L’incroyable triomphe de “Congo”


anniebannie : le prochain post portera sur le G1000 et je vous donne une idée quant à son animateur

L’auteur flamand David Van Reybrouck a sillonné la RDC et s’est entretenu avec des centaines de Congolais pour bâtir un récit à mi-chemin entre l’historiographie classique et la fiction. Rencontre.

13.01.2011 | Guy Duplat | La Libre Belgique

L’auteur flamand David Van Reybrouck© Stephan Van Fleteren

L’auteur flamand David Van Reybrouck

Biographie

“David Van Reybrouck est une personnalité de la scène culturelle bruxelloise”, écrit le quotidien Le Soir. Ce Flamand né à Bruges mais installé à Bruxelles depuis dix ans est archéologue préhistorien de formation,poète et écrivain, il a tâté de l’histoire et du journalisme, il s’intéresse au slam et au rap, il a participé avec d’autres poètes bruxellois à l’écriture de la Constitution européenne en vers,il a écrit, avec Le Fléau (Actes Sud, 2008), une réflexion sur Maeterlinck et sur l’Afrique du Sud, il a écrit une pièce de théâtre intitulée Missie, qui est une des plus fortes interrogations sur le travail de missionnaire, le Congo, l’homme et Dieu. Et il vient de fêter ses 39 ans.”

Een geschiedenis : A propos de ce livreDavid Van Reybrouck de­vient un véritable phénomène littéraire. Son gros livre Congo. Een geschiedenis* [Congo. Une histoire] est devenu un incroyable best-seller : 680 pages sur l’histoire du Congo, depuis avant la colonisation jusqu’à aujourd’hui avec l’influence chinoise. Après avoir reçu le prix néerlandais Libris Histoire, il a remporté le prix AKO, le Goncourt néerlandophone. Malgré son épaisseur, son prix et le sérieux du sujet, il a été pendant quatre mois en tête des charts et s’est déjà vendu à 150 000 exemplaires, filant vers les 200 000. Il en est à sa 23e édition !

David Van Reybrouck est aussi un auteur de théâtre. Sa pièce Missie [Mission] continue à tourner partout en Europe, avec l’acteur Bruno Vanden Broecke. Elle reviendra en français au Théâtre national de Bruxelles, début février. Là aussi, pourtant, le sujet semblait austère : la vie d’un missionnaire dans l’est du Congo qui a vécu les drames qui s’y déroulent. C’est que David Van Reybrouck n’a pas son pareil pour raconter des histoires avec tout le sérieux de l’universitaire qu’il est, mais aussi tout le talent du romancier et du journaliste. Il est édité en français chez Actes Sud, avec son beau roman Le Fléau, sur l’Afrique du Sud, et, bientôt, ses deux pièces : Mission et L’Ame des termites [qui sera jouée par Josse de Pauw les 4, 5 et 6 février prochain à la MC93 de Bobigny].

A quoi attribuez-vous le succès de “Congo” ?
Je suis tout aussi étonné. Quand on me donne ces chiffres, je me sens comme un paysan bouche bée devant une centrale nucléaire. En Belgique, on peut encore comprendre : on a fêté les cinquante ans de l’indépendance, les anciens coloniaux achètent tout, une nouvelle génération s’intéresse au Congo – même si le livre ne fait aucune concession à la facilité. J’ai mis les nuances et évité les simplifications, à contre-courant d’une presse et de politiques qui, aujourd’hui, veulent tout simplifier et traitent les gens comme des enfants à qui il faut plaire avant tout. Je donne la parole à une multitude de voix congolaises, et pas uniquement aux Blancs. Je raconte aussi la grande Histoire par la “petite”, en montrant des “gens ordinaires” (je n’aime pas l’expression) qui sont souvent plus grands que les grands.

Les ventes sont tout aussi importantes aux Pays-Bas !
C’est encore plus surprenant. J’attribue ça à la montée, dans les pays du Nord (y compris Canada et Etats-Unis), d’un “postprotestantisme” depuis le génocide de 1994 au Rwanda. Ces pays sont intéressés par l’Afrique centrale, car l’idée des droits de l’homme a remplacé le protestantisme. Aux Etats-Unis, Oprah Winfrey a invité dans son show une femme qui a parlé des viols au Congo. Deux sœurs jumelles hollandaises (Ilse et Femke van Velzen) ont réalisé deux films sur le sujet, dont le dernier, Weapon of War, a gagné un prix.

Qu’est-ce que “Congo” apporte de neuf ?
Il n’existait pas d’histoire exhaustive sauf dans des milieux académiques, dont je me dis parfois qu’ils font exprès d’être illisibles. En Flandre, les gens connaissaient surtout les épisodes sanglants (Léopold II et les mains coupées, l’assassinat de Patrice Lumumba ; voir chronologie), mais il ne faut pas analyser un volcan uniquement quand il est en éruption. Et j’utilise les outils du roman et du journalisme pour raconter cette histoire. Cela dit, les jeunes Congolais connaissent leur histoire depuis l’indépendance bien mieux que les jeunes Belges la leur. Ils en ont une connaissance qui ressemble à celle que nos jeunes ont de l’histoire de la pop et des rivalités entre les Stones et les Beatles.

D’où vient votre intérêt pour l’Afrique et le Congo ?
Mon père avait vécu au Congo après l’indépendance et avant ma naissance. Notre maison était remplie d’objets africains et notre chien s’appelait Mbwa (“chien” dans les principales langues congolaises). Mon père étant un piètre narrateur, il m’a donné le goût de l’Afrique et la liberté de le développer.

Comment va le Congo ?
Je fais mienne la phrase de Gramsci : “Il faut combiner le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté.” Voir les choses comme elles sont sans pour autant en tirer prétexte pour ne rien faire. J’y suis allé une dizaine de fois et j’ai interrogé des centaines de gens : on y voit des structures inertes et massives, face à des individus exceptionnels qui méritent des statues. Je ne suis pas optimiste à court terme, mais un jour les in­dividus ébranleront ces structures inertes. Le problème est vaste et il serait trop court d’attribuer tout le mal à Kabila ou aux Belges, même si pour moi la décolonisation a eu lieu trop tard et l’indépendance trop tôt.

Que vous a apporté le contact avec les Congolais ?
J’ai été chercheur à la KUL [Katholieke Universiteit Leuven], à Louvain, pendant cinq ans, et je voyais des étudiants parfois peu motivés qui passaient quand même. J’ai organisé au Congo des ateliers d’écriture où il y avait des gens qui se levaient à 5 heures du matin pour venir et ne s’en allaient que tard le soir. Cela m’a aidé à quitter l’université. A quoi bon enseigner à des gens chanceux qui ne sont pas motivés alors que d’autres n’ont pas de chance mais sont si motivés !

A quand la traduction française ?
Rapidement, les Etats-Unis, avec HarperCollins, ont fait une offre importante pour mon livre. Les Suédois, les Norvégiens, les Anglais ont suivi. Mais sa traduction française est bien sûr essentielle car il faudrait que les Congolais qui le souhaitent puissent le lire. J’espère que le livre sortira en 2011.

Carte le la RDC

Note : * Ed. De Bezige Bij, Amsterdam, 2010. La traduction française paraîtra chez Actes Sud en 2012.

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