Traversée en mer, camps, gaz lacrymogènes: Cette jeune femme a filmé son exode depuis la Syrie (VIDEO)


International Non, ceci n’est pas un film mais bien l’odyssée d’un migrant à travers les yeux de Rania, jeune Syrienne de 20 ans. Les images sont parfois dures mais elles reflètent la réalité de milliers de Syriens abandonnant leur foyer dans l’espoir d’obtenir un avenir meilleur.«Je veux un futur. J’ai 20 ans et je n’ai rien eu d’autre que ça… » A travers la caméra, on vit la route semée d’embuches de Rania. Fatiguée de la terreur que suscite la guerre dans son pays, cette jeune Kurde a fait le choix de quitter la Syrie pour rejoindre l’Europe. Avant de partir, Rania a rencontré un Norvégien qui lui a tendu une caméra et lui a demandé de tout filmer. The Guardian a publié ce « documentaire » poignant : « Escape from Syria : Rania’s odyssey ». Solidarité, violence, espoir, angoisse… De la boue des camps à la traversée en bateau de la Méditerranée en passant par les tirs des policiers… tout a été enregistré. Ce montage n’occulte rien, ni les larmes, ni les rires, ni la peur.Un reportage brut et authentique de 22 minutes. Aujourd’hui, la vidéo a été vue plus de 7 millions de fois.

Une jeune femme comme les autres

Rania Mustafa Ali est originaire de Raqqa, capitale auto-proclamée de l’Etat Islamique récemment tombée. A la veille du départ, elle jette un dernier coup d’oeil aux messages laissés par les radicalistes sur les murs de Kobane : «Vraiment ? Est-ce ça l’Islam ? Bombarder et tuer les gens ». Mais rien ne la fera changer d’avis : « Même si la traversée de la mer est effrayante, la vie ici est plus effrayante encore ». Ce qu’elle emporte dans son sac à dos : 300 dollars pour le passeur, un smartphone, un pc, quelques vêtements, des livres, des photos de familles et… ses DVD de Game of Thrones.

Un chemin semé d’embuches

La veille du départ en bateau, la jeune fille admet avoir peur, être « terrifiée« . Une fois dedans, la chaleur est intenable, les remous menacent l’embarcation de couler avec à son bord 52 personnes, alors qu’elle ne peut en contenir que 15.  « Comme d’habitude, le passeur est un bâtard ! », lance l’un des hommes à bord. Les enfants pleurent autour de Rania qui peine elle-même à retenir son angoisse. Heureusement, un navire les secourt avant que l’irréparable n’arrive. Débarquement à Athènes, direction la Macédoine. C’est malheureusement encore une arnaque. Rania perd 50 euros de son budget déjà serré.

Au bout de trois jours de train, de bus et de marche, Rania arrive enfin au camp d’Idomeni, à la frontière de la Macédoine. Une rumeur circule : les forces de l’ordre viendront le lendemain déloger les migrants et les renvoyer en Turquie. Dans la peur, un exode humain se déroule sous les yeux des organisations humanitaires. Il traverse une large rivière. Les handicapés et les blessés sont portés à bout de bras pour atteindre l’autre rive. Un spectacle effarant mais qui soulage la plupart des familles.

Une fois le premier village atteint, la liesse retombe. Les policiers les y attendent et les refoulent. Une nouvelle tentative désespérée de passer la frontière grecque décourage Rania. Les yeux brûlés par les gaz, la jeune Syrienne s’effondre en sanglots. « Je ne suis pas venue ici pour me faire brûler les yeux et frapper ainsi. Comme si je n’étais pas un être humain.»

Finalement, en mai 2016, Rania et son ami Ayman se font passer pour des touristes à l’aide de fausses cartes d’identité bulgares. Ils prennent l’avion direction Vienne en Autriche. Après un périple de plusieurs mois, ils sont enfin en sécurité mais ne perçoivent toujours pas leur avenir.

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Ce réfugié syrien obtient son diplôme de médecin à 27 ans


« La Syrie tous complices… »


Dans les ruines d’Alep, en Syrie, le 22 juillet 2017.

ZOOM 

Dans les ruines d’Alep, en Syrie, le 22 juillet 2017. / George Ourfalian/AFP

• « La Syrie tous complices… », Ali Hamra, édition Y.I.L. 108 p., 23 €.

Le livre s’ouvre sur un dessin d’Alep. Des ruines nues, au milieu desquelles deux yeux percent. « T’as vu l’ONU ? Ils exigent un ultimatum humanitaire », nous informe l’un des civils planqués, au travers d’une petite bulle rappelant le style B.D. « On est sauvé ! » lui répond enjoué son compagnon, dont les paroles contrastent tant avec le décor que le titre du tableau : « Alep… ville martyre. »

Trait fin, symbolisme, ironie : on reconnaît le style de l’auteur, Ali Hamra, caricaturiste et journaliste syrien de renom a quitté son pays en 2012. Aujourd’hui installé en France, le dessinateur publie dans un ouvrage plus de 150 caricatures sur le conflit syrien, exposées à Paris en 2016.

ANALYSE : En Syrie, des cessez-le-feu en trompe-l’œil

« Un homme armé de ses crayons »

« Ce livre est un cri, non de peur, mais un cri d’avertissement et de colère, d’un homme seulement armé de ses crayons et de ses feutres », indique en préambule l’éditeur. Répression du régime, terrorisme, crise des migrants : toutes ces thématiques sont déroulées, dépeintes, dénoncées. Pour retranscrire les événements, l’auteur mobilise une arme fatale, la caricature, et les deux pendants de cet art.

Le premier, le symbolisme, s’adonne à une violence crue, voire déconcertante. L’ensemble du conflit est violent : tant les armes en elles-mêmes que les conditions de vie des victimes civiles. Omniprésente, la couleur rouge sur le drapeau syrien, une faucheuse piétinant celui-ci, ou se déversant au pied de la Tour Eiffel.

Complément inéluctable de ce symbolisme, l’humour noir, l’ironie, à travers lesquels se révèle la dimension engagée de l’ouvrage. Le dessinateur démontre la vérité sur le conflit syrien, « l’odeur de la chair humaine » et « la guerre quotidienne qui tuait sans distinction des centaines de victimes par jour. »

Chaîne de responsabilités

Mais au final, qui dénoncer ? Bachar Al Assad, qui apparaît dans chaque dessin, arborant un costume jaune, en référence aux bombardements au chlore produisant une fumée de cette couleur. Le leader syrien, auteur caché des crimes, qu’on retrouve par exemple tendant le bras par-dessus l’épaule d’un djihadiste pour tirer au loin.

Mais pas seulement. À mesure que l’on progresse dans la lecture, Bachar Al Assad apparaît avec des soutiens, officiels ou cachés. Des complices qui apparaissent comme un vaste réseau, donnant ainsi son sens au titre. La Russie, l’Iran, la communauté internationale : tous participent à un « marchandage politique de la situation syrienne », nourrissent un conflit qui ne se limite pas aux frontières du pays.

Au-delà des frontières syriennes

Ali Hamra aborde aussi les conséquences du conflit : la crise des migrants et le terrorisme : « Au travers de mes dessins, il s’agit de « comprendre les liens entre la dictature qui nourrit les « mauvaises herbes » et la naissance du terrorisme…Ce qui se passe au Proche-Orient et particulièrement en Syrie aura un impact sur tout le monde », conclut-il.

source

Monsieur le Président, maintenir Assad, c’est soutenir le terrorisme


Le président syrien Bachar al-Assad au cours lors d’un entretien avec l’AFP dans la capitale Damas, le 12 avril, 2017 Handout – Syrian Presidency Press Office – AFP

 

Dans une interview donnée à la presse européenne le 21 juin, Emmanuel Macron ne fait plus du départ de Bachar al-Assad un «préalable à tout». Une centaine d’intellectuels et de spécialistes de la région réagissent.

Monsieur le Président, maintenir Assad, c’est soutenir le terrorisme
Dans une interview récente accordée à huit journaux européens, vous avez rendu public un revirement diplomatique majeur de la France. Vous avez déclaré, à propos de la Syrie : «Le vrai aggiornamento que j’ai fait à ce sujet, c’est que je n’ai pas énoncé que la destitution de Bachar al-Assad était un préalable à tout. Car personne ne m’a présenté son successeur légitime (1) !» Vous justifiez ce revirement au nom de la lutte contre le terrorisme. C’est une erreur d’analyse majeure qui non seulement affaiblira la France sur la scène internationale mais n’endiguera en aucune manière le terrorisme.

En reconnaissant la légitimité de Bachar al-Assad, alors même que ses crimes sont largement documentés, vous placez la France dans la position d’Etat complice. Or, le peuple français ne vous a pas donné le mandat pour mener cette politique, puisque vous avez fait campagne en défendant des positions contraires. En réponse aux questions des associations franco-syriennes, vous aviez notamment affirmé entre les deux tours de l’élection présidentielle : «Bachar al-Assad a commis des crimes de guerre contre son peuple. Son maintien au pouvoir ne peut en aucun cas être une solution pour la Syrie. Il n’y aura pas non plus de paix sans justice et donc les responsables des crimes commis, notamment les attaques chimiques, devront en répondre. La France continuera d’agir au Conseil de sécurité en ce sens, malgré l’obstruction systématique d’un des membres permanents (2).»

La diplomatie française s’est jusqu’ici distinguée par une ligne politique cohérente en condamnant explicitement le régime criminel de Bachar al-Assad. Les preuves ne cessent de s’accumuler (3) et plus de 90 % des victimes civiles en Syrie sont le fait du régime et non de l’insurrection syrienne, du PYD kurde (branche syrienne du PKK) ou même de l’Etat islamique (4). Vous déclarez vouloir poser deux lignes rouges«les armes chimiques et l’accès humanitaire». Celles-ci ont été franchies depuis longtemps en toute impunité. Vous en excluez d’autres : bombardements des populations civiles, tortures et incarcérations de masse, y compris d’enfants, sièges de villes et de quartiers qui affament les populations, enrôlements forcés, etc. Ces exactions sont tout autant inacceptables.

Vous renoncez à l’exigence de justice que vous aviez affirmée au nom d’un prétendu réalisme selon lequel il n’y aurait pas d’alternative à Assad. Vous ajoutez que «la démocratie ne se fait pas depuis l’extérieur à l’insu des peuples». Vous validez ainsi la thèse du régime syrien selon laquelle ce n’est pas le peuple qui aspirerait à la démocratie mais des puissances extérieures qui tenteraient de la lui imposer. La Syrie n’est pas l’Irak, il ne s’agit en aucun cas «d’exporter la démocratie». La révolution syrienne débute dans le contexte des «printemps arabes» et n’est pas le fait d’une invasion occidentale. C’est justement pour obtenir la démocratie par lui-même que le peuple syrien s’est levé contre Assad. S’il y a ingérence, c’est plutôt parce que la Russie et l’Iran s’obstinent à entraver son droit à l’autodétermination. Votre propos porte en lui l’infantilisation de tout un peuple : vous n’envisagez pas qu’il puisse désigner lui-même un successeur légitime à Assad.

Quoi pourtant de plus illégitime qu’un dictateur qui pratique le gazage des populations civiles, l’usage des barils d’explosifs, les exécutions sommaires, le viol collectif des femmes et des enfants, la destruction intentionnelle des hôpitaux et des écoles ? Vous affirmez : «Bachar, ce n’est pas notre ennemi, c’est l’ennemi du peuple syrien.» En réalité, Bachar al-Assad n’est pas uniquement l’ennemi du peuple syrien : il est l’ennemi de l’humanité tout entière. Non seulement du fait de ses crimes contre l’humanité, mais aussi parce qu’il est l’un des premiers responsables de la montée en puissance de Daech qui s’attaque à la France et au reste du monde.

Votre solution n’est pas nouvelle et aligne la diplomatie française sur les positions américaine et russe : au nom de la lutte antiterroriste, donner un blanc-seing au régime et cautionner l’élimination de la rébellion issue des manifestations pacifiques de 2011. L’échec de cette stratégie engagée par Barack Obama à partir de 2013 est pourtant patent. C’est bien l’abandon de l’insurrection par l’Occident qui a donné à des groupes jihadistes l’occasion de prospérer dans une partie de la Syrie. C’est pourquoi la perpétuation de cette configuration ne laisse d’autre alternative à ceux qui s’opposent au régime que l’exil, la mort ou le rapprochement avec les groupes les plus radicaux.

Assad n’est pas l’ennemi du terrorisme, il en est le promoteur. Le régime ne s’est pas contenté de créer le chaos permettant la prolifération de groupes jihadistes : il a adopté une stratégie délibérée et active consistant à faciliter leur implantation sur le territoire et à éliminer dans le même temps les franges les plus démocratiques de l’insurrection. Il a libéré en 2011 de sa prison de Saidnaya des centaines de jihadistes. Puis, avec le concours de ses alliés, il a systématiquement bombardé et attaqué les zones tenues par les rebelles et non pas celles tombées sous le contrôle de l’Etat islamique.

Vous avez déclaré que vous ne voulez pas d’un «Etat failli». Or, il l’est déjà. Le régime de Damas, désormais sous tutelle étrangère, n’assure plus les missions régaliennes d’un Etat et ne contrôle plus son territoire : l’armée est suppléée au combat par des milices ou des forces armées étrangères omniprésentes, un quart de la population syrienne est exilée, les zones insurgées qui demeurent libérées sont gérées de façon autonome (par exemple, les soins et l’aide alimentaire y sont assurés soit par les ONG internationales soit par les populations locales).

Il existe des alternatives à Bachar al-Assad en Syrie. L’insurrection issue des groupes qui ont manifesté pacifiquement en 2011 pour la fin de la dictature continue de résister. Daraya, Douma, Alep, Deir Ezzor, Raqqa, Homs, Deraa, Idleb et bien d’autres villes insurgées ont mis en place leurs propres conseils locaux et ont organisé des élections pour leur gestion. Ce sont ces expériences démocratiques qui constituent le véritable terreau pour que puisse émerger une transition politique.

Quant à lui, par la voix du journal du parti Baath, le régime de Damas a d’ores et déjà instrumentalisé vos propos pour valider sa thèse officielle du complot terroriste fomenté par l’Occident en déclarant : «Après l’échec de tous les paris sur les mouvements terroristes pour porter atteinte à l’Etat patriotique syrien, après l’échec du complot ourdi par les soutiens du terrorisme et ses créateurs, après le retour du terrorisme à la gorge de ses créateurs, les pays occidentaux commencent à faire volte-face et à changer leur position sur la crise syrienne, afin de trouver une nouvelle posture pour sauver la face (5).» Cela ne fait que confirmer qu’il n’y a pas de négociation possible avec un tel régime. La seule solution de sortie du conflit en Syrie est politique et doit se faire sans Bachar al-Assad.

Monsieur le Président, une realpolitik digne de ce nom, c’est d’admettre que, s’il n’est pas une condition suffisante pour lutter efficacement contre le terrorisme, le départ de Bachar al-Assad est du moins une condition absolument nécessaire.

(1) https://www.letemps.ch/node/1053916

(2) https://souriahouria.com/les-reponses-de-emmanuel-macron-sur-la-syrie/

(3) Entre autres : dossier «César», rapports d’Amnesty International, rapports de Human Rights Watch, témoignages et livres de nombreux Syriens, qu’ils soient en exil ou encore en Syrie.

(4) Syrian Network for Human Rights (mars 2017) : «207 000 Civilians Have Been Killed Including 24 000 Children and 23 000 Females ; 94 % of the Victims Were Killed by the Syrian-Iranian-Russian Alliance» ; ou Violation Documentation Center in Syria : Monthly Statistical Report on Victims.

(5) «La presse officielle de Damas salue la « volte-face » de Macron», Courrier international, 23 juin.

Les membres du comité Syrie-Europe, après Alep :

Racha Abazied Association Syrie moderne démocratique laïque Hala Alabdalla Cinéaste syrienne Adam Baczko Doctorant en science politique à l’EHESS Patrice Barrat Fondateur de l’ONG Bridge Initiative International, producteur de l’émission Syrie maintenant Jonathan Chalier Secrétaire de rédaction, revue Esprit Catherine Coquio Professeure de littérature, université Paris-Diderot Frédérik Detue Maître de conférences, université de Poitiers Marc Hakim Médecin hospitalier Santé publique Joël Hubrecht Juriste Sarah Kilani Médecin anesthésiste-réanimateur hospitalier et auteure d’articles sur le conflit syrien Charlotte Lacoste Maître de conférences, université de Lorraine Véronique Nahoum-Grappe Anthropologue, EHESS Claire A. Poinsignon Journaliste indépendante Manon-Nour Tannous Docteure en relations internationales, spécialiste des relations franco-syriennes, ATER au Collège de France David Tuaillon Traducteur et dramaturge Nadine Vasseur Auteur Caroline Zekri Maître de conférences, université Paris-Est-Créteil.

Comment Bachar al-Assad a gazé son peuple: les plans secrets et les preuves


A FAIRE TOURNER : Une enquête fondamentale de Mediapart qui non seulement ne laisse plus planer aucun doute mais révèle l’horreur : Assad prévoyait déjà en 2009 de faire usage des armes chimiques contre son peuple en cas de soulèvement populaire.

« Aujourd’hui en exil, des scientifiques syriens qui ont participé à la fabrication des armes chimiques utilisées par le régime de Damas dévoilent pour Mediapart les secrets du complexe militaro-scientifique syrien. Ils révèlent que le dictateur se préparait à utiliser les gaz de combat contre ses opposants dès 2009, deux ans avant les premières manifestations en faveur de la démocratie.

Dès l’été 2009, deux ans avant l’explosion de la révolte populaire syrienne, le régime de Damas avait décidé d’utiliser des gaz de combat, en particulier le sarin, un neurotoxique mortel, contre sa propre population en cas de troubles internes. Il a attendu juillet 2011, juste après la première défection d’un officier de l’armée régulière, pour ordonner aux responsables des sites de production d’armes chimiques de concevoir aussi vite que possible des munitions de petite taille – obus, grenades, ogives de roquettes – adaptées à cet usage tactique.

Mais avant la fin de l’année 2009, l’ordre avait déjà été donné d’équiper sept bases aériennes militaires de systèmes de stockage des précurseurs du sarin et de remplissage des bombes ou autres projectiles chimiques. Dans le plus grand secret, Bachar al-Assad avait formé le projet de gazer ses compatriotes en cas de menace contre son régime, et s’en était donné les moyens. La suite a montré qu’il ne s’en est pas privé, même si l’usage et la possession du sarin, et des autres armes de destruction massive à sa disposition, étaient interdits par une convention de l’ONU de janvier 1993. Texte que la Syrie, à l’époque, n’avait pas signé et qu’elle n’a ratifié contrainte et forcée qu’en septembre 2013.

Cela ne l’a pas empêchée de poursuivre jusqu’à aujourd’hui, en le niant, l’utilisation de son arsenal d’armes chimiques. En particulier du sarin. Produit généralement inodore et incolore, donc difficile à détecter, ce gaz de combat peut provoquer la mort en quelques minutes en paralysant le système nerveux et le système respiratoire. Il laisse chez les survivants exposés au nuage toxique de graves lésions neurologiques permanentes. À ce jour, sur les 300 000 morts de la guerre civile syrienne, les attaques au gaz par l’armée du régime de Damas auraient tué près de 2 000 personnes et fait plusieurs milliers de blessés, selon les ONG médicales et humanitaires présentes sur le terrain.
Le caractère prémédité de ces crimes de guerre du dictateur syrien est l’une des révélations obtenues par Mediapart lors d’entretiens avec plusieurs scientifiques, experts ou ingénieurs syriens impliqués dans la conception et la fabrication des armes chimiques. Ils sont aujourd’hui en exil en Europe ou au Moyen-Orient.

S’exprimant sous le couvert de l’anonymat, ces transfuges, dont certains ont aujourd’hui rejoint les rangs de l’opposition qu’ils aident notamment à se protéger contre les gaz, ont livré à Mediapart de nombreuses informations inédites sur le complexe « scientifico-militaire » syrien. C’est-à-dire sur la nature – et la quantité – des armes chimiques encore détenues aujourd’hui par Damas, sur l’origine des matières premières et des installations utilisées pour les produire, l’emplacement des principaux sites d’études et de production, les vecteurs à la disposition des militaires syriens et les moyens employéspour tromper les inspecteurs de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimique (OIAC) et de l’ONU.

Certains d’entre eux nous ont aussi expliqué pourquoi ils s’étaient mis au service de Bachar al-Assad ou de son père. Et pourquoi ils ont choisi de fuir leur pays. Ils nous ont enfin confié quelques « secrets de fabrication » qui permettent de confirmer avec certitude l’origine syrienne de certains gaz utilisés par la dictature depuis cinq ans et qui contribueront peut-être un jour à nourrir le réquisitoire contre Bachar al-Assad et son clan devant un tribunal international.

Pour l’heure, leurs témoignages et leur expérience constituent une source d’informations irremplaçable sur la vraie nature de la dictature syrienne, la personnalité de ses dirigeants, la barbarie dont ils sont capables. C’est notamment grâce aux informations livrées par certains de ces transfuges que les experts français ont identifié avec certitude, il y a deux mois, les traces du sarin sur les victimes du bombardement du village de Khan Cheikhoun, dans la province d’Idleb, où la dernière attaque chimique, à ce jour, de l’aviation syrienne a fait 88 morts dont 31 enfants, le 4 avril 2017.

Fabriqué depuis plus de trente ans par le régime de la famille Assad, le sarin syrien est synthétisé selon une recette que les experts considèrent comme « classique », mais qui a fait l’objet de quelques adaptations locales. De ces adaptations découle, lorsque le gaz est diffusé dans l’atmosphère, la présence de deux produits, le diisopropyl méthylphosphonate (DIMP) et l’hexamine. Le premier est un « produit secondaire » de la synthèse du gaz. Le second est une substance utilisée par les chimistes syriens pour faciliter le déroulement de la synthèse. La présence des deux constitue la signature caractéristique du sarin syrien. Signature d’autant plus facile à détecter que ces deux produits restent présents durablement dans les sols, les restes de munitions, le sang, l’urine et les tissus des victimes, où ils sont dosables, en laboratoire, par électrophorèse ou d’autres méthodes analytiques sophistiquées.

C’est fort de ces preuves irréfutables, collectées sur le terrain par les sauveteurs et les médecins et analysées par les experts des services de renseignement français à partir des indications fournies par certains des scientifiques syriens exilés, que le ministre des affaires étrangères de François Hollande, Jean-Marc Ayrault, a rendu publique, trois semaines après l’attaque de Khan Cheikhoun, une « Évaluation nationale » accusant clairement la Syrie d’avoir « mené une attaque chimique au sarin contre les civils le 4 avril 2017 ».

Pourquoi Bachar al-Assad, qui avait succédé à son père Hafez al-Assad en juin 2000 avec une réputation de président moderniste, favorable à une « ouverture » politique – Nicolas Sarkozy l’avait même invité à assister au défilé du 14 juillet 2008 ! –, a-t-il décidé en 2009 de retourner contre ses compatriotes l’arme chimique stratégique dont son père avait doté la Syrie, officiellement pour instaurer un semblant d’équilibre de la terreur avec Israël, qui possédait depuis longtemps l’arme nucléaire ?

L’alerte du soulèvement iranien de 2009

« Parce que Bachar al-Assad avait peur, explique l’un des scientifiques syriens interrogés. La concomitance entre l’explosion de la “révolution verte” de juin 2009 en Iran et les consignes données au Centre d’études et de recherches scientifiques (CERS) de miniaturiser en urgence les munitions au gaz et d’équiper sept bases aériennes spécialement choisies d’installations de stockage des précurseurs du sarin et de dispositifs de remplissage des munitions montre clairement qu’il redoutait d’affronter la même révolte populaire qu’Ahmadinejad, dont la réélection à la présidence de la République islamique, jugée manipulée par ses opposants, avait jeté les étudiants et une partie de la population dans la rue. Bachar al-Assad savait que les réseaux sociaux avaient joué un rôle majeur dans cette “révolution Twitter”, peut-être pressentait-il ce qui s’est produit deux ans plus tard. Mais il était résolu à casser les reins, par n’importe quels moyens, à tout mouvement de révolte populaire. »

« La meilleure preuve de sa panique face à une possible contestation de son régime, constate un ingénieur, lui aussi ancien du CERS, c’est qu’il a simultanément commandé 10 000 grenades lacrymogènes à l’Iran et ordonné la mise à l’étude et l’installation dès que possible, sur les grands axes de circulation, d’un réseau de portiques équipés de caméras reliées à un centre de surveillance par des fibres optiques à haut débit. S’il s’agissait seulement, comme le régime l’a annoncé alors, de surveiller et réguler la circulation, il n’était pas nécessaire d’investir dans un réseau équipé de caméras de haute définition permettant non seulement de surveiller les véhicules et les passants, mais de reconnaître les visages. Et de stocker les données. À la seule vue du cahier des charges, certains techniciens ont compris la nature exacte du projet : doter le régime d’un réseau inédit de contrôle des foules. D’autant qu’au même moment, d’autres départements recevaient l’ordre de concevoir et mettre en place un programme de surveillance de tous les réseaux de télécoms. »

Institution choyée – et étroitement contrôlée – par Bachar al-Assad comme par son père, le CERS n’est pas, contrairement à ce qu’avancent parfois les porte-parole du régime, une « version syrienne » du CNRS mais un vaste complexe scientifico-militaire créé au début des années 1970. Théoriquement voué à l’étude et l’avancement des sciences et beaucoup mieux doté que les départements scientifiques des universités, il est rattaché directement à la présidence – et non au ministère de l’éducation – et l’essentiel de son activité est consacré aux recherches et développements en matière d’armement.

L’armée et surtout les « Moukhabarat » (services de renseignement) exercent une surveillance très vigilante sur le recrutement et le comportement du personnel, à l’intérieur de l’institution comme au-dehors. Organisé sur un schéma quasi militaire, fondé sur des chercheurs de formation occidentale, le CERS est divisé en cinq départements, dont quatre sont identifiés par des numéros : département 1000 (électronique), département 2000 (mécanique), département 3000 (chimie), département 4000 (aviation et tous objets volants). Le cinquième département est l’Institut supérieur des sciences appliquées et de technologie (ISSAT), façade « civile » de ce complexe essentiellement militaire.

Indépendant des cinq départements, le discret « projet 99 » dissimule les bureaux et les sites de production des missiles Scud « made in Syria » qui viennent compléter les Scud à propulseur liquide fournis par la Corée du Nord. Chaque département possède, dispersés dans le pays, ses propres centres d’études, d’essais et de production, souvent camouflés en installations civiles. Plusieurs de ces sites du CERS ont été identifiés et localisés par leurs anciens utilisateurs, que nous avons rencontrés.

Sur les quelque 9 000 employés du CERS, près de 5 500, selon les estimations de ses anciens cadres interrogés par Mediapart, travaillent aujourd’hui dans les départements aviation, électronique et mécanique, au développement et à la production des missiles, bombes et roquettes. Les instituts 1000 et 2000 fournissent des pièces électroniques, des systèmes de guidage et la mécanique lourde de lancement de missiles ou de roquettes, installée sur des camions ou des blindés. Plus de 350 personnes étaient affectées au département chimie (3000), lui-même divisé en deux branches : 3100 et 3600.

Au sein de la 3100 (recherche et développement en matière de biologie, toxicologie, polymères et peintures à usage militaire), le département 3110 se consacre exclusivement aux méthodes de synthèse des armes chimiques et de leurs antidotes, ainsi qu’à la détection et à la décontamination. Plusieurs des scientifiques rencontrés par Mediapart ont travaillé et/ou eu des responsabilités au sein de cette unité.

Un premier emploi à à Kafar Takharim, en octobre 2012

L’autre branche (3600) du département chimie était chargée de la production des armes chimiques. Elle disposait de plusieurs sites situés en plein désert, entre 60 et 100 km à l’est de Damas, dont le site historique de Dumayr, desservi par la route n° 2, partiellement détruit, après l’accord russo-américain de 2013 sur l’élimination des armes chimiques syriennes, par l’ONU. L’actuel directeur du département 3000 – renommé récemment département 5000 pour brouiller les cartes – s’appelle Zouhair Fadhloun.

Un autre site du département 3000 du CERS, celui de Jamraya, sur les flancs du mont Qassioun au nord-ouest de Damas, où étaient assemblés et stockés des missiles, a été attaqué à deux reprises par l’aviation israélienne en janvier, puis en mai 2013. Apparemment pour détruire des engins d’un type jugé dangereux par les militaires israéliens ou sur le point d’être transférés au Hezbollah libanais.

« Nombre de cadres du CERS avaient été recrutés, comme moi, après le baccalauréat, au vu de leurs notes dans les matières scientifiques et invités à poursuivre leurs études, en Syrie, puis à l’étranger, grâce à des bourses du CERS, pour devenir, par leur contribution à la modernisation des moyens militaires, des défenseurs de la Syrie, au même titre que les soldats, raconte un ancien responsable de branche dans le département 3000. À mes yeux, contribuer à doter mon pays de l’atout stratégique que constituent les armes chimiques, c’était le mettre à l’abri d’une attaque d’Israël, péril qui était présenté et, pour beaucoup de mes compatriotes, ressenti, comme récurrent en Syrie. C’était aussi lui permettre de négocier à peu près d’égal à égal avec Israël pour récupérer le Golan.

Je savais qu’une guerre ne nous permettrait pas d’atteindre cet objectif. Je ne suis pas alaouite, je n’avais aucun attachement clanique au régime de Hafez al-Assad, mais je considérais le président assez bon manœuvrier pour obtenir cela d’Israël, dans le cadre, ou non, d’un accord de paix. Donc, travailler à la production d’armes chimiques stratégiques, et à un outil de dissuasion crédible, avec des avions et des missiles capables de délivrer nos munitions chimiques, ne me posait pas de problème particulier.

Les doutes, et les problèmes, ne sont arrivés que lorsqu’on nous a désigné les sept bases aériennes à équiper, et ordonné de concevoir des munitions au gaz miniaturisées. Les pistes des aéroports choisis n’étaient pas assez longues pour permettre le décollage des bombardiers Sukhoï 22 ou Mig 23 de notre aviation. Elles ne se prêtaient donc pas un usage stratégique des armes chimiques. L’une des bases n’abritait même que des hélicoptères. Une autre, celle de Soueïda au sud du pays, était si proche de la frontière que les Israéliens auraient pu la détruire à coups de canon, s’ils avaient constaté qu’elle devenait dangereuse pour eux. Doter ces bases de systèmes de stockage des précurseurs du sarin et de l’équipement nécessaire pour l’introduire dans les bombes ne tenait pas debout. Il n’y avait qu’une seule conclusion à tirer : le gouvernement voulait utiliser cette arme à l’intérieur. Donc contre une révolte potentielle. J’ai fait part de mes doutes à mon supérieur. J’ai aussi fait prévenir le chef des services de renseignements, Ali Mamluk, que nous avions reçu un ordre absurde. Ce que j’ignorais, c‘est que l’idée d’utiliser le sarin contre l’opposition venait de lui. »

La base militaire de Marj Ruhayyi, au sud-est de Damas, d’où décollent les hélicoptères chargés de grenades au sarin.
La base militaire de Marj Ruhayyi, au sud-est de Damas, d’où décollent les hélicoptères chargés de grenades au sarin.
Lorsque pour la première fois des armes chimiques ont été utilisées à l’intérieur du pays, à Kafar Takharim, en octobre 2012, les employés du CERS qui avaient manifesté des doutes, des réserves ou des réticences, et qui avaient tous été relevés de leurs fonctions, ont pensé qu’un scandale international allait éclater et que le régime allait être contraint, au moins, de s’expliquer et, peut-être, de renoncer à cette stratégie. Erreur. L’envergure des attaques était limitée, la majorité des premières victimes étaient des combattants de l’opposition armée. L’ampleur médiatique de l’affaire est restée modeste. Son retentissement diplomatique, dérisoire. Et Bachar al-Assad a compris qu’avec quelques précautions, dont il a fini, avec le temps et l’impunité, par s’affranchir, il pouvait persister dans sa décision de gazer ses opposants. Mais les témoins de la préméditation de son crime, surtout ceux qui avaient produit les armes et affiché leur désaccord, devenaient encombrants.

C’est à ce moment, en septembre 2012, qu’un des responsables du programme d’armement chimique, Bachar Hamwi, a été enlevé par les services de renseignements devant son bureau du CERS. « Depuis, il n’a donné aucun signe de vie, raconte un de ses anciens collègues. Mais les armes miniaturisées sur lesquelles il travaillait ont été réalisées et utilisées, après sa disparition, à de multiples reprises. Il n’est pas impossible qu’il soit, aujourd’hui encore, séquestré et contraint de continuer son travail en secret en échange de la sécurité de sa famille prise en otage. »

Des gaz de combat auraient été utilisés à près de 130 reprises

C’est à ce moment aussi qu’un autre cadre du Département 3000, qui avait été relevé de ses fonctions après avoir manifesté son désaccord avec les consignes du régime, a découvert sur Internet que son nom apparaissait dans des forums dénonçant les fabricants de gaz de combat et demandant leur élimination. « Au lieu de me liquider, explique-t-il aujourd’hui, le régime avait livré mon nom au public en espérant sans doute que je serais éliminé par l’opposition. J’ai compris alors qu’il valait mieux, pour ma famille et moi, que nous quittions le pays. J’avais des amis dans l’opposition, des parents dans le Golfe et en Europe. Je suis parti. »

Malgré quelques défections, le département des armes chimiques du CERS, qui ne dépend pas de l’armée, mais de la branche aviation des Mukhabarat, a continué à travailler à l’adaptation du sarin à un usage interne, à concevoir des munitions miniaturisées adaptées à cette besogne et à livrer le tout à l’aviation.

Jusqu’à 2008, les précurseurs des armes chimiques étaient stockés par deux unités des moukhabarat de l’aviation, l’unité 417 et l’unité 418. Après un accident, lié à la corruption d’un groupe de militaires qui avaient détourné une partie du budget affecté à la sécurité des stocks, un officier, Gaith Ali, et une vingtaine d’autres militaires ont été mutés.

Les unités ont été directement rattachées au CERS en devenant la « branche 450 » à laquelle le stockage des produits a été confié, divisé entre les branches 451 et 452. Le pouvoir pensait ainsi réduire le niveau de corruption très élevé qui affectait l’armée, mais dont le CERS était relativement épargné. La surveillance de l’institut responsable des armes chimiques et le secret autour de leur usage interne ont été encore accrus. Ancien responsable de l’armement chimique au sein de la 5e division de l’armée, le général Zaher al-Saket, qui a fait défection en avril 2013, a raconté ensuite à Al Jazeera que sa candidature pour le commandement de l’unité 451 avait ainsi été écartée au bénéfice du colonel Mohammad Ali Wannous, alaouite, donc jugé plus sûr qu’un sunnite.

À partir de juillet 2011, alors que l’armée syrienne libre vient d’annoncer sa création, la branche 450 commence le remplissage des réservoirs installés sur les bases aériennes désignées et les unités d’hélicoptères reçoivent leurs premières grenades au sarin. Dès octobre 2012, alors que le soulèvement poursuit sa militarisation, l’usage « fortement présumé » de sarin par l’armée syrienne est signalé à Kafar Takharim et à Salqin, à 60 km à l’ouest d’Alep. Puis en novembre à Harasta, près de Damas, et en décembre à Homs. Selon le recensement des « Allégations d’emploi d’armes chimiques » établi par la DGSE et annexé à « L’évaluation nationale » du Quai d’Orsay d’avril dernier, des gaz de combat auraient été utilisés à près de cent trente reprises en Syrie, entre octobre 2012 et avril 2017, contre des cibles contrôlées par l’opposition. Qu’il s’agisse de positions tenues par des combattants ou d’objectifs civils.

Une vingtaine de ces recours aux gaz de combat ont eu lieu avant l’accord russo-américain sur la destruction des armes chimiques syriennes de septembre 2013 et l’adhésion de la Syrie, le même mois, à la Convention internationale sur l’interdiction des armes chimiques. Tous les autres ont eu lieu après. Ce qui confirme non seulement le mépris manifeste du droit, mais surtout le cynisme absolu du régime de Damas. Mépris et cynisme confortés par l’inaction de la communauté internationale, puis par le soutien militaire et diplomatique décisif de l’allié russe.

Selon le document compilé par la DGSE, les trois quarts des allégations d’usage d’armes chimiques par le régime syrien n’ont pas pu être « caractérisées avec une grande fiabilité par les services français », mais deux font apparaître de « fortes présomptions » d’usage du sarin, vingt-deux révèlent de « fortes présomptions de l’usage de chlore » et dans cinq cas : à Alep, à Jobar et à Saraqeb, en avril 2013, à Damas en août 2013, puis à Khan Cheikhoun le 4 avril 2017, « l’usage de sarin a été prouvé par la France ». Dans la même période, trois attaques à l’ypérite (gaz moutarde) à El Hassekeh, en juin 2015, à Marea, en août puis septembre 2015 ont été attribuées à l’organisation État islamique, qui a récupéré, notamment à Mossoul, de vieux stocks de gaz de combat de l’armée irakienne.

Au cours de l’une des attaques au sarin prouvées par les services français, à Saraqeb, un hélicoptère de l’armée syrienne a largué sur les quartiers situés à l’est de la ville trois grenades du même type. La première a explosé et libéré sa charge de gaz sans faire de victimes, la deuxième a fait un mort et une vingtaine de blessés. La troisième, qui n’a pas explosé, a été récupérée par les services français. Son analyse a démontré qu’elle contenait « un mélange solide et liquide d’environ 100 millilitres de sarin à une pureté estimée à 60 %. L’hexamine, le DF et un produit secondaire, le DIMP, ont également été identifiés » : la signature des chimistes du département 3 000. L’utilisation d’un hélicoptère, la nature des munitions, l’analyse des composés chimiques retrouvés désignaient clairement, sans doute possible, le régime syrien. La « ligne rouge » définie en août 2012 par Barack Obama était clairement transgressée. Déjà. Sans provoquer de réaction notoire. Quelques mois plus tard, le 21 août 2013, c’était le massacre de la Ghouta, qui a fait près de 1 400 morts et 5 000 blessés.

À suivre: le régime syrien a constitué son arsenal avec l’aide de plusieurs pays »

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Aujourd’hui en exil, des scientifiques syriens qui ont participé à la fabrication des armes chimiques utilisées par le régime de Damas dévoilent pour…
mediapart.fr

Aux admirateurs de gauche de la Syrie d’Assad


 

Invité du dernier MediapartLive, consacré à la Syrie, je prolonge ici mon coup de colère contre ces hommes et ces femmes qui se disent de gauche, donc solidaires en principe des luttes pour la justice partout dans le monde, et qui se déclarent favorables au régime des Assad, père et fils, principal responsable du désastre syrien

Après des bombardements massifs par l’aviation russe qui ont duré quatre mois, l’armée de Bachar al-Assad et les milices chiites venues de toute part, mobilisées par les mollahs iraniens, ont donc fini par « libérer » Alep-Est. La libérer de qui ? De ses habitants. Plus de 250.000 personnes sont forcés d’évacuer leur ville pour échapper aux massacres, comme avant eux la population de Zabadani ou de Darayya, et comme ce sera le sort, après eux, de bien d’autres Syriens si le « nettoyage » programmé, social et confessionnel, se poursuit dans leur pays, couvert par une grande campagne médiatique d’intoxication.

Qu’en Syrie même des nantis d’Alep, toutes confessions confondues, se réjouissent d’être débarrassés de la « racaille » – entendre les classes populaires qui peuplaient Alep-Est – n’est guère étonnant. On l’a souvent observé ailleurs, la morgue des classes dominantes est universelle.

Que des mollahs chiites d’un autre âge fêtent l’événement comme une grande victoire des vrais croyants sur les mécréants omeyyades, ou proclament qu’Alep était jadis chiite et le redeviendra, peut aussi se comprendre quand on connait leur doctrine aussi délirante que celle de leurs émules sunnites.

Enfin, qu’ici même, en France, en Europe, des hommes politiques et des faiseurs d’opinion d’extrême-droite ou de la droite extrême marquent bruyamment, de nouveau, leur soutien à Assad est également dans la nature des choses. Ils n’ont que mépris pour les Arabes et les musulmans, et ils pensent aujourd’hui comme hier que ces peuplades  doivent être menés à la trique.

Mais comment ne pas exploser de colère en lisant les déclarations favorables au régime des Assad, père et fils, proférés par des hommes et des femmes qui se disent de gauche, donc solidaires en principe des luttes pour la justice partout dans le monde ? Comment ne pas s’enrager en les entendant vanter l’indépendance, la laïcité,  le progressisme, voire le socialisme d’un clan sans foi ni loi qui s’est emparé du pouvoir par un coup d’État  militaire,  il y a plus de quarante-cinq ans, et dont le seul souci est de l’exercer éternellement ?  « Assad pour l’éternité », « Assad ou personne », « Assad ou nous brûlerons le pays », scandent ses partisans.  Et cette gauche-là acquiesce sous le prétexte qu’il n’y a pas d’autre choix : c’est lui ou Daech.

Or les Syriens qui se sont soulevés en 2011 n’ont attendu personne  pour dénoncer vigoureusement les groupes djihadistes de toutes origines et de toutes obédiences, Daech en particulier, qui ont infesté leur soulèvement après sa militarisation forcée.  Ces groupes, totalement étrangers à leurs revendications de liberté et de dignité, n’ont d’ailleurs pas tardé à s’attaquer principalement aux forces vives de l’opposition, civiles et militaires, et à sévir contre la population dans les zones qu’ils ont réussi à contrôler. Ils ont ainsi conforté Assad dans sa propagande, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, et lui ont notamment permis de se présenter en protecteur des minorités confessionnelles.

Ces mêmes Syriens ont souvent par ailleurs exprimé leur méfiance vis-à-vis des instances qui ont prétendu, et continuent de prétendre les représenter, et qui se sont révélées d’une effarante médiocrité. Espérant une intervention militaire occidentale qui n’était, de toute évidence, jamais envisagée par l’administration d’Obama, inféodés à tel ou tel pays voisin (l’Arabie saoudite, le Qatar ou la Turquie), divisés entre eux et inexistants sur le terrain, ils ont été incapables de formuler un discours politique cohérent à l’adresse du monde.

Mais ni l’intrusion des djihadistes ni les défaillances de la représentation autoproclamée de la révolution – ni tout autre argument brandi pour justifier l’injustifiable – n’infirment ces deux données fondamentales : la première, que les Syriens avaient mille raisons de se révolter, et la seconde, qu’ils se sont révoltés avec un courage exceptionnel, faisant face, dans l’indifférence quasi générale, à la terreur sans bornes du clan au pouvoir, aux ambitions impériales de l’Iran et, depuis septembre 2015, à une intervention militaire russe agréée par les États-Unis, qui a déjà fait des milliers et des milliers de victimes civiles.

Alors, est-elle vraiment indépendante et anti-impérialiste cette « Syrie d’Assad » où l’Iran et la Russie agissent comme bon leur semble, conjointement ou séparément,  et dont le destin dépend uniquement désormais de leurs accords ou désaccords ?  Que les admirateurs de gauche de ladite Syrie lisent le traité léonin signé avec la Russie, le 26 août 2015, lui accordant des privilèges exorbitants et une totale et permanente immunité quant aux dommages causés par les raids de son aviation.

Peut-on sérieusement qualifier de laïque un régime qui s’est employé dès sa naissance, pour s’imposer et durer, à envenimer les relations entre les différentes communautés confessionnelles, qui a pris en otages alaouites et chrétiens, qui a lui-même présidé à la contamination de la société syrienne par le salafisme le plus obscurantiste, qui a manipulé à son profit toutes espèces de djihadistes, et pas seulement en Syrie ?

Est-ce du progressisme que de promouvoir le capitalisme le plus sauvage, appauvrissant et marginalisant des millions de citoyens, cette masse démunie qui survivait dans les faubourgs des grandes villes ? C’est elle qui a été la principale composante sociale de la révolution, et c’est elle qui a été aussi la cible privilégiée du régime, avec son artillerie lourde, ses barils d’explosifs et son armement chimique. « Tuez-les jusqu’au dernier », réclamaient littéralement les chabbîha (nervis des Assad) depuis le début du soulèvement… et qu’on laisse la nouvelle bourgeoisie « progressiste » piller tranquillement les richesses nationales et entasser ses milliards de dollars dans les paradis fiscaux !

Faut-il encore, après tout cela, rappeler les crimes contre l’humanité commis par Hafez al-Assad, en toute impunité, durant ses trente ans de règne sans partage ?  Deux noms de lieu les résument : Hama où plus de 20.000 personnes, peut-être 30.000, ont été massacrées en 1982, et la prison de Palmyre, véritable camp d’extermination où les geôliers se vantaient de réduire leurs suppliciés en insectes.  C’est de cette même impunité que certains, hélas de gauche, voudraient faire bénéficier Bachar al-Assad, le principal responsable du désastre, de ces plus de dix millions de déplacés, ces centaines de milliers de morts, ces dizaines de milliers de prisonniers, de la torture et des exécutions sommaires dans les prisons, de l’interminable martyre de la Syrie.

Et ce martyre, tant que les bourreaux ne seront pas vaincus et punis, préfigure tant d’autres dans le monde – un monde où la Syrie aura disparu.

Farouk Mardam Bey (historien et éditeur franco-syrien)

Alep : faux et usage de faux


Par Luc Mathieu , Veronika Dorman , Hala Kodmani et Pauline Moullot — 16 décembre 2016

Des soldats du régime montent la garde devant les bus évacuant les habitants d’Alep, vendredi. Photo George Ourfalian. AFP

Des soldats du régime montent la garde devant les bus évacuant les habitants d’Alep, vendredi. Photo George Ourfalian. AFP

La chute d’Alep-Est a-t-elle été accueillie par des scènes de liesse dans les quartiers Ouest? Les rebelles ont-ils empêché les civils de fuir la ville ? Poutine et Al-Assad ont-ils vraiment lutté contre Daech ? «Libé» trie le vrai du faux dans la grande guerre de l’intox en Syrie.

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