L’Arabie saoudite interdit à Ben Ali « toute activité » en lien avec la Tunisie


mercredi 19 janvier 2011, par La Rédaction

Le ministre saoudien des Affaires étrangères Saoud Al-Fayçal a affirmé mercredi que le président tunisien déchu Zine el-Abidine Ben Ali, réfugié dans le royaume, y était « interdit de toute activité » contre son pays. Il s’agit de la première déclaration officielle sur la venue de M. Ben Ali en Arabie saoudite. Son accueil « ne peut conduire à une quelconque activité (de la part de l’ancien président) en Tunisie depuis le territoire saoudien », a affirmé le prince Saoud dans un entretien avec la télévision d’État saoudienne. La présence de M. Ben Ali dans le royaume s’accompagne « de conditions et de restrictions. Aucune action ne sera autorisée (contre la Tunisie) », a ajouté le chef de la diplomatie saoudienne, dont les propos sont rapportés par l’agence officielle SPA.
Chassé du pouvoir sous la pression de la rue après 23 ans à la tête de l’État, le président déchu était arrivé dans la nuit de vendredi à samedi à Jeddah (ouest), sur la mer Rouge, où il a trouvé refuge en compagnie de membres de sa famille. « Son accueil répond à une tradition arabe : accorder la protection à celui qui la demande », a déclaré le prince Saoud. « Le royaume a agi selon une politique suivie depuis longtemps. Je ne crois pas que cela nuise au peuple tunisien et à sa volonté, comme cela ne représente pas une ingérence dans les affaires internes » de la Tunisie, a-t-il encore dit. Il a assuré que l’Arabie saoudite se tenait « aux côtés du peuple tunisien » auquel il a souhaité « la stabilité, le développement, la prospérité et la liberté auxquels il aspire ».
Le cabinet royal saoudien avait annoncé dans un communiqué laconique dans la nuit de vendredi à samedi avoir « accueilli le président Zine el-Abidine Ben Ali et sa famille dans le royaume (…) en considération pour les circonstances exceptionnelles que traverse le peuple tunisien ». Les autorités saoudiennes avaient maintenu un black-out total sur le séjour dans le royaume du président tunisien déchu depuis son arrivée. M. Ben Ali, 74 ans, a été définitivement écarté samedi du pouvoir en Tunisie, où le Conseil constitutionnel a déclaré la vacance du pouvoir et nommé le président du Parlement, Fouad Mebezaâ, au poste de président par intérim. Dans les premières informations dans les médias saoudiens sur la présence de M. Ben Ali, le site internet Sabq.org a affirmé mercredi que le dirigeant libyen Mouammar « Kadhafi a proposé à Ben Ali de l’accueillir en Libye, mais (le président déchu) a préféré être loin du Maghreb ».
Citant « un proche de Ben Ali » dont il ne précise pas l’identité, le site affirme que le président déchu a demandé l’asile à plusieurs monarchies du Golfe « mais seule l’Arabie saoudite a accepté » de l’accueillir. Toujours selon le site, M. Ben Ali « se porte bien » et « n’a aucunement l’intention de revenir en Tunisie ». L’Arabie saoudite a déjà accueilli des dirigeants en exil, notamment l’ancien dictateur ougandais Idi Amin Dada et l’ancien Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif.

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Les violences ont fait plus de 100 morts

Plus de cent personnes ont été tuées dans des violences en Tunisie au cours des cinq dernières semaines, selon des informations compilées par l’ONU sur place, a indiqué, mercredi, la Haut commissaire aux droits de l’homme des Nations Unies, Navy Pillay.
« Mon bureau a reçu des informations concernant plus de cent décès au cours des cinq dernières semaines, résultant de tirs ainsi que de suicides de protestation et des émeutes dans les prisons durant le week-end », a expliqué Mme Pillay lors d’un point de presse. Selon les chiffres officiels tunisiens, ce dernier mois d’émeutes populaires qui a balayé le régime autocratique du président Zine el-Abidine Ben Ali a fait 78 tués et 94 blessés.

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La fortune de Ben Ali sous étroite surveillance

L’ex-président Ben Ali, réfugié en Arabie saoudite, voit ses agissements et ses biens de plus en plus contrôlés, tant en Tunisie que par la communauté internationale.

La Tunisie ouvre une enquête judiciaire
Mercredi 19 janvier, une enquête judiciaire pour « acquisition illégale de biens mobiliers et immobiliers », « placements financiers illicites à l’étranger » et « exportation illégale de devises »a été ouverte contre le président déchu et sa famille.
Elle vise nommément l’ancien chef d’Etat, sa femme, Leila Trabelsi, « les frères et gendres de Leila Trabelsi, les fils et les filles de ses frères », selon l’agence officielle TAP citant une « source autorisée ». Le clan Ben Ali-Trabelsi est accusé d’avoir mis en coupe réglée le pays depuis 23 ans.

La Suisse bloque d’éventuels fonds
Après que la France a annoncé qu’elle avait saisi Tracfin pour surveiller tout mouvement de fond suspects, la Suisse a aussi décidé, mercredi, de bloquer, avec effet immédiat, d’éventuels fonds illégaux appartenant au président tunisien déchu et à son entourage.
Le gouvernement helvétique a également décidé « de bloquer les biens de ces personnes en Suisse », a précisé la présidente de la Confédération, Micheline Calmy-Rey, expliquant : « Par ces mesures, nous désirons éviter tout risque de détournements de ces fonds avant que leur origine soit clairement déterminée. »
« On sait que les membres de l’entourage de M. Ben Ali, qui détenaient des positions dominantes dans l’économie et la finance, ont fait un certain nombre de voyages en Suisse ces derniers mois », a argumenté Mme Calmy-Rey qui occupe également le poste de ministre des affaires étrangères. « Or, de tels voyages peuvent être utilisés pour des transactions financières et des dépôts d’avoirs dans des établissements bancaires suisses. »

L’Arabie saoudite restreint les actions de Ben Ali
De son côté, le ministre des affaires étrangères saoudien, Saoud Al-Fayçal, a affirmé mercredi que le président tunisien déchu, réfugié dans le royaume depuis sa fuite vendredi sous la pression de la rue, y était « interdit de toute activité » contre son pays. La présence de M. Ben Ali dans le royaume s’accompagne « de conditions et de restrictions. Aucune action ne sera autorisée [contre la Tunisie] », a-t-il affirmé dans un entretien avec la télévision d’Etat saoudienne.
« Le royaume a agi selon une politique suivie depuis longtemps. Je ne crois pas que cela nuise au peuple tunisien et à sa volonté, comme cela ne représente pas une ingérence dans les affaires internes » de la Tunisie, a ajouté. Il a assuré que l’Arabie saoudite se tenait « aux côtés du peuple tunisien » auquel il a souhaité « la stabilité, le développement, la prospérité et la liberté auxquels il aspire ». Selon un bilan de l’ONU, plus de 100 personnes ont été tuées pendant les émeutes au cours des cinq dernières semaines.

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Ouverture d’une enquête judiciaire contre le président Ben Ali et son entourage

Une enquête judiciaire a été ouverte par la justice tunisienne à l’endroit du président déchu Zine el Abidine ben Ali et son entourage pour acquisition illégale de biens mobiliers et immobiliers et placement financiers illicites à l’étranger, a rapporté mercredi l’agence officielle tunisienne TAP.
L’enquête porte également sur la possession de comptes bancaires à l’étranger ainsi que l’exportation illégale de devises.
Elle concerne, outre Zine el Abidine ben Ali, son épouse Leila Trabelsi, les gendres du président déchu Belhassen Trabelsi et Mohamed Sakhr Materi, ainsi que les autres frères et gendres de l’ex-première dame de Tunisie, les enfants de ses frères et soeurs, et tous ceux dont l’enquête prouvera leur implication dans ces délits.

Le parti islamique Ennahda sort de la clandestinité

Il y a des habitudes difficiles à perdre, comme celle qui consiste à jeter des coups d’oeil par-dessus son épaule pour voir si l’on est suivi. Un bonnet bleu enfoncé sur le crâne, Ajmi Lourimi, chef du mouvement étudiant islamiste à la faculté des sciences humaines et sociales de Tunis à la fin des années 1980, n’échappe pas à la règle. Entre le 6 avril 1991, jour de son arrestation, et le 27 mai 2007, date de sa libération, il a passé seize années et demie en prison. Mais aujourd’hui, mardi 18 janvier, il peut s’afficher comme il l’entend. Son parti, Ennahda, sort de la clandestinité.
La chute de l’ancien président Zine El-Abidine Ben Ali marque la fin d’une répression féroce contre ses militants. Le régime s’est constamment présenté au monde occidental comme un rempart contre « la menace islamiste ».
Alors, comme d’autres, Ajmi Lourimi, 48 ans, le regard clair au-dessus d’une courte barbe, a été pris de court par une fin de règne aussi soudaine qu’inespérée. « Je n’étais pas sûr, s’excuse-t-il presque. Nous savions tous que le problème social était une bombe à retardement, mais nous ignorions quand elle allait éclater. »
Il faut tout reconstruire dans l’urgence. Un gouvernement provisoire est en train de se former, à charge, pour ce dernier, de gérer les affaires jusqu’aux élections présidentielle et législatives, dans six mois. Or, le chef d’Ennahda (Renaissance), Rached Ghannouchi, 70 ans, vit en exil à Londres depuis plus de vingt ans et le parti n’a plus ni journal ni même de local après sa fermeture en 1991. Impossible même de savoir ce qu’il représente en nombre de sympathisants.
Lundi 17 janvier, Hamadi Jebari, son nouveau secrétaire général et porte-parole, a discrètement rencontré le premier ministre Mohammed Ghannouchi (un homonyme sans lien de parenté avec Rached), hier encore membre du bureau politique du parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), qui pourchassait les islamistes. Les deux hommes ont discuté d’une loi d’amnistie qui permettrait à des dizaines de cadres d’Ennahda et à son chef, condamné à mort par Habib Bourguiba, « le père de l’indépendance », puis gracié par l’ancien président Ben Ali, de rentrer en Tunisie.
« Nous ne voulons pas d’un retour à la Khomeyni », s’empresse de préciser Ajmi Lourimi, en référence à l’arrivée triomphale de l’ayatollah en 1979, à Téhéran, après la chute du chah d’Iran. Les conditions de sécurité sont loin d’être remplies à Tunis où se trouvent encore de nombreuses forces de police fidèles à M. Ben Ali. « Il peut y avoir une contre-révolution », s’alarme le cadre dirigeant du parti islamiste.
Surtout, Ennahda ne peut pas se permettre de donner le sentiment de détourner un mouvement auquel il a peu contribué, mais qu’il a analysé avec soin. « Ce n’était pas une révolte de personnes affamées », souligne Hama Ben Slama, enseignante de littérature arabe et syndicaliste. Plutôt « une Intifada, un soulèvement, la révolution de la dignité », selon la définition qu’en donne son mari, Ajmi Lourimi. « Le régime de Ben Ali a été un exemple de régime policier. Aujourd’hui, s’amuse-t-il, la révolution tunisienne est un exemple pour tout le monde. »
La présence remarquée en début de cortège, mardi, à Tunis, de Sadok Chourou, l’un des dirigeants du parti, ne change rien à ce constat : les islamistes, bien que présents dans les manifestations, ont raté le mouvement qui a conduit à la fuite de M. Ben Ali. Etroitement surveillées par le pouvoir, les mosquées n’étaient pas des foyers de tension. « Toutes, sans exception, étaient pro-Ben Ali », tranche Ajmi Lourimi. « On y lisait des discours pas différents de ceux du RCD, ironise-t-il. Quand on sortait, on ne se précipitait pas pour aller aux manifs. »
Affaiblie, Ennahda compte bien reprendre pied dans la société, mais elle le fait à sa manière, prudente. « Nous sommes un mouvement centriste, modéré et pacifique, insiste Ajmi Lourimi, encore étudiant en troisième cycle de philosophie. Nous ne représentons pas une menace, mais nous serons une opposition. » Les militants ont été encouragés par la direction d’Ennahda à participer le plus possible aux comités de vigilance qui réunissent, chaque soir, des jeunes et des voisins, pour défendre leur quartier contre les milices de l’ancien président. ( Isabelle Mandraud – Le Monde )

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WikiLeaks : La « Tunisie n’est pas une dictature… »

La « Tunisie n’est pas une dictature… » La phrase figure en sous-titre d’un télégramme diplomatique de l’ambassade des Etats-Unis, daté du 14 août 2007, obtenu par WikiLeaks et révélé par Le Monde. Les mots sont ceux de Serge Degallaix, ambassadeur de France en Tunisie de juillet 2005 à septembre 2009.
Le 10 et le 11 juillet, Nicolas Sarkozy, élu président de la République en mai, est à Tunis. Il rencontre le président Zine El-Abidine Ben Ali et parle de la Tunisie « en cheminement vers la démocratie ». Un mois plus tard, l’ambassadeur des Etats-Unis, Robert F. Godec, invite son collègue français à déjeuner pour commenter cette visite. Le télégramme diplomatique est un compte rendu de leur rencontre.
Le séjour de M. Sarkozy a été « excellent », confirme M. Degallaix avant d’ajouter qu’ »un changement de la politique française en Tunisie est peu probable, mais que des ajustements sont possibles à cause de l’énergie du président et de son pragmatisme ».
Puis les deux hommes abordent l’annonce de la grâce présidentielle accordée à un avocat, Mohammed Abbou, condamné à trois ans et demi de prison pour « publication d’écrits de nature à troubler l’ordre public (…) et diffusion de fausses nouvelles ». Me Abbou avait eu le tort de publier un article sur Internet dans lequel il comparait la pratique de la torture en Tunisie aux sévices imposés par les Américains en Irak.
La France est satisfaite de la grâce dont bénéficie l’avocat même si, « insiste » M. Degallaix, « Abbou n’est pas un ami de l’Ouest ». Pour porter ce jugement, l’ambassadeur français se base sur des écrits dans lesquels l’avocat tunisien se serait réjoui de voir des djihadistes partir pour l’Irak. « Abbou (qui a des contacts avec les Américains) a nié avoir jamais tenu de tels propos », nuance le compte rendu de l’entretien.
Lorsqu’il évoque le régime politique, le diplomate français est indulgent. « La Tunisie n’est pas une dictature et ses leaders sont vraiment à l’écoute du peuple. (Le gouvernement) fait des progrès sur les droits de l’homme et la liberté, même s’ils sont lents. » »Il pourrait mieux faire », convient M. Degallaix.
L’ambassadeur français est conscient que la Tunisie est touchée par la corruption mais « moins que dans d’autres pays ». « Il ne croit pas que Ben Ali soit conscient de l’ampleur du problème « , dit le mémorandum.
Contacté par Le Monde, M. Degallaix a précisé que son jugement sur la nature du régime faisait référence à la liberté de mouvement à l’intérieur du pays et à celle dont bénéficiaient les Tunisiens pour s’habiller. (Jean-Pierre Tuquoi – Le monde)

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Le gouvernement reporte sa première réunion

Le gouvernement d’union nationale tunisien devait se réunir pour la première fois, mercredi 19 janvier, alors qu’il traverse déjà une crise grave : quatre ministres d’opposition demandant un rupture complète avec le régime de Ben Ali ont quitté le gouvernement pour dénoncer la présence dans ses rangs de membres du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), parti du président déchu. Las, Nejib Chebbi, le ministre du développement rural, a finalement précisé que la réunion aurait lieu jeudi.
« Le point le plus important qui sera abordé », selon une autre source gouvernementale interrogée par l’AFP, sera « le projet d’amnistie générale ». Sera également évoquée l’application du principe de la séparation de l’Etat avec le RCD.
Le premier ministre, Mohammed Ghannouchi, a été reconduit pour former le gouvernement de transition, dont les ministères régaliens de la défense, des affaires étrangères, de l’intérieur et des finances n’ont pas changé de main.
Le RCD a indiqué, mardi, avoir radié de ses rangs Ben Ali et six de ses collaborateurs. Le président tunisien par intérim, Foued Mebazaa, et le premier ministre ont également renoncé à leurs fonctions au sein du RCD quelques heures plus tard.
L’Union générale tunisienne du travail (UGTT) a annoncé la démission de ses trois représentants. L’opposant Mustafa Ben Jaafar, du Forum démocratique pour le travail et les libertés, nommé à la santé, a suivi le mouvement peu après. Ben Jaafar a laissé entendre que cela pourrait le conduire à réintégrer le gouvernement, mais l’UGTT a fait savoir que cela ne changerait pas sa décision.
Mardi, la police a de nouveau fait usage de gaz lacrymogène dans le centre de Tunis pour disperser une manifestation de centaines de partisans de l’opposition et de syndicalistes qualifiant de « mascarade » le nouveau gouvernement. Plusieurs centaines de personnes ont également manifesté à Monastir.
A Sousse et Tataouine, des manifestants ont escaladé la façade des sièges du RCD pour ôter et détruire les drapeaux et symboles du parti. Les protestataires étaient cependant moins nombreux que les jours précédents.

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Les obstacles à une contagion de la contestation au Maghreb

Depuis la fuite du président Zine El-Abidine Ben Ali, chassé de son pays par la rue, les utilisateurs marocains de Facebook ont remplacé leur profil par un drapeau tunisien. « Car ce qui s’est passé en Tunisie, c’est de l’actualité marocaine », explique l’un d’entre eux.
Les Marocains ne sont pas les seuls à se sentir concernés. En Algérie également, au sein de la communauté des « facebookers », le drapeau tunisien est omniprésent, comme un signe de ralliement de la jeunesse. Avec, depuis les premiers pas de la démocratie, un mot d’ordre sur les réseaux sociaux : « Il faut aller passer ses vacances en Tunisie. » Non pas pour récupérer la recette d’une révolution victorieuse mais, plus prosaïquement, pour aider au redémarrage d’un pilier de l’économie tunisienne.
L’emballement des sites sociaux contraste avec la frilosité des médias officiels. En Algérie, la fuite du chef de l’Etat tunisien a été rendue publique par la télévision nationale de façon détournée, par l’annonce de la nomination – qui n’allait durer que quelques heures – du premier ministre, Mohammed Ghannouchi au poste de chef de l’Etat. Encore la nouvelle n’a-t-elle pas fait la « une » du journal télévisé. Et elle a été traitée avec une brièveté qui a laissé pantois les Algériens. Ils se sont reportés sur la chaîne qatarie Al-Jazira.
« Nos responsables ont volontairement raté un événement historique », accuse un journaliste.
Comportement identique de l’autre côté de la frontière, au Maroc. Alors qu’une chaîne, Medi 1 TV, se targue d’être la « chaîne de l’information » du Maghreb, sa couverture de la « révolution du jasmin » a été minimaliste alors que rien ne lui avait échappé de la révolte des jeunes en Algérie en décembre. Tirant le bilan de vingt-trois années de « bénalisme », Medi 1 TV a retenu de Ben Ali qu’il a « incarné la stabilité, l’émancipation de la femme ou encore une politique sociale basée sur la solidarité. Mais, précise la chaîne sur son site Internet, ces avancées s’accompagnent d’un ton ferme vis-à-vis de l’opposition ou encore d’une marge étroite pour les libertés ».
Ce mode de traitement de l’éruption de la démocratie dans le monde arabe donne la mesure de la crainte d’une contagion. Les dirigeants des pays arabes le savent : les ferments qui expliquent le changement soudain de régime à Tunis se retrouvent alentour.
Tous les ingrédients y sont, à commencer par la jeunesse de la population. En Tunisie, où elle a constitué le fer de lance de la révolte, les moins de 18 ans représentent 30 % de la population. En Algérie comme au Maroc, la proportion est encore plus élevée : un habitant sur trois est âgé de 18 ans ou moins (34 %). Le chômage des jeunes, en particulier des jeunes diplômés, est une autre plaie commune aux pays de la région. En Tunisie, près du tiers des jeunes est sans travail. Au Maroc, le chiffre est de 18 %. En Algérie, trois personnes sans emploi sur quatre ont moins de 30 ans.
La croissance économique est partout insuffisante ; et l’enseignement inadapté pour pouvoir absorber les nouvelles générations qui arrivent sur le marché du travail : 120 000 personnes chaque année pour la seule Algérie.
Résultat, au Maroc, depuis dix ans, des dizaines de diplômés chômeurs campent en permanence devant les grilles du Parlement, à Rabat. Fin 2007, quatorze d’entre eux avaient tenté de s’immoler par le feu. Ce n’était pas les premiers. D’autres ont suivi depuis. Idem en Algérie où un jeune, marié et père d’un enfant, est décédé après avoir mis le feu à ses vêtements, le 15 janvier, par désespoir, faute d’obtenir un logement et un emploi.
Les trois pays du Maghreb partagent aussi un autre trait : un système politique verrouillé. Les Tunisiens vivaient sous un régime policier ne laissant aucun espace de liberté à la société civile. Les Marocains doivent composer avec une monarchie absolue. Et les Algériens avec un système opaque dominé depuis des décennies par les militaires. « La démocratie est présentée par nos gouvernants comme un objectif lointain, qui demandera beaucoup de temps pour être atteint », analyse un intellectuel algérien.
Pourquoi le changement politique est-il venu de la « petite » Tunisie ? Des jacqueries sur fond de malaise social agitent périodiquement le royaume chérifien. En Algérie, les affrontements entre jeunes et forces de l’ordre sont monnaie courante. Ils embrasent une ville pour un oui ou pour un non : une attribution de logements, une hausse de prix… Si ces révoltes ne se propagent pas, c’est pour des raisons différentes. Les dirigeants algériens savent acheter la paix sociale avec l’argent du pétrole. Lorsque des troubles éclatent, l’Etat est là qui apaise les colères. Au Maroc, le Palais royal a l’intelligence de laisser subsister des corps intermédiaires – associations, partis religieux… – à même de canaliser les revendications. Autant de recettes qui ont permis jusqu’à présent de contrôler les contestations.
Mais la « révolution du jasmin » est là qui montre que l’émergence d’une démocratie au Maghreb peut être beaucoup plus rapide que ne le souhaitent les dirigeants actuels. (Jean-Pierre Tuquoi – Le Monde)

(Mercredi, 19 janvier 2011 – Avec les agences de presse)

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