SYRIA ON FILM


Que peut le cinéma?

 

Comment soutenir les démocrates syriens dans leur résistance quotidienne ? Que peut faire le cinéma pour aider ceux qui, au péril de leur vie, tentent de faire entendre leur voix ? La guerre en Syrie fait rage depuis mars 2011. D’un côté, un régime sanguinaire. De l’autre côté, des groupes djihadistes et terroristes. En dépit des atrocités, la parole et la création artistiques se sont libérées. Films et débats tenteront d’apporter leur éclairage sur l’une des pages les plus sombres de l’histoire récente du Moyen-Orient.

Programme:

BOZAR CINEMA
07.12.2014
14:30 PREMIERE Silvered Water, Syria Self-Portrait – Ossama Mohammed
Précédé du court métrage: Under the Tank – Eyas Al Mokdad
17:00 > 17:15 –The Celebration – Ghayath Almadhoun (Reading & projection)
17:15 > 18:45 – Débat Que peut l’art à propos de la Syrie ?
19:00 – PREMIERE Our Terrible Country – Ali Atasi
En présence d’Ali Altasi

FESTIVAL CINEMA MÉDITERANÉEN
08.12.2014
19:00 Io sto con la sposa –  Antonio Augugliaro, Gabriele Del Grande, Khaled Soliman Al Nassiry
En présence des réalisateurs
Suivi par un débat avec: Antonio Augugliaro, Gabriele Del Grande, Khaled Soliman & Caroline Intrand (CIRÉ – Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers)

10.12.2014
21:15 Return to Homs –  Talal Derki

Plus d’infos: http://www.cinemamed.be

CINEMA AVENTURE
10.12.2014
19:30 – The Immortal Sergeant – Ziad Kalthoum

RELEASE @ AVENTURE > 11.12.2014
Silvered Water, Syria Self-Portrait – Ossama Mohammed
Return to Holms – Talal Derki
Our Terrible Country –
Ali Altasi

Plus d’infos: http://www.cinema-aventure.be/

Dates
Dimanche 07.12.2014 – 11:00 > 22:30
Lieu
Accès
Rue Ravenstein

Remarque

:: PROGRAMME ::
BIENTÔT

Mohammed VI: le souverain montré sans fard


Mohammed-VI

Un livre important sorti en septembre et traitant du roi Mohammed VI n’est pas en vente au Maroc. Pourquoi? Simplement parce qu’au Maroc «on» n’aime pas voir les tabous transgressés. Surtout celui-là.

L’essai Mohammed VI, derrière les masques (Editions du Nouveau Monde) que signe le journaliste marocain Omar Brouksy, synthétise avec talent la carrière d’un roi, commencée en 1999 en charriant maints espoirs, qui se poursuit à l’heure actuelle alors que les déceptions s’accumulent.

Déceptions? Le mot est sans doute faible. Dame! n’avait-on pas très vite surnommé Mohammed VI «le roi des pauvres» pour saluer son apparente sollicitude envers les innombrables démunis parmi ses «sujets»? Cet homme-là, en vérité, figure en bonne place au faîte du classement des plus grandes fortunes de ce bas monde, contrôlant une économie nationale qu’Omar Brouksy décrit comme «fortement marquée par la rente et la prédominance des réseaux clientélistes, lesquels se ramifient parfois jusqu’à un niveau élevé de l’Etat».

Brouksy n’est pas en odeur de sainteté au Maroc, son pays. Il a naguère dirigé le remarquable Journal hebdomadaire (que le régime a réussi à faire interdire), il a été récemment journaliste à l’AFP (où le régime a réussi à lui retirer son accréditation), et pourtant son livre, malgré les nombreux tabous qu’il piétine, ne ressemble pas un règlement de compte. Cet essai réussit en effet plutôt et sur un ton plutôt froid, presque détaché, à faire un diagnostic inquiétant mais si peu contestable de l’état du Maroc de «M6».

C’est dans la description du système du pouvoir au royaume chérifien que l’auteur se montre sans doute le plus dérangeant. Nous voilà en effet plongé dans les arcanes d’un pouvoir où «les ministres sont de simples fonctionnaires» et «ne font pas partie du cercle des décideurs». Qui prend, alors, ces décisions? Brouksy s’en réfère notamment à Wikileaks et donc aux câbles de l’ambassadeur américain qui met en cause «l’avidité consternante de ceux qui gravitent autour du roi Mohammed VI».

Et Brouksy d’entreprendre des «fiches» des «potes» du roi, qui participent de «ce régime de copains qui sont aussi parfois des coquins». Où l’on voit le cabinet royal agir tel «un gouvernement de l’ombre, dont l’objectif est notamment d’affaiblir l’équipe islamiste de Benkirane» (le Premier ministre, NDLR).

Omar Brouksy a écrit un livre comme si au Maroc on pouvait écrire librement. Il dit donc que la santé du roi suscite des inquiétudes, que son visage bouffi a bien changé ces dernières années. Il dit donc que le statut traditionnel du roi du Maroc qui le situe dans la descendance directe du Prophète (et en fait d’ailleurs le «commandeur des croyants») se base sur «une légende» qui «ne repose sur aucun argument historique fiable». Il dit donc que la séparation des pouvoirs prévue par la Constitution devient à l’analyse des faits «une contrevérité» puisque le roi domine les trois pouvoirs.

Un livre à recommander, assurément, même si on regrettera peut-être que l’auteur n’accorde pas une place plus visible aux actuelles violations des droits de l’homme et au harcèlement subi par la partie de la société civile qui n’accepte pas l’apathie imposée par le système.

BAUDOUIN LOOS

Cet article a été publié dans Le Soir du 12 novembre 2014.

 

Le sel de la terre, bande annonce


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Tigray, Ethiopia, 1985

Ce superbe documentaire nous plonge la tête la première dans les magnifiques photographies de Sebastião Salgado, tout en laissant l’artiste s’exprimer sur sa vie, son œuvre et sa vision du monde. Assurément, l’un des plus beaux documentaires de l’année.

L’argument : Depuis quarante ans, le photographe Sebastião Salgado parcourt les continents sur les traces d’une humanité en pleine mutation. Alors qu’il a témoigné des événements majeurs qui ont marqué notre histoire récente : conflits internationaux, famine, exode… Il se lance à présent à la découverte de territoires vierges aux paysages grandioses, à la rencontre d’une faune et d’une flore sauvages dans un gigantesque projet photographique, hommage à la beauté de la planète. Sa vie et son travail nous sont révélés par les regards croisés de son fils, Juliano, qui l’a accompagné dans ses derniers périples et de Wim Wenders, lui-même photographe.

© Sebastião SALGADO / Amazonas images
Notre avis : Grand admirateur du travail photographique effectué depuis plus de quarante ans par Sebastião Salgado, le cinéaste Wim Wenders s’est vu proposer par l’artiste et son fils de faire un tri important au sein de milliers de documents afin de donner forme à un documentaire qui retracerait quarante ans d’un engagement aussi bien artistique qu’humain. Afin de ne pas tomber dans l’écueil du film de montage, Wenders convoque son ami à effectuer un long entretien où Salgado commente son travail et apporte ainsi un éclairage supplémentaire à ses œuvres photographiques. Ainsi, le film peut se diviser en deux parties bien distinctes, l’une filmée par Wenders où l’artiste s’exprime sur son travail et l’autre tournée par le fils de Salgado qui l’a suivi dans ses voyages en Papouasie et près du cercle polaire. Toutefois, la grande intelligence de Wenders est d’avoir su entremêler harmonieusement ces deux aspects sans que cela ne crée de rupture de ton ou même de style.
© Sebastião SALGADO / Amazonas images
De même, Wenders parvient à respecter la chronologie des événements sans que son documentaire ne tombe dans le biopic classique égrenant le cours des années de manière laborieuse. Les moments filmés par le fiston nous montrent ainsi l’artiste en action, toujours aux aguets pour prendre la bonne photo, mais aussi capable de rester des heures entières dans la même position tant qu’il n’a pas obtenu ce qu’il souhaite. Par ailleurs, cette immersion complète du spectateur nous montre à quel point le regard de l’artiste se double d’une philosophie humaniste. La partie entretien fait également preuve d’originalité par son procédé même (Salgado apparaît en transparence sur ses propres photos), rompant avec le classicisme attaché à ce type de projet. Non seulement Wenders s’arrête longuement sur chaque photo, créant parfois un vrai malaise lorsqu’il s’agit de clichés sur des enfants du Sahel mourant de faim, mais il demande des précisions sur le contexte de création, poussant Salgado à révéler ses intentions.
© Juliano Ribeiro Salgado / NFP*
Progressivement se dessine le portrait d’un homme idéaliste qui a toujours voulu témoigner des malheurs des êtres humains, mais qui, à force de côtoyer l’horreur (il a couvert la famine au Sahel, la pauvreté des paysans du Nordeste brésilien, le génocide au Rwanda et la guerre en ex-Yougoslavie, rien de moins) a fini par se détourner de l’humanité dite civilisée pour magnifier la nature et les sociétés qualifiées de primitives. Avec sa femme, il emploie même une partie de sa fortune à faire repousser une forêt dans sa région natale du Brésil. Autant d’éléments qui confirment tout le bien que l’on pensait déjà d’un artiste au talent visuel imparable. Il est donc indispensable de se plonger durant deux heures dans ce magnifique documentaire au noir et blanc magnifiquement contrasté, doublé d’un hommage sincère d’un artiste envers l’un de ses pairs.

 

Lettre ouverte au monde musulman


Lundi 13 Octobre 2014 à 05:00 | Lu 87519 fois I 74 commentaire(s)

 

ABDENNOUR BIDAR*

Pour le philosophe Abdennour Bidar, les croyants ne peuvent pas se contenter de dénoncer la barbarie terroriste pour éluder l’origine des dérives djihadistes. Face aux dogmes et à l’instrumentalisation politique dont ils sont l’objet, le monde musulman doit faire son autocritique et œuvrer à sa propre réforme.


Le sommet d'une mosquée à Islamabad au Pakistan - Anjum Naveed/AP/SIPA

Le sommet d’une mosquée à Islamabad au Pakistan – Anjum Naveed/AP/SIPA

 

>>> Tribune parue dans Marianne daté du 3 octobreCher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin – de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d’isthme entre les deux mers de l’Orient et de l’Occident !

Et qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois mieux que d’autres, sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois, toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : Daesh. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.

Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Tu cries : « Ce n’est pas moi ! »« Ce n’est pas l’islam ! » Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (#NotInMyName). Tu t’insurges que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner alors que ce moment aurait été une occasion historique de te remettre en question ! Et tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous, les Occidentaux, et vous, tous les ennemis de l’islam, de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme, ce n’est pas l’islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre mais la paix ! »

J’entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui, tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde, l’islam a créé tout au long de son histoire de la beauté, de la justice, du sens, du bien, et il a puissamment éclairé l’être humain sur le chemin du mystère de l’existence… Je me bats ici, en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l’islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine je vois aussi autre chose que tu ne sais pas voir… Et cela m’inspire une question – « la » grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? C’est qu’en réalité derrière ce monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il faudra bien pourtant que tu finisses par en avoir le courage.

Ce problème est celui des racines du mal. D’où viennent les crimes de ce soi-disant « Etat islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre – et il en surgira autant d’autres monstres pires encore que celui-ci que tu tarderas à admettre ta maladie, pour attaquer enfin cette racine du mal !

Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent : « Non, le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. » Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l’échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l’homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent – et qui comme l’islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.

Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIe siècle ! Malgré la gravité de ta maladie, il y a en toi une multitude extraordinaire de femmes et d’hommes qui sont prêts à réformer l’islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l’humanité entretenait jusque-là avec ses dieux ! C’est à tous ceux-là, musulmans et non-musulmans, qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes ouvrages ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu’entrevoit leur espérance !

Mais ces musulmanes et ces musulmans qui regardent vers l’avenir ne sont pas encore assez nombreux, ni leur parole, assez puissante. Tous ceux-là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c’est l’état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms d’Al-Qaïda, Jabhat Al-Nosra, Aqmi ou « Etat islamique ». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion ; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté ; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion ; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.

Tout cela serait-il donc la faute de l’Occident ? Combien de temps précieux vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ?

Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l’avouer, tu as été incapable de répondre au défi de l’Occident. Soit tu t’es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l’intérieur de tes frontières – un wahhabisme que tu répands à partir de tes Lieux saints de l’Arabie saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité – je veux parler notamment de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie mondiale qu’est le culte du dieu Argent.

Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect des autres peuples et civilisations de la Terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes ? Qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l’Inde à l’Espagne ? En réalité, tu es devenu si faible derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… Tu ne sais plus du tout qui tu es, ni où tu veux aller, et cela te rend aussi malheureux qu’agressif… Tu t’obstines à ne pas écouter ceux qui t’appellent à changer en te libérant enfin de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie tout entière.

Tu as choisi de considérer que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l’islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’Etat que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu’à l’intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d’imposer que l’islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu’« il n’y a pas de contrainte en religion » (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son appel à la liberté l’empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ? Je dis qu’il est l’heure, dans la civilisation de l’islam, d’instituer cette liberté spirituelle – la plus sublime et difficile de toutes – à la place de toutes les lois inventées par des générations de théologiens !

De nombreuses voix que tu ne veux pas entendre s’élèvent aujourd’hui dans la Oumma pour dénoncer ce tabou d’une religion autoritaire et indiscutable… Au point que trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, chouyoukhs, etc.) qu’ils ne comprennent même pas qu’on leur parle de liberté spirituelle, ni qu’on leur parle de choix personnel vis-à-vis des « piliers » de l’islam. Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge » si sacrée qu’ils n’osent pas donner à leur propre conscience le droit de la remettre en question ! Et il y a tant de familles où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne la religion reste quelque chose qui ne se discute pas !

Or, cela, de toute évidence, n’est pas imposé par le terrorisme de quelques troupes de fous fanatiques embarqués par l’« Etat islamique ». Non, ce problème-là est infiniment plus profond ! Mais qui veut l’entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n’écoute plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale ! Il ne faut donc pas que tu t’illusionnes, ô mon ami, en faisant croire que, quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste, l’islam aura réglé ses problèmes ! Car tout ce que je viens d’évoquer – une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam du passé dépassé, l’islam déformé par tous ceux qui l’instrumentalisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement spiritualité et liberté ?

Bien sûr, dans ton immense territoire il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d’approfondissement spirituel ; des lieux où l’islam donne encore le meilleur de lui-même, une culture du partage, de l’honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité en quête de ce lieu sacré où l’être humain et la réalité ultime qu’on appelle Allâh se rencontrent. Il y a en terre d’Islam, et partout dans les communautés musulmanes du monde, des consciences fortes et libres. Mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans reconnaissance d’un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou même parfois face à la police religieuse. Jamais pour l’instant le droit de dire « Je choisis mon islam »« J’ai mon propre rapport à l’islam » n’a été reconnu par l’« islam officiel » des dignitaires. Ceux-là, au contraire, s’acharnent à imposer que « la doctrine de l’islam est unique » et que « l’obéissance aux piliers de l’islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).

Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l’une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l’un de ces ventres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d’un bien et d’un mal, d’un licite (halâl) et d’un illicite (harâm) que personne ne choisit mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées, tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, les « mauvais croyants », les minorités chrétiennes ou autres, les penseurs et les esprits libres, les rebelles – de sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du djihad !

Alors ne fais plus semblant de t’étonner, je t’en prie, que des démons tels que le soi-disant Etat islamique t’aient pris ton visage ! Les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces ! Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C’est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, dans chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n’es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! C’est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas, tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction.

Cher monde musulman… Je ne suis qu’un philosophe, et comme d’habitude certains diront que le philosophe est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu’à faire resplendir à nouveau la lumière – c’est le nom que tu m’as donné qui me le commande, Abdennour, « Serviteur de la Lumière ». Je n’aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français, « qui aime bien châtie bien ». Et, au contraire, tous ceux qui aujourd’hui ne sont pas assez sévères avec toi – qui veulent faire de toi une victime -, tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel ! Salâm, que la paix soit sur toi.

Abdennour Bidar est philosophe, auteur de Self islam, histoire d’un islam personnel (Seuil, 2006), L’Islam sans soumission : pour un existentialisme musulman (Albin Michel, 2008), et d’ Histoire de l’humanisme en Occident (Armand Colin, 2014).