lesoir : La Flandre n’a rien à apprendre de Sarkozy


Jan Goossens Directeur artistique du KVS

Qu’il pleuvine à Bruxelles lorsqu’il pleut à Paris, nous le savons tous. Mais en Flandre aussi, les discussions qui ont cours en France sont à l’ordre du jour. Le président Sarkozy avait à peine lancé le débat sur l’identité nationale, pour lequel il voulait mettre au travail le ministre de l’Identité Besson, qu’en Flandre, le thème monopolisait déjà plusieurs programmes radio et chroniques dans les journaux. Ce n’est pas vraiment surprenant dans une région où ils sont nombreux à être sous le charme d’un projet qui date au fond du XIXe siècle : le développement d’une nation flamande. Cela implique de cultiver l’illusion d’une identité flamande stable. Pourtant, de surprenantes alliances sont nées suite à la proposition de Sarkozy : le journaliste du Morgen Walter Pauli et le président de la N-VA Bart Dewever s’accordèrent parfaitement sur le fait que le président français avait réalisé un énième coup de maître.

Admettons-le : ce n’est pas un débat insensé ; et les années 90 postmodernes, au cours desquelles le mot « identité » ne pouvait plus être prononcé, sont révolues. Des positions fortes ont été défendues dans les pages du Morgen. L’historien Marnix Beyen de l’Université d’Anvers a plaidé pour le remplacement d’une identité flamande « statique », imposée par une majorité dominante, par des identités stratifiées. Les immigrants, qui s’identifient à deux ou trois langues et cultures, sont des exemples dont on peut s’inspirer. Beyens : « N’est-il pas révoltant qu’un demi-siècle après la grande vague de migration des pays méditerranéens, nous sachions si peu de l’histoire de ces pays ? Que pas un Belge autochtone n’ait des notions d’arabe ou de berbère ? » Le président de la N-VA Dewever pouvait au contraire se retrouver totalement dans un réveil identitaire. Pour lui, l’identité est la base de notre démocratie et de notre citoyenneté. Les nouveaux arrivants doivent s’adapter. Le sociologue de la VUB, Mark Elchardus estimait que le débat sur l’identité doit avant tout être mené par des scientifiques et des artistes, pas par des hommes politiques.

Indépendamment du fait de savoir qui a raison, plusieurs choses me frappèrent. Tout le monde parlait de l’identité flamande, alors que fut à peine abordée la question de l’identité belge ou européenne. Le défi est cependant de faire le lien entre les différents niveaux d’identité. En termes culturels : pourquoi puis-je, moi, en tant que Flamand qui réside à Bruxelles, m’identifier à un film flamand comme La merditude des choses, mais aussi au film bruxellois Les barons, de Nabil Ben Yadir ? Ou au cinéma wallon des frères Dardenne ? Pourquoi tous ces films me semblent-ils « de chez moi » ? Qu’est-ce que cela révèle de la relation complexe entre langue et identité en Belgique ? Dans une perspective européenne : pourquoi est-ce que je me sens en lien avec Almodovar, Haneke ou Von Trier, plus qu’avec, par exemple, Quentin Tarantino ? Pouvons-nous peut-être quand même parler d’espaces culturels belges et européens partagés ? Ne serait-il pas plus sensé de s’y investir, maintenant que des compromis politiques belges sont nécessaires et que nous sommes fiers comme Artaban de notre président européen ? Last but not least : qui n’a pas voix au chapitre dans ce débat ? Pourquoi Les barons fut-il catalogué en Flandre comme un film « allochtone » , comme s’il ne « nous » appartenait pas ?

L’époque où nous pouvions faire la sourde oreille aux débats sur l’identité est révolue. Tant mieux. Mais nous devons bien savoir comment et avec qui nous menons la discussion et qui sont nos exemples. Certainement pas Sarkozy. Les listes de questions simplistes sur le site web de son ministère de l’Identité sont franchement déprimantes. Plus parlant encore est l’incident récent autour de l’écrivain franco-sénégalaise Marie N’diaye. En août, deux mois avant qu’elle ne reçoive le prestigieux prix Goncourt, elle déclara dans le magazine Les Inrockuptibles pourquoi elle avait décidé d’échanger Paris contre Berlin : parce qu’elle trouve le pays de Sarkozy « effrayant » et ne veut rien avoir à faire avec des ministres comme Besson et Hortefeux. Dans les cercles de l’UMP, ce fut une raison suffisante pour poser la question de savoir si « nous » devions bien attribuer un prix à une artiste qui se retourne de cette façon « contre nous ». Le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand préféra lâchement se taire. Incompréhensible : N’diaye écrit de la littérature française par excellence et doit être une voix éminente dans le débat sur l’identité. Même si elle est noire, même si elle réside à Berlin et même si elle critique Sarkozy. Nous Belges, nous pouvons aussi en tirer la leçon : que la voix de l’autre et de l’opposant, qu’il soit flamand, wallon ou nouveau Belge, et même s’il parle une autre langue, est d’un intérêt capital pour « notre » identité. C’est seulement quand Sarkozy fera de N’diaye une partenaire de dialogue que le débat sur l’identité française pourra déboucher sur quelque chose.

Traduit du néerlandais par Fabienne Trefois.

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