50 ans après l’ancêtre d’internet, la désillusion des fondateurs


Leonard Kleinrock pose à côté du premier "processeur de message par interface (IMP) dans la laboratoire où le premier message a été envoyé d'une machine à une autre, à l'Université de Californie à Los Angeles, le 24 septembre 2019© Robyn Beck Leonard Kleinrock pose à côté du premier « processeur de message par interface (IMP) dans la laboratoire où le premier message a été envoyé d’une machine à une autre, à l’Université de Californie à Los Angeles, le 24 septembre 2019 Le 29 octobre 1969, le professeur Leonard Kleinrock et ses collègues de la célèbre UCLA (Université de Californie à Los Angeles) ont fait « parler » un ordinateur avec une autre machine, située dans une région qui allait devenir la Silicon Valley (sud de San Francisco).Carte représentant les utilisateurs de Facebook dans le monde en 2010© HO Carte représentant les utilisateurs de Facebook dans le monde en 2010 Mais l’enthousiasme des débuts a été entamé par les conséquences néfastes et inattendues de cette innovation – l’ancêtre d’internet. »Je n’avais pas du tout vu venir l’aspect +réseaux sociaux+. Je pensais faire communiquer les gens avec les ordinateurs, ou les ordinateurs entre eux, mais pas les gens entre eux », raconte M. Kleinrock, qui aura 85 ans en juin.

Pour marquer les 50 ans de l’événement, le professeur ouvre un nouveau laboratoire consacré à internet, censé aider à lutter contre les problèmes imprévus qui ont surgi avec l’adoption du réseau à grande échelle.

Quelque 4 milliards de personnes dans le monde utilisent désormais le réseau, qui, croyait-on, allait apporter l’égalité et la connaissance à la majorité.

« En un sens, c’est une invention très démocratique », remarque-t-il.

« Mais elle recèle aussi une formule parfaite pour le côté sombre de l’humanité. (…) Il y a tellement de choses criées en ligne que les voix modérées se retrouvent noyées et les points de vue extrême, amplifiés, répandant la haine, la désinformation et les abus », constate-t-il.

Les ingénieurs de l'Arpanet étaient loin d'envisager l'ampleur que leur invention allait prendre© Philippe HUGUEN Les ingénieurs de l’Arpanet étaient loin d’envisager l’ampleur que leur invention allait prendre « En tant qu’ingénieurs nous ne pensions pas aux comportements malveillants. »

Le nouveau « Connection Lab » (« labo de connexion »), se penchera sur des sujets tels que l’apprentissage automatisé des machines, l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux, l’internet des objets ou encore la blockchain, une base de données décentralisée et sécurisée, qui permet une traçabilité réputée inviolable.

– « Réseau de réputations » –

Leonard Kleinrock s’intéresse tout particulièrement à la possibilité d’utiliser la blockchain pour servir de mesure de confiance.

Les internautes pourraient par exemple savoir, en lisant une critique de restaurant, si son auteur a publié des articles considérés comme fiables jusqu’à présent.

« Ce serait comme un réseau de réputations constamment à jour », détaille le professeur. « Le défi c’est comment y arriver de manière éthique et responsable. L’anonymat est une arme à double tranchant, évidemment ».

50 ans après la création de l'Arpanet, des milliards de personnes dans le monde utilisent internet© LEON NEAL 50 ans après la création de l’Arpanet, des milliards de personnes dans le monde utilisent internet Selon lui, dans les premiers temps, la sérénité du réseau n’était contrariée que par des hackers (pirates informatiques) solitaires.

Alors que désormais les agents perturbateurs comprennent les Etats-nations, le crime organisé et des corporations puissantes qui font de « grandes et mauvaises choses », comme réaliser des profits en portant atteinte au respect de la vie privée.

Leonard Kleinrock regrette le manque de fibre sociale des scientifiques de l’époque, qui n’ont pas anticipé la nécessité d’intégrer des outils d’authentification des personnes et des données, dès la fondation d’internet.

« Nous n’aurions pas évité la face obscure du réseau, mais nous aurions pu en atténuer l’impact que tout le monde ressent bien aujourd’hui ».

Il garde tout de même une part d’optimisme.

« Je crois tout de même qu’au final les aspects positifs l’emportent. Je n’éteindrais pas internet, même si je le pouvais. »

– Quel genre de monstre ? –

A l’origine, le projet s’appelait « Arpanet », du nom de la branche de recherche de l’armée américaine qui le finançait, la « Defense Advanced Research Projects Agency », fondée en 1958.

Les ingénieurs avaient trouvé le moyen de transmettre des données par les ordinateurs en les cassant en plusieurs « paquets numériques ».

Le 29 octobre 1969, un étudiant de UCLA commence à taper le mot « LOG » (« connexion »), pour établir le lien avec l’ordinateur à distance. La lettre « L » passe, mais la machine plante juste après la lettre « O ».

« Du coup le premier message transmis a été +LO+, comme dans +Lo and behold+ (une expression qui signifie +Et voilà que…+) », relate Leonard Kleinrock. « Nous n’aurions pas pu mieux rêver comme premier message succinct ».

L’Arpanet était né. La création d’internet, elle, reste le sujet de débats brûlants, car c’est le résultat de plusieurs étapes, comme les protocoles d’acheminement des données ou la création du « World Wide Web » avec le système de pages en ligne.

« La question à 1 milliard de dollars, c’est quel genre de monstre internet est-il devenu ? », demande Marc Weber, commissaire au Computer History Museum de la Silicon Valley.

« Il s’est imposé comme le moyen de communication par défaut des humains, ce n’est pas rien », constate-t-il.

« Internet a fait plus de bien que de mal », tempère Olaf Kolkman de l’Internet Society, qui voit dans le réseau de 50 ans un « adolescent turbulent ».

Retour d’une conflictualité radicale en Tunisie


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Élections municipales de 2018 en Tunisie, cc Congrès des pouvoirs locaux et régionaux (Conseil de l’Europe).

Le premier tour de l’élection présidentielle en Tunisie a eu lieu le 15 septembre 2019, opposant vingt-six candidats aux opinions très diverses et représentant les différentes sensibilités politiques du pays. Seuls 45 % des électeurs inscrits se sont déplacés pour le deuxième scrutin de ce type depuis le renversement du régime de Zine El-Abidine Ben Ali en janvier 2011. Il s’agit d’un faible taux au regard des 64 % du premier tour de la présidentielle en 2014. Les deux qualifiés pour le second tour sont MM. Kaïs Saïed (18,4 % des voix) et Nabil Karoui (15,8 % des suffrages). Le premier est juriste et expert en droit constitutionnel tandis que le second, homme d’affaires et propriétaire de la télévision Nessma, est incarcéré depuis le 23 août pour évasion fiscale. Ce duo inattendu a suscité de multiples réactions en Tunisie et dans le monde. Certains observateurs parlent ainsi d’une « insurrection des urnes » tandis que d’autres ont recours à des termes ou expressions comme « tsunami » ou « triomphe des populismes » pour décrire les résultats de ce premier tour. Néanmoins, la perception générale d’un vote profondément « antisystème » semble faire consensus. Confrontés à ce désastre électoral, les responsables politiques, toutes obédiences confondues, reconnaissent leurs « échecs » mais semblent toutefois incapables, du moins pour le moment, d’imaginer une nouvelle stratégie pour les prochaines élections législatives.

La perception générale d’un vote profondément « antisystème » semble faire consensus

Comment expliquer le désaveu des électeurs exprimés à l’égard des partis qui ont structuré la vie politique tunisienne depuis le 17 décembre 2010, date du début de la Révolution ? Peut-on parler d’une transformation radicale de la scène politique ? Assiste-t-on à un nouveau moment révolutionnaire ou sommes-nous à la veille du retour d’un régime autoritaire centré autour de la figure d’un seul homme ? Il est très difficile de rendre compte de manière intelligible de la complexité des dynamiques à l’œuvre en Tunisie. Néanmoins, l’examen du contexte dans lequel s’est tenu le scrutin ainsi qu’une analyse des stratégies électorales des différents protagonistes permettent de décrypter les tensions politiques que révèlent ces élections. Cela permet aussi d’esquisser des scénarios concernant une possible réinvention du jeu politique tunisien.

Une fragmentation sans précédent de l’offre politique

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Les partisans du mouvement BDS sont-ils antisémites ?


[Communiqué]

L’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB) souhaite réagir à l’article de Vincent Braun publié ce 26 septembre 2019 dans La Libre, intitulé “Cette campagne entretient la haine d’Israël : un rapport officiel prouve la “nature antisémite” du mouvement BDS”.

Ce rapport de 94 pages, intitulé dans sa version anglaise “Behind the Mask. The Antisemitic Nature of BDS exposed”, est publié par le ministère israélien « des Affaires stratégiques et de la Diplomatie publique » (https://4il.org.il/…/uploads/2019/09/MSA-report-Behind-the-…). Son unique objet est de tenter de démontrer la nature prétendument antisémite du mouvement BDS. Il a été présenté ce 25 septembre à Bruxelles par le ministre israélien responsable Gilad Erdan, membre du parti du Premier ministre Benyamin Netanyahu.

L’article de La Libre présente ce rapport et les propos tenus à Bruxelles par ce ministre de façon complaisante et sans aucune distance critique. Nous le déplorons vivement et tenons à faire la mise au point suivante.

Comme de nombreuses autres associations juives en Europe et ailleurs dans le monde, y compris en Israël, l’UPJB soutient la campagne BDS (boycott/désinvestissement/sanctions). Rappelons que celle-ci a été initiée en 2005 par 171 associations de la société civile palestinienne pour contraindre l’État d’Israël à respecter enfin le droit international. Cette campagne citoyenne non violente a été lancée après 57 ans de déni des droits des exilés palestiniens, 57 ans de discriminations graves envers les Palestiniens citoyens d’Israël et 38 années d’occupation et de colonisation des territoires conquis par l’armée israélienne lors de la “Guerre des Six Jours” de 1967. Et après le refus de l’État d’Israël de démanteler la “barrière de séparation” construite en Cisjordanie occupée dont, pour cette raison, le tracé a été déclaré illégal par la Cour internationale de Justice de La Haye en 2004.

Aujourd’hui, 71 ans après la création de l’État d’Israël et l’exil forcé de 80% de la population arabe palestinienne du territoire sur lequel s’est constitué cet État, alors que l’occupation militaire et la colonisation des territoires conquis il y a maintenant 52 ans se poursuit sans désemparer en contravention flagrante avec le droit international et les résolutions de l’ONU, les gouvernements nationaux et les institutions politiques internationales compétentes continuent à n’exercer aucune pression digne de ce nom susceptibles de forcer les dirigeants israéliens à respecter enfin la légalité internationale. Ceci alors que la situation des populations palestiniennes vivant sous occupation (à Jérusalem-Est, en Cisjordanie et sur le plateau du Golan), sous un interminable blocus des plus sévères et complètement illégal (à Gaza) ou en tant que citoyens israéliens de seconde zone en Israël, ne cesse de s’aggraver.

Cette situation rend le mouvement BDS tout à fait justifié à nos yeux dans la poursuite de ses trois objectifs :
– Mettre fin à l’occupation et à la colonisation des territoires occupés par Israël depuis 1967 et démanteler la “barrière de séparation”.
– Reconnaître les droits des citoyens arabo-palestiniens à une égalité absolue avec les citoyens juifs de l’État d’Israël.
– Faire enfin appliquer la résolution 194 de l’Assemblée générale de l’ONU de décembre 1948 qui consacre le droit au retour des exilés palestiniens.

Nous n’ignorons pas que des antisémites se réclament du mouvement BDS, de même qu’ils tentent souvent de déguiser leur antisémitisme en antisionisme. Nous n’avons rien à voir avec eux et nous les combattons fermement avec la grande majorité des associations et des personnes qui se sont engagées dans ce mouvement et qui sont irréprochables sur cette question. Mais nous ne sommes pas dupes. L’accusation d’“antisémitisme“ est le seul argument qui reste à la propagande israélienne pour empêcher toute pression envers un État qui bafoue sans cesse, depuis qu’il existe et de plus en plus gravement, le droit international ainsi que les droits humains les plus élémentaires. Les attaques contre BDS ont pour seul objectif de perpétuer l’impunité internationale dont jouit cet État

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Tesfay secouru par les passagers de Ethiopian Airlines


Anne-Catherine de Neve est avec Michele De Myttenaere.

Ce soir, le vol ETH729 de la Ethopian Airlines à destination de Addis Abeba s’est envolé de Bruxelles à l’heure.

A son bord, il n’y avait pas Tesfay, un jeune éthiopien que la Belgique a tenté d’expulser malgré ses craintes de se faire emprisonner et/ou tuer s’il retourne au pays. Un jeune homme dont la femme et la fille sont actuellement en Angleterre. Un jeune homme que la Belgique a gardé emprisonné pendant plus de 210 jours.

A bord du vol ETH729, des dizaines – des centaines peut-être – de passagers courageux qui se sont opposés à son expulsion. Quand Tesfay est monté, encadré de son escorte policière, ils se sont levés pour manifester leur désaccord avec l’expulsion violente vers un pays où Tesfay craint pour sa vie et sa sécurité.

Les passagers du vol ETH729, comme un seul homme et une seule femme, se sont levés.

Passagers, passagères du vol ETH729, nous vous adressons ce message. Quand Michele et moi, nous vous parlions de Tesfay dans la file d’embarquement, je vous prenais pour des gens ordinaires. Occupés avec leur vie, leur soucis, leur famille. Mais je me trompais. Vous êtes des héros. Vous vous êtes levé.e.s pour prendre la défense d’un inconnu. Il n’y a cependant rien de plus difficile que de prendre la défense de celui qu’on ne connait pas. Rien ne vous y obligeait. Vous aviez votre vie à mener. Vos soucis à régler. Vos familles à aimer. Et pourtant vous l’avez fait. Vous avez écouté votre coeur et votre courage. Et vous vous êtes levé.e.s pour un inconnu.

En vous levant, vous avez transformé cet inconnu enchaîné en humain. En frère. Et vous l’avez sauvé. La police belge a été obligée de le débarquer. Ce soir, il est de retour en centre fermé. Avec quelques contusions car il a été battu par les policiers à sa descente d’avion mais encore en vie. Ici où il nous reste une chance de l’aider. Et pas là-bas, où il n’en aura pas.

Ce soir, nos pensées vont vers vous, passagers du vol ETH729. Je voudrais vous connaître. Je voudrais vous dire cette peur et cette joie qui ont été les nôtres. Je voudrais vous serrer dans mes bras et vous prendre dans mon coeur. Nous ne vous oublierons pas.

Ce soir, vous tous qui étiez dans cette file d’embarquement, vous m’avez appris que chacun d’entre nous est un passager du vol ETH729. Ce soir, mes pensées s’envolent vers tous ceux qui seront eux aussi, un jour certainement, des passagers du vol ETH729 mais qui ne le savent pas encore.

Et si l’occasion de devenir un passager du vol ETH729 ne se présente pas dans votre vie, vos soucis, votre famille, n’attendez pas. Créez-là.

Pour une théologie à la lumière des sciences humaines et sociales


Samedi 21 septembre 2019 de 14:00 à 19:00
Organisé par Projet Mosquée Fatima
source Kahina Bahloul sur FB

Dans le prolongement des réflexions et des initiatives pour l’émergence d’un courant libéral en islam, La Mosquée Fatima organise son 1er colloque le 21 septembre 2019 à Paris. La thématique est dédiée à l’élaboration d’une pensée théologique et religieuse dans le contexte contemporain sécularisé.
La conscience religieuse des musulmans est abreuvée, depuis des siècles, par un discours religieux, fondé sur des textes médiévaux, que l’on peut qualifier d’inopérants pour relever les défis d’aujourd’hui. Pour les clercs des institutions religieuses musulmanes, il est essentiel de reproduire les actes des pieux prédécesseurs des premiers temps de l’Islam. Certains d’entre eux considèrent que la théologie spéculative est un mal absolu qu’il faut interdire, les conduisant à adopter la position du refus de la théologie, et à se restreindre à imiter (taqlid) les anciens (Salaf). D’autres, dans leur logique exclusive et restrictive, renient les apports philosophiques et spirituels du versant mystique de l’islam, le soufisme. Bien d’autres mécanismes ont été mis en place et, en s’accumulant, ont fini par aboutir à une sclérose de la pensée religieuse musulmane.
Cela pose un véritable problème épistémologique. Car la recherche contemporaine en islamologie a montré les biais méthodologiques (anachronisme, incohérence) sur lesquels s’élaborent des discours religieux traditionalistes et exclusivistes.
Le paradigme hégémonique ne peut plus se justifier, d’après le sociologue Omero Marongiu-Perria. C’est la raison pour laquelle notre projet de mosquée libérale se construit en dehors de ce paradigme médiéval pour prendre en considération notre propre époque postmoderne. S’il en est un qui doit guider notre action, nous pourrions le définir comme un « paradigme harmonique ». Car notre but est de pratiquer l’islam selon une double harmonie : harmonie avec le sens de la révélation coranique et du message muhammadien, mais aussi harmonie avec notre époque et son Esprit (ruh al-zaman). De ce point de vue, il n’y a pas d’opposition entre l’esprit du message islamique et la volonté de vivre ensemble, en toute justice et émancipation, sans rapport de domination entre les genres, les ethnies ou les religions.

Nous avons pour objectif (entre autres) de faire rencontrer des acteurs de la recherche scientifique et des acteurs de terrain ; ce sont des intellectuels, des théologiens et des imams – dont certains cumulent ces trois identités -, pour réfléchir aux questions qui se posent à la pensée musulmane contemporaine :
– quelles réformes de la pensée dans ces différents domaines : la théologie scolastique, la jurisprudence (fiqh), la philosophie, la mystique, etc. ? Quelles réformes dans la pratique des rites ? ;
– quel statut pour le texte coranique ? Que peuvent nous apporter les analyses socio-historiques de la révélation coranique ? Tous les versets ont-ils la même portée ? Comment lire les versets qui concernent le statut de la femme : l’héritage, le témoignage, la tutelle, le mariage des musulmanes avec les non-musulmans, etc. ?
– comment rouvrir les portes de l’effort intellectuel ? Peut-on considérer que la révélation est toujours en marche à chaque époque et que chaque génération doit faire parler et dialoguer avec le texte en fonction de son contexte intellectuel et social ? Ou bien, faut-il considérer que la révélation est accomplie et qu’il n’y a plus d’effort d’interprétation à faire ? Quelle méthode pour lire les textes ? Quel rôle pour l’histoire sociale et politique ?

Nous avons l’ambition d’ouvrir des pistes de réflexion fécondes et de contribuer à élargir nos conceptions du religieux dans nos vies. Il est possible d’embrasser la modernité par un islam ouvert et précurseur qui affirme la concordance entre la tradition, la culture, la foi, ses principes et le monde dans lequel nous vivons. Un islam qui accorde à la connaissance une place prépondérante, car la connaissance est nécessaire à la conscience, la compréhension est indispensable à l’observance des rites.
L’Islam libéral proclame l’importance du dialogue avec les autres religions et revendique l’égalité parfaite entre hommes et femmes dans tous les aspects de la vie. L’Islam libéral est égalitaire. Il abolit toute forme de discrimination ou de séparation des hommes et des femmes lors des offices et dans la vie profane. Les femmes peuvent occuper le poste d’imame avec les mêmes prérogatives qu’un homme. Elles peuvent officier à la prière du vendredi et monter en chaire pour le prêche (Khotba).
Une éthique religieuse contemporaine doit forcément prendre en compte la raison, l’éthique et la liberté de conscience individuelle pour mieux réhabiliter l’éthique de responsabilité chez le musulman.
Le mouvement de l’islam libéral insiste sur l’importance des rites marquant la vie du musulman tout en laissant au croyant la latitude nécessaire dans les modalités concrètes du rituel comme expression de sa foi, de son lien direct avec Dieu. C’est là le vrai sens de l’individu qui exerce sa liberté et sa responsabilité.

Les intervenants :
• Mohamad Bajrafil, théologien, docteur en linguistique, essayiste et imam ;
• Omero Marongiu-Perria, docteur en sociologie, spécialiste de l’islam français ;
• Steven Duarte, agrégé d’arabe, docteur en islamologie spécialiste du réformisme religieux en islam contemporain. Maître de conférences à l’Université Paris 13 Nord ;
• Eric Goffroy, islamologue arabisant et écrivain. Enseignant d’islamologie à l’Université de Strasbourg et dans d’autres institutions, il est spécialiste académique du soufisme ;
• Fouzia Oukazi, Diplômée de l’Institut d’Études Politiques d’Alger, spécialisée en histoire moderne et en sciences des religions;
• Faker Korchane, Professeur de philosophie, théologien spécialiste du mu’tazilisme et imam de La Mosquée libérale Fatima;
• Kahina Bahloul, islamologue, théologienne et imame de La Mosquée Fatima.

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Edouard Louis : ”Chaque personne qui insultait un gilet jaune insultait mon père”


anniebannie vient de découvrir Edouard Louis et reprend cet article bien que le sujet ne fasse plus guère la une mais les gilets jaunes continuent d’exister et de souffrir.

L’écrivain analyse le mouvement des gilets jaunes dans un texte qu’il nous a transmis.

Edouard Louis, auteur de Qui a tué mon père (Seuil) décrit « le choc » qu’il a ressenti en découvrant les images des Gilets Jaunes, et les sentiments puissants qu’elles ont suscité:

« Depuis quelques jours j’essaye d’écrire un texte sur et pour les gilets jaunes, mais je n’y arrive pas. Quelque chose dans l’extrême violence et le mépris de classe qui s’abattent sur ce mouvement me paralyse, parce que, d’une certaine façon, je me sens personnellement visé.

J’ai du mal à décrire le choc que j’ai ressenti quand j’ai vu apparaitre les premières images des gilets jaunes. Je voyais sur les photos qui accompagnaient les articles des corps qui n’apparaissent presque jamais dans l’espace public et médiatique, des corps souffrants, ravagés par le travail, par la fatigue, par la faim, par l’humiliation permanente des dominants à l’égard des dominés, par l’exclusion sociale et géographique, je voyais des corps fatigués, des mains fatiguées, des dos broyés, des regards épuisés.

La raison de mon bouleversement, c’était bien sûr ma détestation de la violence du monde social et des inégalités, mais aussi, et peut-être avant tout, parce que ces corps que je voyais sur les photos ressemblaient aux corps de mon père, de mon frère, de ma tante… Ils ressemblaient aux corps de ma famille, des habitants du village où j’ai vécu pendant mon enfance, de ces gens à la santé dévastée par la misère et la pauvreté, et qui justement répétaient toujours, tous les jours de mon enfance « nous on ne compte pour personne, personne ne parle de nous » – d’où le fait que je me sentais personnellement visé par le mépris et la violence de la bourgeoisie qui se sont immédiatement abattus sur ce mouvement. Parce que, en moi, pour moi, chaque personne qui insultait un gilet jaune insultait mon père.

Tout de suite, dès la naissance de ce mouvement, nous avons vu dans les médias des « experts » et des « politiques » diminuer, condamner, se moquer des gilets jaunes et de la révolte qu’ils incarnent. Je voyais défiler sur les réseaux sociaux les mots « barbares », « abrutis », « ploucs », « irresponsables ». Les médias parlaient de la « grogne » des gilets jaunes : les classes populaires ne se révoltent pas, non, elles grognent, comme des bêtes. J’entendais parler de la « violence de ce mouvement » quand une voiture était brulée ou une vitrine cassée, une statue dégradée. Phénomène habituel de perception différentielle de la violence : une grande partie du monde politique et médiatique voudrait nous faire croire que la violence, ce n’est pas les milliers de vie détruites et réduites à la misère par la politique, mais quelques voitures brûlées. Il faut vraiment n’avoir jamais connu la misère pour pouvoir penser qu’un tag sur un monument historique est plus grave que l’impossibilité de se soigner, de vivre, de se nourrir ou de nourrir sa famille.

Les gilets jaunes parlent de faim, de précarité, de vie et de mort. Les « politiques » et une partie des journalistes répondent : « des symboles de notre République ont été dégradés« . Mais de quoi parlent ces gens ? Comment osent ils ? D’où viennent ils ? Les médias parlent aussi du racisme et de l’homophobie chez les gilets jaunes. De qui se moquent-ils ? Je ne veux pas parler de mes livres, mais il est intéressant de noter que chaque fois que j’ai publié un roman, j’ai été accusé de stigmatiser la France pauvre et rurale justement parce que j’évoquais l’homophobie et le racisme présents dans le village de mon enfance. Des journalistes qui n’avaient jamais rien fait pour les classes populaires s’indignaient et se mettaient tout à coup à jouer les défenseurs des classes populaires.

Pour les dominants, les classes populaires représentent la classe-objet par excellence, pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu ; objet manipulable du discours : de bons pauvres authentiques un jour, des racistes et des homophobes le lendemain. Dans les deux cas, la volonté sous-jacente est la même : empêcher l’émergence d’une parole des classes populaires, sur les classes populaires. Tant pis s’il faut se contredire du jour au lendemain, pourvu qu’ils se taisent.

Bien sûr, il y a eu des propos et des gestes homophobes et racistes au sein des gilets jaunes, mais depuis quand ces médias et ces « politiques » se soucient du racisme et de l’homophobie ? Depuis quand ? Qu’est-ce qu’ils ont fait contre le racisme ? Est-ce qu’ils utilisent le pouvoir dont ils disposent pour parler d’Adama Traoré et du comité Adama ? Est-ce qu’ils parlent des violences policières qui s’abattent tous les jours sur les Noirs et les Arabes en France ? Est-ce qu’ils n’ont pas donné une tribune à Frigide Barjot et à Monseigneur je-ne-sais-plus-combien au moment du mariage pour tous, et, en faisant cela, est-ce qu’ils n’ont pas rendu l’homophobie possible et normale sur les plateaux de télé ?

Quand les classes dominantes et certains médias parlent d’homophobie et de racisme dans le mouvement des gilets jaunes, ils ne parlent ni d’homophobie ni de racisme. Ils disent : « Pauvres, taisez-vous ! » Par ailleurs, le mouvement des gilets jaunes est encore un mouvement à construire, son langage n’est pas encore fixé : s’il existe de l’homophobie ou du racisme parmi les gilets jaunes, c’est notre responsabilité de transformer ce langage.

Il y a différentes manières de dire : « Je souffre » : un mouvement social, c’est précisément ce moment où s’ouvre la possibilité que ceux qui souffrent ne disent plus : « Je souffre à cause de l’immigration et de ma voisine qui touche des aides sociales« , mais : « Je souffre à cause de celles et ceux qui gouvernent. Je souffre à cause du système de classe, à cause d’Emmanuel Macron et Edouard Philippe« . Le mouvement social, c’est un moment de subversion du langage, un moment où les vieux langages peuvent vaciller. C’est ce qui se passe aujourd’hui : on assiste depuis quelques jours à une reformulation du vocabulaire des gilets jaunes. On entendait uniquement parler au début de l’essence, et parfois des mots déplaisants apparaîssaient, comme « les assistés« . On entend désormais les mots inégalités, augmentation des salaires, injustices.

Ce mouvement doit continuer, parce qu’il incarne quelque chose de juste, d’urgent, de profondément radical, parce que des visages et des voix qui sont d’habitude astreints à l’invisibilité sont enfin visibles et audibles. Le combat ne sera pas facile : on le voit, les gilets jaunes représentent une sorte de test de Rorschach sur une grande partie de la bourgeoisie ; ils les obligent à exprimer leur mépris de classe et leur violence que d’habitude ils n’expriment que de manière détournée, ce mépris qui a détruit tellement de vies autour de moi, qui continue d’en détruire, et de plus en plus, ce mépris qui réduit au silence et qui me paralyse au point de ne pas réussir à écrire le texte que je voudrais écrire, à exprimer ce que je voudrais exprimer.

Mais nous devons gagner : nous sommes nombreuses et nombreux à se dire qu’on ne pourrait pas supporter une défaite de plus pour la gauche, et donc pour celles et ceux qui souffrent ».