Le problème avec Robert Fisk, Seymour Hersh et la Syrie


Yassin al – Haj Saleh est un écrivain syrien qui a passé 16 ans dans les prisons du régime. Dans cet entretien exclusif pour PULSE, Saleh , que l’on a baptisé la «conscience de la Syrie  » , explique le prisme déformant à travers lequel  la plupart des gens voient  le conflit . yassin-web2   En Occident, Robert Fisk et Seymour Hersh sont considérés comme des journalistes critiques. Ce sont des dissidents dans la presse anglophone. Toutefois les Syriens, ne les voient pas du même oeil.   Leurs écrits sur la Syrie ont pour défaut d’être profondément centrés  sur l’Occident.

 

L’objectif prétendu de leur analyse – la Syrie, son peuple et le conflit actuel – ne sert que de toile de fond à leurs commentaires dont   les Syriens ordinaires sont souvent absents. Pour Fisk et Hersh,  la lutte en Syrie porte  sur ​​les vieilles sectes engagées dans une bataille primordiale. Ce qui compte vraiment pour eux c’est  la géopolitique du conflit, en particulier la place qu’occupent les Etats-Unis dans ce tableau.

 

Au  sujet des armes chimiques, Fisk et Hersh, ignorent complètement les antécédents des attaques de l’été dernier dans la Ghouta . Un lecteur qui dépend exclusivement de  Fisk et de Hersh pour comprendre la Syrie ne saura jamais que le régime Assad avait utilisé des armes chimiques à plusieurs reprises avant le massacre du 21 Août  2013, dans la Ghouta.

 

J’étais là à l’époque. J’ai vu des victimes du gaz sarin à deux reprises dans la Ghouta orientale et j’ai rencontré les médecins qui les traitaient. Les victimes étaient de Jobar , qui a été frappé avec des armes chimiques en Avril 2013 et de Harasta , qui a été touchée en mai 2013. Il est choquant que des journalistes d’investigation tels que Fisk et Hersh ne sachent rien au sujet de ces attaques. Ils écrivent comme si  dans la Ghouta c’était la première fois que des armes chimiques avaient été utilisées en Syrie. Ces omissions entachent leur crédibilité et leur objectivité.

 

Pour ces commentateurs de renom, l’ensemble du Moyen-Orient se réduit à une intrigue géopolitique. Il n’y a pas de peuple; il n’y a que la Maison-Blanche, la CIA , le gouvernement britannique , Recep Tayyib Erdogan , l’émir du Qatar , le régime iranien et bien sûr Bachar al-Assad et les djihadistes . Dans sa multitude d’articles,  Fisk  parle rarement des Syriens ordinaires (l’observation vaut également pour feu Patrick Seale ).

 

À une époque, Robert Fisk était un cauchemar pour les  reporters américains embarqués avec les forces américaines lors de l’invasion de l’Irak en 2003. Mais il ne voit pas l’ironie qu’il y a à s’intégrer aux forces du régime syriennes au moment de leur entrée à Daraya en août 2012. A l’époque, plus de 500 personnes ont été tuées lors d’un massacre  (245 selon Fisk ). Qui les a tuées ? Les rebelles, conclut Fisk uniquement sur la foi de ses interviews avec les détenus du régime. Pourquoi les combattants locaux tueraient-ils des centaines de personnes appartenant à leur propre communauté ?

 

Robert Fisk ne fournit pas de réponse. Aurait-il  parlé à un seul citoyen en l’absence de ses gardes, il aurait appris qu’il n’avait aucun doute quant à la responsabilité du régime. En effet, ce fut un journaliste américain, Janine di Giovanni, qui a corroboré ce fait peu de temps après en visitant Daraya sans escorte.

 

Au même moment,   Human Rights Watch a documenté dix attaques contre des files d’attente devant un four à  pain  près d’Alep. Fisk n’en a mentionné aucune. À cette époque, Fisk a visité un centre de sécurité à Damas, où il a été accueilli par un agent de sécurité. Il a eu accès à quatre combattants djihadistes, deux Syriens et deux étrangers. Fisk s’est fait un devoir de mentionner que les prisonniers pouvaient recevoir la visite de leurs familles.

 

J’ai passé 16 ans dans les geôles d’Assad et j’ai donc connu directement ces usines de la mort. À ce titre, je trouve cette affirmation hautement improbable. La crédulité de Fisk est risible ; il participe à une tentative honteuse d’embellir les horribles politiques de la famille des Assad. Pourquoi Robert Fisk n’a-t-il jamais tenté d’entrer en contact avec les gens de la Ghouta  orientale pour leur demander ce qui s’est passé en août dernier ? Il aurait été facile pour une personne ayant ses relations de convaincre ses amis dans le régime, par exemple la conseillère en communication du président Assad, Buthaina Shaaban , de lui faciliter son entrée dans la ville assiégée . Il aurait pu, pour changer, rencontrer des gens ordinaires hors de la présence intimidante des gardes du régime et il aurait découvert lui-même qui a utilisé les armes chimiques qui ont tué 1466 personnes, dont plus de 400 enfants.

 

Ignorer les sources locales d’information sur le conflit en Syrie semble être une pratique courante parmi d’autres commentateurs en Occident, en particulier parmi les libéraux et les gens de gauche. Cela en dit long sur leur parti pris idéologique. Leur arrogance dogmatique avec son vernis de professionnalisme n’est pas substantiellement différent de l’assurance obscurantiste des djihadistes.

 

Le récit Hersh / Fisk se déroule dans un vide historique : il ne vous dit rien sur l’histoire et le caractère du régime. Vous n’apprendrez pas que le régime a systématiquement utilisé la punition collective comme politique dès le début de la révolte syrienne. Qu’il a utilisé des avions de combat, des  barils d’explosifs et des missiles Scud contre des civils pour les soumettre ; qu’il a invité des étrangers du Liban, de l’Iran, de l’Irak et d’autres pays pour l’aider dans le massacre.

 

Vous n’en saurez pas non plus davantage sur l’industrie de la mort qui fleurit dans les lieux mêmes où Fisk est le bienvenu. Il y a trois mois, il a écrit un article sur le meurtre systématique  par Assad des détenus dans ses cachots, mais la façon dont Fisk nous informe sur ce sujet traduit bien sa conscience professionnelle. Fisk préface son rapport sur les atrocités commises par le régime en mettant en garde les lecteurs contre les horreurs qui menacent  » si l’insurrection contre Bachar al-Assad réussissait.  » Pour la plupart, les photos montraient à l’évidence l’échelle industrielle des massacres à l’intérieur des prisons d’Assad.

 

Mais Fisk a semblé plus obsédé par la date de publication des photos dans la mesure où elles ont été publiées un jour avant la conférence de Genève 2. Le sort horrible des 11.000 prisonniers a pu rappeler à Fisk l’Allemagne nazie, mais il trouve néanmoins l’occasion de disserter longuement sur ​​le Qatar, dont la  » famille royale déteste viscéralement Bachar al-Assad « , et qui a financé  l’enquête. Pour Fisk, les atrocités étaient un détail dans un vaste complot dont la vraie victime est le régime d’Assad.

 

Pour les non-initiés , l’article de Fisk pourrait donner l’impression que les 11 000 victimes étaient les seules qui avaient été tuées  par le régime d’Assad et que les 20.000 morts de Hama en 1982 étaient les seuls dont son père était responsable. Le nombre réel de victimes est onze fois plus importants pour Assad et deux fois plus pour son père. En outre, ces chiffres passent sous silence les  milliers de personnes arrêtées, torturées et emprisonnées, et les millions de personnes qui ont été humiliées par ce régime En ignorant systématiquement le peuple syrien et en se concentrant sur Al-Qaïda , Robert Fisk et Seymour Hersh nous ont rendu un très mauvais service . La perspective sur la Syrie dépeinte par ces écrivains correspond exactement à celle que Bachar Assad veut montrer au reste du monde.

 

Yassin al – Haj Saleh (né à Raqqa en 1961) est l’un des dissidents politiques les plus en vue de Syrie . En 1980, quand il étudiait la médecine à Alep, il a été emprisonné pour son appartenance à un groupe pro – démocratie et il est resté derrière les barreaux jusqu’en 1996 . Il écrit sur ​​des sujets politiques, sociaux et culturels relatifs à la Syrie et  au monde arabe dans plusieurs journaux et revues arabes à l’extérieur de la Syrie , et ses articles paraissent régulièrement dans Al Hayat (journal basé à Londres), dans le magazine de gauche égyptien Al- bosla , et dans la revue syrienne en ligne The Republic. Parmi les livres de Saleh ( tous en arabe) on citera La Syrie dans l’ombre: coup d’oeil dans la boîte noire (2009 ) , Marcher  sur un pied (2011 ) , collection de 52 articles écrits entre 2006 et 2010 , Le salut,  O jeunes gens: 16 ans dans les prisons syriennes  (2012 ) , Les mythes des autres :  critique de l’islam contemporain et critique de la critique (2012 ) , et Délivrance ou Destruction ? La Syrie à la croisée des chemins (2014) . En 2012, il a reçu le prix du Prince Claus en » hommage au peuple syrien et à la révolution syrienne « . Il n’a pas pu recevoir son prix car il, vivait dans la clandestinité à  Damas

 

source

 

traduction anniebannie

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Syrie : Alep dans le noir depuis une semaine


vendredi 25 avril 2014, par La Rédaction

La région d’Alep, ex-capitale économique, dans le nord de la Syrie, est privée d’électricité depuis une semaine, alors que près de 50 civils ont péri jeudi dans de nouveaux raids aériens menés par l’armée syrienne, a indiqué vendredi l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). Alep et sa province « sont privées d’électricité depuis sept jours, après que le tribunal islamique (rebelle) a ordonné la coupure des lignes à haute tension pour faire pression sur (les quartiers tenus par) le régime et le contraindre à cesser de lancer ses barils d’explosifs », a précisé l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). Jeudi, au moins 48 personnes, dont 7 enfants, ont été tuées dans des raids aériens de l’armée syrienne sur la région d’Alep. Trente d’entre eux ont péri dans un raid sur le marché du village d’Atareb, a assuré l’OSDH dans un nouveau bilan.
L’armée syrienne intensifie depuis le 15 décembre ses attaques contre les positions rebelles dans la métropole d’Alep, divisée entre quartiers pro et anti-régime, et sa province. Selon l’OSDH, les frappes aériennes ont tué ces derniers mois des centaines de personnes, en majorité des civils, et poussé des milliers de familles à s’enfuir.
À l’aube, des combats violents se sont déroulés entre l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), groupe ultra-radical accusé par l’opposition de servir les intérêts du régime, et des brigades rebelles, près du village de Halissa qui surplombe des routes importantes pour les renforts militaires dans le nord de la province d’Alep. Ailleurs, dans la province de Deraa (sud), des combats entre les forces loyalistes et des brigades islamistes ont fait 31 morts dans les rangs de ces dernières, notamment du Front al-Nosra (branche d’al-Qaida en Syrie), dans le secteur de Tal al-Jabié.
Le conflit en Syrie a fait plus de 150 000 morts en trois ans. Déclenché en mars 2011 par une contestation populaire violemment réprimée, ce conflit s’est transformé en une guerre opposant forces du régime à des déserteurs aidés par des civils armés et des djihadistes venus de l’étranger. Le conflit est devenu plus complexe avec les combats entre rebelles et djihadistes.

Chine : le TGV qui ne s’arrête pas


Cette vidéo montre une innovation brillante des nouveaux TGV chinois : récupérer et déposer les passagers du train sans s’arrêter dans les stations. Aucune perte de temps : les trains roulent tout le temps à grande vitesse. Si entre Pékin et Guangzhou il y avait 30 stations, rien que le fait de s’arrêter, de redémarrer et d’accélérer dans chaque station donnerait une perte d’énergie et un gaspillage de temps. Un arrêt de seulement 5 minutes par station (il ne faut pas négliger les passagers plus âgés) résulterait en une augmentation du temps de trajet de 2h30 (5 minutes x 30 stations) par train. (source Liens Utiles)

 

[youtube http://youtu.be/Y4Bkd7beH1s?]

Xu Bing: «Ecrire le premier livre qui ne nécessiterait pas de traduction»


anniebannie, absolument néo-analphabète

Faites le test: procurez-vous Une histoire sans mots, le roman de Xu Bing entièrement écrit en pictogrammes, et montrez-le autour de vous. Il y aura un moment d’incrédulité (plus ou moins long, selon l’âge notamment). Les réactions vont ensuite de «c’est génial, ce truc» à «ça fait peur» en passant par «tu peux vraiment lire ça?».

Notez au passage que «ce truc» n’est d’emblée pas identifié comme un livre, puisqu’il n’a d’autres mots que ceux de la couverture, mais plutôt comme un objet de design, «un exercice de style». Il raconte pourtant une histoire, celle de Monsieur Noir, un urbain célibataire dont la journée de bureau se découpe en café, transports, préparation de réunion, drague sur le Net – un internaute comme vous et moi.

Son auteur, le Chinois Xu Bing, est un artiste contemporain né en 1955 dont les réalisations poétiques mêlent tapis magiques (Magical Carpets), chants d’oiseaux (Bird Language, 2003), et signes (lettres, idéogrammes, etc.). Entre New York et Pékin («j’ai deux studios; avec le décalage horaire, nous pouvons travailler 24 heures sur 24 en cas de nécessité»), il admet se tenir personnellement «en retrait»des nouvelles technologies. Il utilise volontiers les idéogrammes chinois quand il veut s’exprimer par écrit.

Sorti début novembre en France, Une histoire sans mots s’est depuis vendu à plus de 8500 exemplaires – «un bon score pour un livre qui continuera à se vendre»,selon Jean-Marc Levent, chez Grasset, son éditeur français. Bouclant en ce moment ses gigantesques phœnix à New York, ainsi qu’une rétrospective de son œuvre à Taïwan, Xu Bing revient sur ce roman graphique, au sens premier du terme.

 Xu Bing a conservé des icônes qu'il considère comme universels.Xu Bing a conservé des icônes qu’il considère comme universels. Image Xu Bing/Editions Grasset.

Comment nommez-vous la langue utilisée dans «Une histoire sans mots»?

Il ne s’agit pas d’une langue, mais d’une écriture. Quel que soit sa nationalité ou son niveau d’étude, le lecteur est capable de lire ce livre dans sa propre langue. Et en même temps, pas un seul des pictogrammes n’est prononçable. Les pictogrammes sont le socle écrit de l’humanité: de nombreuses écritures ont commencé de cette façon. Pour des raisons de vocalisation, des écritures phonétiques se sont ensuite développées, et leur qualité pictographique a disparu.

Comment avez-vous procédé pour composer ce livre?

Ce projet a débuté il y a dix ans. Les pictogrammes et autres émoticônes n’étaient alors pas aussi variés. Nous avons rassemblé et organisé ces matériaux, puis nous avons lancé des analyses psychologiques et visuelles, les avons comparées. Il y a par exemple des centaines de versions de l’icône de «café». Nous sommes ainsi parvenus à des caractéristiques communes à tous, à ce qui fait sens immédiatement.

Cette œuvre est-elle une manière de reconsidérer l’idée de la tour de Babel?

Absolument. Avec le développement des technologies, l’homme augmente ses perspectives. Mais les différentes graphies, les différentes langues sont, elles, une gêne dans nos communications d’un bout du monde à l’autre. Ma première motivation, concernant ce projet, est venue de mon désir d’écrire le premier livre au monde qui ne nécessiterait pas de traduction.

Image Xu Bing. Editions Grasset.

Avez-vous testé votre livre avant de le commercialiser?

Nous l’avons testé auprès de différents publics, aux Etats-Unis, en Chine continentale, à Hongkong, Taïwan – avec une réceptivité identique. Autre phénomène intéressant, les adultes ne lisent pas aussi rapidement que les enfants. Ce sont les ados de 15-16 ans qui ont la lecture la plus rapide. Dans le passé, quand on lisait en famille, c’était toujours les enfants qui posaient des questions à leurs parents. Avec Unehistoire sans mots, le rapport est inversé, les enfants répondent aux questions des parents [sur la signification des icônes].

Comment vous est venue l’idée d’utiliser des icônes?

Au cours de ces vingt dernières années, j’ai passé beaucoup de temps dans des avions. La signalisation des aéroports et des manuels de sécurité m’intriguaient. Ils sont conçus sur une économie de mots.Un jour, en 2003, j’ai prêté attention aux petites images sur un emballage de chewing-gum («Veuillez mettre votre chewing-gum dans cet emballage avant de le jeter dans une poubelle»). J’ai alors compris que si les icônes peuvent expliquer quelque chose de simple, elles pourraient aussi être utilisées pour raconter une histoire plus longue.

Nous comprenons mieux un inconnu à l’autre bout du monde que nos propres parents, qui ne partagent pas forcément la culture numérique…

Les générations les plus âgées, y compris ma génération [la soixantaine, ndlr] ont une crainte des ordinateurs et de la culture numérique. Par le passé, ce genre de technologie appartenait à une sphère donnée. Grâce à la promotion commerciale, elle est désormais plus humanisée, elle s’est transformée en un outil de la vie quotidienne. Certaines personnes ont certes du mal à prendre le virage, mais il y a nécessairement, chez chacun, un lent processus d’adaptation.

Vous utilisez beaucoup de logos de sociétés commerciales [on se souvient de «Logorama», du studio H5]. Notre vecteur est-il désormais la consommation avant même une connexion géo-linguistique?

L’étape la plus importante dans l’émergence de l’informatique personnelle a été la transformation de commandes informatiques numériques abstraites en icônes visuelles, la modification d’un vocabulaire spécialisé en pictogrammes intuitifs. Et l’usage des ordinateurs personnels a largement été motivé par la consommation…

Mais il y a quelque chose de bizarrement rassurant dans tous ces logos commerciaux…

Un jour, comme je donnais une conférence, quelqu’un m’a dit: «Quand je suis à l’étranger et que je vois ces pictogrammes, je me sens soudain en sécurité.» Je crois que cette expérience est commune à tous, quelles que soient les origines linguistiques. Pourquoi? Parce que ces symboles sont reliés à nos vies, à nos expériences concrètes de la vie. Le logo, le smiley, etc. sont des représentations directes de la réalité, d’expériences physiques partagées.

«Une histoire sans mots», Xu Bing, Grasset, 112pp., 9,90€

Merci à Jesse Robert Coffino pour la traduction.

Stéphanie ESTOURNET

source

Syrie: « Assad et les djihadistes se justifient mutuellement par leur barbarie »


Propos recueillis par , publié le 23/04/2014 à 20:20

Trois ans après le début du soulèvement contre le régime tyrannique des Assad en Syrie, le pays est plongé dans la guerre. Le politologue Ziad Majed vient de publier « Syrie, la révolution orpheline » qui revient sur ce drame. L’Express l’a interrogé.

Syrie: "Assad et les djihadistes se justifient mutuellement par leur barbarie"

Un Syrien marche dans les ruines d’Alep le 18 mars 2014

 

afp.com/Baraa al-Halabi

 

De tous les pays arabes, hormis ceux du Golfe, la Syriesemble être le pays ou la chape de plomb la plus lourde semble avoir été imposée. Comment l’expliquez-vous?

Le régime syrien est depuis la fin des années 1970 l’un des plus féroces dans la région. Son armée et ses services de renseignements contrôlent l’état et la société. Ils sont construits autour d’un noyau dur, attaché directement au clan des Assad. Ce clan gère les affaires publiques à travers le parti Baath, au pouvoir depuis 1963, et à travers un état d’urgence imposé au pays qui permet aux tribunaux militaires et aux services de sécurité d’intervenir contre toute opposition politique. Les massacres de Hama en 1982 et les campagnes d’arrestation et de liquidation des partis de gauche et des frères musulmans tout au long des années 1980 témoignaient déjà de la barbarie de ce dernier. Elles ont réduit le champ politique syrien en ruines.

A cette répression physique s’est ajoutée au cours des décennies une autre symbolique: le culte d’Assad (d’inspiration stalinienne) et son occupation depuis 1984 de l’espace et du temps en Syrie, à travers les statues, les organisations de la jeunesse, les noms des rues, les portraits et les slogans évoquant sa « présence éternelle ». Il faut ainsi comprendre la succession au sein de la famille en 2000 et la passation du pouvoir du père Hafez au fils Bachar (deuxième cas dans une république après la Corée du nord) comme une volonté de montrer la puissance dynastique et clanique du régime et son pouvoir « éternel »…

Un autre atout des Assad dans l’écrasement des Syriens: la politique étrangère. Damas s’est impliqué dans tous les conflits régionaux et a multiplié toutes les alliances externes possibles afin d’occulter la société syrienne, et de transformer la Syrie aux yeux du monde entier en acteur régional sans « intérieur » et sans visage humain.

Pourquoi l’opposition a-t-elle eu tant de difficultés à se structurer?

L’opposition syrienne souffrait en 2011, quand la révolution a éclaté de plusieurs problèmes : l’absence de coordination entre ses composantes, l’absence d’expérience vue la destruction de la vie politique dans le pays, et sa méconnaissance de la nouvelle génération syrienne à cause de l’impossibilité de toute interaction politique. Elle était également dispersée entre les pays d’exile et l’intérieur (souvent en clandestinité). De plus, les diversités politiques (droite, gauche, islamiste, laïque…) et socio-culturelles (urbaine, rurale, tribale, etc…) qui auraient pu enrichir son discours politique et ses approches se sont transformées en sources de concurrences et de tensions. Et depuis 2012, avec « l’internationalisation » de la gestion de la situation en Syrie, et avec les développements militaires, différents acteurs externes (Turquie, Qatar, Arabie, France, Etats Unis…) ont trouvé des alliés aux rangs de cette opposition avec des agendas différents. Cela l’a affaibli et divisé d’avantage, face à un régime qui a soudé les siens à l’intérieur, et qui a deux grands alliés externes (l’Iran et la Russie) acharnés pour le maintenir (pour des raisons différentes).

On avait cru en 2012 le régime très affaibli. Les opposants espéraient une fin proche du régime. Qu’est ce qui lui a permis de rebondir?

Effectivement, le régime était et est très affaibli. Il a perdu le contrôle de plus de la moitié du territoire syrien, son armée a perdu près de la moitié de ses effectifs et ne peut plus imposer le service militaire que dans quelques régions qu’elle occupe, il est en grande difficulté économique et le sera encore plus dans les prochains mois. Il a également perdu son autorité symbolique et le culte de la personne de son président qui imposait la peur et le silence dans le pays. Mais quatre facteurs l’ont aidé à survivre en 2012 et 2013, et continuent aujourd’hui à l’aider, voire à le renforcer :

1- Le soutien de Téhéran et de Moscou. Le soutien des Iraniens se fait sous forme de dons et de crédits, d’envoi d’équipement militaire (surtout d’avions sans pilotes très efficaces dans les combats depuis novembre 2013), de mobilisation de milliers de combattants chiites libanais (Hezbollah) et irakiens qui ont renforcé les troupes d’Assad sur les fronts autour de Damas et de Homs, et d’entrainement de plus de 30 milles jeunes alaouites syriens constituant une force paramilitaire « l’armée de défense nationale ». Quant au soutien russe, il a pris la forme d’envoi de tonnes d’armes permettant à l’armée d’Assad une puissance de feu et des pièces de rechange, et évidemment un droit de véto au Conseil de Sécurité des Nations Unis bloquant à plusieurs reprises des résolutions et des sanctions contre le régime.

2- L’inaction de la communauté internationale, dans le sens où cette dernière semble avoir accepté le blocage russe du Conseil de Sécurité. Elle s’est contentée de déclarations condamnant les massacres commis par le régime, et de quelques sanctions économiques. Même après l’usage des armes chimiques considérées par Washington comme seule ligne rouge, elle a cédé à un accord avec Moscou et Damas épargnant Assad de toute sanction militaire qui aurait certainement modifié la donne syrienne. Pire encore, le refus catégorique des américains de livrer aux opposants syriens des missiles anti-air a privé ces derniers d’une arme stratégique. Les états du golfe et les européens (divisés quant à l’armement de l’opposition) se sont pliés à cette volonté américaine, et le régime de même que ses alliés en ont profité et se sont sentis impunis.

3- De ces deux facteurs en découle le troisième : l’aviation militaire. au delà des les 15 000 civils tués par l’aviation du régime, au delà des destructions massives et du pourrissement de la situation dans les régions libérées au nord comme à l’est et au sud, l’aviation a joué et joue toujours un rôle déterminant dans les combats. Sans cette aviation, l’armée et ses alliés libanais et irakiens auraient du mal à progresser sur le terrain, ou à se maintenir dans les régions éloignées de Damas (Alep, Idlib et Deir Ezzor par exemple). Et Sans cette aviation, le blocus imposé sur les banlieues de Damas et la Ghouta serait moins « efficace ». On peut dire donc que priver l’opposition syrienne d’armes anti-aériennes lui permettant de neutraliser l’aviation d’Assad a eu des conséquences militaires, politiques et humanitaires terribles.

4- Enfin, l’arrivée des djihadistes fin 2012 (par la frontière irakienne où ils étaient bien implantés et par la frontière turque) a profité à la propagande d’Assad politiquement.t Depuis 2013 cette arrivée lui profite militairement, car ces derniers sont en lutte sanglante avec les forces de l’opposition pour le contrôle du territoire libéré du régime. Plus de 2000 combattants et militants de l’opposition ont trouvé la mort ou sont portés disparus dans cette lutte (des centaines parmi eux sont dans les geôles des djihadistes, notamment ceux de l’EIIL, dans le gouvernorat de Raqqa).

Contrairement à ce que l’on a pu penser, il semble que le régime soit parvenu à garder le soutien d’une frange non négligeable de la population. Comment?

Il n’y a aucun régime dans le monde (aussi despotique qu’il le soit) qui ne profite d’un certain soutien populaire, surtout après 43 ans de pouvoir absolu, de réseaux de corruption et de recrutement des services de renseignement. De plus, le régime syrien a permis à une certaine bourgeoisie affairiste urbaine d’émerger et élargi sa base clientéliste. Mais ce qui maintient la cohésion des alliances autour du clan Assad et lui permet cette combativité c’est surtout laassabiya (solidarité mécanique) d’une majorité de la communauté Alaouite (11% de la population) que le régime du temps du père avait soudé et au sein delaquelle il recruté les officiers de l’armée comme des services sécuritaires dans ses rangs. D’autre part, la peur de certains milieux au sein des minorités chrétiennes et druzes (6% et 3% respectivement) de l’après Assad (vu l’expérience irakienne voisine), les inquiétudes d’une grande partie des Kurdes syriens (12%) du rôle turc et leurs aspirations d’autonomie ont joué avec le temps en faveur du régime.

Le conflit a commencé par des manifestations civiles. La militarisation était-elle inéluctable?

Ce sujet avait divisé et divise toujours les militants et les activistes. A mon avis, bien que la militarisation ai été encouragée par des acteurs externes dans certains cas, il était devenu quasiment impossible après aout 2011 (soit 6 mois après le début de la révolution) de manifester pacifiquement et d’organiser des sit-in en Syrie. La barbarie du régime face aux manifestants, son occupation par les chars des places publiques de même que les arrestations, les assassinats et les sanctions infligées aux activistes, ont poussé beaucoup d’entre eux à prendre les armes pour se protéger. Les déserteurs de l’armée et les groupes de défense locaux qui se sont constitués ont également opté pour la lutte armée. Pour un grand nombre d’opposants syriens, le régime Assad n’est comparable dans la région qu’aux régimes de Saddam Hussein en Irak et de Kadhafi en Libye, et ces deux-là ne sont tombés que par la force…

Vous dénoncez l’abandon des Syriens par la communauté internationale. Pis, certains responsables occidentaux n’écartent plus l’idée de faire avec le régime Assad considéré comme un moindre mal face aux djihadistes. Cela augure-t-il d’une crise durable?

Je pense que l’analyse considérant que la situation actuelle présente un choix à faire entre Assad et les djihadistes est fausse, naïve ou même délibérée afin de justifier « l’option Assad ».

La réalité sur le terrain et l’évolution de la situation en Syrie montrent que nous sommes plutôt devant l’équation suivante: soit Assad et les djihadistes ensemble, l’un se justifiant par la barbarie de l’autre et les deux camps capables de « coexister » et d’occuper chacun une région, soit la chute d’Assad et puis celle des djihadistes qui perdraient ainsi toute possibilité de recrutement, isolés sur le terrain et dans la société même. Dans tous les cas, accepter de normaliser les relations avec Assad après 150.000 morts, 9 millions de blessés, prisonniers et déplacés, 55.000 photos de 11.000 victimes torturées à mort à une échelle industrielles dans les prisons assadiennes, ne serait qu’une invitation à tous les criminels de guerre à défier le monde et à commettre en toute impunités leurs crimes de masse contre les populations civiles et contre leurs ennemis politiques…

Syrie, la Révolution orpheline, de Ziad Majed (Actes Sud).


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