Syrie: l’habileté de Poutine ne doit pas nous leurrer


Mis en ligne mardi 29 septembre 2015, 15h33

La grande ambition du président russe passe en Syrie par le maintien et même le renforcement d’un dictateur, Bachar el-Assad.

L’édito de Baudouin Loos.

  • Vladimir Poutine © Reporters / Abaca

Il n’y a plus de bonne solution pour la Syrie. Les « grands » de ce monde le savent, qui se contentent d’y protéger vaille que vaille leurs intérêts. La Russie a lancé les initiatives les plus spectaculaires. Envoi de troupes et de matériel militaire dans l’ouest syrien, appel à une vaste coalition internationale contre l’Etat islamique (EI ou Daesh).

Il n’y a aucun doute que ces djihadistes doivent être neutralisés. Et que cela se passera par le recours aux armes, qui a déjà commencé. Les bombardements n’y suffiront pas. On cherche des candidats pour envoyer des troupes au sol. On ne trouvera pas. L’Afghanistan et l’Irak ont les vertus de repoussoirs.

L’habileté de Vladimir Poutine qui consiste à réclamer une coalition antiterroriste ne doit cependant pas nous leurrer. La grande ambition du président russe, celle de restaurer la puissance russe à hauteur de celle de l’Union soviétique, passe en Syrie par le maintien et même le renforcement d’un dictateur, Bachar el-Assad, grand criminel de guerre.

L’intellectuel palestinien Marwan Bishara l’écrivait récemment sur le site d’Al Jazeera : « Le choix a été clair dès le début : sacrifier Assad pour sauver la Syrie ou sacrifier la Syrie pour sauver Assad. »L’Iran, le Hezbollah libanais et la Russie ont fait leur choix. Les intérêts, toujours.

Pourtant, tétanisés par Daesh, les Occidentaux se tâtent à propos d’Assad. Et s’il fallait composer avec lui, finalement et malgré tout ? L’idée fait son chemin. Parce que, va l’argument, un sanglant chaos bien pire encore s’imposerait dans tout le pays s’il disparaissait du paysage.

Le « hic », c’est qu’Assad fait bien plus partie du problème que de la solution, comme l’a dit hier François Hollande à l’ONU. Le ministre britannique des Affaires étrangères, Philip Hammond, l’expliquait dans les colonnes du Monde, le 25 septembre :« Collaborer avec Assad ne fera que pousser l’opposition dans les bras de l’EI (…). Le comportement d’Assad envers sa population est le meilleur recruteur de l’extrémisme »…

En somme, comme le dit le politologue français François Burgat, à l’AFP, « Daesh n’est point la cause mais la conséquence du verrouillage répressif et manipulateur du régime ». Cause et conséquence doivent être traitées, ce qui est plus facile à dire qu’à faire, certes.

Mais l’afflux incessant des réfugiés, qui préoccupe logiquement nos dirigeants, ne tarira de toute façon pas avec l’élimination éventuelle de l’Etat islamique. Ils ne rentreront pas dans une Syrie dont le président prend les civils des zones récalcitrantes pour cibles de bombardements au moyen de barils de TNT largués par hélicoptères.

► Lire notre article: Vladimir Poutine va-t-il relancer Bachar al-Assad?

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Succès de foule pour la marche en soutien aux réfugiés ce dimanche: plus de 15 000 manifestants


Les citoyens se mobilisent ce dimanche à Bruxelles lors d’une marche de soutien aux réfugiés. Cette manifestation, lancée par la plateforme citoyenne qui s’occupe notamment de l’accueil en face de l’Office des étrangers, a démarré non loin de là, à quelques centaines de mètres du Parc Maximilien.

Quelque 15 000 personnes participent selon la police bruxelloise à la marche de solidarité avec les réfugiés dans la capitale. Les organisateurs en comptabilisent quant à eux environ 23 000. C’est en tout cas plus que les 10 000 participants que les organisateurs espéraient.

Le rendez-vous était fixé devant la gare du nord début d’après-midi avec un seul mot d’ordre: « refugees welcome ». La marche est assortie d’une pétition, présente également sur le web. Jusqu’à présent, elle a recueilli un peu moins de 10 000 signatures en faveur d’un accueil digne des réfugiés tout au long de leur procédure. Différentes associations se sont jointes à l’appel, Amnesty international, le CNCD 11 11 11, entre autres. Les manifestants réclament aussi des mesures contre les réactions racistes et xénophobes.

« Des citoyens européens se sont retroussé les manches »

« Ce sont 23.000 ‘oui’ à la solidarité, à la dignité et à l’hospitalité et autant de ‘non’ à la peur, au racisme et à la haine« , explique Elodie Franquart, de la ‘Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés de Bruxelles’, une des organisatrices de la marche. « Derrière nous se tiennent tous les citoyens européens qui se mobilisent pour aider les réfugiés. »

« Tout l’été déjà, des milliers de réfugiés ont pris le chemin de l’Europe« , poursuit Elodie Franquart. « Leur chemin a été long, dangereux et coûteux car il n’y a plus de possibilités légales pour venir ici. Tout l’été, ce sont des citoyens européens qui se sont retroussé les manches pour accueillir et aider ces gens, car les hommes politiques restaient en retrait. En Belgique, le manque de structures a eu pour conséquence qu’un campement a vu le jour au Parc Maximilien qui ne tourne que grâce à des bénévoles. Depuis un mois, des centaines de personnes dorment dans la rue car le gouvernement refuse de prévoir un accueil adéquat. »

« Il faut mettre fin à la Forteresse Europe« , poursuit-elle encore. « L’Europe est responsable de chaque réfugié mort en mer Méditerranée. Ce n’est pas l’Europe telle qu’elle a été imaginée, il est temps d’élaborer une politique migratoire humaine. Que ceci soit un signal à nos politiques. On ne parle pas ici de récupération politique, uniquement de gens qui ont fui des conflits. »

« Nous voulons travailler »

« Nous sommes sans domicile fixe car nous avons fui notre foyer« , a expliqué un réfugié irakien. « Nous sommes également seuls, car nous avons laissé nos familles derrière nous. Nous n’avons plus que de l’espoir, ne nous le retirez pas. La seule chose que nous demandons, c’est de vivre comme des humains, en paix. Nous pouvons et nous voulons travailler, créer et aimer, comme tout le monde. »

Une porte-parole du Ciré (Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers) a mis en garde: « on voit déjà qu’une distinction est faite entre les ‘bons’ réfugiés politiques et les ‘mauvais’ réfugiés économiques. Il est grand temps que nous nous révoltions contre ce discours. La situation actuelle est la conséquence des choix politiques faits ces 15 dernières années, où les intérêts économiques sont toujours passés avant les autres, humanitaires, notamment. »

Les organisateurs ont demandé aux associations ou partis politiques qui se joignent au mouvement de ne pas afficher de drapeaux pour ne pas en faire une marche partisane. Les organisateurs ont également invité de délégations étrangères à manifester à leurs côtés pour insister sur le contexte européen de la crise de l’accueil.

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En Syrie, l’armée mexicaine des États-Unis


… Ou le fiasco des rebelles syriens modérés formés et armés par Washington à coups de millions de dollars pour venir à bout de l’organisation État islamique.

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Des rebelles syriens participent à une séance d'entraînement dans la ville de Maaret Ikhwan, près d'Idleb, en 2012 (photo d'illustration).   
Des rebelles syriens participent à une séance d’entraînement dans la ville de Maaret Ikhwan, près d’Idleb, en 2012 (photo d’illustration).     AP/SIPA©Muhammed Muheisen

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BOURGOGNE : Dans une école d’Auxerre c’est «pastille rouge» pour les élèves qui ne mangent pas du porc…


Une distinction, qu’une élue de la ville juge «discriminatoire». Jeudi soir, elle a interpellé le maire socialiste d’Auxerre.

Voilà une affaire risque de faire grand bruit. Elle a été révélée ce jeudi soir, par Malika Ounès, conseillère municipale d’opposition à la Mairie d’Auxerre, dirigée par le socialiste Guy Ferez.
«C’est complètement incroyable. A l’école des Pieds Dalloues à Auxerre, les enfants de la cantine qui ne mangent pas de porc portent un collier avec une grosse pastille rouge. Et les enfants qui ne mangent pas de viande du tout, ont eux droit au même collier, mais avec une grosse pastille jaune. C’est révoltant. Cela renvoie à des heures sombres», lâche Malika Ounès.
Elle est d’autant plus révoltée que jeudi soir, le Maire d’Auxerre, Guy Ferez, qui figure en deuxième position sur la liste socialiste de l’Yonne pour les élections régionales, n’a fait que peu de cas du sujet… «Quand je l’ai publiquement interpellé sur cette forme de ségrégation, Monsieur Ferez s’est limité à me répondre qu’il n’était pas au courant», raconte Malika Ounès qui, outre son mandat de conseillère municipale à Auxerre, est également vice-présidente du conseil départemental de l’Yonne.
L’élue a montré au conseil municipal le fameux collier avec la pastille rouge. «C’est une mère de famille qui m’a interpellé et fait part de son indignation. Des pratiques comme celle-ci ne sont pas acceptables. On n’a pas le droit d’imposer cela, en catimini, à des enfants».
Farah, la maman, contactée par creusot-infos, explique comment elle a découvert que sa fille portait un collier avec une pastille rouge… «Mardi ma fille, qui a 9 ans et qui est en CM1, m’a dit qu’il lui fallait un bonnet de bain pour la piscine. C’est dans le magasin, pendant l’essayage que j’ai découvert qu’elle portait ce qui ressemblait à un collier. Elle m’a alors expliqué qu’à la cantine on donnait un collier avec une grosse pastille rouge aux élèves ne mangeant pas de porc, et un collier avec une pastille jaune aux élèves ne mangeant pas de viande du tout. Je pense que ma fille l’avait gardé autour du cou sans le faire exprès. Je lui ai demandé de le retirer et j’ai décidé de contacter Madame Ounès que je connais. Il faut que cela cesse».
C’est pour cela que Malika Ounès a donc interpellé, jeudi soir, le Maire d’Auxerre. «Mais je ne suis pas certaine qu’il a bien compris la gravité des choses», lâche l’élue.

Alain BOLLERY
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Malika Ounès a exhibé, jeudi soir,
le fameux collier avec la pastille rouge

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François Burgat


La France accélère le processus de désespérance qui a nourri les rangs de Daech !
« Au lieu de le résorber, la France est malheureusement en train d’accélérer (…) le processus de désespérance qui a gonflé les rangs de Daech . Elle participe à cette redoutable « montée aux extrêmes » de la crise au détriment d’une sortie « par le centre » qui exigeait l’association d’une large partie de l’opposition islamiste ».-

HB : Selon vous, quelles seront les conséquences des bombardements sur le terrain? Risques de dommages collatéraux ? Croyez-vous que ces bombardements contribueront effectivement à affaiblir l’EI d’un point de vue opérationnel? Ne risque-t-on pas de provoquer la fuite des populations dans les territoires sous contrôle de l’EI, jusqu’à présent relativement épargnées par les bombardements du régime ?

– FB : S’il serait présomptueux d’apprécier sous un angle strictement militaire l’impact potentiel de ces frappes françaises, je dirai toutefois que – compte tenu des moyens peu importants pouvant être mis en œuvre- elles ont en fait très peu de chance d’affecter significativement l’équilibre militaire ou les déplacements de population initiés par l’intervention américaine préexistante.Leur portée symbolique et donc politique peut en revanche être considérée comme bien plus importante. La décision de frapper Daesh tout en laissant Bachar poursuivre, à une toute autre échelle, son oeuvre de mort est infiniment regrettable : la France vient en quelque sorte d’expliciter son changement de camp. Elle s’affiche désormais clairement dans les rangs de la contre révolution arabe. D’un côté et d’abord, il y avait le régime de Bachar al-Assad, dont la répression inhumaine d’un mouvement populaire initialement pacifique est la véritable source des maux présents de la Syrie. De l’autre, Daesh, qui n’est point la cause mais la conséquence de ce verrouillage répressif et manipulateur du régime, que l’ingérence décisive de l’Iran et de la Russie a considérablement aggravé. Or, entre ces deux acteurs, la France a établi une hiérarchie de la nuisance très « idéologisée » et de ce fait très peu respectueuse des responsabilités respectives. C’est le vocabulaire (islamique) des acteurs qui a déterminé notre choix et non la responsabilité réelle de chacune des parties en cause . Après avoir longtemps refusé de s’engager sérieusement dans la lutte contre sa véritable cause, la France vient de confirmer son choix de combattre la conséquence de la crise syrienne. Paris est passé du soutien – surtout verbal et très vite suspicieux – à une opposition qui était peut être en partie islamiste, mais néanmoins « républicaine » (c’est à dire autre que jihadiste) à une connivence quasi explicite avec l’axe – dont le sectarisme, chiite ou anti-musulman celui là, est bien loin d’être absent, on l’oublie souvent – qui unit Damas, le Liban du Hizbollah- Téhéran et Moscou. Au lieu de le résorber, la France est malheureusement en train d’accélérer ainsi le processus de désespérance qui a gonflé les rangs de Daesh. Elle participe à cette redoutable « montée aux extrêmes » de la crise au détriment d’une sortie « par le centre » qui exigeait l’association d’une large partie de l’opposition islamiste. Cet alignement résonne bien sur très au dela du territoire syrien, jusque dans le tissu national français. Pour des raisons le plus souvent bassement électoralistes, nous sommes en train d’aggraver un peu plus encore le climat de suspicion et de désaveu qui empoisonne notre relation avec le monde musulman (sunnite), cette composante importante de notre environnement, international mais également intérieur, à laquelle notre destin est pourtant indissolublement lié. (FB pour HB)

Tunisie: «Essebsi veut empêcher la vérité sur la corruption d’éclater»


loos

Jaouhar Ben M’Barek, militant de gauche, s’est opposé au gouvernement dominé par les islamistes d’Ennahda; il se dresse maintenant pour contester les initiatives de la coalition entre les anciens du régime dictatorial défunt et Ennahda. Rencontre avec un homme qui assume sa laïcité sans ambages.

Juriste, professeur d’université, Jaouhar Ben M’Barek, 46 ans, fait partie de ce qu’on appelle «la société civile» en Tunisie, l’un des quelques pays arabes où cette expression fait sens. Il a de qui tenir: ses parents ont connu les geôles de Bourguiba, son père, un syndicaliste connu, y a même séjourné pendant six ans. Il anime une association, «Destourna» (Notre Constitution), qui est une des rares du genre à se revendiquer ouvertement de la laïcité, à clairement promouvoir la séparation de l’Etat et de la religion. De passage à Bruxelles, il nous a confié ses impressions sur la situation dans son pays.

Comment évaluez-vous la coalition au pouvoir qui met ensemble depuis l’année dernière plusieurs partis dont les deux poids lourds, Nidaa Tounès (premier parti, regroupant pêle-mêle des nostalgiques de l’ancien régime et des gens venus de la gauche) et Ennahda (le parti islamiste)?

Cette alliance a été peu compréhensible pour les électeurs qui ont souvent eu un sentiment de trahison puisque ces deux formations avaient fait campagne aux élections de novembre 2014 en se diabolisant mutuellement! Et 72 heures après le scrutin, elles négociaient, d’où le soupçon que les carottes étaient cuites avant les élections. Par ailleurs, nous avons un problème d’opposition puisque les partis qui composent la majorité disposent de quasiment 90% des élus au parlement! Certes, il existe une opposition extra parlementaire mais elle est fragmentée. On l’a encore vu ce samedi 10 septembre à Tunis, où trois manifestations sur le même sujet n’ont même pas pu démarrer à la même heure!

Ce jour-là, un millier de manifestants ont en effet protesté contre  le projet de loi dit de «Réconciliation économique» adopté par le gouvernement qui doit être discuté et voté par le parlement. Cette affaire fait grand bruit au pays car d’aucuns considèrent que cette loi revient juste à accorder l’amnistie aux corrompus de l’ancien régime… 

Oui. Il s’agit au départ d’une initiative du président Béji Caïd Essebsi, lequel s’était pourtant abstenu d’en parler lors de la campagne électorale pour l’élection qu’il a remportée en 2014. J’estime d’ailleurs que cette question importante devrait faire l’objet d’un référendum. C’est une mauvaise loi pour au moins quatre raisons: 1. elle est anticonstitutionnelle, contraire à la procédure de la justice transitionnelle prévue par la Constitution pour solder le passé ; 2. ses prétendues retombées financières seront quasi nulles ; 3. le message est catastrophique: il nous dit que la Tunisie reste dans l’impunité par rapport à la corruption, qu’elle n’est pas prête à se réformer, que la bonne gouvernance attendra – pour les investisseurs nationaux ou étrangers qui cherchent un climat de transparence loin de l’affairisme et de la corruption qu’on a longtemps connus, c’est dramatique ; 4. la loi apporte aux Tunisiens un nouveau sujet de discorde. Il faut dire non! Va-t-on réhabiliter les Ben Ali et ceux de leur sphère qui se sont servis dans la caisse durant deux décennies? Il faudrait être très naïf pour croire qu’ils vont rapatrier le fruit de leurs larcins et l’injecter dans l’économie nationale.

Si ce n’est pas une tentative de relancer l’économie, comment analysez-vous alors cette loi de «réconciliation économique»?

C’est la facture que le président doit payer à ses donateurs qui l’ont aidé pendant la campagne électorale! C’est purement politique. Les deux grands partis coalisés au sein de la majorité gouvernementale tiendront bientôt leur congrès et les dirigeants doivent jeter du lest aux mécontents. C’est donc aussi un donnant-donnant: «je vote cette loi et j’obtiens plus de ministres au gouvernement», voilà ce qu’on offre d’un côté aux RCDistes (du nom de l’ancien parti de Ben Ali) au sein de Nidaa Tounès, et de l’autre aux cadres d’Ennahda, le parti islamiste, qui estiment qu’avec un seul ministre le parti a été marginalisé dans l’exécutif. En réalité, cette loi scelle l’alliance historique entre l’ex-RCD et Ennahda.

Pendant ce temps, l’Instance vérité et dignité (IVD), l’organe officiel de la justice transitionnelle, qui dispose selon la Constitution d’un mandat de quatre ans pour établir les dossiers des victimes de l’ancien régime et permettre à la justice de lancer des poursuites, fait l’objet de nombreuses critiques

J’ai figuré parmi les premiers critiques, il y avait beaucoup à redire. Mais ici, c’est grave: la loi de «réconciliation» met quasiment fin à la justice transitionnelle! Il faut savoir que beaucoup de victimes ont déjà été indemnisées et/ou réintégrées dans leurs fonctions. Ôter les crimes économiques de la compétence de l’IVD c’est l’asphyxier. Il faut au moins sauver l’aspect «vérité», plus important que l’aspect «sanctions». Mettre au jour le «comment»: comment la Tunisie en était arrivée là? C’est-à-dire arrivée à un tel stade de corruption, de malversations, de mauvaise gouvernance. L’identification des failles doit permettre d’éviter le retour aux mauvaises pratiques, d’entamer les réformes nécessaires. Mais ceux qui ont procédé au pillage des deniers publics ne veulent pas de ce processus. Et il faut bien constater que le président Essebsi veut empêcher la vérité d’éclater. L’IVD est démunie, elle ne dispose d’aucun levier de manoeuvre, tout le monde est contre elle: la justice, la police, le gouvernement, les médias…

La Tunisie offre la particularité d’être à la fois le pays arabe qui a le moins mal réussi son «printemps» et celui d’où émane la plus grande proportion de djihadistes qui vont en Syrie et ailleurs, comment l’expliquez-vous?

D’abord, les chiffres ne sont pas toujours concordants et ils sont surtout difficiles à vérifier faute de sources indépendantes. En outre, la Tunisie communique de manière transparente sur le nombre de ses ressortissants qui rallient les groupes terroristes contrairement aux autres pays de la région. Ensuite, il faut noter que le départ de djihadistes en Syrie était une politique d’Etat largement financée et presque avouée et cela deux années durant (2012-2013). A l’époque, la Tunisie avait rompu ses relations diplomatiques avec la Syrie et avait organisé le congrès des amis de la Syrie contre le régime Assad. Enfin, la politique d’étranglement et l’efficacité des services de sécurité et de l’armée dans le démantèlement et la lutte contre les cellules terroristes ont progressivement asphyxié les groupes djihadistes en repoussant plusieurs de leurs adeptes en dehors du territoire. Ceux-là rejoignent l’Etat islamiste (Daesh) en Syrie ou en Irak et surtout en Libye mais toujours avec l’espoir de revenir en conquérants.

Deux attentats sanglants -le Bardo et Soussse, sans parler des maquis à l’ouest- ont montré que les djihadistes tunisiens sévissent d’ailleurs déjà sur le sol national et peuvent être très  percutants. Quelle part de responsabilité estimez-vous portée par les autorités depuis 2011? 

Une responsabilité extrêmement lourde car pour la période qui a précédé les élections de 2014 le fondamentalisme a été instrumentalisé, les islamistes au pouvoir à l’époque étaient tentés en quelque sorte de faire chanter la société en brandissant la menace d’islam radical et terroriste qui contraste avec un islam modéré qu’ils prétendent, eux, incarner. Le laxisme et le laisser-faire qui en ont découlé ont permis aux terroristes de s’implanter et de mettre en place l’infrastructure de la terreur (recrutement, armement, financement…). Cela dit, il faut peut-être commencer par dénoncer toute forme d’instrumentalisation de la terreur, y compris le chantage sécuritaire qui consiste aujourd’hui à s’appuyer sur le terrorisme pour amener la population à renoncer à sa liberté.

Propos recueillis à Bruxelles par Baudouin Loos

 

PS Jaouhar Ben M’Barek était l’invité le 15 septembre dernier de l’association European Endowment for Democracy.