« Les civils doivent être la priorité des pourparlers de Genève »


Tribune de Mego Terzian et de Rony Brauman sur la Syrie:

Le Monde
Auteur : Mego Terzian et Rony BraumanType : Articles / TribunesPublication : 29 Janvier 2016Themes : Syrie

C’est mon père qui avait raison à Hama  ; le massacre nous a assuré la stabilité pour une génération.  » Ces propos tenus devant des proches par Bachar Al-­Assad, à quelques semaines du début de la révolution syrienne en mars 2011, résument la conviction profonde qui anime depuis cinq ans le despote de Damas dans sa répression sanglante à l’origine d’une guerre civile devenue crise régionale.

Hama, ville sacrifiée par ­Hafez Al-Assad, le père de l’actuel président, pour sceller dans le sang la stabilité de son règne  : on estime les victimes à plus de 20  000, sans doute près du double, bilan macabre d’un «  nettoyage  » maison par maison, tandis qu’un tiers de la ville a été rasé à la dynamite dans le seul but d’envoyer un message au reste de la Syrie et que personne ne puisse oublier le mois de février 1982.

A l’heure où la menace terroriste et la pire crise des réfugiés depuis la seconde guerre mondiale font ressentir leurs effets à travers l’Europe, beaucoup aimeraient voir dans les négociations entre le régime et l’opposition syrienne, censées débuter cette semaine à Genève sous l’égide des Nations unies, la consécration des efforts diplomatiques pour une résolution du conflit en Syrie. Aussi nécessaire que soit une solution politique après plus de 250  000 morts et le déplacement de plus de la moitié de la population, ces négociations sont pourtant vouées à l’échec, à moins que la communauté internationale ne prenne les mesures qui s’imposent pour protéger les civils.

Changer la donne

Le temps joue en la faveur de ­Bachar Al-Assad et la participation de Damas aux pourparlers n’est qu’une façade en attendant que la peur de Daech et de l’afflux de réfugiés finisse de consumer la détermination politique des gouvernements appelant à son départ. Assad peut aussi compter sur l’effritement probable d’une opposition divisée, pressée de toutes parts de prendre le risque de perdre sa légitimité populaire en venant négocier avec ceux-là mêmes qui continuent de bombarder et d’affamer les civils vivant dans les zones rebelles à travers le pays. Il n’aurait alors plus qu’à affirmer qu’il n’a pas de partenaire pour la paix, un refrain bien trop entendu au Moyen-Orient.

La Russie, enfin, allié stratégique et désormais militaire du régime, maintient son refus d’une réelle transition politique en Syrie, masquant en réalité son impuissance à imposer un départ consenti à un Bachar Al-­Assad qui n’entend se laisser dicter son destin par personne.

Il n’est peut-être pas trop tard pour changer la donne et faire des négociations intersyriennes, prévues pour le 29 janvier, un tremplin pour la paix et la protection des civils. La France, qui a démontré son savoir-faire diplomatique lors de la COP21, a aujourd’hui la possibilité de prendre Damas à son propre jeu pour lui forcer la main en vue de la levée des sièges et la fin des bombardements contre les civils, sans lesquelles l’opposition ne saurait accepter de déposer les armes pour former un gouvernement de transition avec des éléments du régime.

97 % des zones assiégées par le régime

A l’heure où certaines voix s’élèvent pour dire qu’il faut taire les sujets de discorde pour ne pas mettre en danger les négociations, la France devrait au contraire poursuivre et amplifier ses efforts pour exiger que toutes les parties mettent immédiatement fin aux sièges et aux attaques contre les civils, conformément au droit international et aux nombreuses résolutions du Conseil de sécurité restées lettres mortes.

D’après les données de l’observatoire des sièges, Siege Watch, une initiative de l’ONG PAX et du Syria Institute, un million de Syriens vivent aujourd’hui sous siège, et 97 % des zones assiégées le sont par le régime. Madaya n’est qu’un des nombreux exemples de ville assiégée où l’armée syrienne a recours à la faim comme arme de guerre, et où les civils continuent de subir chaque jour les bombardements menés par Damas.

La responsabilité de Bachar Al-­Assad dans ces actes barbares est primordiale, et la France a le pouvoir de rappeler au monde qu’il ne tient qu’à lui de prouver son sérieux à la table des négociations en mettant immédiatement fin aux sièges et aux attaques contre les civils. Dans le cas contraire, la France devrait parachuter de l’aide alimentaire pour sauver de la faim les Syriens pris au piège dans les zones assiégées avant qu’il ne soit trop tard.

Mego Terzian (Médecin, Président de MSF)

Rony Brauman (Médecin, essayiste, ex-Président de MSF

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Stéphane Lacroix : «La génération de 2011 a beau être massacrée, elle ne disparaîtra pas»


Par Jean-Pierre Perrin et Luc Mathieu 15 janvier 2016 à 19:01

Si politiquement les mouvements qui ont ébranlé le monde arabe en 2011 ont échoué à transformer radicalement le Moyen-Orient et fait le lit du jihadisme, ils ont fait naître une conscience révolutionnaire qui perdure, estime le professeur à Sciences-Po

Professeur associé à l’Ecole des affaires internationales de Sciences-Po et chercheur au Centre de recherches internationales, Stéphane Lacroix est spécialiste de l’Egypte et de l’Arabie Saoudite. Il revient pour Libérationsur l’avenir du projet révolutionnaire au sein du monde arabe.

Que reste-il des printemps arabes ?

Ce qui s’est produit en 2011 est d’abord un grand mouvement d’émancipation des peuples. Un ras-le-bol de l’autoritarisme et de la situation économique. Avec des gens qui viennent des classes moyennes pour porter des slogans anti-autoritaires. Et d’autres qui viennent des classes populaires pour les slogans économiques et de justice sociale. Cela ne veut pas dire que cela soit exclusif l’un de l’autre. Dans les classes populaires, on est aussi anti-autoritaire, mais on veut avant tout manger et travailler. Dans les classes moyennes, on défend aussi la justice sociale, mais on est moins touché par des problèmes de pauvreté immédiate. La conjonction de ces deux grands thèmes va donner naissance au fameux slogan égyptien : «Pain, liberté et justice sociale.»Ce mouvement transcende donc les classes sociales pour s’incarner dans une nouvelle génération, jeune, mondialisée, celle qui articule le mieux le message et va apparaître comme le porte-étendard de ce basculement historique.

Cette révolution fut donc très générationnelle ?

C’est une donnée fondamentale pour comprendre sa dimension anti-autoritaire. On le voit en Egypte : la plupart de ceux qui ont plus de 40 ou 50 ans glorifient aujourd’hui le maréchal Al-Sissi, qu’ils voient comme l’homme du retour à l’ordre et à la stabilité qu’ils ont toujours connus. Chez les moins de 40 ans, il n’y a pas forcément une opposition marquée, mais au moins un certain scepticisme face à cet ordre. Ils se sont d’ailleurs abstenus en masse aux élections depuis 2014. Cette distinction générationnelle vaut à mon sens pour tout le monde arabe : l’état d’esprit d’un jeune Saoudien n’est pas différent de celui d’un jeune Egyptien, même si la façon dont il va s’exprimer dépend évidemment du contexte. Ce mouvement n’est pas terminé, même s’il est aujourd’hui occulté par d’autres dynamiques. On peut en trouver les origines à la fin des années 90 avec tout le mouvement de diversification de l’espace intellectuel et médiatique arabe, via les chaînes satellitaires puis avec l’arrivée d’Internet, qui fait que la socialisation de la génération des années 2000 est fondamentalement différente de celle des générations précédentes. Pour ces jeunes, il n’y a plus une seule opinion, mais des dizaines, plus une seule vérité, mais des dizaines de façons de penser la vérité. Les régimes n’arrivent plus à leur faire croire que les choses sont simples.

A quelles résistances ce mouvement a-t-il été confronté ?

D’abord à la résistance des régimes ou des Etats. La contre-révolution va parfois se manifester de façon franche et directe, comme en Syrie, où elle a joué aussi sur les divisions de la société. Elle l’avait toujours fait mais, à présent, elle va l’exacerber pour parvenir à ses fins. En Egypte, c’est d’abord plus subtil, mais le résultat est le même avec l’arrivée au pouvoir de Al-Sissi. Ensuite, la montée en puissance, à partir de 2012, d’une alternative radicale, le jihadisme, qui est là depuis les années 2000 et dont on avait proclamé à tort la fin avec la mort de Ben Laden. Pour les jihadistes, les révolutions arabes ne sont qu’un épisode dans une sorte de lutte de libération islamique qui s’inscrit dans la durée. Ils vont profiter de la radicalisation que produit la violence de la contre-révolution, de l’effondrement des Etats, du vide politique et territorial qui en résulte et du désenchantement d’une génération, qui dans certains cas, limités mais bien réels, va, faute de pouvoir, faire advenir un projet révolutionnaire démocratique, se solidariser avec le seul projet révolutionnaire disponible, celui du jihadisme. Car la grande force du projet jihadiste, c’est sa capacité à se présenter comme un projet révolutionnaire. En Egypte, des personnes qui ont milité dans le Mouvement du 6 avril, fait la révolution, essayé la politique ont finalement dérivé vers le jihadisme pour rejoindre l’Etat islamique, faute de pouvoir faire advenir une autre alternative révolutionnaire.

S’ajoute le jeu international…

Il y a d’abord celui des Occidentaux qui, après une petite période d’euphorie initiale, vont choisir de se ranger du côté des régimes. On l’a vu en Egypte avec le soutien apporté à Al-Sissi. Dans le cas de la Syrie, dès qu’ils ont senti que le mouvement leur échappait, ils ont préféré limiter leur soutien à des mots. Mais la partie la plus importante, c’est le jeu régional. Celui-ci va rapidement s’immiscer dans les dynamiques locales, avec cette guerre froide entre l’Iran et l’Arabie Saoudite sur laquelle se greffe une lutte pour la redéfinition des équilibres stratégiques entre tous ceux qui, dans la région, ont une prétention à la puissance. L’axe structurant, c’est l’Iran contre l’Arabie Saoudite. Mais le Qatar et la Turquie se positionnent également. Chacun cherche à limiter au maximum l’influence de l’autre et à maximiser la sienne en s’alliant avec tel ou tel acteur selon les nécessités du terrain et en fonction de ses intérêts propres. On voit ainsi de plus en plus cette dynamique régionale se greffer sur des conflits locaux, ce qui altère la logique des conflits, comme en Syrie.

Là, on passe par trois phases : un soulèvement populaire, qui ressemble aux révolutions arabes classiques. On voit ensuite le régime confessionnaliser le conflit et utiliser cette confessionnalisation pour porter la contre-révolution. Cette confessionnalisation entre en résonance avec le jeu des puissances régionales, les deux logiques se renforçant l’une l’autre. Nombre d’acteurs continuent certes de s’accrocher à la rhétorique révolutionnaire, mais ils ont de plus en plus de mal à se faire entendre. On a ainsi un mouvement pris entre la contre-révolution, la montée du jihadisme comme projet révolutionnaire alternatif – qui, avec l’Etat islamique, montre qu’il est capable de bâtir un contre-modèle institutionnel – et cette dynamique régionale qui se soucie souvent peu de l’aspiration des peuples. C’est très différent en Tunisie… La grande chance de la Tunisie, c’est que si la contre-révolution existe bel et bien, sa capacité de nuisance demeure plus limitée, notamment parce qu’il n’y a pas d’armée forte et politisée sur laquelle s’appuyer pour renverser le système existant. Les acteurs de l’ancien régime doivent donc composer avec le jeu politique actuel, quoiqu’ils en pensent. Et il n’y a pas de divisions confessionnelles, donc pas de possibilité de jouer sur les dynamiques communautaires. En outre, le pays est loin des grandes lignes de failles stratégiques du Moyen-Orient, ce qui fait que les acteurs occidentaux et régionaux considèrent la Tunisie comme suffisamment peu importante pour y laisser se dérouler le processus politique sans interférences majeures. Le vrai risque, c’est le jihadisme, qui se nourrit du fait que la transition politique s’est faite au détriment de la justice sociale. Les acteurs de la contre-révolution risquent aussi de chercher à instrumentaliser cette violence pour justifier un durcissement autoritaire.

Ces mouvements qui ont traversé le monde arabe étaient-ils vraiment des révolutions ?

Si on entend par révolution une transformation profonde du système politique, cela a relativement peu été le cas. C’est presque vrai en Tunisie. En Libye, il y a eu changement de régime, mais cela n’a pas donné naissance à un nouveau régime stable et pérenne. Mais si on parle de révolution sur le plan culturel, les choses sont différentes. 2011 marque l’affirmation d’une conscience révolutionnaire qui perdure aujourd’hui. La génération qui la porte a beau être massacrée, exilée, emprisonnée, elle ne disparaîtra pas. Ses aspirations peuvent certes être dévoyées au profit de l’Etat islamique, qui se nourrit au même imaginaire. L’EI est en effet aussi un mouvement de révolte contre l’ordre social et politique, il remet en cause toutes les structures. Il défie l’autorité des Etats, mais aussi des tribus ou des cheikhs de l’islam, qui se sont très majoritairement prononcés contre lui, même lorsqu’ils appartenaient au courant jihadiste. Cela dit, la logique de l’EI est perverse au sens où elle dévoie la logique révolutionnaire pour restaurer un nouvel ordre autoritaire, dont certains acteurs d’ailleurs sont des baasistes irakiens. L’Etat islamique, c’est un peu la révolution au service d’un projet in fine contre-révolutionnaire.

Pourquoi nombre d’observateurs ont-ils cru que ces révolutions marquaient la fin de l’islamisme ?

Quoiqu’en disent les slogans, les révolutions sont toujours le fait de la minorité active d’une population. Ceux qui ont lancé le mouvement de 2011 étaient majoritairement jeunes et, pour beaucoup, ne s’identifiaient pas aux groupes islamistes existants. Beaucoup étaient pieux, ce que l’Occident n’a pas voulu voir. Mais ils étaient pieux avec leur propre subjectivité, sans se sentir tenus par l’autorité du cheikh ou du groupe. Par exemple, les jeunes Frères musulmans qui participent aux premières journées révolutionnaires égyptiennes de 2011 y vont contre l’avis de la confrérie. On voit monter en puissance des acteurs qui ne croient plus aux logiques d’allégeance politiques, religieuses ou sociales. Certains observateurs se disent d’abord que les vieux partis islamistes de type Frères musulmans vont avoir un sérieux problème.

Mais dès qu’on entre dans une transition politique, c’est la majorité silencieuse qui vote et ses logiques sont complètement différentes. Une partie d’entre elle vote pour les Frères musulmans par adhésion islamiste et une autre partie pour revenir à l’ordre et à une forme de stabilité politique. On ne voit pas venir non plus la montée de l’alternative radicale de l’Etat islamique, même si sa montée en puissance résulte surtout des blocages des processus commencés en 2011.

Les révolutions n’ont-elles pas montré l’impuissance de l’Occident dans cette région ?

Les Occidentaux ont beaucoup de mal à l’admettre, mais la région est en train de leur échapper. Ils sont dans la réaction plus que dans l’action. Les puissances régionales sont désormais beaucoup plus influentes et elles sont à la manœuvre. Pour le meilleur et pour le pire, la région s’émancipe. Quand les Occidentaux agissent, sauf dans le cas libyen au début, ils sont à la remorque des puissances régionales. Sur le papier, il s’agit plutôt d’une bonne nouvelle. Mais en réalité, c’est tout aussi problématique, parce que la lutte devient fratricide – comme entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, qui se sentent existentiellement menacés – et donc très violente.

Jean-Pierre Perrin , Luc Mathieu

Syrie : le récit « déchirant » du porte-parole du CICR dans Madaya assiégée


Le Monde.fr | 13.01.2016 à 16h15 • Mis à jour le 13.01.2016 à 19h26 | Propos recueillis par Laure Stephan (Beyrouth, correspondance)

L’aide humanitaire est finalement entrée, lundi 11 janvier, à Madaya, petite ville assiégée depuis l’été 2015 par l’armée syrienne et le Hezbollah libanais.

L’aide humanitaire est finalement entrée, lundi 11 janvier, à Madaya, petite ville assiégée depuis l’été 2015 par l’armée syrienne et le Hezbollah libanais. Elle a été distribuée par les Nations unies (ONU), le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et le Croissant-Rouge syrien. Il s’agissait du premier convoi depuis octobre dans cette bourgade située entre le Liban et Damas. Selon Sajjad Malik, le représentant du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés en Syrie, « des rapports crédibles disent que des personnes sont mortes de faim » à Madaya.
Les besoins sont tels que les agences de l’ONU ont demandé un nouvel accès, qui pourrait avoir lieu jeudi. L’évacuation des personnes les plus vulnérables est aussi l’objet de négociations. Porte-parole du CICR en Syrie, Pawel Krzysiek a rencontré à Madaya des habitants épuisés. Dans un entretien au Monde, il détaille ce qu’il a vu.

Qu’est-ce qui vous a frappé à Madaya ?

Lorsque nous sommes arrivés, beaucoup de personnes nous attendaient près du dernier checkpoint, la limite qu’ils peuvent atteindre. Les habitants manifestaient de l’espoir et de la joie. Mais il y avait beaucoup de fatigue sur les visages. Quand les quatre premiers camions du convoi sont entrés, beaucoup nous ont dit : « C’est tout, c’est seulement ça que vous apportez ? Nous avons faim. »

Quand on entend ça, on comprend combien l’aide est nécessaire, et combien les gens ont vécu dans l’attente depuis des semaines. Presque tous ceux qui venaient me voir me demandaient : « Peux-tu me donner un petit bout de pain, un biscuit ? J’ai faim. » C’est déchirant. Dans la culturesyrienne, c’est très difficile que quelqu’un expose ainsi ses souffrances.

Lire aussi : Madaya livrée à la faim et aux marchandages politiques

Comment se passe la distribution de l’aide ?

Presque quatre cinquièmes de l’aide avait été distribuée mercredi en fin de matinée. Une phrase résume l’ambiance générale : on nous dit que les habitants ont recommencé à sourire. L’aide est distribuée à travers des comités civils locaux de Madaya. Il en existe dans toutes les zones assiégées en Syrie : les communautés ont dû s’organiser pour gérer les besoins quotidiens. En tant que CICR, nous avons livré des médicaments, de l’aide chirurgicale, des kits d’hygiène et des couvertures.

Quels sont les besoins médicaux ?

J’ai vu beaucoup de personnes malades, et beaucoup de personnes amputées [les alentours de Madaya ont été minés par les forces prorégime, et selon les témoignages de militants, des habitants sont morts ou ont été blessés par ces mines ou par des tirs]. La situation sanitaire est si préoccupante qu’on ne peut pas se limiter à parler de malnutrition : une femme qui est enceinte et ne mange pas à sa faim se retrouve avec des problèmes qui dépassent la malnutrition.

L’équipe médicale du CICR et du Croissant-Rouge syrien a identifié, lors de l’entrée à Madaya, les personnes qui ont besoin d’un traitement urgent et spécialisé [des négociations sont en cours pour l’évacuation des cas les plus graves].

Avant l’entrée du convoi, les stocks de médicaments étaient quasi épuisés…

Nous avons distribué des médicaments pour les personnes qui souffrent de maladies chroniques ou aiguës, et pour les enfants. Cela devrait permettre de couvrir les besoins pour trois mois.

À Madaya, j’ai rencontré un médecin et une infirmière, ils font un travail extraordinaire. Ils nous ont dit que chaque jour, ils font face à de nouveaux cas : des malades, des gens faibles. Le personnel médical est réduit à Madaya, et il n’a pas l’équipement pour traiter ces patients. C’est très difficile.

Y a-t-il eu des difficultés pour acheminer de l’aide ?

Non, pas vraiment. C’est compliqué logistiquement, parce que l’on parle d’un très grand convoi de quarante-quatre camions d’aide humanitaire pour 40 000 personnes, et que l’opération a été simultanée, synchronisée avec celle qui a eu lieu à Foua et Kefraya [deux villages du nord-ouest de la Syrie où les habitants sont assiégés par la coalition islamiste de l’Armée de la conquête depuis l’été 2015, et où un convoi de l’ONU, du CICR et du Croissant-Rouge syrien est aussi entré lundi]. Là-bas, les gens sont sans eau potable, sans électricité et sans nourriture.

Il faut comprendre que l’acheminement de l’aide est lié à un accord politique qui ne dépend pas des humanitaires, mais qui a été scellé entre parties belligérantes [cet accord inclut, entre autres, l’Iran, parrain du Hezbollah et soutien de Damas, et l’Armée de la conquête, qui contrôle la province d’Idleb]. Cela dicte des conditions sur comment, combien et quand l’aide humanitaire peut être acheminée.

Un nouveau convoi devrait gagner Madaya dans les prochains jours, peut-être jeudi

Oui, l’aide est urgente. Mais il n’y a pas qu’à Madaya que les besoins sont énormes. On entend les mêmes récits de souffrance dans les autres régions qui vivent sous un siège : à Foua et Kefraya, à Deir ez-Zor [sous l’étau de l’Etat islamique, dans l’est de la Syrie], à Yarmouk ou Douma[faubourg et banlieue de Damas assiégés par le régime].

Partout dans ces zones, la vie n’est pas normale. Un cercle vicieux s’installe : le manque de nourriture affaiblit les gens, ils sont du coup plus exposés au froid et n’ont rien pour se chauffer, deviennent malades, ne peuvent pas se soigner faute de médicaments… Chaque jour la situation se détériore. Nous demandons un accès régulier à ces zones.

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Syrie : “Nous sommes les concierges de la lâcheté. Nous n’accueillons personne.”


Par Mathias Enard, prix Goncourt 2015.

A Alep, en Syrie, en avril 2014, après un bombardement du régime. La photo, diffusée par les activistes anti-gouvernementaux de l'AMC (Aleppo Media Center) a été authentifiée. (©Uncredited/AP/SIPA)A Alep, en Syrie, en avril 2014, après un bombardement du régime. La photo, diffusée par les activistes anti-gouvernementaux de l’AMC (Aleppo Media Center) a été authentifiée. (©Uncredited/AP/SIPA)

Nous savions tous que le régime du Baas syrien était un régime toxique, d’assassins et de tortionnaires : nous l’avons toléré.

Nous avons fait plus encore : nous l’avons renforcé. Bachar al-Assad était invité à la tribune présidentielle du défilé du 14 Juillet, à Paris, à quelques mètres de Nicolas Sarkozy, qui lui a chaleureusement serré la main, deux ans avant le début des manifestations à Deraa.

Nous savions tous que le régime Assad était prêt à massacrer sans hésitation sa population civile et celle de ses voisins : les événements connus sous le nom de «massacres de Hama», en 1982 (mais qui, en fait, s’étendirent aussi à de nombreuses villes syriennes), ou les exactions syriennes au Liban l’ont suffisamment montré. Nous l’avons toléré.

Nous savions que l’armée syrienne et ses nervis, qui ont organisé la répression pendant des décennies, n’hésiteraient pas une seconde à tirer sur la foule, à torturer des opposants, à bombarder villes et villages: nous les avons laissés faire.

Nous savions que le régime syrien était passé maître dans l’art de la manipulation diplomatique régionale, sachant renforcer temporairement ses ennemis, les infiltrer, jouant un terrifiant double jeu mortel: l’histoire des relations de la Syrie avec les différents groupes palestiniens, par exemple, l’a montré. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Nous les avons tous oubliés, ces exemples, ou avons fait semblant de les oublier.

Nous savions tous que le personnel politique syrien n’est qu’une clientèle de nantis qui ne survit que grâce au fonctionnement clanique, aux largesses de la caste Assad. Nous avons pourtant espéré le changement. Nous avons tous appris que lors du si bref Printemps de Damas, en 2000, les clubs de la démocratie avaient été réprimés, que de nombreux leaders s’étaient soudainement retrouvés en prison ou avaient été contraints à quitter le pays. Nous nous sommes résignés.

Nous avons imaginé que l’ouverture économique déboucherait sur une ouverture démocratique. Nous avons clairement vu comment cette ouverture ne servait qu’à distribuer de nouvelles prébendes pour intéresser de nouveaux clients et renforcer le clan au pouvoir. Nous avons vendu des voitures, de la technologie et des usines clés en main sans nous en émouvoir.

Nous connaissions tous les lignes de faille qui traversent le territoire syrien; nous n’ignorions pas que le régime Assad s’appuie essentiellement sur la minorité alaouite, surtout pour son appareil militaire et répressif; nous avions connaissance de son alliance stratégique avec l’Iran, qui remonte à la guerre Iran-Irak et à la guerre du Liban, dans les années 1980; nous étions témoins de la puissance militaire et politique du Hezbollah libanais; nous avons assisté à l’instrumentalisation des Kurdes dans les relations entre la Syrie et la Turquie au cours des trente dernières années; nous savions tout du ressentiment des sunnites syriens pauvres, exclus du clientélisme et méprisés par leurs propres élites; nous avions bien conscience du poids de l’Arabie saoudite et du Qatar dans l’économie européenne et de la «guerre froide» que ces deux puissances livrent depuis des années à l’Iran.

Nous nous souvenons (ou devrions nous souvenir) que la carte du Moyen-Orient au XXe siècle est issue des accords secrets signés entre Mark Sykes et François Georges-Picot en 1916, ou plutôt des conséquences de ces accords et de leur mise en place entre 1918 et 1925. Le Liban, la Syrie, l’Irak, la (Trans)Jordanie et la Palestine sont issus de ces frontières, il y a presque cent ans, et celles-ci n’ont été remises en question qu’une fois directement, lorsque Daech a rassemblé l’été dernier les provinces de l’ouest de l’Irak et celles du nord et de l’est de la Syrie, faisant trembler d’un coup toutes les autres frontières, notamment celles de la Jordanie et de l’Arabie saoudite.

Nous savions que le Liban était un pays fragile, dont certaines composantes souhaitaient la redéfinition (ou l’implosion) géographique, la transformation du territoire en une confédération, pour «protéger les minorités». Les Balkans nous ont appris que personne ne souhaite être une minorité sur le territoire de l’autre quand l’empire s’effondre. Nous savons par ailleurs que l’invasion – la destruction totale – de l’État irakien a débouché sur l’injustice, la corruption, l’insécurité, la famine et la faillite des services publics.

De tout cela, nous n’avons tiré aucune conclusion.

Quand les manifestations se sont transformées en révolte, quand la révolte est devenue révolution, quand les premiers obus sont tombés sur des civils, quand la révolution s’est transformée en Armée libre, nous n’avons rien fait.

Nous savions pertinemment que la solution au «problème syrien», la réponse à la «question syrienne» passait par Moscou et Téhéran, et nous n’avons pas souhaité aller à Moscou et à Téhéran.

Nous avons assuré soutenir les démocrates.
Nous avons menti.
Nous avons laissé mourir l’Armée libre et toutes les forces de la liberté.
Nous avons débattu du nombre de morts.
Nous avons débattu de lignes rouges, que nous avons placées, puis déplacées car nous n’étions pas sûrs qu’elles aient été réellement franchies.
Nous avons débattu de la couleur de la bave dans la bouche des cadavres.
Nous avons assuré soutenir les forces démocratiques.
Nous avons menti.
Nous avons convoqué des conférences dans des palais européens.
Où nous avons vu les cartes dans la main de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie.
Nous avons continué à mentir.
Chaque jour nous débattions du nombre de morts.
Nous avons regardé les tentes fleurir en Turquie, en Jordanie, au Liban.
Chaque jour nous comptions les tentes.
Lassés de compter les corps mutilés nous nous sommes félicités de l’amélioration des conditions de vie des réfugiés.
Nous avons vu des hommes égorgés dans le désert sur lesquels nous n’avions pas compté.
Nous nous sommes indignés et notre indignation s’est transformée en bombes et en attaques aériennes.
Chaque jour nous débattons de l’efficacité de nos bombes.
Nous comptons les morts et les tentes.
Nous vendons des avions.
Nous apprenons des noms de villes, nous apprenons des noms de villes détruites aussitôt que nous les avons appris.
Nous mentons.
Nous sommes les géographes de la mort.
Les explorateurs de la destruction.
Nous sommes des concierges.
Des concierges à la porte de la tristesse.
Chaque jour on frappe à nos portes.
Nous comptons les coups contre nos portes.
L’un dit «cent mille personnes frappent à nos portes».
L’autre dit «ils sont des millions, ils poussent».
Ils poussent pour chier devant nos portes closes.
Nous sommes les concierges de la lâcheté.
Nous n’accueillons personne.
Nous ne plions devant personne.
Nous sommes fiers de n’être personne.

Mathias Enard
©Points Seuil

Ce texte est extrait de «Bienvenue !», projet de 34 auteurs et illustrateurs sur le sujet de l’exil et des réfugiés, qui rassemble des textes d’Olivier Adam, Sorj Chalandon, Marie Darrieussecq, Régis Jauffret, Alain Mabanckou, Isabelle Monnin ou encore Lydie Salvayre. Les bénéfices sont reversés au Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés.

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« Faire la fête avec les réfugiés syriens, un bras d’honneur à Daesh »


OPINIONS  Une chronique de Schams El-Ghoneimi, Parisien bruxellois adopté et conseiller Moyen-Orient au Parlement européen.

En ces temps difficiles, quoi de plus important que cette petite histoire que je souhaite vous raconter, une histoire de réfugiés syriens nouvellement arrivés : nous les avons conviés à notre fête cette semaine à Bruxelles. Malgré le niveau 4 d’alerte terroriste, nous étions trente-cinq amis.

Basil, qui avait une petite grippe attrapée au camp de réfugiés de Lanaken où il vit actuellement, a chanté toute la nuit avec sa guitare. En dépit du fait qu’il soit distinguable par les qualificatifs de réfugié, de syrien et de musulman – cela en fait beaucoup pour certains -, j’ai découvert que je ne saurai jamais jouer ou chanter Charles Aznavour ou Jacques Brel aussi bien qu’il nous les interpréta. Il y a deux mois, il est arrivé en Europe après avoir quitté la Syrie, la Turquie, la Grèce puis, inarrêtable avec sa guitare qui l’a fait passer pour un touriste aux yeux des autorités, il a parcouru la Macédoine, la Serbie… Pour arriver ici. Professeur de flamenco pendant vingt-deux ans au centre culturel russe de Damas, Basil n’est malheureusement que bilingue arabo-russe : il prend des cours de néerlandais et souhaite apprendre le français, une langue qu’il trouve « belle et profonde » – oui, il nous a chanté « J’ai quitté mon pays » d’Enrico Macias mais il n’a jamais appris le français.

Mais la soirée n’aurait pas été assez folle sans d’autres dangereux réfugiés syriens, musulmans sunnites, alaouites et druzes, je le répète pour ceux qui en auraient peur. La voix d’Angela nous a impressionnés, nos compliments l’ont embarrassée. Journaliste de 27 ans, elle a pris un rafiot avec 150 personnes pendant dix jours l’année dernière, partant des côtes égyptiennes, pour tenter l’Europe au péril de sa vie – faute de visa. Perdus en mer dans des conditions extrêmes, c’est un tanker qui, croisant leur chemin, les a sauvés et amené en Italie. Elle et Najib se sont mariés à Damas en 2011 quand la révolution commença en Syrie, il y tournait des documentaires tandis qu’elle y couvrait la vie culturelle. Mais ils ont tous deux refusé de relayer la propagande du régime. Entre risquer leur vie ou fuir, ils ont préféré vivre.

Pas si facile, la vie de réfugiés. Il y a deux semaines ils m’avaient invité à déjeuner chez eux, à Asse où ils sont logés : excellent gratin de pâtes à la béchamel d’Angela – elle me précisa que d’habitude c’est son mari qui cuisine. Mais pas d’amis, pas d’argent pour sortir, débutants en néerlandais avec des cours chaque matin, Angela et Najib espèrent trouver un travail sur Bruxelles, comme journalistes… Ou autre. La plus grande différence entre eux et leurs voisins dans le village n’est pas la langue mais le fait qu’ils n’aient pas de travail, m’ont-ils dit.

Saddam, 34 ans, est le quatrième réfugié de notre « World Peace House Party » – oui, c’est le titre choisi – timide, il a passé toute la soirée assis sur un canapé à parler avec une charmante amie française, jonglant entre l’anglais et le français. Ingénieur électricien, il prend des cours intenses de français et de néerlandais à Bruxelles depuis qu’il est arrivé en Europe – sur le même rafiot qu’Angela. « Jeune cadre » dans le Golfe au début de la révolution syrienne, il fut expulsé de Dubaï après avoir manifesté contre les massacres d’Assad contre sa population. Pour lui, le plus dur était de se rendre compte en arrivant en Europe qu’il était devenu « un réfugié ». Un immense sentiment de tristesse, d’impuissance le traverse depuis, m’a-t-il confié. Déjà pourvu d’un bon anglais, Saddam sait qu’apprendre les langues du pays l’aidera à trouver un travail. Il est contre la violence, d’où qu’elle vienne, et rêve d’apporter sa pierre à la société qui l’a accepté, en Belgique.

Voilà ce que sont les réfugiés syriens dans leur immense majorité, et voilà la manière la plus appropriée de réagir aux attaques abominables de Paris, ma ville natale : continuons à faire la fête, même avec des réfugiés, surtout avec des réfugiés.

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