Devoir d’indignation


À l’heure où les bombes s’abattent sur Alep, notre indignation peut-elle encore servir à quelque chose ? Nos concitoyens sont à ce point saturés d’images dramatiques qu’il est devenu impossible de mobiliser les consciences. Leur réaction n’est certainement pas d’indifférence, mais d’incompréhension et de désarroi. Pourtant, oui, nous avons le devoir de parler, d’écrire et peut-être de hurler devant le massacre commis par l’infernal tandem Assad-Poutine. Nos protestations n’arrêteront évidemment pas le bras du crime, mais elles peuvent au moins nous permettre de régler un vieux compte avec une vision du monde qui devrait définitivement appartenir au passé. Un compte avec ces restes de pensée binaire et ces résurgences d’esprit de système qui, parfois encore, nous aveuglent. Il faudrait être avec Poutine pour être parfaitement anti-américain. Il faudrait condamner les déclarations de François Hollande à l’ONU parce que c’est François Hollande. Il faudrait excuser ce qui se passe en ce moment à Alep au nom de l’histoire longue du colonialisme et de la longue histoire des crimes occidentaux. Il faudrait trouver mille raisons pour justifier l’intervention russe, au mépris de l’évidence.

Mais qui est ce « nous », muet ou embarrassé, dont je parle ? C’est la gauche critique. Celle de Mélenchon et du PCF, notamment [^1]. La gauche anti-guerre, celle qui a condamné l’invasion américaine en Irak, en 2003, cette monstruosité qui a inauguré un cycle de violences sans fin. Cette gauche qui dénonce si justement le commerce des armes, et stigmatise les liens coupables de la France avec l’Arabie saoudite. Cette gauche qui n’oublie jamais le conflit israélo-palestinien, énorme et originel contentieux entre les puissances occidentales et le monde arabo-musulman.

Devrait-elle, cette gauche, se taire quand l’assassin n’est plus George W. Bush mais Vladimir Poutine ? J’entends bien que la Russie a été humiliée, et comme sortie de l’histoire après l’effondrement de l’URSS. J’entends bien qu’elle se sent menacée à ses frontières par les installations de l’Otan. Je conçois qu’elle veuille sauver ses bases syriennes sur la Méditerranée. Mais rien ne justifie le massacre d’Alep, et notre silence complice. La pluie de bombes larguées au cours du week-end dernier sur la grande ville du nord a fait au moins deux cents morts. Selon l’ONG Save the children, beaucoup sont des enfants, comme près de la moitié des blessés hospitalisés. Suprême raffinement, l’aviation russe utilise des bombes à sous-munitions et un nouveau type de projectiles qui permettent de détruire un immeuble entier en un seul impact, et de pénétrer jusqu’au fond des abris souterrains où les familles trouvent refuge. Les convois sanitaires sont systématiquement ciblés, comme les hôpitaux. On retrouve à Alep la tactique du carpet bombing, dont Vladimir Poutine avait usé en Tchétchénie. Au cours de l’hiver 1999-2000, les bombardements russes avaient ainsi causé la mort de près de 200 000 Tchétchènes. Et Grozny était devenue la ville au monde la plus détruite depuis la Seconde Guerre mondiale. Va-t-on devoir inscrire Alep dans cette funeste lignée ? La violence extrême de la Russie rejoint celle de la famille Assad. Tuer « un million de martyrs » s’il le faut pour garder le pouvoir, avait prévenu un jour Rifa’at, l’oncle de Bachar. Au nom de l’asabiyya, la préservation du clan…

La guerre contre le terrorisme n’est évidemment dans tout cela qu’un très médiocre alibi. Rappelons qu’il y a, en quelque sorte, deux conflits distincts en Syrie. L’un à l’est du pays, mené par la coalition contre Daech. L’autre, à trois cents kilomètres de là, dans ce qu’on appelle la « Syrie utile », celle des grandes villes de l’ouest : Alep, Idlib, Homs, Hama, Damas, Deraa. C’est là que l’insurrection est née et s’est développée à partir de mars 2011. C’est cette Syrie, et cette insurrection, qui est frappée par la Russie et le régime. Ce sont majoritairement les habitants de ces régions qui fuient le pays. L’amalgame entre les deux guerres est au cœur du mensonge poutinien. Ce n’est pas Daech qui est visé à Alep, pour la bonne raison que cette organisation n’y est pas, repoussée qu’elle a été par les rebelles.

Si beaucoup est mensonge dans le discours russe et celui de Bachar Al-Assad, tout ne l’est pas. Au sein de l’insurrection, il est vrai que les jihadistes du Front Al-Nosra, rebaptisé récemment Fateh Al-Cham (Front de la conquête du Cham), ont pris au fil des années de plus en plus d’importance. Ce mouvement, dont les dirigeants ont été complaisamment sortis de prison par Bachar Al-Assad en septembre 2011, s’est renforcé à mesure que le régime durcissait la répression. Il a participé de la militarisation de la guerre civile, servi d’alibi à Damas pour attaquer l’insurrection et massacrer des centaines de milliers de civils. Mais il n’est pas vrai que la rébellion a disparu. Il n’est pas vrai qu’il n’y a pas d’interlocuteurs non jihadistes qui puissent s’inscrire dans une perspective de règlement politique. Il est surtout erroné de croire encore que Bachar Al-Assad est celui qui fait barrage aux jihadistes. Il est, depuis 2011, celui qui les renforce.

[^1] Le PCF a cependant publié lundi un communiqué demandant « un cessez-le-feu immédiat ».

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Trêve en Syrie : « C’est comme si on invitait les Syriens à s’entretuer »


En excluant de la trêve annoncée le front Al-Nosra, l’accord n’empêchera pas les bombardements russes et syriens contre les rebelles alliés objectifs d’Al-Nosra sur le terrain. Interview du spécialiste Ziad Majed.

Dans la région de Deraa dans le sud de la Syrie. (Photo d'illustration) (MOHAMAD ABD ABAZID / AFP)Dans la région de Deraa dans le sud de la Syrie. (Photo d’illustration) (MOHAMAD ABD ABAZID / AFP)

270.000 personnes tuées en Syrie depuis 2011 et combien d’espoir de cessez-le-feu douchés. Encore une fois, la trêve annoncée lundi 22 février par les Etats-Unis et la Russie ne suscite pas un grand optimisme. Pour le spécialiste de la Syrie, Ziad Majed, professeur des études du Moyen-Orient à l’université américaine de Paris, cet accord montre une « volonté politique de maintenir le processus politique en vie, de dire qu’il est possible finalement, après une certaine trêve, de reprendre les négociations avec Bachar al-Assad ».

Sur le terrain, s’il peut permettre l’acheminement de l’aide humanitaire et du ravitaillement dans les villes assiégées, le cessez-le-feu ne tient pas la route. En excluant de cette trêve l’Etat islamique(EI), la coalition menant sa propre guerre contre les djihadistes, mais surtout le front Al-Nosra, allié objectif de certains groupes rebelles syriens, l’accord laisse faire les bombardements russes sur les positions tenues par les rebelles qui combattent Bachar al-Assad. Décryptage par Ziad Majed,auteur de  Syrie, la révolution orpheline, (Ed.Sindbad/Actes Sud). 

Barack Obama a insisté sur la nécessité du respect de cet accord pour notamment « se concentrer » sur le combat contre l’EI. Cette trêve aura-t-elle des conséquences sur les djihadistes ?

– Je ne pense pas que cela aura des conséquences directes. L’EI, d’ailleurs, se prépare déjà à une campagne militaire pour faire face à une possible concentration de feu sur ses troupes. Une intensification des bombardements sur les positions des djihadistes ne changera rien sur le terrain tant qu’il n’y a pas de possibilités de mener une guerre terrestre contre ces derniers. Une telle guerre ne peut se réaliser sans un consensus politique entre Syriens.

Or, ce consensus ne peut pas être trouvé puisque l’opposition n’acceptera jamais une alliance avec Bachar al-Assad dont le régime a tué plus de 90% des victimes civiles du conflit. Il n’y a aucune raison pour eux de se sacrifier pour une lutte contre l’EI qui permettrait que leur bourreau reste en place. Réduire toute la cause syrienne à une guerre contre l’EI est une perception occidentale qui ne prend pas en considération les centaines de milliers de Syriens tués et les millions de Syriens blessés, détenus et déplacés, même si, bien sûr, il faut lutter aussi contre l’EI.

En revanche, si cet accord n’aura que des conséquences négligeables sur l’EI, sur le front Al-Nosra, les conséquences seront plus compliquées pour l’opposition.

Pourquoi ?

– Il faut rappeler certaines éléments importants. Al-Nosra est la force principale dans la région d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie. Elle est également présente à Alep, et beaucoup moins dans le sud du pays à Deraa.

La direction d’Al-Nosra a fait allégeance à Al-Qaïda après la naissance de l’EI en 2013 dans un contexte de concurrence entre les deux groupes djihadistes. Mais une grande partie des membres d’Al-Nosra sont des enfants des villes et des villages où ils combattent. Ils ont rejoint Al-Nosra parce que le groupe paye mieux, parce qu’ils sont plus disciplinés, mieux équipés. Al-Nosra a conclu des accords avec une partie de l’opposition armée, notamment avec Ahrar al-Shal, les « Libres du Levant », une des grandes forces militaires, islamistes mais pas djihadistes, de l’opposition.

Ils ont créé en 2014 « L’armée de la conquête » qui a gagné trois grandes batailles contre les forces du régime, et contrôle aujourd’hui tout le gouvernorat d’Idlib. Ils ont été visés par l’aviation russe dès le 30 septembre. Tout le monde sans distinction. Rien ne permet de dire que ça ne va pas continuer.

Et puis, il y a d’autres groupes, qui ne sont pas liés à al-Nosra directement car il ne partagent ni leur idéologie, ni leur programme politique, mais qui évitent les hostilités : les groupes de l’Armée syrienne libre, les bataillons et les brigades locaux, que ce soit à Idlib ou à Alep.

Les Russes pourront toujours dire qu’ils bombardent al-Nosra, alors qu’ils cibleront ces rebelles. Par ailleurs, le régime syrien considère tous les groupes rebelles comme terroristes. Rien n’est vraiment clair.

Comment vont réagir les forces de l’opposition ?

– Ca va être compliqué, parce qu’avec cet accord on leur demande de se désolidariser d’Al-Nosra. Mais certains sont de la même famille, du même village ! Cette trêve, même si certains peut-être la souhaitent, peut entraîner des conflits entre Al-Nosra et l’opposition syrienne. Al-Nosra, s’ils sont visés, va forcer les autres à se positionner : avec ou contre eux. S’ils les abandonnent, ils perdent des alliés de poids, s’ils restent, ils seront des cibles eux-mêmes.

En fait, c’est comme si on les invitait à s’entretuer pour montrer qu’ils ne sont pas terroristes. C’est ce que les Russes et Assad souhaitent. On les force à une guerre civile dans chaque ville et village sans proposer, un instant, une perspective politique globale.

Dans les territoires contrôlés par l’EI, il n’y aura pas ce genre de problèmes car ils ont chassé tout le monde.

Cet accord entérine-t-il le fait que la priorité de la lutte c’est l’EI, et non plus Bachar al-Assad ?

– C’est plus ou moins cela, même si les Américains insistent en même temps pour dire que Bachar al-Assad « doit partir ». Sauf que dire « doit partir » sans aucune mesure politique ou militaire, avec une accélération de l’offensive contre l’EI, maintient, ce qu’ils appellent, des « ambiguïtés constructives ». Mais en faisant cela, ca devient  « des ambigüités destructrices » dans le cas syrien où la crise pourrit de plus en plus.

Du côté russe, évidemment, c’est Assad le partenaire, il faut anéantir l’opposition. Pour qu’on ne puisse plus choisir qu’entre Assad et l’EI.

Dans une interview au journal espagnol « El Païs », le président syrien dit vouloir être « celui qui aura sauvé son pays ». Peut-on imaginer qu’un accord est déjà négocié pour le laisser au pouvoir ?

– Il y a deux interprétations. L’une, optimiste, qui veut, en effet, qu’il y a déjà des accords entre Russes et Américains qu’ils imposeront à tous les autres acteurs du conflit et qui maintiendra Assad au pouvoir. Les Russes promettant qu’il ne se représentera pas à la fin de son mandat, qu’il y aura une transition après que la guerre contre le terrorisme soit gagnée.

L’autre interprétation, qui me semble plus réaliste, c’est qu’Assad, lui-même, veut rester en créant toutes les conditions pour qu’il soit incontournable. Rien ne le force à partir : les Russes resteront garant de sa présence, les Etats-Unis vont bientôt changer d’administration, et leur nouvelle politique étrangère va mettre du temps à s’élaborer. Cela ne m’étonnerait pas qu’il prépare sa propre succession. Son fils s’appelle Hafez comme son père.

Propos recueillis par Sarah Diffalah

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Filiu: «On aurait préféré que les Syriens se laissent massacrer en silence»


 

Avec Les Arabes, leur destin et le nôtre, paru en 2015, le Français Jean-Pierre Filiu parcourt plus de deux siècles de destinée commune entre le monde arabe et l’Europe. Une histoire contée par un chercheur qui n’a jamais hésité à prendre position. Surtout depuis que le conflit en Syrie s’est développé. Nous l’avons rencontré à Bruxelles, après sa conférence donnée à l’UPJB.

Que pensez-vous de clichés en Occident affirmant que «l’islam n’est pas compatible avec la démocratie » et que « ces gens-là ont besoin d’un pouvoir fort sinon le chaos l’emporte»?
Dans mon dernier livre, en autres, je rappelle que la Tunisie a aboli l’esclavage deux ans avant la France, et en 1861 a élaboré la première constitution du monde musulman qui comportait la séparation du politique et du religieux. Les Lumières arabes, qu’on désigne sous le nom de «Nahda» (renaissance), se sont largement inspirées des Lumières européennes mais sur certains points elles étaient très en avance. Pendant deux siècles rarement des peuples comme les peuples arabes n’auront lutté avec constance et opiniâtreté pour leurs libertés individuelles et collectives. Et ce combat a été systématiquement contrarié, frustré, du fait d’interventions étrangères et/ou de régressions autoritaires, celles-ci étant souvent liées à celles-là.

 

On a totalement effacé l’héritage parlementaire et pluraliste du monde arabe, qui était très vivace dans l’entre-deux-guerres, avec ses imperfections comme dans tout système démocratique. Des partis libéraux, une presse pluraliste, des débats d’idées, tout cela a été englouti dans ce que j’appelle «le grand détournement» de 1949 et 1969, entre le premier coup d’Etat en Syrie et celui de Kadhafi en Libye. Ce grand détournement par des pouvoirs militaires et liberticides a tué cet héritage et fondé ce mythe du despote utile dont les Arabes auraient soi-disant besoin. Un mythe réactivé après le 11-Septembre, quand tous ces régimes se sont posés en partenaires de la «guerre contre la terreur» de l’administration Bush et ont assimilé toute forme d’opposition à Al-Qaïda. La réalité aujourd’hui, tragique, c’est que la dictature égyptienne actuelle a ramené le pays à un niveau de violence inconnu depuis… Bonaparte en 1798; quant à la dictature syrienne, elle a fait régresser le pays au niveau d’horreur de Tamerlan en 1400. Donc, on n’est pas dans une «restauration» autoritaire, on n’est même pas dans une stabilité en trompe-l’œil, on est dans une régression épouvantable qui fait que plus les dictatures sont fortes plus les djihadistes sont puissants.

Y a-t-il eu un tournant en Syrie?
Pour Daesh, c’est août 2013. Avec la reculade occidentale, notre inaction, après le carnage chimique orchestré par le régime près de Damas. C’est là que Daesh a pris son envol. Avec cette justification mensongère, comme tous les éléments de la propagande djihadiste, qui est que ce serait un «djihad humanitaire», de solidarité avec le peuple syrien.

Il semble que depuis les attentats du 13 novembre à Paris l’idée s’impose que Daesh est l’unique ennemi…
La France continue à défendre une ligne «ni-Bachar ni Daesh» dans une solitude occidentale préoccupante. Car Bachar est aujourd’hui la principale machine à produire des réfugiés. Il a expulsé la moitié de la population syrienne hors de ses foyers. Et, aujourd’hui, les réfugiés qui avaient relativement les moyens de quitter le pays, de payer leur voyage, risquent d’être remplacés par des paysans expulsés par la politique de la terre brûlée menée désormais par la Russie, dont les bombardements sont encore plus dévastateurs que ceux du régime Assad.

C’est un aveuglement, en Occident?
Il y a eu deux tournants révolutionnaires affectant la sécurité de l’Europe: la chute du Mur de Berlin en 1989 puis la chute du Mur de la peur chez les Arabes en 2011. Ce deuxième tournant n’a absolument pas été pris en compte pour ce qu’il était par les Européens qui, au contraire, l’ont regardé avec perplexité sinon hostilité. On est encore dans un monde où le seul impérialisme serait américain. Comme si l’impérialisme russe n’existait pas! La guerre totale contre la terreur version Poutine risque d’être aussi dévastatrice pour la sécurité du continent européen que ne le fut la version George W. Bush, avec notamment l’invasion de l’Irak qui est à la source de la naissance de Daesh. On peut ainsi multiplier les incapacités à voir la nouveauté, et cela se traduit par des réflexes conservateurs du type «revenons au statu quo ante». Sauf qu’il est impossible d’y revenir, c’est fini.

D’où viennent les erreurs d’analyse occidentales?
Très souvent, les politiques ne veulent pas entendre ce que les diplomates leur disent. Il est ainsi clair qu’aujourd’hui le président Obama est dans le déni. Il a décidé que rien ne se passerait au Moyen-Orient jusqu’à son départ de la Maison-Blanche, donc il impose des mensonges d’Etat qui me paraissent aussi graves que ceux de l’administration Bush. Par exemple, le nombre de djihadistes prétendument tués. Aucune personne sérieuse ne peut admettre le chiffre donné de 20.000. On est peut-être dans l’ordre de grandeur entre 2 et 3.000. Et d’ailleurs cela ne veut rien dire si, dans l’intervalle, ils en ont recruté 50.000. Donc, on se ment. Avant le Bataclan, il a eu les attentats dans le Sinaï (l’avion de ligne russe piégé, NDLR), à Ankara, à Beyrouth. Après, il y a eu Tunis, Istanbul, Jalalabad, Djakarta et San Bernardino. Et on veut nous expliquer que Daesh est affaibli ! Quand on entend les Américains dire «Daesh aura été significativement affaibli», je cite, «d’ici à la fin de 2016», ils éludent que d’ici à la fin de l’année l’équivalent du Bataclan peut se produire à plusieurs reprises dans le monde entier.

Que faire, alors?
La seule façon de reprendre l’initiative contre Daesh c’est de s’emparer de Raqqa (son QG dans le nord-est syrien, NDLR). Ce qui impose d’agir avec les forces révolutionnaires syriennes, arabes sunnites, qui sont précisément celles que Poutine bombarde. Chaque jour qui passe rend la menace encore plus sérieuse, il ne faut pas se mentir. On entend des responsables dire à Bruxelles que la question n’est pas de savoirsi un nouvel attentat aura lieu mais quand il aura lieu. C’est terrible. On est dans une forme de défaitisme. Il faut préparer l’opinion, mais en même il faut désigner correctement, en dehors de toute envolée démagogique, la voie que l’on pourrait suivre pour sortir de cette impasse. Si on ne frappe pas Daesh comme il le faut – c’est-à-dire à la tête et chez lui – c’est parce qu’on s’interdit de le faire, comme les Américains.

Que pensez-vous de l’idée que, malgré que ce soit un salaud, Assad serait «un moindre mal» à côté de Daesh?
J’ai connu Assad père et je connais Assad fils. Je les ai pratiqués depuis plus de trente ans. Ils ne sont pas le moindre mal, mais la source de ce mal! L’idée qu’on pourrait endiguer ce mal en les ménageant est faire preuve au mieux d’aveuglement, au pire du cynisme. Cette abdication morale ne peut qu’alimenter les deux monstres, Assad et Daesh. Et puis, soyons justement réalistes: que peut rapporter Assad dans la lutte contre Daesh? Des soldats? Non, il n’en a pas. Des informations? Il n’en a pas. Une légitimité politique? Il n’en a pas. Il n’y a plus d’Etat en Syrie. On est face à une bande mafieuse soutenue à bout de bras par la Russie et par l’Iran. Au-delà même de la Syrie, il faut identifier les forces vives qui sont nos alliés naturels dans ce combat pour nos libertés au nord et au sud de la Méditerranée. Ce n’est pas facile! Ça implique d’aller au-delà justement de tous les clichés. Car la limite de l’audace pour certains décideurs européens c’était de savoir si on est prêt à travailler avec les islamistes! Si on avait développé une coopération digne de ce nom avec toutes les structures d’administration locale dans la Syrie rebelle, on aurait maintenant partout des partenaires sur le terrain, qui seraient aussi des vecteurs d’information et de mobilisation contre Daesh. On ne l’a pas fait.

Les cassandres disent que si on avait aidé les rebelles en 2011-12, qui présentaient déjà un front fragmenté, on aurait favorisé le développement d’une situation anarchique à la libyenne…
Les personnes qui pontifient ainsi n’ont pas la moindre idée de ce qui se passe concrètement sur le terrain. Ils ont surtout perdu l’empathie. Ils regardent ces Arabes comme des créatures exotiques et non pas comme des gens qui ont fondamentalement les mêmes aspirations que nous. Les mêmes aspirations que les Européens de l’Est en 1989. Concrètement, nous ne pouvons pas faire comme si notre responsabilité n’était pas totalement engagée. Or qu’avons-nous fait? Moins que rien! Non seulement nous n’avons pas suivi nos déclarations de principe – je parle des attaques chimiques mais on pourrait citer toutes les dispositions du droit de la guerre qui ont toutes été violées de manière systématique par le régime Assad et la Russie – mais nous négligeons aussi que de la réussite du combat de l’opposition dépend notre sécurité. Le problème est que plus on attend plus l’investissement sera lourd et dur pour un résultat aléatoire et réversible. Parce qu’on a trop attendu. Et on continue d’attendre malgré le Bataclan. Alors que de toute façon nous serons obligés d’intervenir à un moment ou à un autre. Car il deviendra intolérable pour nos opinions publiques de rester indéfiniment sous cette menace. Le symbole de Bruxelles paralysée pendant plusieurs jours pourrait être l’annonce de ce qui sera demain le devenir de nos sociétés. C’est intenable! Il y aura un moment où l’on demandera aux dirigeants de faire quelque chose. Enfin. Et là-bas. Tout ce qu’on peut faire ici ne sera jamais que la gestion des retombées. On peut tuer Daesh effectivement, mais il faut nouer une coopération durable et solide avec des forces sur le terrain qui peuvent mener l’offensive sur Raqqa. On en revient à la même chose : il faut travailler avec ces révolutionnaires qu’on a enterrés deux cents fois – et étrangement ils sont toujours là, ils ont une direction politique, des délégations, des porte-parole et ils sont capables de s’organiser, de mettre en avant leurs revendications. Au fond, le non-dit c’est que la révolution syrienne embête tout le monde! On aurait préféré que ces Syriens se laissent massacrer en silence. Pourtant non, ils ne reviendront plus jamais en arrière, le mur de la peur est tombé. Mais ils savent que si jamais Assad, par exemple, revenait à Alep, ce serait un bain de sang comme sans doute on n’en a encore jamais vu au Moyen-Orient. Que sortirait-il de cela? Encore plus de djihadistes et de réfugiés. On voit bien qu’on est dans une spirale infernale mais comme on recule le moment de vérité, on aggrave les termes d’une équation connue qui demande à tous, politiques, intellectuels, journalistes et militants, de se prononcer.

Propos recueillis le 3 février 2016 par BAUDOUIN LOOS

Biographie Express
A 55 ans, Jean-Pierre Filiu a une carrière déjà bien remplie, qui a vu cet arabisant tâter de la diplomatie dans le monde arabe et à Washington. Désormais chercheur au Ceri et professeur à sciences po, il a écrit une quinzaine d’essais dont une Histoire de Gaza, en 2012, Je vous écris d’Alep, en 2013, et Les Arabes, leur destin et le nôtre, en 2015.

 Source : ce permalien.

Syrie: l’habileté de Poutine ne doit pas nous leurrer


Mis en ligne mardi 29 septembre 2015, 15h33

La grande ambition du président russe passe en Syrie par le maintien et même le renforcement d’un dictateur, Bachar el-Assad.

L’édito de Baudouin Loos.

  • Vladimir Poutine © Reporters / Abaca

Il n’y a plus de bonne solution pour la Syrie. Les « grands » de ce monde le savent, qui se contentent d’y protéger vaille que vaille leurs intérêts. La Russie a lancé les initiatives les plus spectaculaires. Envoi de troupes et de matériel militaire dans l’ouest syrien, appel à une vaste coalition internationale contre l’Etat islamique (EI ou Daesh).

Il n’y a aucun doute que ces djihadistes doivent être neutralisés. Et que cela se passera par le recours aux armes, qui a déjà commencé. Les bombardements n’y suffiront pas. On cherche des candidats pour envoyer des troupes au sol. On ne trouvera pas. L’Afghanistan et l’Irak ont les vertus de repoussoirs.

L’habileté de Vladimir Poutine qui consiste à réclamer une coalition antiterroriste ne doit cependant pas nous leurrer. La grande ambition du président russe, celle de restaurer la puissance russe à hauteur de celle de l’Union soviétique, passe en Syrie par le maintien et même le renforcement d’un dictateur, Bachar el-Assad, grand criminel de guerre.

L’intellectuel palestinien Marwan Bishara l’écrivait récemment sur le site d’Al Jazeera : « Le choix a été clair dès le début : sacrifier Assad pour sauver la Syrie ou sacrifier la Syrie pour sauver Assad. »L’Iran, le Hezbollah libanais et la Russie ont fait leur choix. Les intérêts, toujours.

Pourtant, tétanisés par Daesh, les Occidentaux se tâtent à propos d’Assad. Et s’il fallait composer avec lui, finalement et malgré tout ? L’idée fait son chemin. Parce que, va l’argument, un sanglant chaos bien pire encore s’imposerait dans tout le pays s’il disparaissait du paysage.

Le « hic », c’est qu’Assad fait bien plus partie du problème que de la solution, comme l’a dit hier François Hollande à l’ONU. Le ministre britannique des Affaires étrangères, Philip Hammond, l’expliquait dans les colonnes du Monde, le 25 septembre :« Collaborer avec Assad ne fera que pousser l’opposition dans les bras de l’EI (…). Le comportement d’Assad envers sa population est le meilleur recruteur de l’extrémisme »…

En somme, comme le dit le politologue français François Burgat, à l’AFP, « Daesh n’est point la cause mais la conséquence du verrouillage répressif et manipulateur du régime ». Cause et conséquence doivent être traitées, ce qui est plus facile à dire qu’à faire, certes.

Mais l’afflux incessant des réfugiés, qui préoccupe logiquement nos dirigeants, ne tarira de toute façon pas avec l’élimination éventuelle de l’Etat islamique. Ils ne rentreront pas dans une Syrie dont le président prend les civils des zones récalcitrantes pour cibles de bombardements au moyen de barils de TNT largués par hélicoptères.

► Lire notre article: Vladimir Poutine va-t-il relancer Bachar al-Assad?

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La « croisade » que les Russes préparent pour envahir la Syrie


« Diviser pour mieux régner », attiser des violences inter-communautaires et intervenir sous prétexte de protéger les « minorités » religieuses, c’est une stratégie constante de la part de toutes les puissances impérialistes, bien que dans le monde arabe et musulman, nous y sommes plus « habitués » de la part des puissances occidentales. Or voilà que la nouvelle empire russe sous le commandement de Poutine, qui tente en plein jour de mettre en œuvre cette stratégie en Syrie.

Deux nouvelles diffusées ce mercredi 16 octobre viennent clarifier les plans russes :

La première nouvelle provient du site officiel du ministère des affaires étrangères russes (http://fr.ria.ru/world/20131016/199569629.html) affirmant que « près de 50.000 chrétiens syriens [des « orthodoxes » sans aucun doute, ndlr] qui redoutent d’être exterminés par les terroristes soutenus par l’Occident, souhaitent demander un passeport russe ». Ces « chrétiens » ne cherchent nullement à quitter la Syrie pour la Russie, mais ils veulent être « sous la protection de la Russie en cas de menace d’extermination provenant des terroristes ». Ceci va à l’encontre de la pratique « normale » des populations syriennes se sentant « menacées » par les « terroristes ». Le régime du Veau nous a en fait habitué à ce qu’une telle population réclame l’intervention de l’Etat, et la protection de l’armée « arabe syrienne ». Demander la nationalité russe afin d’être protégé montre qu’il n’y a plus ni Etat ni armée en Syrie et c’est manifestement un appel à une intervention militaire russe.

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La deuxième nouvelle, diffusée seulement en Arabe semble-t-il (http://anbamoscow.com/aworld/20131014/386442489.html), nous apprend qu’une statue géante du Christ, perchant sur le sommet d’une montagne à 2000 mètre d’altitude dans la région de Seydnaya près de Damas, fut dévoilée ce lundi 14 octobre. Selon cette nouvelle, la statue est visible à l’œil nu de très loin (même depuis les pays voisins !) et il s’agit d’une « œuvre artistique » sous le nom « Je suis venu pour sauver le monde ». On apprend aussi que l’œuvre fut réalisée sous la direction de l’« Académie ecclésiastique de Moscou » !

Il est clair que cette demande de naturalisation massive et la construction de cette statue géante « pour sauver le monde » dans le contexte syrien, visent à provoquer des réactions de violence envers une « minorité » que les Russes cherchent à faire apparaître comme leur agent. Ils auront alors le devoir « humanitaire » et « légal » d’intervenir, même militairement, afin de protéger leurs « concitoyens » fraichement naturalisés, frapper la révolution syrienne et sauver le régime du Veau.

Source : Iyad par courrier

SYRIE. Pourquoi Poutine rapatrie-t-il ses ressortissants ?


Créé le 22-01-2013 à 17h24 – Mis à jour à 18h50

Moscou douterait-il de la solidité de son allié ? Ou Assad se prépare-t-il à une guerre totale et a prévenu son allié?

 

Bachar al-Assad s'apprêtrait à briguer un nouveau mandat en 2014. (HOPD/AP/SIPA)

Bachar al-Assad s’apprêtrait à briguer un nouveau mandat en 2014. (HOPD/AP/SIPA)

Le régime syrien et son allié russe craindraient-ils pour le maintien du clan Assad au pouvoir en Syrie, alors que la répression se poursuit toujours dans le pays ? En deux jours, des signes de crise de confiance sont apparus. A moins que Damas ne se prépare à une offensive encore plus meurtrière dans le pays…

Premier signe récent de doutes au sein même du cercle au pouvoir, la mère de Bachar al-Assad, Anissa Makhlouf, aurait quitté Damas pour Dubaï ont annoncé à l’AFP des résidents syriens ainsi qu’un opposant. Selon ces derniers, elle se trouverait à Dubaï depuis une dizaine de jours auprès de sa fille, Bouchra, l’unique sœur du chef de l’Etat syrien. Bouchra est la veuve de l’un des principaux responsables de l’appareil sécuritaire en Syrie, le général Assef Chawkat, tué en juillet dans un attentat qui avait également coûté la vie à trois autres hauts responsables syriens.

Pour l’opposant Ayman Abdel Nour, président du groupe « Chrétiens syriens pour la démocratie » et rédacteur en chef du site all4syria.com, « son départ de Syrie est une nouvelle indication qu’Assad perd ses appuis même au sein de la famille ». Le pouvoir en Syrie est concentré depuis des dizaines d’années entre les mains de la famille Assad et de certains membres de la famille Makhlouf. Et selon certains analystes ce clan se serrait encore resserré ces derniers mois pour ne concerner qu’un noyau restreint de personnes. Le départ d’Anissa Makhlouf n’est donc pas un signe très positif pour le régime.

Moscou rapatrie des ressortissants

Par ailleurs, une responsable du ministère russe des Situations d’urgence, citée par l’agence Interfax, a annoncé que « sur la demande des dirigeants russes, le ministère a envoyé (…) à Beyrouth deux avions pour que tous les Russes qui le souhaitent puissent quitter la Syrie », évoquant le nombre de 100 personnes sur le point de fuir le pays. Crise de confiance de Moscou vis-à-vis de Damas ? Doutes sur les capacités d’Assad à rétablir le calme dans le pays? Prise de conscience au Kremlin de la déliquescence de la situation sur place ? Rien de tout ça, assure un diplomate russe. « Il y a des milliers de ressortissants russes en Syrie. Le problème est que les liaisons aériennes russes ne fonctionnent plus depuis Damas, donc nous aidons quelque 100, maximum 150 personnes, à quitter la Syrie via Beyrouth, qui est tout proche », a affirmé sous le couvert de l’anonymat à l’AFP le diplomate, niant qu’une opération d’évacuation était en cours. « Dès que suffisamment de personnes auront demandé une assistance au consulat à Damas, nous organiserons de nouveaux vols », a-t-il précisé.

Nouvelles forces paramilitaires

Il n’en demeure pas moins que le régime syrien, pour faire face aux nombreuses pertes dans les rangs de son armée régulière, a annoncé la création d’une force paramilitaire pour aider l’armée dans sa lutte contre les insurgés dont les victoires militaires se succèdent dans ce conflit qui a fait plus de 60.000 morts en 22 mois. Cette « Armée de défense nationale » doit regrouper les Comités populaires, des civils favorables au régime qui ont pris les armes dans leurs quartiers pour empêcher les rebelles de l’Armée syrienne libre (ASL) d’y pénétrer. Depuis le début du conflit, le régime s’appuie sur de redoutables miliciens, les chabbihas, accusés des massacres les plus barbares. Quelle soit due à une crise de confiance ou non, la création de cette nouvelle armée non professionnelle, qui risque d’engendrer de nouvelles exactions dans le pays, est un nouveau signe de fuite en avant.

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