d’Assad, ni de Daech. Il en est de même pour diverses poches de territoire autour de Damas. Il reste en Syrie des opposants qui ne sont pas djihadistes. Certains sont même d’anciens partisans du régime, et ils cherchent le lien avec l’opposition de l’extérieur. Diverses initiatives sont prises pour reconstituer une troisième voie entre le régime et Daech. Comme celle de Moaz Al-Khatib, un ancien imam important [jugé proche de la Turquie et du Qatar], président de la Coalition nationale des forces de l’opposition entre novembre 2012 et avril 2013, reçu le mois dernier reçu à Moscou et qui a déclaré ensuite que les Russes seraient «  disposés à lâcher Bachar si son régime est préservé  » .

UN BOURGEONNEMENT ARTISTIQUE ET CULTUREL

S. C.Quelles sont les dernières évolutions hors de la Syrie  ? La diaspora syrienne reste-t-elle capable de se mobiliser   ?

F. M.-B. — En Syrie, les années 1980, surtout après le massacre [d’une révolte populaire menée par les Frères musulmans] à Hama en 1982, ont été des années terribles. Incarcérés, les opposants ont passé dix ou vingt ans en prison. Toute une culture du dialogue s’est perdue. Et la plupart des opposants sont partis à l’étranger. Parmi eux, beaucoup, aujourd’hui, ne font que ressasser le passé. En revanche, il y a dans la jeune génération un regain d’activité. Dans la période récente, il n’y a jamais eu autant de poètes, d’écrivains, de cinéastes qui produisent des œuvres. Certains documentaires, comme Eau argentée [d’Oussama Mohammad et Wiam Simav Bedirxan], ont été projetés à Cannes. Le médecin réfugié à Istanbul, Yassine El-Hadj Saleh, emprisonné durant seize ans sous Assad et dont la femme, Samira Khalil, enlevée par des islamistes [le 10 décembre 2013], est toujours entre leurs mains, essaie d’animer sur Internet un mouvement culturel syrien en exil.

Mais le plus réconfortant, c’est la multiplication des initiatives humanitaires. Parmi ces millions de déplacés, il y a une masse d’enfants qui n’a plus été à l’école depuis 3 ans. Il y a au Liban quelques initiatives remarquables, comme Soumboula (l’Épi de blé), une association active dans l’alphabétisation et la formation professionnelle, y compris à l’intérieur de la Syrie. Mais cela reste épars. On sent une incapacité à coordonner même les activités de ce genre. Je m’interroge beaucoup sur cette propension à prendre des initiatives chacun de son côté hors de toute coordination. Comme si chacun entendait créer une association à son image. La plupart de ces gens sont laïcs mais aussi peu politisés.

PAS DE SOLUTION AVEC ASSAD

S. C.Qu’est-ce qui vous apparaît comme la première des urgences aujourd’hui en Syrie  ?

F. M.-B. — Alléger les souffrances des gens qui vivent sous les bombes ou dans les camps de réfugiés. Au début, il aurait été important de parvenir à créer une zone d’exclusion aérienne. Maintenant, c’est trop tard. L’ONU devrait se mobiliser beaucoup plus qu’elle ne le fait sur les enjeux humanitaires.

S. C.Le départ de Bachar Al-Assad reste-t-il à vos yeux une condition préalable à toute solution politique pour mettre fin à cette guerre  ?

F. M.-B. — Oui. Une sortie de crise est difficile à imaginer, mais il n’en existe aucune qui permettrait à Assad de garder le pouvoir. S’il avait compris que son départ était inscrit, à la conférence de Genève [juin 2012], il aurait pu sauver sa vie et vraisemblablement sa fortune. Désormais, ce n’est plus possible. En se comportant comme il l’a fait, il s’est condamné à jamais. Pour sortir de la crise, il faudrait auparavant que les puissances qui comptent dans la région — les États-Unis, la Russie, l’Iran, la Turquie et l’Arabie saoudite — trouvent un terrain d’entente, sachant que l’Iran est plus important encore que la Russie sur la question syrienne. Si Téhéran lâche Assad, il devra partir. Il serait donc essentiel qu’un accord survienne entre Téhéran et Washington sur le nucléaire iranien. Sans cela, il n’y aura pas d’accord international possible sur la Syrie. Mais on a le sentiment qu’en dehors de Barack Obama, pas grand monde ne veut réellement aboutir sur le dossier nucléaire iranien.

En attendant, un partage sur une base confessionnelle de la Syrie commence à être évoqué publiquement. Or une telle partition serait ingérable et calamiteuse. Elle entraînerait d’épouvantables nettoyages ethniques, vu que les sunnites constituent désormais 80 % de la population et vu l’interpénétration des populations : il y a plus d’alaouites aujourd’hui à Damas que dans le «  pays alaouite  ». Pendant ce temps, des villes comme Alep et Homssont à moitié rasées. On assiste au succès d’un régime criminel face à une opposition dans un état lamentable, au prix de souffrances inouïes de la population et dans une indifférence et une incompréhension terrifiantes de l’environnement régional et international. La Syrie ne mérite pas cela. Lorsque récemment les Israéliens ont bombardé Gaza, il y a eu des manifestations dans le monde entier. Mes compatriotes demandaient : «  Et nous, pourquoi ce silence  »  ? Le problème est que les Syriens n’ont pas de porte-voix crédible dans l’opinion internationale.

Sylvain Cipel

source

Palestine: « Le Pétrole de la Discorde » – ARTE Reportage / 29-11-2014


En Israël, l’industrie pétrolière est l’une des plus secrètes du pays. Les caméras de télévision sont interdites sur les sites d’extraction. Peut-être parce que les cuves de pétrole brut et les tours de forage ne sont qu’à une centaine de mètres des territoires palestiniens ? Selon les géologues palestiniens 85 % des gisements exploités par Israël se trouveraient en dehors de ses frontières.

Les Palestiniens voient d’un mauvais œil les forages israéliens. L’or noir, synonyme d’essor économique, se trouve sur leurs terres. Leur gouvernement tente de faire reconnaître l’illégalité des forages israéliens qui jouxtent la frontière : la valeur de ce gisement de pétrole est estimée à 255 milliards de dollars.
L’exploitation des ressources palestiniennes constitue aujourd’hui un élément à part entière de l’économie mondiale. Après l’eau, la terre et les minéraux, les Palestiniens redoutent d’être mis devant le fait accompli sans percevoir des revenus dont ils estiment pouvoir bénéficier en toute légitimité.

Assad reçoit Paris Match: comment en sommes-nous arrivés là?


Par , publié le 04/12/2014 à 09:00, mis à jour à 12:07

Indignée par l’interview « exclusive » du dictateur syrien publiée dans Paris Match, la chercheuse et militante Marie Peltier publie une lettre ouverte au magazine. « Assad tue en toute liberté, en toute impunité, parce que nous continuons à lui donner la parole, parce que nous avons démissionné », dénonce-t-elle.

Assad reçoit Paris Match: comment en sommes-nous arrivés là?

Bachar el-Assad.  » il n’y a aujourd’hui, sauf à entrer dans une logique de négationnisme et de déni, plus matière à remettre en doute l’étendue des crimes du régime baathiste’

Reuters/Syrian TV/Reuters TV

 

 

 

Dans son numéro de cette semaine, Paris Match annonce fièrement en « exclusivité mondiale » un entretien avec Bachar el-Assad, accompagnée d’une vidéo des « coulisses de l’entretien » et d’un lien vers la page Facebook de la présidence syrienne. Ce qui ressemble à s’y méprendre à une opération de communication parfaitement rôdée. Ainsi, un criminel de guerre, responsable direct et indirect de la mort de 200 000 de ses concitoyens, est affiché en « guest-star » dans un media français, au même moment où il bombarde massivement, et impunément, une population civile sans défense. Et il n’y aura sans doute pas grand monde pour s’en indigner.

>>>Lire aussi Le régime syrien cent fois plus meurtrier que les djihadistes de l’EI

Parce que rassurez-vous, chère rédaction de Paris Match, votre démarche ne paraîtra pas incongrue aux yeux de la plupart de vos lecteurs. Dans une époque où la « liberté d’expression » – la nôtre évidemment – est devenue un dogme inquestionnable, beaucoup réagiront en disant qu’il faut « écouter toutes les parties », qu’il ne faut pas « être binaire », qu’après tout, lui aussi à droit à la parole. Les mêmes qui fustigent la plupart du temps « l’unilatéralisme » des media, applaudiront ou consentiront au fait d’entendre celui qui a aussi « le droit de se défendre ».

Mais seulement, voilà. Nous sommes fin 2014. La guerre syriennedure depuis 3 ans et demi. Et là où certains doutes étaient encore permis en 2011, il n’y a aujourd’hui, sauf à entrer dans une logique de négationnisme et de déni, plus matière à remettre en doute l’étendue des crimes du régime baathiste. L’arrestation, l’emprisonnement, la torture (parfois jusqu’à la mort) des militants pacifistes syriens ont été systématiques, documentés, dénoncés sans relâche par les ONG de défense des droits humains (voir notamment les nombreux rapports de Human Rights Watch et de Amnesty International). Les bombardements aux barils de TNT visant les immeubles d’habitation sont désormais quotidiens – des dizaines de civils ont encore perdu la vie la semaine dernière à Raqqa, dans le Nord du pays. L’utilisation d’armes chimiques – prétendue  » ligne rouge  » de la communauté internationale – a été régulière, jusqu’à aujourd’hui. Le viol comme arme de guerre a fait l’objet de nombreux témoignages et reportages de terrain. Lesréfugiés se comptent par millions.

Comment donc en sommes-nous arrivés là ? Comment pouvez-vous « tranquillement » annoncer un entretien « exclusif » avec un criminel de guerre, comme on proposerait les dernières révélations sur l’affaire Nabilla ou le dernier scoop sur les relations douteuses de Sarkozy ? Comment cela peut-il se produire « normalement », sans faire (trop) scandale ?

« Un régime tortionnaire a réussi à nous convaincre que la victime, c’était lui »

Parce que la narration mise en place par le régime Assad et véhiculée, nourrie par ses nombreux soutiens à travers le monde a remporté la bataille médiatique. Parce qu’aujourd’hui, celui qui mène la danse, qui désigne les cibles à combattre, c’est lui, le tyran de Damas.

Cette propagande, qui aujourd’hui est partagée autant par l’extrême droite que par une partie de la gauche radicale, en passant par une large partie de l’opinion publique « mainstream », s’est construite – avec notre large contribution – sur un objet narratif central : nier la dynamique populaire syrienne, effacer des préoccupations les aspirations de la société civile syrienne qui se sont levées en mars 2011, son combat pour la liberté et la dignité après 40 ans d’autoritarisme et de terreur. Substituer cette dynamique à la désignation d’ennemis qui font « sens » dans nos contrées : l’Islam radical pour les uns, l’empire américano-sioniste pour les autres. Et cela a permis de ratisser large. L’essoufflement des printemps arabes, puis la montée en puissance du groupe terroriste Daech ont semblé donner raison à l’entreprise. La boucle était bouclée.

« Assad tue en toute liberté. En toute impunité »

Il n’est plus question aujourd’hui de respect des droits humains, de lutte pour faire tomber la tyrannie, de soutien aux revendications démocratiques. Un régime tortionnaire a réussi à nous convaincre que la victime, c’était lui. Que le soutenir, c’était aussi nous sauver. Des barbares. Et de l’Empire. Les Syriens, au milieu, ont été assassinés.

Chère rédaction de Paris Match, je ne sais pas quelles ont été vos motivations exactes à la publication de cet entretien. Je peux juste vous dire une chose: chaque nuit, des enfants syriens gisent sous les décombres. Chaque nuit, des hélicoptères larguent du ciel des tonneaux d’explosifs qui ne tuent guère d’islamistes et qui ne gênent guère les américains – ni personne d’autre d’ailleurs. Assad tue en toute liberté. En toute impunité. Parce que nous avons choisi de continuer à lui donner la parole, parce que nous avons démissionné. Nous avons refusé la solidarité au peuple syrien, nous avons refusé que nos valeurs sacro-saintes de liberté s’appliquent aussi à eux. Nous avons cru en nos peurs, à nos fantômes. Et que dire encore quand, telle une prophétie auto-réalisatrice, les évènements récents semblent même nous donner raison ?

Que peut-être l’histoire, elle, ne nous oubliera pas.

 

>> lire aussi La dynastie Assad ou l’art de la survie

source

voici l’interview du journaliste