En Syrie, les manifestants d’Akrama al-Jadida sur les traces de ceux de Daraa ?


Situé dans le sud de la ville de Homs à proximité de l’université al-Baath et abritant quelque 40 000 habitants, pour 85 % membres de la communauté alaouite, le quartier d’Akrama al-Jadida a été le théâtre, le 1er octobre, d’un attentat aussi abominable que meurtrier. Une première explosion a eu lieu devant l’Ecole al-Makhzouniyeh, à l’heure de l’entrée en classes, provoquée par une bombe dissimulée dans une voiture militaire garée dans la rue. Quelques minutes plus tard, une seconde voiture selon les uns, un kamikaze selon les autres, a ajouté au désordre et multiplié le nombre des victimes. Les explosions ont tué sur le champ 45 personnes, en majorité des enfants, et fait plus de 100 blessés, dont plusieurs sont décédés des suites de leurs blessures au cours des jours suivants. Elles ont aussi causé des dégâts matériels importants. Le bruit des deux déflagrations a été d’une telle puissance que les témoins ont eu d’abord l’impression que leur quartier avait été frappé par des missiles.

La carcasse de la voiture piégée

Les activistes de la ville n’ont pas tardé à dénoncer derrière cette opération criminelle la main de partisans et d’appareils de sécurité du régime.
Selon eux, elle est une conséquence des divergences graves qui opposent depuis plusieurs semaines les chabbiha, désormais recyclés dans les Forces de Défense nationale, et le gouverneur de Homs, Talal al-Barazi. Les premiers reprochent avec véhémence au second de mettre en place les conditions d’une trêve dans le quartier d’al-Wa’ar, dernier secteur de la ville aux mains des rebelles, en y autorisant l’entrée ponctuelle de secours, alors qu’ils veulent, eux, comme dans les autres quartiers de la ville vidés de leur population en février 2014, une reddition pure et simple de ses défenseurs et le départ définitif de ses habitants.
Elle s’explique aussi par les affrontements ayant opposé ces mêmes Forces de Défense nationale et les milices chiites venues à la rescousse des forces régulières chancelantes, qui se disputent sur la répartition des secteurs et des biens abandonnés derrière eux dans la vieille ville de Homs par les habitants contraints à l’exode, pillés et écoulés par les uns et les autres sur les « Souqs al-sunna« .
Ils soupçonnent enfin le régime de chercher ainsi à exacerber l’hostilité des Etats coalisés contre les islamistes radicaux présents en Syrie, capables de s’en prendre jusqu’à des écoles, et à les convaincre de la nécessité de se détourner de « l’opposition terroriste » pour se solidariser avec le pouvoir en place.
D’ailleurs, selon ces mêmes activistes, il aurait été tout simplement impossible pour des étrangers d’avoir accès à ce quartier ultra-protégé, entouré par des dizaines de chicanes et de postes de contrôle, et, à plus forte raison, d’y faire pénétrer une voitures bourrée d’explosifs.

Les parents des enfants décédés ne sont pas loin de partager leur avis. Ils ont crié leur colère lors d’un rassemblement au cours duquel leurs critiques ont davantage été dirigées contre les responsables de leur sécurité que contre les auteurs inconnus de la double explosion :

47 enfants sont morts aujourd'hui, Monsieur le Président. La coupe est pleine... Où est le comité sécuritaire ???!!!

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Avant même que des accusations aient été clairement formulées contre le pouvoir en place, un expert français de la Syrie a pris les devants, plus irrité par cette action frappant la communauté alaouite que par l’interminable série de crimes perpétrés depuis plus de trois ans par les forces de Bachar al-Assad contre l’ensemble de la population syrienne… y compris des enfants. Comme si la contre-insurrection destinée à défaire les révolutionnaires, systématiquement présentés par la propagande officielle et par lui-même comme « armés, violents et sectaires depuis la première heure », pouvait justifier les ignominies dont le régime est le premier responsable, à savoir :
– les massacres à l’arme blanche contre des villageois – parmi lesquels de nombreux enfants… – dans plusieurs gouvernorats du centre du pays ;
– les bombardements de populations civiles – parmi lesquelles de nombreux enfants… – à l’aide de produits chimiques ;
– le largage de barils de TNT et de ferrailles sur des quartiers d’habitation peuplés de Syriens – parmi lesquels de nombreux enfants… – non armés et pacifiques ;
– le mitraillage de simples citoyens – parmi lesquels de nombreux enfants… – faisant la queue devant des boulangeries ;
– la destruction délibérée de lieux universellement considérés comme neutres dans les conflits – et abritant de nombreux enfants… – comme les écoles et les hôpitaux ;
– l’enlèvement, l’emprisonnement et la liquidation de dizaines de milliers de Syriens et de Syriennes – parmi lesquels des centaines d’enfants… – torturés jusqu’à la mort ou abandonnés à la faim jusqu’à en périr…

"L'assassin des enfants d'Akrama est celui des enfants d'al-Wa'ar" (Homs, Al-Wa'ar, 01.10.2014)

Au bord de la crise de nerfs, alors qu’il se présente de façon récurrente comme un observateur objectif, neutre et impartial… tout en faisant siens les points de vue et les explications du régime sur la plupart des questions, notre expert écrivait, le lendemain de l’attentat :

« Messieurs les islamo gauchistes et autres supporters béats de la « révolution syrienne » encore un attentat organisé par Bachar el Assad pour faire croire à une menace islamiste ? Non, la « révolution syrienne » est uniquement laïque et démocratique, toutes ces voitures piégées sont l’œuvre des moukhabaratd’Assad pour dénigrer l’opposition et ramener vers lui les minorités. Daechn’est-il pas une création du régime de Bachar el Assad ? Comme vous l’affirmer (sic) depuis un an sur toutes les ondes. Ces enfants qui sont morts, ce n’étaient que des alaouites, ils n’avaient qu’à arrêter de soutenir Bachar el Assad, nous direz-vous. La Syrie ressemble de plus en plus à l’Afghanistan et vous en portez la responsabilité ».

Notre expert a raison de trouver scandaleux le choix d’une école pour régler des comptes et on partage en toute sincérité son émotion et sa réprobation. Mais on a peine à imaginer que sa naïveté ne soit pas feinte lorsqu’il tente de dédouaner Bachar al-Assad et sa clique de toute responsabilité dans l’apparition, si ce n’est aujourd’hui du moins hier et avant-hier, d’al-Qaïda en Irak et de l’Etat islamique à présent en Syrie.
Serait-il le seul à n’avoir jamais entendu parler ni du recrutement de djihadistes à Alep par le cheykh Mahmoud Qoul Aghasi dit Abou al-Qa’qa’ au début des années 2000, ni de l’envoi au Liban du Palestinien Chaker al-Absi et des hauts-faits de son Fath al-Islam dans le camp de Nahr al-Bared près de Tripoli en 2006-2007, ni de la remise en liberté, au cours de la première année du soulèvement en Syrie, de plusieurs centaines d’islamistes plus ou moins radicaux ?
Imagine-t-il que c’est pour prêcher la fraternité et inciter à la réconciliation avec le pouvoir en place que les « amis de Sadnaya », Zahran Allouch, Hassan Abboud et Aïssa al-Cheykh ont été relâchés ?
Et est-ce de leur propre initiative que les médias syriens ont donné tant d’échos aux actions du Jabhat al-Nusra avant de se focaliser sur le nouvel épouvantail constitué par Da’ech ?

De même on ne peut que se demander de qui notre expert se moque lorsqu’il cherche à faire croire que le régime syrien n’avait pas intérêt et n’aurait pas été capable de planifier et de mener une telle opération.
– Au nom peut-être de ses hautes valeurs morales et du respect des Droits de l’Homme qui lui ont valu et qui lui valent encore le titre « d’Etat de Barbarie » ?
– Au nom des égards qu’il a toujours eus pour ses administrés en général, et, en premier lieu, pour la communauté minoritaire d’où sont issus en majorité les détenteurs du « pouvoir réel » ?
– Au nom de la considération qu’il devrait observer à l’égard de ceux qui lui fournissent en priorité sa chair à canon ?
– Au nom de l’attention qu’il n’a cessé, depuis le début de la crise en particulier, de porter aux enfants ?

Hamzeh al-Khatib. Ce nom vous dit-il encore quelque chose ?

Il semble lui avoir échappé que cette communauté qu’il connait si bien commence à en avoir assez, elle aussi, du conflit meurtrier pour chacune des parties en présence dans lequel Bachar al-Assad l’a entraînée pour rester au pouvoir sans faire la moindre concession, et qu’elle est lasse d’envoyer ses enfants au tombeau pour lui permettre de se cramponner indéfiniment au trône.
Il semble lui avoir échappé que, à de multiples reprises au cours des années écoulées, les régime a délibérément mis en danger les chrétiens, les druzes et les autres communautés minoritaires qui commençaient à regimber, pour les contraindre à rester sous son aile et à son service, faute de pouvoir répondre à leur question : « Et maintenant, on va où ? »
Il semble lui avoir échappé que les révolutionnaires syriens, qui ne sont pas tous laïcs et qui ne sont pas tous démocrates, mais qui ne sont pas davantage des terroristes et qui mériteraient davantage d’objectivité… à défaut de « neutralité », ne sont pas seuls à soutenir que les attentats aveugles perpétrés depuis le mois de décembre 2011 sont en majorité le fait des moukhabarat et des agents du régime, peu regardant sur les moyens quand la fin – terroriser les populations et prévenir les interventions extérieures – importe seule.
Il semble lui avoir échappé enfin que le recours aux opérations terroristes par le régime a été confirmé par plusieurs officiers de ces mêmes services passés à l’opposition parce qu’ils ne supportaient plus les crimes, les mensonges et les manipulations quotidiennes dont ils étaient contraints d’être les agents.

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Le 2 octobre, les habitants d’Akrama ont participé en masse aux funérailles des victimes. Ce rassemblement, qui n’était pas une masira, puisqu’il lui manquait les deux éléments constitutifs de toutes les démonstrations en faveur du régime – les photos du qa’id Bachar al-Assad et le slogan bien connu « notre vie, notre sang, nous le donnons pour toi ô Bachar » -, s’est rapidement transformée enmouzahara, c’est-à-dire en une démarche revendicative.

Akrama al-Jadida. Manifestation des proches des victimes... sans photo de Bachar al-Asad

Les principaux slogans réclamaient le « limogeage du gouverneur » et la « lutte contre la corruption ». Dans le contexte créé dans le quartier par la double explosion, ils méritent une explication.
Il est logique que les parents des victimes aient réclamé la démission du gouverneur en sa qualité de plus haut représentant local de l’Etat, même si personne n’ignore en Syrie que les gouverneurs n’ont d’autorité que formelle sur les officiers des services de sécurité et de l’armée qui, eux, représentent le régime. Mais, comme déjà signalé, cette revendication était aussi liée à la controverse opposant Talal al-Barazi aux chabbiha sur la stratégie à mettre en œuvre vis-à-vis du quartier d’al-Wa’ar, l’instauration d’une trêve ou sa conquête, son pillage et sa destruction.
L’autre slogan, la « lutte contre la corruption », s’explique par la découverte que la voiture ou l’une des voitures utilisées dans l’attentat était un véhicule militaire dont les papiers avaient été maquillés, lequel n’aurait jamais pu franchir les postes de contrôle situés autour du quartier sans défaillance ou complicité des officiers des services ou de l’armée qui en assuraient la surveillance. Une telle accusation n’est pas nouvelle, les habitants d’Akrama al-Jadida, comme ceux de Homs et de l’ensemble des zones encore sous contrôle du pouvoir, déplorant régulièrement la vénalité des militaires de l’armée, des miliciens des Forces de Défense nationale et des mercenaires des diverses unités chiites en position aux entrées et aux barrières de sécurité de leurs quartiers.

A la lecture des pages des menhebbakjis, les adorateurs de Bachar qui ne veulent voir à la tête de la Syrie « personne d’autre » que lui, il apparaît que les partisans du pouvoir en place savent qui les tue. Ils estiment – contre l’avis de notre expert… – que c’est bien au régime ou à certains au sein du régime que profite avant tout cet attentat non revendiqué, dont les groupes terroristes n’auraient eu aucune réticence à reconnaître la paternité s’ils en avaient été les auteurs :
– il effraie ainsi la communauté dont il a le plus besoin en lui faisant entrevoir le sort dramatique qui l’attend au cas où Bachar al-Assad serait renversé ;
– il renforce la peur et la haine de cette communauté envers la communauté sunnite majoritaire ;
– et il affaiblit les voix qui appellent les alaouites à cesser d’envoyer leurs enfants se battre et mourir chaque jour par dizaines au service d’intérêts qui ne sont pas les leurs.

"Cessez de tuer. Le peuple veut vivre" (Campagne Sarkha / Un cri)

D’autres pages pro-régimes sont plus explicites. Elles affirment sans ambage que  » la crise est entretenue par ceux qui seraient les premiers affectés par une trêve et par la levée des barricades et des postes de contrôle, comme les gangs mafieux de Saqr Rustom ou de [l'ancien député] Chahadeh Mihoub. Le premier perçoit chaque mois le salaire de 8000 agents enregistrés dans les Forces de Défense nationale… dont les noms n’existent que sur le papier ou qu’il dispense de tout service effectif en échange de l’abandon d’une partie de leur solde. Il encaisse ainsi quelque 160 millions de livres syriennes par mois, auxquels s’ajoutent le produit des vols, des redevances imposées, des passe-droits et des prises d’otages… »

A diffuser (Page "Nous sommes tous Nidal Jounoud")

Le 6 octobre, la page pro-régime dédiée au soldat décédé Nidal Jounoud recommandait de diffuser aussi largement que possible le texte suivant :
« Selon un rapport d’une chaîne de télévision syrienne, le massacre du quartier d’Akrama à Homs visait à entraver l’opération de réconciliation. On en déduit ce qui suit :
1 / les réconciliations vont se poursuivre sans marquer de pause
2 / les gouverneur va être maintenu en place
3 / les médias locaux continuent de se foutre des gens et de les prendre pour des idiots ».

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A titre de mise en garde contre la poursuite d’une expression de colère susceptible de dégénérer… et de ressembler aux manifestations du début de la révolution, les moukhabarat ont brièvement arrêté ses organisateurs. Sans doute les critiques formulées contre le gouverneur y étaient-elles pour quelque chose. Mais elles ne s’étaient pas limitées à sa seule personne. Des parents des victimes avaient pris à partie les correspondants des télévisions et radios dépêchés sur les lieux, exigeant le renvoi des ministres de l’Intérieur et de l’Education, le limogeage de certains membres de la branche locale du Parti Baath, ainsi que la suspension et la mise en jugement des responsables des différents services de sécurité ayant failli à leur mission de protéger le quartier et en particulier son école.

Activistes et opposants n’ont pas manqué de relever que c’est avec le même slogan qu’avait débuté à Daraa, en mars 2011, la révolution qu’ils poursuivaient en dépit des difficultés et de l’apparition d’acteurs inattendus. Il était alors dirigé contre le gouverneur Faysal Kalthoum et le chef local de la Sécurité politique, le général Atef Najib, cousin maternel de Bachar al-Assad… Ils ont également noté que, conformément à ses pratiques discriminatoires basées sur des considérations sectaires, le régime s’est abstenu, à Homs, d’user des mêmes méthodes qu’à Daraa et, surtout, de jouer la provocation en ouvrant le feu sur la foule réunie pour les obsèques des victimes.

En dépit des circonstances dramatiques ayant poussé les habitants d’Akrama dans la rue, pour une manifestation d’abord, pour une veillée aux bougies ensuite,cette différence de traitement a inspiré à certaines pages de l’opposition des réflexions ironiques.
Retournant contre les actuels protestataires les accusations formulées en mars 2011 contre les premiers révolutionnaires, l’une d’entre elle se demande si les manifestations des partisans du régime à Homs ne seraient pas elles aussi « des dessins animés filmés au Qatar » et accuse les mécontents d’être descendus dans la rue après avoir « consommé de la drogue » et « reçu de Bandar – le prince Bandar bin Sultan, chef du Conseil saoudien de Sécurité nationale – un sandwich et 500 livres syriennes« .
Une autre relève que « peu à peu la distance diminue : le peuple veut la chute d’Abou Hafez – c’est-à-dire de Bachar al-Assad – et les partisans du régime celle du mouhafez – le gouverneur ».
Une autre encore les met en garde sur le mode humoristique : « Faites gaffe, si vous descendez demain dans les rues ! Vous allez être pris sous un déluge… de flotte« .
Une autre écrit en plagiant le langage des moukhabarat : « Ces types qui veulent renverser le gouverneur sont des infiltrés. Ils ont reçu du fric des pays du Golfe et de la Turquie. On les a tués quand ils sont sortis à Daraa pour réclamer des sanctions contre le cousin du président. On les a massacrés quand ils se sont agités à Homs et exigé le changement du gouverneur Iyad Ghazal. On a même démoli leurs maisons. Mais ça n’a pas suffi… D’où sortent donc ceux-là ? Alors qu’on bombarde les opposants, voici que les partisans du pouvoir se révèlent eux aussi infiltrés » !
Un dernier donne aux mécontents ce conseil : « Si vous voulez vraiment savoir qui a massacré vos enfants, continuez à manifester et à protester. Noubliez pas d’envelopper vos sandwichs de chawarma dans des billets de 500 livres, de prendre des hallucinogènes et d’encourager à la désertion les hommes de la Défense nationale. Vous connaîtrez alors les poursuites sécuritaires. Vous serez alors torturés dans les prisons. Vos protestations seront alors réprimées par toutes sortes de chabbiha et par le Hizbollah »…

Mais le drame suggère à d’autres opposants des réflexions plus profondes. Revendiquant son appartenance à la communauté alaouite, l’un d’eux note que « des voix commencent à s’élever contre la tête du système et les membres de sa bande, en particulier parmi les gens de notre communauté. Les grandes lignes d’un soulèvement contre ce régime se précisent après le lancement par des activistes de campagnes de conscientisation qui les appellent à retirer leurs enfants des fronts où Bachar al-Assad et ses officiers les envoient pour faire la guerre à d’autres fils de la Syrie. En provenance des régions alaouites, les campagnes « Un cri » et « Où sont-ils » ont sonné comme un coup de semonce aux oreilles du pouvoir, qui est prêt à faire tout ce qu’il faut pour les atténuer et les rendre inaudibles« . Il ajoute : « Si des voix extrémistes se font entendre dans les régions libérées, des voix tout aussi radicales s’élèvent des secteurs sous l’autorité du régime. Celui-ci s’efforce, en recourant aux moyens les plus divers, de renforcer cette cacophonie qui a conduit la Syrie à sa situation actuelle. Il est prêt à tout pour que ces voix radicales restent dominantes« . Et il conclut, avec optimisme : « Ces manœuvres sont vouées à l’échec, parce que les agents de cette explosion sont les leaders autoproclamés des chabbiha et les moukhabarat du régime, qui s’efforcent d’entretenir la tension et l’animosité de notre communauté alaouite vis-à-vis de la révolution et des révolutionnaires« , alors que « alaouites et sunnites, notre ennemi commun n’est autre que Bachar al-Assad« .

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Syrie: aucune transition politique envisageable sans le départ d’Assad


Le président syrien a affirmé mardi 23 septembre que son pays soutenait tout « effort international » visant à lutter contre le terrorisme, après les frappes de la coalition, emmenée par les Etats-Unis, sur les positions de l’Etat islamique, dans le nord et l’est de la Syrie. Est-ce à dire que Bachar al-Assad serait devenu, de facto, le partenaire des Occidentaux et de leurs alliés dans la lutte contre les djihadistes ? Autrement dit, est-il en passe d’être réhabilité par la communauté internationale ? Ce serait là une erreur immense selon Ziad Majed, Professeur des études du Moyen-Orient à l’Université américaine de Paris, et auteur de « Syrie, la révolution orpheline » : aucune issue à la guerre civile qui déchire la Syrie depuis trois ans, causant plus de 200 000 morts, ne pourra être trouvée tant qu’Assad sera au pouvoir.

Le départ de la famille Assad, au pouvoir depuis 1970, est devenu la clé pour l’opposition afin de rentrer dans un processus de réconciliation et de transition, explique Ziad Majed. (Photo : Shutterstock)

 

JOL Press : Assad est-il, de facto, en passe d’assurer sa propre réhabilitation en devenant un « partenaire » des Occidentaux contre l’Etat islamique (EI) ; ou bien est-il, comme certains l’affirment, la véritable cible de la coalition internationale, qui prendrait prétexte de l’EI pour intervenir en Syrie ?

 

Ziad Majed : Assad ne peut pas devenir un partenaire dans cette lutte contre l’EI, et ce pour plusieurs raisons.

La première est politique. Il n’y a aucune logique, aucune légitimité qui justifieraient de s’allier avec quelqu’un qui a tué 200 000 Syriens - directement ou indirectement – afin de combattre un groupe qui en a tué plusieurs milliers. La barbarie d’Assad précède et excède celle de l’EI, et s’allier à une barbarie contre l’autre rendra impossible tout processus politique, ou toute solution en Syrie, Assad étant lui-même la source du « malheur » syrien qui a vu la montée de l’EI à partir de mai 2013.

La seconde est militaire. Les territoires que l’EI contrôle se trouvent loin des territoires contrôlés par Assad. Il n’y a donc aucune utilité militaire de s’allier au président syrien pour combattre l’EI.

Ni militairement d’un point de vue pragmatique, ni moralement, légalement ou politiquement, il n’y a une nécessité pour les Occidentaux de s’allier avec Assad ou de le réhabiliter temporairement pour combattre l’EI.

Par ailleurs, la coalition internationale est-elle un prétexte pour affaiblir davantage Assad ? Je pense que les Américains sont très hésitants et très ambigus à ce sujet.

Si jamais ils se contentent d’un bombardement aérien contre l’EI, sans inquiéter le régime de Damas ni renforcer l’opposition syrienne, on peut rester dans un statu quo pendant quelque temps, sans grands changements – si ce n’est la perte de membres de l’EI et la destruction de certaines de ses positions, ainsi que probablement de nombreuses victimes civiles vivant près des positions de l’EI.

Si, en revanche, l’Occident décide d’armer des groupes de l’opposition syrienne en les encourageant à progresser sur le terrain, à remplir le vide dans les régions où tombent les frappes contre l’EI, cela va alors renforcer une dynamique aussi bien militaire que politique en faveur de l’opposition. Dynamique qui, à long-terme, finira par affaiblir Assad.

Tout se joue donc au niveau de la qualité de l’appui que l’Occident va fournir à certains groupes de l’opposition syrienne.

JOL Press : Certains observateurs avancent que le président syrien et le groupe djihadiste auraient scellé une sorte d’alliance, au terme de laquelle le premier s’étend prioritairement dans les territoires déjà aux mains des rebelles syriens, territoires que le second prend soin ensuite de ne pas bombarder. Qu’il y ait une telle entente vous paraît-il crédible ?

 

Ziad Majed : Il y a une alliance objective, oui. Mais attention, ce n’est pas une alliance suite à un accord entre les deux camps.

Depuis la naissance de l’EI en Syrie et puis la prise de la région de Raqqa en mai 2013, le régime Assad n’a jamais attaqué les positions de l’EI. De mai 2013 jusqu’à juillet 2014, le régime Assad – qui, jusqu’aux bombardements occidentaux, avait la maîtrise totale des airs – n’a pas inquiété le groupe djihadiste. Au contraire. Il a parfois bombardé des groupes de l’Armée libre ou des factions islamistes de l’opposition qui combattaient l’EI, notamment dans les régions d’Alep et de Deir Ezzor.

Le régime profitait donc de l’affaiblissement de l’opposition par l’EI, qu’il épargnait de ses raids aériens pour lui permettre de monter encore plus en puissance.

Politiquement, le régime d’Assad se servait également de l’EI pour « vendre » à l’Occident l’idée selon laquelle les djihadistes seraient devenus la grande menace ; et qu’il vaut mieux s’allier à lui que de voir ces islamistes extrémistes le remplacer.

De son côté, l’EI n’a pris le contrôle que de territoires qui étaient libérés par l’opposition syrienne (Raqqa et Deir Ezzor et la région est de la province d’Alep) ; ses combattants n’ont jamais progressé en prenant des territoires contrôlés par Assad. Pour le groupe djihadiste, la priorité était d’avoir une main-mise sur les régions du nord et de l’est du pays – en raison du pétrole qui s’y trouve, et de la proximité de la frontière iraquienne -, il a donc évité d’ouvrir un front avec Damas – jusqu’à cet été, où il a pris l’aéroport de Tabaqa (au nord) qui était sous le contrôle du régime.

Il y a donc bien une alliance objective entre les deux. Chacun profite de l’existence de l’autre pour se « légitimiser » quant à la lutte contre le terrorisme pour Damas ; au djihad et à l’attraction de djihadistes pour l’EI.

JOL Press : Quelle est aujourd’hui la stratégie d’Assad ?

 

Ziad Majed : Assad, dès le début de la révolution en 2011, se transformant en une lutte armée en 2012, est dans une logique de survie : maintenir son pouvoir à Damas.

Pour ce faire, il veut se montrer à la fois indispensable à l’Occident en brandissant la menace islamiste contre son régime, tout en flirtant avec certains milieux de gauche occidentaux comme arabes, ainsi que des nationalistes arabes, en parlant d’un complot impérialiste fomenté contre son régime.

Pour arriver à ses fins, Assad a également joué la carte des minorités, en prétendant que celles-ci se trouveraient en danger si le régime est menacé.

Il n’a pas hésité non plus à user de toutes formes de violences, physiques comme symboliques et médiatiques, contre l’opposition syrienne et la population civile, tuant ou causant la mort de 200 000 personnes, faisant 9 millions de réfugiés (dont 3 millions sont déjà à l’extérieur de la Syrie) et 200 000 détenus – dont des milliers sont déjà morts sous la torture.

Enfin, sur le plan diplomatique, Assad cherche à profiter des alliances avec l’Iran et la Russie, mais aussi des contradictions entre certains acteurs régionaux, ainsi que de l’hésitation de Washington et des Européens (qui se demandent encore quelle pourrait être l’alternative à Assad) pour maintenir son pouvoir.

JOL Press : L’avenir d’Assad ne dépend-il pas, plus que jamais, de Moscou et Téhéran ?

 

Ziad Majed : Certainement. En fin 2012, la situation militaire et politique montrait qu’Assad était extrêmement isolé et vulnérable. Il était en train de perdre une grande partie du territoire qu’il contrôlait ; Damas même était menacée, plusieurs quartiers d’Alep et de Homs étaient tombés sous les mains de l’opposition. Ce n’est que grâce à l’appui militaire iranien, et à l’envoi de milliers de combattants du Hezbollah libanais et des milices irakiennes chiites, en plus du soutien diplomatique et stratégique de Moscou avec les vetos au sein du conseil de sécurité de l’ONU et les envois d’armes lourdes et de conseillers militaires, qu’il a pu surmonter les grandes difficultés et rééquilibrer la situation à partir de 2013.

Aujourd’hui, la majorité des forces de l’opposition syrienne est prête à accepter un compromis politique, selon lequel, par exemple, une partie de l’appareil étatique syrien actuel (certains technocrates, certaines administrations, certains officiers de l’armée, etc) pourrait faire partie d’une transition politique.

Ce qui ne peut pas être accepté, en revanche, c’est qu’Assad puisse participer à la transition ; pas après 200 000 morts et la destruction du pays. Le départ de la famille Assad, au pouvoir depuis 1970, est devenu la clé pour l’opposition afin de rentrer dans un processus de réconciliation et de transition.

De son côté, Assad lui-même ne souhaite aucun compromis, il veut maintenir son pouvoir absolu, et toute issue politique avec lui est donc impossible.

Pour que des négociations sérieuses s’ouvrent entre l’opposition, les Occidentaux, les acteurs régionaux (les Turcs et certaines capitales arabes), la Russie et l’Iran, il faut que Moscou et Téhéran soient prêts à sacrifier Assad et son entourage direct ; c’est le seul chemin qui semble mener à une solution politique.

On n’en est pas encore là. Mais, affaiblir davantage Assad – d’où l’importance d’armer l’opposition syrienne qui combat depuis très longtemps sur deux fronts, contre les djihadistes et contre le régime – pourrait être un moyen pour faire pression sur ses sponsors dans le sens d’une telle issue.

 

Propos recueillis par Coralie Muller pour JOL Press

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Ziad Majed est Professeur des études du Moyen-Orient à l’Université américaine de Paris, et auteur de « Syrie, la révolution orpheline » (Actes Sud, 2014).

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Tous (?) contre Daesh, mais pour qui ?  


 

Les images des horreurs commises par Daesh en Irak et en Syrie ont ému le monde, notamment les images de décapitation des journalistes US et britannique. Des analystes pensent que les otages US et britanniques ont été enlevés et gardés pour être ainsi exécutés au « bon » moment pour servir la propagande de cette organisation terroriste. L’on peut s’étonner tout de même que Daesh n’ait pas pensé à garder des otages français pour en faire de même, alors qu’il doit savoir que la France est un allié principal des US et de la Grande Bretagne et que la France n’a jamais été un pays neutre dans le combat contre des groupes terroristes « islamistes ».

 

Nos politiciens, nos médias et nos intellectuels nous mettent en garde contre le danger de cette organisation et de ses possibles attentats en Europe. Curieusement ils n’ont pas l’air de s’inquiéter des promesses d’attentats proférées dès 2011 par le régime syrien (écouter le grand mufti syrien : http://www.mediarabe.info/spip.php?article2051) en affirmant l’existence des réseaux dormants en Europe sous ordres de ce régime.

 

Le monde civilisé s’est donc mobilisé pour combattre enfin cette organisation terroriste après l’avoir laissée se développer pendant des mois, voire des années. Et cette mobilisation fut concrétisée par une nouvelle coalition internationale dont les représentants se sont réunis à Paris ce lundi 15 septembre.

 

Parmi les pays du Moyen Orient, on note la présence des trois pays arabes qui forment le nouvel axe arabe de lutte pour la « paix » et contre le « terrorisme », à savoir l’Arabie saoudite, les Emirats et l’Egypte, qui, surtout l’Egypte, souhaitent que le combat contre le « terrorisme » ne se limite pas à Daesh, mais qu’il soit étendu à d’autres groupes qu’ils avaient déjà déclaré comme « terroristes ».  Il manque cependant l’Etat d’Israël pour compléter cet axe et pour se débarrasser de tous les « terrorismes » dans le Proche Orient une fois pour toutes.

 

Les deux autres absents de la réunion de Paris étaient l’Iran et la Syrie. Bien sûr la présence du régime sanguinaire syrien (alias le régime du Veau syrien) avec ses massacres quotidiens contre la population civile syrienne est inimaginable. En revanche, il semble que l’Iran « chiite » fut exclue de la réunion de Paris essentiellement à la demande des émirs du pétrole « sunnites », qui misent sur l’aspect sectaire de la question ! Mais il ne faut pas avoir trop d’inquiétude sur le rôle essentiel dévolu à l’Iran dans la région.

 

On sait déjà que sans l’accord du régime iranien, al-Maliki, l’ex premier ministre irakien, n’aurait pas quitté le pouvoir (du moins sur le papier) et que le nouveau gouvernement de « coalition nationale » n’aurait pas vu le jour (al-Maliki y figure comme Vice-Président de la République). Ce « départ » d’al-Maliki était la condition posée par les Occidentaux et les émirs arabes pour que les US frappent Daesh et que les Français arment les Kurdes. L’Iran a donc donné son feu vert et il continue tirer les ficelles en Irak. D’ailleurs le ministre irakien des affaires étrangères a exprimé ses regrets pour son absence à Paris (http://www.romandie.com/news/Conference-de-Paris-lIrak-regrette-labsence-de-lIran/517742.rom). Quant à la Syrie, on apprend qu’un envoyé du nouveau premier ministre irakien vient de rencontrer le dictateur syrien pour parler de la coopération contre le « terrorisme » (http://www.sana.sy/fr/?p=11064). Et n’oublions pas la présence de l’incontournable Lavrov qui porte souvent la casquette du ministre des affaires étrangères du régime syrien.

 

Les Occidentaux savent bien que cette coalition n’a aucune chance de faire quoi que ce soit (à long terme) sans la coopération active du régime du Veau syrien et du Wali al-Faqih iranien. L’expérience montre que le régime syrien a posé beaucoup de problèmes aux forces US et leurs alliés après leur invasion de l’Irak en 2003, en ouvrant largement ses frontières avec l’Irak devant des jeunes souhaitant combattre contre les envahisseurs. Des jeunes sincères mais « naïfs » qu’il infiltrait et qu’il utilisait comme moyen d’exercer une pression sur les US. Aussi, n’oublions pas les forces iraniennes ou les milices « chiites » pro-iraniennes déjà en action en Irak. Donc rien ne peut se faire sans entente avec ces deux régimes, surtout tant que le régime du Veau reste au pouvoir en Syrie.

 

Les Occidentaux comptent beaucoup sur les Kurdes, au point que le PKK « terroriste » qui se bat avec les Peshmerga risque de devenir un partenaire fréquentable (ce qui permet d’embêter davantage Erdogan et l’AKP en Turquie), mais cela ne suffit pas pour stabiliser la région. Les Peshmerga accusent déjà des milices « chiites » de tuer des villageois arabes sunnites en Irak ces derniers jours, et des rapports en provenance d’al-Hassakeh en Syrie parlent de massacre commis par les milices de PYD (le PKK syrien) contre des villageois syriens sous prétexte qu’ils ont reçu Daesh. Bref, tout ça promet un chaos incontrôlable.

 

C’est vrai que les Occidentaux et leurs alliés arabes se prononcent contre Daesh et contre Assad et pour l’ « opposition » démocratique en Syrie. Notre célèbre BHL vient d’ailleurs de le confirmer ce lundi 15 septembre, où il déclare dans une interview sur i-Télé que Daesh est « le fruit de Bachar al-Assad » et qu’il faut en finir avec ces deux « monstres » en soutenant les « forces démocratiques » en Syrie (http://www.itele.fr/chroniques/invite-politique-ferrari-tirs-croises/bhl-letat-islamique-est-le-fruit-de-bachar-al-assad-93541).

 

Mais pour mieux comprendre ce que signifie « forces démocratiques » pour BHL, on n’a qu’à l’écouter dans un entretien édifiant qui s’est déroulé à l’université de Tel Aviv le 2 juin 2011, où il nous éclaire sur la morale et la realpolitik (https://www.youtube.com/watch?v=n_w7Hwh9ko0).

 

La seule possibilité pour combattre Daesh et la dictature sanguinaire syrienne est d’aider sérieusement la Résistance syrienne patriote (même celle majoritairement à tendance islamique). Mais ça, ni les émirs arabes ni les Occidentaux (sans oublier de l’unique démocratie au Proche Orient) n’en veulent pas et ils ne cessent de le démontrer depuis plus de trois ans. En revanche ils veulent bien des peuples « pacifiés » qui ne contestent pas la « sagesse » de leurs émirs ou présidents en chantant leur gloire, qui ne rêvent que des « lumières » de la « civilisation » occidentale, et surtout qui accepteraient le moment venu de fumer le calumet de « paix » avec le Veau d’Or israélien dans son éternelle capitale à « Jérusalem ».

source : Iyad par courriel

 

 

 

« Ils ont été kidnappés pour être exécutés » : questions à l’historien Jean-Pierre Filiu


INTERVIEW par Jules Lavie dimanche 14 septembre 2014 09:52

Un drapeau de l'Etat islamique près de Kirkouk, fin août, lors de combats avec les Kurdes © REUTERS/Ako Rasheed
Un drapeau de l’Etat islamique près de Kirkouk, fin août, lors de combats avec les Kurdes © REUTERS/Ako Rasheed

Pour l’historien arabisant Jean-Pierre Filiu, ces exécutions d’otages, trois en un mois, sont programmées par les terroristes pour choquer et sidérer leurs ennemis. Il appelle à une coalition internationale qui ne mettrait pas en oeuvre qu’une riposte militaire et fait part de sa conviction que l’Etat islamique a déjà planifié des attentats en Occident.

- Qu’espère l’Etat islamique à travers ces exécutions diffusées ?

« C’était tout à fait prévisible. Ces malheureux otages anglo-saxons, Américains ou Britanniques, ont été kidnappés pour être exécutés. Et c’est en attendant le moment opportun du point de vue de l’organisation terroriste qu’ils étaient conservés en vie, souvent d’ailleurs très maltraités« , analyse l’historien arabisant Jean-Pierre Filiu ce dimanche sur l’antenne de France Info. Passant au crible la stratégie de la terreur mise en place par l’Etat islamique, il estime que l’organisation tente de « sidérer » l’Occident, « c’est à dire à suspendre notre pensée, que nous ne raisonnions plus, que nous soyons prisonniers d’émotions  légitimes et que du coup ils nous amènent là où ils veulent. Et jusqu’à présent, ils ont toujours eu deux ou trois coups d’avance« .

- Quelle réponse doivent apporter l’Occident et les pays mobilisés contre le terrorisme ?

« Il serait temps qu’une coalition se constitue, qu’au cours de la journée de lundi à Paris se dégage une véritable stratégie à long terme qui implique certes le militaire mais aussi l’humanitaire, le culturel, le diplomatique pour une réponse globale à une menace globale« , appelle Jean-Pierre Filiu. Le chef de l’Etat islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, « vise une stratégie complexe et c’est pourquoi, il faudrait que face à lui, les Etats aient une stratégie complexe, qui ne soit pas que militaire« , ajoute-t-il.

Pour cela, insiste l’historien, il est capital que des pays arabes, et tout particulièrement l’Arabie Saoudite, prennent part à la coalition : « trop longtemps on a voulu faire de la lutte contre le terrorisme moyen-oriental une affaire d’Occidentaux. Cette organisation, qui porte improprement le nom d’Etat islamique, tue surtout des musulmans dans des pays musulmans. Donc il est essentiel que ce qui est une menace pour l’ensemble de la communauté internationale ne soit pas l’apanage des seuls Occidentaux et je regrette très vivement que les Russes n’aient pas encore compris qu’il était de leur intérêt immédiat de se joindre à cette coalition car le djihadisme peut les frapper, comme il peut frapper l’Europe« .

- Que risque-t-on ?

« Je suis désolé de jouer les prophètes de malheur« , prévient Jean-Pierre Filiu, mais « il faut savoir que si l’organisation terroriste en question n’est pas neutralisée dans les meilleurs délais avec force et détermination, elle fera des attentats en Europe, qu’elle présentera comme des représailles aux bombardements en Irak et éventuellement en Syrie. Il ne faut pas renverser la charge de la preuve entre les terroristes et nous« . Et pour lui, l’intervention est nécessaire : « l’organisation a déjà programmé des attentats en Europe et c’est pour éviter que ces attentats ne soient pas trop sanglants et trop importants qu’il faut intervenir. Et ne pas intervenir ne nous protégerait d’aucun attentat en Europe« .

A ECOUTER :

Retrouvez l’interview complète de l’historien Jean-Pierre Filiu, au micro de Jules Lavie sur le site de l’article

A tous ceux qui envisagent d’aller en #Syrie pour le « jihad »; voilà pourquoi il faut y renoncer


publié en janvier mais toujours valable en pire  avec l’acion de l’Etat islamique

Même si vos intentions et vos motivations pour aller faire le « jihad » en Syrie sont à priori louables, il y a des dizaines de raisons pour y renoncer.

Le jihad dans l’islam a des conditions qui doivent être TOUTES remplies pour pouvoir le qualifier ainsi.

Pour le cas de la Syrie, ces conditions ne le sont pas, donc, aller en Syrie pourrait vous mettre dans une position contradictoire avec les principes de l’islam, ce qui n’est à priori pas votre souhait.

Il y a en Syrie quelques « combattants » qui vont, certes, vous accueillir et vous promettre de vous aider à vous battre au nom de l’islam et éventuellement obtenir la « shahada » et le paradis…

- Êtes-vous sûr que ces gens savent de quoi ils parlent ?
– Pensez-vous qu’ils mènent un combat cohérent avec ce qu’ils vous racontent ?
– Respectent-ils, eux-mêmes, les conditions du jihad avant de vous pousser dans l’inconnu ?

L’expérience démontre que vous n’avez aucune certitude sur qui vous allez tomber une fois vous êtes dans le territoire syrien… même si l’on vous donne TOUTES les garanties que vous serez bien accueilli par des gens qui vont vous aider à accomplir votre « devoir ».

Certains groupuscules qui se battent en Syrie au nom de l’islam commettent des crimes, ils tuent des innocents au nom de l’islam. Autrement dit, faire partie de leur groupe ferait de vous un CRIMINEL selon toutes les normes Y COMPRIS selon les celles de l’ISLAM. Ceci est très clair dans le coran (l’une des deux références des musulmans) :

*** مَن قَتَلَ نَفْسًا بِغَيْرِ نَفْسٍ أَوْ فَسَادٍ فِي الْأَرْضِ فَكَأَنَّمَا قَتَلَ النَّاسَ جَمِيعًا وَمَنْ أَحْيَاهَا فَكَأَنَّمَا أَحْيَا النَّاسَ جَمِيعًا ***

Voici une traduction ::

« Quiconque tuerait une personne non coupable d´un meurtre ou d´une corruption sur la terre, c´est comme s´il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui fait don de la vie, c´est comme s´il faisait don de la vie à tous les hommes ».

- Qui pourrait décider qu’une personne doit être tuée ?
– Êtes-vous sûr qu’une fatwa lancée par des personnes qui n’ont ni les connaissances de l’islam ni la légitimité nécessaire vous couvriraient d’un tel acte contradictoire à l’islam ?

Non, si vous le faites, sachez alors que vous êtes SEUL responsable de vos actes aussi bien devant dieu que devant les lois de la république.

Il ne faut pas oublier que le vrai jihad, qui signifie l’effort, comporte des priorités dans la vie d’un musulman. Le prophète de l’islam a qualifié le jihad-combat (quand ses conditions sont remplies) du petit jihad… il a qualifié de grand jihad celui qui consiste à prendre soin de votre mère, père, frères et sœurs, époux ou épouse, enfants… c’est-à-dire, assumer vos responsabilités vis-à-vis d’eux… et là, vous allez atteindre votre objectif pour lequel vous œuvrez.

*** Si vous souhaitez combattre le régime, son terrorisme et sa tyrannie sanguinaire, alors, vous devez savoir ce qui se passe sur le terrain. En effet, certains groupuscules qui se battent au nom de l’islam ont été fabriqués par ce régime ou ont été infiltrés par lui, c’est pour cela que certains groupuscules commettent aujourd’hui des massacres contre les civils, contre l’opposition syrienne qui se bat depuis plus de deux ans pour libérer la Syrie… le tout en coordination avec les miliciens du régime Assad et ses alliés.

*** Si vous voulez aider le peuple syrien et sa révolution et rester fidèle aux objectifs « Liberté et Dignité » alors, vous avez d’autres alternatives :

1/ Il y a d’abord l’information, sensibiliser nos concitoyens en France et ailleurs sur les pratiques et crimes du régime, parler du combat que mène le peuple syrien et les sacrifices qu’il a consentis, condamner l’inaction ou l’action insuffisante de la communauté internationale face aux crimes de guerre et crimes contre l’Humanité perpétrés en Syrie par le régime, ses alliés et les groupuscules imposteurs qui se battent avec une étiquette « islamistes »…

2/ Il y a également l’aspect humanitaire. Il y a à ce jour plus de 2,4 millions de syriens réfugiés dans les pays limitrophes à la Syrie, certaines organisations non gouvernementales (ONG) sont présentes pour leur apporter de l’aide. Contactez-les et demandez à en faire partie… croyez-moi, ça, c’est du grand jihad.

Quoi qu’il en soit, partir en Syrie ou dans les pays voisins n’est pas une décision anodine, cela comporte de grands risques et doit être murement réfléchie, ce doit obéir à des règles strictes.

Ne vous mettez pas hors la loi vis-à-vis de la république, informez-vous, demandez des conseils autour de vous… pour que le combat que vous souhaitez mener soit juste à tous les points de vue.

@RevolutionSyrie
30 janvier 2014

Bachar al-Assad contesté dans sa famille et sa communauté


La menace que l’Etat islamique (Da’ech) fait aujourd’hui peser en Irak et en Syrie a finalement contraint les Etats-Unis et les Etats démocratiques à prendre la mesure des dangers auxquels les exposait leur indifférence prolongée pour les souffrances du peuple syrien. Alors qu’ils pourraient être obligés de sortir bientôt de leur indécision, principale raison de leur immobilisme, il est cocasse de lire ou d’entendre des hommes politiques, des députés, des chercheurs et des experts suggérer à ces même Etats de faire confiance, s’ils devaient intervenir en Syrie, au… Costa Concordia !

Le Costa Concordia remis à flot (©EPA)

Comme cet ex- fleuron de la marine de loisir, Bachar al-Assad, au profit duquel ils plaident explicitement ou implicitement en dressant de lui un tableau flatteur déconnecté de la réalité, ne se maintient à la surface depuis la fin de l’année 2012 que grâce aux énormes flotteurs qu’ont constitué pour lui les milliers de mercenaires, recrutés du Liban à l’Afghanistan avec l’aide de l’Iran dans l’ensemble du monde chiite. En dépit de leur taille ces adjuvants inélégants risquent d’être bientôt insuffisants pour empêcher le navire de sombrer, les défaites militaires consécutives subies par les forces du pouvoir provoquant des remous et des critiques contre le capitaine du bateau, dont les compétences sont mises en doute à haute voix par des membres mêmes de son équipage.

A ceux qui, pour influencer les arbitres de la situation en faveur de leur poulain, affirment que les forces de Bachar al-Assad sont dans « une dynamique de victoire » et qui se déplacent d’une chaine de radio à l’autre en chantant sur l’air des lampions « Bachar il a gagné, Bachar il a gagné », on rappellera brièvement que :
– désignée objectif prioritaire après la reconquête de Qousseir, au début du mois de juin 2013, la ville d’Alep reste en majorité entre les mains de l’Armée syrienne libre et de ses alliés ;
– la prise de Yabroud n’a nullement mis fin à la résistance du Qalamoun, dans lequel les groupes armés font subir au Hizbollah et à l’armée régulière de lourdes pertes, les morts seuls se comptant par centaines ;
– en dépit de bombardements quotidiens et du recours à des gaz asphyxiants, les forces pro-régimes ne sont pas encore parvenues à s’emparer de certains quartiers de Damas et de quelques agglomérations du gouvernorat de Damas campagne, auxquelles elles n’ont d’autre solution que de proposer des trêves ;
– les « rebelles » ont progressé ces dernières semaines dans le gouvernorat de Daraa, en dépit des difficultés qu’ils rencontrent dans leurs relations avec le Front de Soutien ;
– le régime est en passe d’être chassé de celui de Qouneitra et en particulier de la zone tampon avec les forces israéliennes ;
– après la prise de Morek, les révolutionnaires avancent aujourd’hui dans le gouvernorat de Hama en direction de son aéroport militaire ;
– l’aéroport de Deïr al-Zor est désormais sous la menace directe d’une opération de l’Etat islamique qui mettrait fin à toute présence du régime dans ce gouvernorat aussi…

Au cours des mois de juillet et d’août 2014, l’Etat islamique s’est emparé des dernières implantations de l’armée régulière dans le gouvernorat de Raqqa, capturant et exécutant dans la foulée plus d’un milliers de soldats et d’officiers, dans une stratégie de terreur destinée à démontrer tout à la fois sa force, sa résolution et son impunité. Or, si la cruauté manifestée à cette occasion par le groupe radical a choqué l’ensemble des Syriens, elle est aussi à l’origine de critiques aussi sévères qu’inhabituelles de partisans inconditionnels du pouvoir en place contre les plus hauts responsables de l’Etat-major et de la Défense. Elles visent en réalité, sans pouvoir la nommer, la personne même de Bachar al-Assad, commandant en chef de l’Armée et des Forces armées syriennes, qui porte la responsabilité de toutes les décisions politiques, sécuritaires et militaires en Syrie. Elles témoignent d’une perte de confiance dans les rangs des soutiens traditionnels du régime, qui prennent enfin conscience que leur vie et celle de leurs proches comptent peu pour celui dont la seule préoccupation, en dépit de l’accumulation des morts et de l’aggravation quotidienne des destructions, est de se cramponner ad vitam aeternam à son poste et à ses privilèges.

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La première salve de critiques ou du moins la plus bruyante a été tirée après la chute du camp de la 17ème division entre les mains de Da’ech, le 24 juillet. Ce qui a particulièrement attiré l’attention, c’est qu’elle émanait d’une parente du chef de l’Etat, sa cousine Falak al-Assad, fille de Jamil al-Assad et d’Amina Aslan. Mariée à un autre cousin, Qousaï Ali Aslan, elle a laissé libre cours à sa colère le 26 juillet, au lendemain de la diffusion par Da’ech d’une photo montrant le cadavre décapité du colonel Samir Aslan, l’un de ses cousins par alliance, qui était à la fois le chef de la Sécurité militaire à Raqqa et l’officier responsable de la 17ème Division.

Elle écrivait : « A quelques jours de distance, chute du champ pétrolier d’al-Cha’er et désastre de la 17ème Division… Ces jours ont suffi pour mettre en lumière l’extrême faiblesse des responsables militaires, sécuritaires et médiatiques, qui ne pensent à rien d’autre qu’à se remplir les poches, fut-ce au détriment du sang des martyrs… Où sont les grands chefs militaires ? Cela faisait 2 ans que la division était encerclée. Da’ech avait annoncé qu’elle s’en emparerait avant la fête… Où sont passés le soutien, les avions, les armes stratégiques ? A moins que leur rôle se réduise à récupérer et à voler ? La sécurité n’a-t-elle pour mission que de rechercher ceux qui ont fait l’objet de rapports, de poursuivre les détenteurs de dollars et de les rançonner, à inventer des histoires et à terroriser les simples citoyens et les commerçants, à faire du business et de la contrebande dans les ports et les aéroports ? Si les fils de responsables se trouvaient avec leurs camarades au service de la Patrie, nous l’aurions certainement déjà emporté… Il n’y aura de victoire que lorsque des hommes honorables seront installés aux postes de décision« .

Son exaspération envers les responsables militaires, dont l’incompétence ou la corruption avaient contribué à l’issue dramatique des combats pour la possession du camp, était justifiée par les interrogations sur les circonstances exactes de sa capture et le sort de ses occupants. Pourquoi le régime n’avait-il pas répondu aux appels à l’aide lancés par les officiers qui savaient l’attaque imminente ? Pourquoi les bombardiers du régime avaient-ils interrompu leurs vols de soutien après quelques passages, au cours de la journée du 24, tirant davantage sur la ville de Raqqa que sur les forces de Da’ech ? Comment une petite centaine d’officiers et de soldats étaient-ils parvenus à gagner à pied le casernement du 93ème régiment, à près de 45 kilomètres, alors que la région est tenue et quadrillée par le groupe radical ? Le camp abritant quelque 1 500 militaires au moment de sa capture, qu’était-il advenu de ceux dont les noms ne figuraient ni parmi les victimes (105), ni parmi les rescapés (97) ?

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Une autre salve est venue d’un autre cousin du chef de l’Etat, Douraïd al-Assad, dont le père n’est autre que Rifaat al-Assad et dont la mère appartient à la famille Makhlouf. Il a lui aussi laissé éclater son irritation en réclamant sur sa page Facebook, le 28 août, au lendemain de la chute de la base de Tabqa, dernière emprise du régime dans le gouvernorat, « la mise à pied du ministre de la défense, celle du chef d’état-major, celle du commandant des forces aériennes, celle du ministre de l’Information, et celle de de tous ceux qui sont impliqués dans la chute de l’aéroport militaire de Tabqa et qui portent la responsabilité de la capture et de l’assassinat de centaines de soldats de l’armée arabe syrienne. Ils doivent être déférés devant une cour spéciale« .

Le nom même de Bachar al-Assad n’a évidemment été mentionné ni par l’un, ni par l’autre de ses cousins. Mais le destinataire ultime de leurs messages d’insatisfaction ne fait aucun doute. Lorsqu’ils demandent le limogeage du général Fahd al-Freij, le ministre de la Défense surnommé par les partisans du régime « ministre de la Mort », et le renvoi du général Ali Abdallah Ayyoub, le chef d’état-major, ils sont bien placés pour savoir que les intéressés n’ont « aucun pouvoir et ne peuvent prendre une décision de quelque importance sans en référer au chef suprême des Armées, Bachar al-Assad, qui détient seul, avec les chefs des services de renseignements, la capacité de décider« . La personne du chef de l’Etat étant sacrée et celle de ses collaborateurs devant être au minimum ménagée, ils ne peuvent faire plus, pour exprimer leur désarroi ou leur colère, que de s’en prendre à ceux qui sont là pour prendre les coups et servir de « décor ».

Bachar al-Assad n’étant disposé à entendre aucune critique sur ses décisions, de telles dénonciations ne sont pas sans danger pour leurs auteurs… quand elles proviennent d’ailleurs que du sein de sa famille. On l’a vu ces tout derniers jours avec le sort réservé à l’un des initiateurs d’une campagne destinée à demander aux responsables du pays, sous le titre #waïnoun (où sont-ils ?), de répondre aux légitimes interrogations des parents sur le sort de leurs proches présents dans le gouvernorat de Raqqa, lors de la chute des derniers bastions gouvernementaux. Ils avaient envisagé d’organiser une marche de soutien aux disparus et à leurs familles, mardi 26 août, mais ils y ont finalement renoncé sous la pression des moukhabarat. Ceux-ci n’en ont pas moins sanctionné l’un d’entre eux, un dénommé Moudarr Hassan Khaddour, un chabbiha connu pour son attachement au régime, qui a étéenlevé vendredi 29 août par les services de renseignements de l’armée de l’air et qui a depuis lors disparu…

Et, pour montrer qu’il n’entend se laisser guider sa conduite par personne, et surtout pas par le fils d’un oncle dont il craint également les ambitions et le retour, Bachar al-Assad a reconduit à son poste le ministre de la Défense contesté, en bonne position dans l’ordre protocolaire dans le nouveau gouvernement du Dr Wa’el al-Halqi !

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Il n’y a pas lieu de douter que c’est bien la gestion du successeur de Hafez al-Assad qui est aujourd’hui en cause, au sein même de ses partisans les plus résolus, parce que c’est à lui qu’ils imputent in fine l’accumulation des « pertes inutiles » dans les rangs de l’armée et que c’est son action en tant que chef suprême des forces armées qui est aujourd’hui l’objet de leur défiance.

Un exemple ?
Le 27 août, les habitants du village d’al-Hounadi, dans le gouvernorat de Lattaquié, ont chassé de chez eux un membre du Commandement régional du Parti Baath, Yousef al-Ahmed. Il n’est pas inutile de savoir qu’il est parent par alliance du chef de l’Etat dont il a épousé l’une des cousines, Raw’a al-Assad, une autre fille de Jamil al-Assad. Tant qu’il s’est contenté de leur présenter les condoléances des autorités pour la mort au combat d’un membre d’une famille locale tué par Da’ech lors de la « livraison » de Raqqa au groupe extrémiste, et aussi longtemps qu’il a disserté sur les thèmes de la résistance et du nationalisme chers à la propagande du régime, ils l’ont écouté en silence. Mais lorsqu’il a observé que « 8 000 jeunes réservistes de Lattaquié s’étaient abstenus de répondre à l’appel, en plus des réfractaires au service militaire obligatoire« , et quand il leur a demandé de « coopérer avec le régime en envoyant leurs enfants à l’armée« , un vieillard est intervenu pour déclarer : « Lorsque tu enverras ton fils comme réserviste, nous ferons de même. Je souhaite que les prochaines condoléances nous réunissent autour de l’un de tes enfants ou de tes frères, de manière à ce que tu puisses bénéficier toi aussi des mérites attachés au martyre » ! Pour échapper à la colère des assistants que ces propos avaient déclenchée et pour ne pas entendre les insultes proférées contre lui-même et la famille Al-Assad toute entière, Yousef al-Ahmed a préféré s’éclipser sous la protection de ses gardes du corps…

Alors que le nombre exact des militaires disparus au combat – 70 000 ? 100 000 ? – est soigneusement dissimulé par la hiérarchie militaire, que celle-ci hésite ou temporise avant de rendre à leurs familles les dépouilles des soldats décédés, et qu’elle préfère parfois enterrer les victimes dans des fosses communes pour bénéficier temporairement du bénéfice du doute, les partisans du régime s’étonnent de plus en plus souvent du grand nombre de décès intervenus dans certaines familles depuis le début de la répression du mouvement de protestation, comparativement à d’autres. Ils estiment que la mort de Hilal al-Assad, disparu à Lattaquié le 23 mars 2014 dans des circonstances jamais vraiment élucidées, ne suffira pas à démontrer que la famille Al-Assad dans son ensemble a payé le « prix du sang » et donné des gages de son patriotisme, alors que d’autres familles alaouites, comme les Moalla par exemple, se passeraient bien de pleurer la disparition de plusieurs dizaines de morts entre officiers et soldats du rang.

Les partisans du régime se gaussent ou s’irritent aussi du peu de considération de Bachar al-Assad pour les familles de victime. Tandis qu’il prétend les « dédommager », tantôt en leur offrant deux têtes de chèvres, tantôt en leur octroyantun petit Suzuki, tantôt en leur distribuant du riz et du bourghoul, tantôt en leur proposant une kolabaun kiosque ou une échoppe, Asma al-Akhras son épouse profite ouvertement de ses rencontres avec les mères des martyrs pour améliorer son image. Toujours vêtue à la dernière mode de la tête aux pieds et soigneusement manucurée, elle semble afficher des sentiments de compassion artificielle et donne à penser que « les soldats de la Patrie se sacrifient chaque jour pour défendre son élégance et son apparence et pour lui offrir l’occasion de montrer toutes les chaussures qu’elle possède« . Mais « les membres de la communauté alaouite ne savent sans doute pas que ses chaussures valent 1 000 dollars et plus, soit 147 000 livres syriennes, pour ne rien dire de ses habits qui dépassent allègrement cette somme« .

Un autre exemple ?
Les habitants des villages de Qamhaneh et Erza, considérés comme de véritables « repaires de chabbiha« , ont récemment accueilli le colonel des services de renseignements de l’armée de l’air Souheïl al-Hasan surnommé « le Tigre », nouveau responsable des opérations militaires dans le gouvernorat de Hama, au cri de « notre vie, notre sang, nous le donnerons pour toi ô Souheïl« . Cette formule est totalement iconoclaste en Syrie pour tout autre que le chef de l’Etat, auquel elle est strictement réservée, et où elle peut mettre en danger immédiat de mort celui qui ne peut manquer d’être dès lors considéré comme un concurrent… Surtout quand elle inspire l’ouverture de pages Facebook destinées à susciter des amis à celui qu’elles présentent comme « le Tigre de Syrie »… dans une allusion évidente à Bachar al-Assad, « le Lion de Syrie ». Pour avoir laissé percer ses ambitions de devenir président à la place du président, Rifaat al-Assad a jadis été banni de son pays par son frère Hafez en 1985. Pour avoir mal dissimulé les siennes, Asef Chawkat, qui n’était qu’une pièce rapportée et n’était pas suffisamment protégé par son mariage avec Bouchra al-Assad, a naguère été supprimé par son beau-frère, Bachar al-Assad, dans l’attentat du siège du Bureau de la Sécurité nationale, en juillet 2012…

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D’autres problèmes que le nombre croissant des morts irritent aujourd’hui la communauté alaouite.

Le premier est celui que pose la prolifération des armes dans la région côtière. Certes, les alaouites avaient besoin d’être protégés contre les raids éventuels de groupes combattants, nationalistes, islamistes, et surtout djihadistes. Mais, au lieu de confier cette mission aux militaires, surnommés en Syrie « Protecteurs des maisons »… avant le soulèvement, le pouvoir a opté pour la distribution massive de fusils, voire de fusils d’assaut, à ses fidèles. En équipant inconsidérément des civils de tous âges, auxquels l’Association caritative al-Bustan de Rami Makhlouf et les branches locales du Parti Baath ont distribué plus de 100 000 armes dans les villes et un nombre encore supérieur dans les villages, le pouvoir a favorisé l’anarchie. Il leur a donné les moyens de se dresser les uns contre les autres avec violence à la moindre occasion, par exemple pour le vol d’une tresse d’ail, et il a facilité la multiplication dans la région des crimes, des agressions, des enlèvements et des exactions en tous genre. Il est aujourd’hui incapable de maîtriser une situation qui se traduit par l’apparition d’une quantité de « nouveaux chabbiha« , lesquels profitent de la place laissée vacante par leurs prédécesseurs dans le métier, incorporés dans les Forces de défense nationale et mobilisés sur d’autres terrains d’action. Il a ouvert une boîte de pandore dont feront les frais ceux dont il prétendait assurer la sécurité, puisque certaines de ces armes ont été vendues et revendues, d’autres « perdues » et d’autres enfin dissimulées par leurs détenteurs, pour éviter de devoir les restituer quand elles leur seront réclamées.

Un second problème est l’indifférence manifestée par le régime pour le sort des familles de ses partisans prises en otage. Dans le nord du pays, seule une partie des femmes enlevées avec leurs enfants lors des opérations menées sur les hauteurs de Lattaquié, au début du mois d’août 2013 ont été aujourd’hui libérées.Une vingtaine d’entre elles, avec plus de trente enfants, restent à ce jour détenues par le Front islamique. A Adraa, dans la grande banlieue de Damas, les femmes parentes de militaires ou de membres des Comités populaires enlevées à la mi-décembre 2013, n’ont toujours pas été concernées par des négociations, le régime espérant récupérer cette ville soit par un siège, soit par des bombardements. Dans les deux cas, les ravisseurs avaient proposé au pouvoir un échange de prisonnières, mais cette offre a été à chaque fois ignorée ou refusée.

Les menhebbakjis, les adorateurs de Bachar al-Assad, sont d’autant plus exaspérés par le pourrissement de cette situation qu’ils ont eu l’opportunité d’observer la différence de traitement par le régime de situations similaires.
– Une solution a en effet été trouvée qui a permis, le 9 mars 2014, la libération des 13 religieuses du couvent orthodoxe de Mar Taqla, enlevées à Maaloula quelques mois plus tôt. Elles ont été remises aux autorités syriennes en échange de la libération de 153 femmes détenues à la prison civile d’Adra.
– Un officier répondant au nom de Ghadir Yousef a été échangé, en avril 2014, contre une famille entière (un couple et ses deux enfants de moins de 2 ans), parce que son père, officier en poste à la Présidence, était parvenu à convaincre Salem al-Ali, conseiller du chef de l’Etat, d’obtenir une décision en ce sens du président ou du Conseil de Sécurité nationale.
Des Iraniens qui combattaient à Alep avec les forces du régime ont également été libérés par leurs ravisseurs en échange de la sortie de Homs de ses derniers défenseurs, au début du mois de mai 2014…

Mieux vaut donc, en Syrie, pour voir son sort pris en considération par les responsables, être chrétien ou Iranien, ou appartenir à une famille disposant d’accès au plus haut niveau. Ces éléments conduisent les alaouites à penser, et à dire à présent de plus en plus ouvertement, que, pour Bachar al-Assad qui les recrute pour les envoyer au combat et pour protéger son pouvoir dans des affrontements dont il tient éloignés les membres de sa famille, ils ne sont guère plus que de la chair à canon.

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Se résoudre à penser que c’est sur un tel chef qu’il faudrait s’appuyer pour lutter contre Da’ech et à un dirigeant aussi contesté que devrait profiter une intervention des Occidentaux en Syrie contre cette organisation, traduirait un manque singulier d’imagination. Elle serait surtout la preuve d’un immense mépris pour les milliers de Syriens qui, en ce moment, continuent de lutter à la fois contre le radicalisme de l’Etat islamique et le jusqu’au-boutisme de Bachar al-Assad.

Les activistes et les opposants ne se font pas d’illusion : les expressions de contestation émanant de la communauté alaouite n’annoncent pas une volte-face immédiate de sa part et une adhésion prochaine aux revendications de liberté, de justice et de dignité qui ont jeté les Syriens dans la rue en mars 2011. Mais ils se réjouissent de constater que, trois ans et demi après la révolte de Daraa, les alaouites sont en passe de renverser à leur tour le mur de la peur derrière lequel le régime s’employait à les maintenir, comme la plupart des autres communautés minoritaires en Syrie, et ne veulent plus être une main d’oeuvre à bon marché et à son service exclusif contre le reste de la population syrienne.

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La Syrie est bel et bien notre guerre d’Espagne : relire Orwell


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Jean-Pierre Filiu

Universitaire
Publié le 01/09/2014 à 10h54

Les analyses sans concession que j’ai publiées au fil des mois sur la révolution syrienne m’ont amené des réactions contrastées en termes positifs ou négatifs. Mais aucun de ces textes n’a suscité autant d’hostilité que ma mise en perspective du conflit syrien à la lumière de la guerre d’Espagne.

En avril 2013, j’ai tenté, dans les colonnes du Monde, de dresser un parallèle entre, d’une part, l’Espagne de Franco soutenue par l’Allemagne d’Hitler et l’Italie de Mussolini et, d’autre part, la Syrie d’Assad appuyée par la Russie de Poutine et l’Iran de Khamenei. Quant je parle d’Espagne, d’Allemagne, d’Italie en 1936-39, de Syrie, de Russie et d’Iran en 2011-2014, je ne parle pas des peuples de ces extraordinaires pays, mais des régimes despotiques qui en ont accaparé le devenir et les ressources.

Deux triades des dictatures

Face à cette triade des dictatures, active alors comme aujourd’hui, je mettais et je mets en exergue la résistance, alors du peuple espagnol, aujourd’hui du peuple syrien, déterminé une fois pour toutes à reprendre son destin en mains. Mais je soulignais et je souligne que cette révolution avait et a pour ennemi mortel les visées totalitaires des forces arrivées soi-disant pour la secourir, les staliniens dans l’Espagne républicaine, les jihadistes dans la Syrie soulevée contre Assad.

Que n’ai-je pas entendu pour avoir osé associer une partie de la geste « progressiste » européenne à ceux que de distingués intellectuels considèrent toujours comme des Arabes englués dans leurs querelles d’Arabes ! J’avais en effet brisé un tabou, celui du caractère exemplaire, et par définition exclusif, de notre « progrès » lorsque est en jeu la libération de peuples qui ne sont pas censés partager nos « valeurs ». Bel aveu de refus d’universalité des dites « valeurs », mais passons…

Les liens intimes de ma famille avec l’Espagne et ma haine aussi profonde du fascisme que du stalinisme m’ont préservé de la vision « sulpicienne » de la guerre d’Espagne. Ce conflit fut un épouvantable carnage, mais c’est du côté de la République qu’il fallait se tenir, quelles que soient les horreurs, et elle furent nombreuses, perpétrées en son nom. Et les franquistes avaient une indéniable base sociale, même si c’est au nom du peuple, et du peuple seul, qu’ont combattu et qu’ont été vaincus les Républicains.

Si j’invoquais au printemps 2013 les références de la guerre d’Espagne, c’est parce que la non-intervention prônée par le Front populaire en 1936 n’avait sauvé ni la République en Espagne, ni la paix en Europe. Après trois années à prôner l’abandon du peuple syrien, de crainte que les djihadistes n’en tirent profit, nous avons aujourd’hui contribué à nourrir le monstre djihadiste à l’ombre du monstre de la dictature d’Assad. Et ce monstre ne va pas éternellement rester contenu au Moyen-Orient.

« Hommage à la Catalogne »

« Hommage à la Catalogne », édition de 1938

Plutôt que les fresques héroïsantes de Malraux et d’Hemingway, toutes deux grands succès de librairie à leur sortie (« L’Espoir » en 1937, « Pour qui sonne le glas » en 1940), je préfère me replonger dans la guerre d’Espagne en compagnie d’Orwell.

Son « Hommage à la Catalogne » ne fut édité qu’à titre confidentiel en 1938 (dix-sept ans plus tard pour la version française), mais il reste pourtant inégalé dans sa description de l’exaltation populaire, du désordre milicien et de la volonté farouche qui firent de Barcelone en 1936-37 le bastion de la résistance au fascisme et au stalinisme.

Orwell, se confiant à Koestler, méditait sur le tournant essentiel de la guerre d’Espagne :

« En Espagne pour la première fois, je vis des articles de journaux qui n’avaient absolument aucun rapport avec la réalité des faits, pas même ce type de relation que conserve encore un mensonge ordinaire. Et je vis des journaux de Londres colporter ces mensonges, et des intellectuels zélés édifier toute une superstructure d’émotions sur des événements qui ne s’étaient jamais produits. Je vis en fait l’Histoire qui s’écrivait non pas suivant ce qui s’était passé, mais suivant ce qui aurait dû se passer, selon les diverses lignes officielles ».

Depuis 2011, on ne compte plus les journalistes assassinés, enlevés et blessés en Syrie. Pourtant, combien d’articles n’ont-ils pas été écrits sur la base de contre-vérités manifestes, de négation des massacres perpétrés à l’encontre du peuple syrien, de divagations dérivées de tel ou tel service de « renseignement ». Quant aux « intellectuels zélés » qui ont glosé sur la base de ces infamies, je les laisse à leur enfer personnel.

« Socialisme signifie justice et liberté »

Ecoutons encore une fois Orwell à l’heure où le débat fait de nouveau rage pour savoir s’il est « bien » ou « mal » d’intervenir en Syrie :

« La plupart d’entre nous persistent à croire que tous les choix, et même les choix politiques, se font entre le bien et le mal et que, du moment qu’une chose est nécessaire, elle doit aussi être bonne. Il nous faudrait, je pense, dépouiller cette croyance qui relève du jardin d’enfants. La guerre, par exemple, est parfois nécessaire, mais elle ne saurait être ni bonne, ni sensée. »

Orwell était libre, passionnément libre, et son exigence de justice et de liberté s’appelait « socialisme ». En Syrie, la même exigence de justice et de liberté, envers et contre tout, peut se parer d’autres couleurs, elle n’en demeure pas moins éminemment digne de respect et de soutien. Que chacun agisse selon sa conscience, avec le dernier mot à Orwell l’indémodable.

« Socialisme signifie précisément justice et liberté, une fois qu’on l’a débarrassé de toutes les sottises qui l’encombrent. C’est sur ces valeurs essentielles et sur elles seules que nous devons fixer notre attention. Rejeter le socialisme simplement parce que tant de socialistes, individuellement, sont des gens lamentables, serait aussi absurde que de refuser de voyager en chemin de fer parce qu’on n’aime pas la figure du contrôleur. »

Tant pis pour la tronche du contrôleur, je persiste et signe : la Syrie est notre guerre d’Espagne.

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