« Après les attentats : la Réaction qui vient », par Olivier Le Cour Grandmaison


« En janvier dernier, le président et ses ministres commémoraient « l’esprit de Charlie », onze mois plus tard, ils sont l’esprit de police », écrit Olivier Le Cour Grandmaison sur Médiapart, qui conclut : « L’hiver politique qui s’annonce risque d’être rigoureux et fort long ; il faut l’affronter sans attendre ».
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Après les attentats : la Réaction qui vient

« Si les attentats particulièrement meurtriers du vendredi 13 novembre 2015 à Paris ne sauraient être confondus avec les attaques multiples perpétrées le 11 septembre 2001 aux Etats-Unis par les terroristes d’Al Qaida en raison de l’ampleur des secondes, du nombre de victimes – 3000 morts et plus de 6000 blessés – et de la diversité des objectifs visés, leurs effets politiques s’en rapprochent. En quarante-huit heures, le chef de l’Etat et le gouvernement ont adopté la rhétorique guerrière et sécuritaire de la droite et de l’extrême-droite, et repris à leur compte plusieurs de leurs propositions.

Hier, ils les jugeaient inefficaces, attentatoires à des dispositions majeures et pour cela contraires à certains engagements internationaux de la France comme la Convention européenne des droits de l’homme. Aujourd’hui, ils en font la synthèse. Cette involution spectaculaire nous renseigne sur la solidité de leurs convictions et de leurs principes ; ils n’en ont aucun car ils sont prêts à tout pour restaurer leur popularité et conserver le pouvoir. Sans doute se croient-ils grands, ils ne sont que des habiles qui manœuvrent au jour le jour. En janvier dernier, le président et ses ministres commémoraient « l’esprit de Charlie », onze mois plus tard, ils sont l’esprit de police.

Aux rares députés qui ont émis des réserves ou des critiques sur la réforme de la loi du 3 avril 1955 relative à l’état d’urgence, Manuel Valls n’a pas hésité à répondre sans susciter le moindre tollé : il faut « bâtir des dispositifs rapides et efficaces, alors pas de juridisme ». Le respect de la légalité et de principes essentiels ?

Autant d’obstacles maintenant inutiles qui doivent céder devant la gravité de la situation et la nécessité d’agir au plus vite, selon lui. Et pour éviter la censure probable, par le Conseil constitutionnel, de quelques mesures, le même récidive au Sénat en déclarant : « Je suis dubitatif sur l’idée de saisir [le Conseil constitutionnel] car il y a toujours un risque. » Aveu remarquable mais sinistre. Il prouve que le gouvernement, dont les membres répètent de façon pavlovienne : « République » et « Etat de droit », assume publiquement la violation de règles fondamentales. Renforcer les prérogatives exorbitantes du ministre de l’Intérieur et des forces de l’ordre ; telle est leur seule préoccupation.

De même les parlementaires qui ont approuvé le projet de l’exécutif. Tous sont d’accord : le texte voté doit échapper aux mécanismes juridiques susceptibles d’entraîner l’annulation de certaines de ses dispositions et des procédures qu’il autorise. Beautés de l’Etat de droit !

Analysant l’inflation des législations antiterroristes adoptées avant les attentats du 13 novembre 2015, la juriste du Collège de France Mireille Delmas-Marty constatait qu’elles multipliaient dangereusement les « pratiques dérogatoires (…) au profit de pouvoirs de plus en plus larges confiés à l’administration ou à la police, constituant un véritable régime de police qui ne dit pas son nom. » La loi qui vient d’entrer en vigueur et l’état d’urgence établi pour trois mois précipitent le mouvement : triomphe de l’exception légalisée et soustraite à la Constitution. Et triomphe de l’extrême-droite et de la droite dont plusieurs éléments programmatiques – la déchéance de la nationalité notamment – ont été défendus par le chef de l’Etat en personne.

« Un bon coup » aux dires de certains conseillers de l’Elysée qui se réjouissent de mettre ainsi leurs adversaires en difficulté. Mais quel est le coût politique de ce « coup » ? Exorbitant. En agissant de la sorte l’exécutif et la majorité socialiste qui le soutient aveuglément légitiment les propositions sécuritaires du Front national et des Républicains, et accréditent l’idée que leurs dirigeants respectifs apportent de justes réponses aux menaces présentes. Les principaux intéressés ne s’y sont pas trompés. « Quand vous voyez un président de la République tourner le dos à toutes les idées qui étaient les siennes et reprendre les mesures du FN, il y a un côté étonnant, un hommage au FN, qui se trouve crédibilisé » déclare Marine Le Pen. Beau résultat, assurément.

Enfin, celles et ceux qui, au Parti communiste et à Europe écologie, se sont érigés en vigies chargées de dénoncer les dérives droitières de ce gouvernement dans le domaine économique, social et environnemental, ils ont, au pire, voté avec la droite et l’extrême-droite parlementaire la prolongation de l’état d’urgence et l’aggravation des dispositions de la loi d’exception du 3 avril 1955, au mieux se sont abstenus. L’histoire retiendra que six députés seulement s’y sont opposés. Hier les premiers, certains d’entre eux du moins, n’avaient pas de mots assez durs pour fustiger les orientations libérales de l’exécutif et de sa majorité. Et les mêmes entendaient combattre le programme du Front national et certaines propositions des Républicains jugés, entre autres, liberticides et pour cela inacceptables.

Aujourd’hui, ils ont scellé, par leur vote, une union nationale sécuritaire comme il n’y en a pas eu depuis longtemps et ils ajoutent, par leur confusion politique, à la régression et à la réaction générales. Ils prétendent offrir une alternative aux partis traditionnels de gouvernement, on découvre qu’elle n’est que de pacotille car ils épousent lâchement la vague sécuritaire au lieu de lui résister. Plus elle s’élève, plus ils tremblent, plus elle grossit, plus ils cèdent, plus elle gronde, plus ils sont inaudibles car leurs voix ne sont que galimatias incohérents et sans principe. De même leurs justifications gênées et dérisoires livrées après qu’ils se soient joints à la meute des élus qui crie : « sécurité, sécurité, sécurité ! »

Jamais dans un passé récent des décisions aussi graves et aussi lourdes de conséquences pour les libertés individuelles et collectives n’auront été approuvées avec une telle célérité par les parlementaires de droite comme de gauche désireux d’en finir au plus vite. Etrange précipitation qui révèle ceci : tous prétendent commander aux événements ; ils ne font que s’y soumettre car ils ont peur. Peur de perdre le pouvoir, peur d’échouer à le conquérir à quoi s’ajoutent calculs électoraux indexés sur une frénésie sondagière qui est aussi moutonnière, désir de ménager l’avenir et, plus encore peut-être, leur avenir dans les institutions de la République. Tels sont quelques-uns des ressorts inavouables de ces comportements collectifs faits de l’agrégation de petites réactions individuelles qui pavent la voie à la grande Réaction qui vient.

Les élus communistes ont certainement appris l’histoire mais ils viennent de faire la démonstration qu’ils n’apprennent rien de l’histoire et tous répètent les erreurs du passé sans avoir mené le moindre baroud d’honneur dans leur Assemblée respective. Le 12 mars 1956, les députés du PC approuvaient les pouvoirs spéciaux défendus par le très socialiste Guy Mollet qui entendait disposer des moyens nécessaires pour « prendre toutes mesures exceptionnelles en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens, et de la sauvegarde du territoire. » En des termes moins euphémisés, il s’agissait de défendre l’Algérie française en menant une guerre impitoyable contre les « terroristes » du FLN. Ainsi fut fait.

Le 20 novembre 2015, Eliane Assassi, présidente du groupe Communiste, républicain et citoyen (CRC) au Sénat, tente d’expliquer les positions diverses – approbation ou abstention – de ses membres en déclarant : « une écrasante majorité de Français sont pour plus de sécurité. » Et pour conclure cette élue emploie l’une de ces formules creuses mais obscures qui envahit la novlangue politique contemporaine : « on essaie de faire société. » Qu’est-ce à dire ? Mystère ! Dérisoires efforts rhétoriques et remarquable soumission aux opinions communes et aux passions collectives du moment : la peur, la colère, l’indignation. Celles-là mêmes que flattent depuis des années, avec les résultats que l’on sait, les démagogues du Front national et les dirigeants des Républicains auxquels s’ajoute désormais le Premier ministre chargé de mettre en œuvre les orientations hâtivement décidées par le Chef de l’Etat.

Le propre des événements est d’agir comme d’excellents révélateurs, pour le meilleur ou pour le pire. Les réponses qui viennent d’être apportées par le gouvernement et les parlementaires aux massacres du 13 novembre 2015 disent la puissance de la réaction politique à l’œuvre et de la régression démocratique qui nous est imposée. Dans la seconde moitié du XXe siècle et nonobstant des circonstances différentes, elles n’ont qu’un précédent connu ; la guerre d’Algérie et son arsenal de législations d’exception. Le renforcement des dispositions de la loi du 3 avril 1955 sur l’état d’urgence actualise ce passé qui continue ainsi d’affecter gravement notre présent et notre condition de citoyen.

La réaction qui vient ? Sur le terrain sécuritaire, elle a déjà remporté une bataille majeure. L’hiver politique qui s’annonce risque d’être rigoureux et fort long ; il faut l’affronter sans attendre.

O. Le Cour Grandmaison, universitaire, Université d’Evry-Val d’Essonne, sciences politiques et philosophie politique. Ecrivain.Dernier ouvrage paru : L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies, Fayard, 2014.

Source  via CAPJPO-EuroPalestine

Olivier Roy : « Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste »


LE MONDE | 24.11.2015 à 06h44 • Mis à jour le 26.11.2015 à 12h28

Un dessin affiché à Bordeaux montre un djihadiste demandant : "Tu connais le Coran ?". L'autre lui répondant : "Le quoi ?"

Par Olivier Roy, politologue spécialiste de l’islam

La France en guerre ! Peut-être. Mais contre qui ou contre quoi ? Daech n’envoie pas des Syriens commettre des attentats en France pour dissuader le gouvernement français de le bombarder. Daech puise dans un réservoir de jeunes Français radicalisés qui, quoi qu’il arrive au Moyen-Orient, sont déjà entrés en dissidence et cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle. L’écrasement de Daech ne changera rien à cette révolte.

Le ralliement de ces jeunes à Daech est opportuniste : hier, ils étaient avec Al-Qaida, avant-hier (1995), ils se faisaient sous-traitants du GIA algérien ou pratiquaient, de la Bosnie à l’Afghanistan en passant par la Tchétchénie, leur petit nomadisme du djihad individuel (comme le « gang de Roubaix »). Et demain, ils se battront sous une autre bannière, à moins que la mort en action, l’âge ou la désillusion ne vident leurs rangs comme ce fut le cas de l’ultragauche des années 1970.

Lire aussi : Après les attentats, les intellectuels pensent la riposte

Il n’y a pas de troisième, quatrième ou énième génération de djihadistes. Depuis 1996, nous sommes confrontés à un phénomène très stable : la radicalisation de deux catégories de jeunes Français, à savoir des « deuxième génération » musulmans et des convertis « de souche ».

Le problème essentiel pour la France n’est donc pas le califat du désert syrien, qui s’évaporera tôt ou tard comme un vieux mirage devenu cauchemar, le problème, c’est la révolte de ces jeunes. Et la vraie question est de savoir ce que représentent ces jeunes, s’ils sont l’avant-garde d’une guerre à venir ou au contraire les ratés d’un borborygme de l’Histoire.

Quelques milliers sur plusieurs millions

Deux lectures aujourd’hui dominent la scène et structurent les débats télévisés ou les pages opinions des journaux : en gros, l’explication culturaliste et l’explication tiers-mondiste. La première met en avant la récurrente et lancinante guerre des civilisations : la révolte de jeunes musulmans montre à quel point l’islam ne peut s’intégrer, du moins tant qu’une réforme théologique n’aura pas radié du Coran l’appel au djihad.

La seconde évoque avec constance la souffrance postcoloniale, l’identification des jeunes à la cause palestinienne, leur rejet des interventions occidentales au Moyen-Orient et leur exclusion d’une société française raciste et islamophobe ; bref, la vieille antienne : tant qu’on n’aura pas résolu le conflit israélo-palestinien, nous connaîtrons la révolte.

Mais les deux explications butent sur le même problème : si les causes de la radicalisation étaient structurelles, alors pourquoi ne touche-t-elle qu’une frange minime et très circonscrite de ceux qui peuvent se dire musulmans en France ? Quelques milliers sur plusieurs millions.

Car ces jeunes radicaux sont identifiés ! Tous les terroristes qui sont passés à l’action avaient leur fameuse fiche « S ». Je n’entre pas ici dans la question de la prévention, je remarque simplement que l’information est là et accessible. Alors regardons qui ils sont et essayons d’en tirer des conclusions.

Islamisation de la radicalité

Presque tous les djihadistes français appartiennent à deux catégories très précises : ils sont soit des « deuxième génération », nés ou venus enfants en France, soit des convertis (dont le nombre augmente avec le temps, mais qui constituaient déjà 25 % des radicaux à la fin des années 1990). Ce qui veut dire que, parmi les radicaux, il n’y a guère de « première génération » (même immigré récent), mais surtout pas de « troisième génération ».

Or cette dernière catégorie existe et s’accroît : les immigrés marocains des années 1970 sont grands-pères et on ne trouve pas leurs petits-enfants parmi les terroristes. Et pourquoi des convertis qui n’ont jamais souffert du racisme veulent-ils brusquement venger l’humiliation subie par les musulmans ? Surtout que beaucoup de convertis viennent des campagnes françaises, comme Maxime Hauchard, et ont peu de raisons de s’identifier à une communauté musulmane qui n’a pour eux qu’une existence virtuelle. Bref, ce n’est pas la « révolte de l’islam » ou celle des « musulmans », mais un problème précis concernant deux catégories de jeunes, originaires de l’immigration en majorité, mais aussi Français « de souche ». Il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité.

Qu’y a-t-il de commun entre les « deuxième génération » et les convertis ? Il s’agit d’abord d’une révolte générationnelle : les deux rompent avec leurs parents, ou plus exactement avec ce que leurs parents représentent en termes de culture et de religion. Les « deuxième génération » n’adhèrent jamais à l’islam de leurs parents, ils ne représentent jamais une tradition qui se révolterait contre l’occidentalisation. Ils sont occidentalisés, ils parlent mieux le français que leurs parents. Tous ont partagé la culture « jeune » de leur génération, ils ont bu de l’alcool, fumé du shit, dragué les filles en boîte de nuit. Une grande partie d’entre eux a fait un passage en prison. Et puis un beau matin, ils se sont (re)convertis, en choisissant l’islam salafiste, c’est-à-dire un islam qui rejette le concept de culture, un islam de la norme qui leur permet de se reconstruire tout seuls. Car ils ne veulent ni de la culture de leurs parents ni d’une culture « occidentale », devenues symboles de leur haine de soi.

La clé de la révolte, c’est d’abord l’absence de transmission d’une religion insérée culturellement. C’est un problème qui ne concerne ni les « première génération », porteurs de l’islam culturel du pays d’origine, mais qui n’ont pas su le transmettre, ni les « troisième génération », qui parlent français avec leurs parents et ont grâce à eux une familiarité avec les modes d’expression de l’islam dans la société française : même si cela peut être conflictuel, c’est « dicible ». Si on trouve beaucoup moins de Turcs que de Maghrébins dans les mouvements radicaux, c’est sans doute que, pour les Turcs, la transition a pu être assurée, car l’Etat turc a pris en charge la transmission en envoyant instituteurs et imams (ce qui pose d’autres problèmes, mais permet d’esquiver l’adhésion au salafisme et à la violence).

Des jeunes en rupture de ban

Les jeunes convertis par définition adhèrent, quant à eux, à la « pure » religion, le compromis culturel ne les intéresse pas (rien à voir avec les générations antérieures qui se convertissaient au soufisme) ; ils retrouvent ici la deuxième génération dans l’adhésion à un « islam de rupture », rupture générationnelle, rupture culturelle, et enfin rupture politique. Bref, rien ne sert de leur offrir un « islam modéré », c’est la radicalité qui les attire par définition. Le salafisme n’est pas seulement une question de prédication financée par l’Arabie saoudite, c’est bien le produit qui convient à des jeunes en rupture de ban.

Du coup, et c’est la grande différence avec les cas de jeunes Palestiniens qui se lancent dans les formes diverses d’intifada, les parents musulmans des radicaux français ne comprennent pas la révolte de leur progéniture. De plus en plus, comme les parents des convertis, ils essaient d’empêcher la radicalisation de leurs enfants : ils appellent la police, ils vont en Turquie pour tenter de les ramener, ils craignent, à juste titre, que les aînés radicalisés n’entraînent les plus jeunes. Bref, loin d’être le symbole d’une radicalisation des populations musulmanes, les djihadistes fontexploser la fracture générationnelle, c’est-à-dire tout simplement la famille.

En rupture avec leur famille, les djihadistes sont aussi en marge des communautés musulmanes : ils n’ont presque jamais un passé de piété et de pratique religieuse, au contraire. Les articles des journalistes se ressemblent étonnamment : après chaque attentat, on va enquêter dans l’entourage du meurtrier, et partout c’est « l’effet surprise : « On ne comprend pas, c’était un gentil garçon (variante : “Un simple petit délinquant”), il ne pratiquait pas, il buvait, il fumait des joints, il fréquentait les filles… Ah oui, c’est vrai, il y a quelques mois il a bizarrement changé, il s’est laissépousser la barbe et a commencé à nous saouler avec la religion. » Pour la version féminine, voir la pléthore d’articles concernant Hasna Aït Boulahcen, « Miss Djihad Frivole ».

Inutile ici d’évoquer la taqiya, ou dissimulation, car une fois born again, les jeunes ne se cachent pas et étalent leur nouvelle conviction sur Facebook. Ils exhibent alors leur nouveau moi tout-puissant, leur volonté de revanche sur une frustration rentrée, leur jouissance de la nouvelle toute-puissance que leur donnent leur volonté de tuer et leur fascination pour leur propre mort. La violence à laquelle ils adhèrent est une violence moderne, ils tuent comme les tueurs de masse le font en Amérique ou Breivik en Norvège, froidement et tranquillement. Nihilisme et orgueil sont ici profondément liés.

Cet individualisme forcené se retrouve dans leur isolement par rapport aux communautés musulmanes. Peu d’entre eux fréquentaient une mosquée. Leurs éventuels imams sont souvent autoproclamés. Leur radicalisation se fait autour d’un imaginaire du héros, de la violence et de la mort, pas de la charia ou de l’utopie. En Syrie, ils ne font que la guerre : aucun ne s’intègre ou ne s’intéresse à la société civile. Et s’ils s’attribuent des esclaves sexuelles ou recrutent de jeunes femmes sur Internet pour en faire des épouses de futurs martyrs, c’est bien qu’ils n’ont aucune intégration sociale dans les sociétés musulmanes qu’ils prétendent défendre. Ils sont plus nihilistes qu’utopistes.

Aucun ne s’intéresse à la théologie

Si certains sont passés par le Tabligh (société de prédication fondamentaliste musulmane), aucun n’a fréquenté les Frères musulmans (Union des organistions islamiques de France), aucun n’a milité dans un mouvement politique, à commencer par les mouvements propalestiniens. Aucun n’a eu de pratiques « communautaires » : assurer des repas de fin de ramadan, prêcher dans les mosquées, dans la rue en faisant du porte-à-porte. Aucun n’a fait de sérieuses études religieuses. Aucun ne s’intéresse à la théologie, ni même à la nature du djihad ou à celle de l’Etat islamique.

Ils se radicalisent autour d’un petit groupe de « copains » qui se sont rencontrés dans un lieu particulier (quartier, prison, club de sport) ; ils recréent une « famille », une fraternité. Il y a un schéma important que personne n’a étudié : la fraternité est souvent biologique. On trouve très régulièrement une paire de « frangins », qui passent à l’action ensemble (les frères Kouachi et Abdeslam, Abdelhamid Abaaoud qui « kidnappe » son petit frère, les frères Clain qui se sont convertis ensemble, sans parler des frères Tsarnaev, auteurs de l’attentat de Boston en avril 2013). Comme si radicaliser la fratrie (sœurs incluses) était un moyen de souligner la dimension générationnelle et la rupture avec les parents.

La cellule s’efforce de créer des liens affectifs entre ses membres : on épouse souvent la sœur de son frère d’armes. Les cellules djihadistes ne ressemblent pas à celles des mouvements radicaux d’inspiration marxiste ou nationaliste (FLN algérien, IRA ou ETA). Fondées sur des liens personnels, elles sont plus imperméables à l’infiltration.

Les terroristes ne sont donc pas l’expression d’une radicalisation de la population musulmane, mais reflètent une révolte générationnelle qui touche une catégorie précise de jeunes.

Pourquoi l’islam ? Pour la deuxième génération, c’est évident : ils reprennent à leur compte une identité que leurs parents ont, à leurs yeux, galvaudée : ils sont « plus musulmans que les musulmans » et en particulier que leurs parents. L’énergie qu’ils mettent à reconvertir leurs parents (en vain) est significative, mais montre à quel point ils sont sur une autre planète (tous les parents ont un récit à faire de ces échanges). Quant aux convertis, ils choisissent l’islam parce qu’il n’y a que ça sur le marché de la révolte radicale. Rejoindre Daech, c’est la certitude de terroriser.

Olivier Roy est professeur à l’Institut universitaire européen de Florence (Italie), où il dirige le Programme méditerranéen. Politologue, spécialiste de l’islam, il est notamment l’auteur de La Sainte Ignorance (Seuil, 2008), En quête de l’Orient perdu (Seuil,‎ 2014) et de La Peur de l’islam (Ed. de l’Aube/Le Monde, 92 pages, 11 euros), recueil de ses principales interventions dans Le Monde du 11 septembre 2001 à janvier 2014.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/24/le-djihadisme-une-revolte-generationnelle-et-nihiliste_4815992_3232.html#QXXWCi38tufZMUkw.99

A la Belgique


Réponse au « Monde »

Une ancienne journaliste française, Claire Brisset (« Le Figaro », « Le Monde », « Le Monde diplomatique ») s’est offusquée du fameux éditorial paternaliste du « Monde » qui grondait la Belgique… Voici ce qu’elle écrit:

Depuis plus d’une semaine, en France, les commentateurs de tous poils –journalistes, politiques – ont trouvé un bouc émissaire à l’action terroriste qui a ensanglanté le pays le 13 novembre. Chacun y va de son interprétation condescendante, « Le Monde » du 24 novembre allant même jusqu’à se demander, dans son éditorial, si la Belgique ne serait pas devenue « une nation sans Etat ».
Qu’il y ait eu des failles, pour dire le moins, dans la surveillance de ceux qui s’apprêtaient à commettre des actes aussi lâches qu’ignobles, consistant à cibler une classe d’âge, la jeunesse, à laquelle chaque pays est viscéralement attaché, qui le conteste ? Mais comment peut-on jeter la pierre à une société tout entière en l’enjoignant, comme le fait encore « Le Monde » dans le même sentencieux éditorial, de se « ressaisir », comme on le dirait au plus mauvais élève de la classe ? Comment ne pas voir que le terrorisme prospère sur ce qui fait l’essence des démocraties, à savoir le refus du tout policier et du tout militaire ?

Les failles ont existé des deux côtés de la frontière, c’est l’évidence même. De part et d’autre de cette frontière, les deux pays ont laissé se constituer des ghettos hermétiques où la police ne rentre plus, où faiblesse de l’action sociale le dispute à la laideur urbaine, celle qui rend fou. Avant 2012, la France a éclairci comme jamais les rangs de ses forces de l’ordre. Et elle n’a pas su tirer les leçons des attentats de janvier 2015 qui auraient dû provoquer le sursaut que l’on voit aujourd’hui.

Le propos n’est pas ici d’entrer dans un débat technique sur l’anti-terrorisme. Mais de constater une désagréable réalité. Sous prétexte que la France est un vieux pays centralisé – malgré toutes les tentatives de ces dernières décennies –, elle considère avec condescendance ses voisins moins peuplés, moins anciens, et ne cesse d’invoquer, au nom de la République, la force de ses structures « régaliennes », oubliant au passage que le mot veut dire …royal.

Je ne tomberai pas dans le travers qui consisterait à dénigrer mon propre pays, profondément blessé. Mais je rejette ce regard méprisant sur un pays, la Belgique, qui est à la fois joyeux et attentif, qui accueille par milliers des Français handicapés ou âgés dont la France se désintéresse… et qui accueille, aussi par milliers, des Français soucieux d’échapper à une fiscalité qu’ils jugent confiscatoire. Un pays, la Belgique, véritable laboratoire du travail social, je peux en témoigner. Un pays où l’on connait les arcanes de la politique française mieux que ne le font beaucoup de Français. Un pays où l’on mange comme Pantagruel, où l’on boit sec, où l’on célèbre le Beaujolais nouveau, où l’on vous prête sa chambre. Un pays frère.

relayé par Baudouin Loos sur fb ici

Human


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Qu’est-ce qui nous rend humains ? Est-ce le fait d’aimer, est-ce le fait de lutter ? Le fait de rire ? De pleurer ? Notre curiosité ? Notre quête de découvertes ?
Poussé par ces questions, le réalisateur et photographe Yann Arthus-Bertrand a passé trois années à collecter les histoires de 2 000 femmes et hommes dans 60 pays. Avec son équipe passionnée de traducteurs, journalistes et cameramen, Yann a capturé en profondeur les émotions et les sujets qui nous unissent tous : les luttes contre la pauvreté, la guerre, l’homophobie et le futur de notre planète, mêlées à des moments d’amour et de bonheur.

Regardez les 3 volumes du film et découvrez #WhatMakesUsHUMAN.

Le VOL.1 aborde les thèmes de l’amour, des femmes, du travail et de la pauvreté.

Le VOL.2 aborde les thèmes de la guerre, du pardon, de l’homosexualité, de la famille et de la vie après la mort.

Le VOL.3 aborde les thèmes du bonheur, de l’éducation, du handicap, de l’immigration, de la corruption et du sens de la vie.

 

Si vous souhaitez découvrir d’autres contenus, visitez http://g.co/humanthemovie .

Toutes les émissions de gaz à effet de serre liées à la réalisation de ce film ont été compensées avec le programme ACTION CARBONE de la FONDATION GOODPLANET.

« Human » de Yann Arthus-Bertrand: le portrait de l’huma­nité


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UNE NOUVELLE ŒUVRE GRAN­DIOSE POUR LE CINÉASTE

# Saeptem# Saeptem | lundi 14 septembre 2015 à 10:21

Il pense que les artistes ne s’engagent pas assez – alors il le fait pour eux. Samedi, Yann Arthus-Bertrand a dévoilé au monde entier Human, son nouveau film. Cette fois, il n’est pas ques­tion d’envi­ron­ne­ment comme dans Home, mais de l’huma­nité. Le réali­sa­teur a voulu bros­ser un portrait de l’être humain, à l’aide de près de 2020 inter­views réali­sées tout autour du globe dans plus de 60 pays.

 

« Je suis un homme parmi 7 milliards d’autres. Depuis 40 ans, je photo­gra­phie notre planète et la diver­sité humaine et j’ai le senti­ment que l’hu­ma­nité n’avance pas, annonce Yann Arthus-Bertrand. On n’ar­rive toujours pas à vivre ensemble. Pourquoi ? Ce n’est pas dans les statis­tiques, dans les analyses que j’ai cher­ché la réponse, mais dans l’Homme. »

 

Le porte-parole de l’ONU a voulu « comprendre l’Autre » : « Avons-nous tous la même soif d’amour, de liberté et de recon­nais­sance ? Dans un monde tiraillé entre la tradi­tion et la moder­nité, nos besoins immuables restent-ils les mêmes ? Et au fond, qu’est-ce qu’un être humain aujourd’­hui ? Quel est le sens de sa vie ? Nos diffé­rences sont-elles si grandes ? Ne partage-t-on pas plus de valeurs qu’on ne le croit ? Et si oui, pourquoi n’ar­rive-t-on toujours pas à se comprendre ? »

 

Diffusé gratui­te­ment dans certains cinéma, ainsi que sur Inter­net et dispo­nible en version longue sur YouTube, Human a pour ambi­tion d’être vu par un maxi­mum de personnes. « Ce film porte la voix de tous les hommes et les femmes qui m’ont confié leur histoire, explique Yann Arthus-Bertrand. Il s’en fait leur messa­ger. J’ai fait le film dont je rêvais, mon souhait le plus cher est que tout un chacun s’en empare à sa façon, orga­nise des projec­tions et devienne un ambas­sa­deur du Vivre Ensemble ! »