Treize mois de supplice à la prison Saidnaya


source :

Les mains de Shappal n’ont pas toujours été ces silhouettes claires, longues et fines, qui se déplient en gestes précis pour ordonner son récit. Il faut imaginer qu’il y a un peu plus de cinq ans, elles furent deux boules de sang brûlantes de douleur, boursouflées par 180 coups de fouet, pendant au bout de ses bras tendus entre les barreaux d’une cellule. « Nous devions passer les mains par la grille pour qu’on nous les fouette depuis le couloir, explique-t-il. Elles devenaient tellement grosses qu’on ne pouvait plus les refaire passer entre les barreaux. »

carte de la Syrie

Shappal Ibrahim, 41 ans, visage de la cause kurde en Syrie, un regard droit derrière des lunettes cerclées de noir, pas une larme, guère plus de colère, revient d’un enfer qui continue de consumer ses compatriotes par milliers : la prison de Saidnaya, à 30 km de Damas, réputée pour l’inventivité de ses tortures. « Le pire, c’était lorsqu’on nous obligeait à nous arracher la barbe de nos propres mains, poursuit-il. Après, l’un de mes camarades, convoqué au tribunal avait un visage tellement méconnaissable que le juge l’a sommé de s’expliquer. De retour à la prison, il a été encore plus torturé. »

portrait de Sheppal IbrahimShappal Ibrahim a passé treize mois dans la terrible prison de Saidnaya.
CRÉDIT : MARCEL MAFFEI POUR LA CROIX

Libéré en mai 2013, désormais réfugié en Allemagne, Shappal n’entend rien oublier de son supplice de treize mois à Saidnaya. En ce début de soirée de mars, il en livre les détails assis, jean et écharpe noirs, dans le petit salon d’un appartement de Dortmund. Ses mots sont neutres, circonstanciés. Ils se dressent comme des remparts contre les assauts d’une peine que seul, parfois, un battement de pied laisse deviner. Au mur, le tableau d’un paysage de montagne automnal le regarde. Dehors, le jour décline, la rue se tait.

« Il arrivait que les geôliers urinent sur notre ration de nourriture », se souvient-il. En fait de ration, il fallait compter avec un morceau de pain rassis, parfois un œuf, quelques gouttes d’eau suintant du plafond, le tout partagé à genoux, face au mur, avec les six autres pensionnaires d’une cellule de quatre mètres carrés. À son arrivée, Shappal y a été conduit les yeux bandés à l’issue d’une « cérémonie de bienvenue » réservée à chaque nouveau venu : dépouillement de tout effet personnel, envoi au deuxième sous-sol, coups de câble, deux heures durant, sur le corps mis à nu.

Saidnaya, ce furent aussi pour Shappal des réveils nocturnes pour le seul plaisir des gardiens, un compagnon de cellule retrouvé mort un matin, une nudité quasi permanente, l’interdiction de parler. Et les coups, toujours arbitraires, comme ce jour où un surveillant lui brisa le bras gauche, peut-être pour ôter tout répit à Shappal qui venait de recevoir la visite de son frère. A-t-il craint parfois de mourir ? « J’en ai souvent rêvé », confie-t-il.

Publicités

Ken Loach à l’ULB : le soutien d’universitaires juifs


Des organisations juives ont protesté contre la volonté de l’Université libre de Bruxelles de nommer le cinéaste britannique Ken Loach docteur Honoris CausaL’UPJB a soutenu cette décision de l’ULB ainsi qu’un grand nombre d’universitaires. Nous publions ci-dessous la prise de position d’universitaires juifs issus de l’ULB qui, non seulement approuvent la décision de l’ULB, mais se déclarent solidaires de l’engagement politique de Ken Loach.

19 avril 2018
KEN LOACH N’EST NI ANTISÉMITE NI NÉGATIONNISTE

« Ken Loach flirte avec l’antisémitisme dans sa haine obsessionnelle d’Israël ». C’est ce que prétendent cinq associations juives belges s’opposant à la décision du Conseil académique de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) de le nommer docteur Honoris Causa le 26 avril prochain.

C’est ce que réfute le Conseil académique de l’ULB en maintenant sa décision.

Nous, anciens enfants juifs cachés, survivants du judéocide nazi, anciens étudiants et membres du corps académique ou scientifique de l’Université libre de Bruxelles (ULB) :

  • protestons contre ces graves accusations envers une personnalité qui, à travers son œuvre, n’a eu de cesse de lutter contre les injustices majeures de la société occidentale;
  • félicitons le Conseil académique d’avoir maintenu sa décision malgré les pressions massives, au niveau des attaques de cinq organisations juives 

Si rien ne permet de justifier ces allégations, il est évident qu’elles s’inscrivent dans la guerre médiatique et politique que livre Israël pour justifier sa politique illégale de domination dans son conflit avec le peuple palestinien. Nous regrettons d’autant plus ces accusations qu’elles pourraient faire penser que la majorité des Juifs participe à cette stigmatisation. Or, il est manifeste que si en Belgique, jusqu’à présent, il n’y a que l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB), qui a pris une position de soutien envers l’ULB, tant en Israël que dans le reste du monde, des organisations et des personnalités juives ont les mêmes positions que Ken Loach. Notamment concernant un des meilleurs moyens de favoriser une paix juste au Moyen-Orient : le combat non violent de la campagne BDS (Boycott–Désinvestissement–Sanctions) envers Israël. 

  • Marc Abramowicz, ancien chercheur, fondateur d’Aimer à l’ULB,
  • Dr Barbara Abramowicz, pédiatre, diplômée de l’ULB
  • Fima Bratzlavsky, chargé de cours honoraire, ULB
  • Edna Braun, romaniste diplômée de l’ULB
  • Jacques Bude, professeur émérite ULB
  • Eric David, président du centre de droit international de l’ULB
  • Victor Ginsburgh, professeur honoraire ULB
  • Dr Maurice Haber, psychanalyste, diplômé de l’ULB
  • Henri Eisenddrath, professeur VUB, diplômé de l’ULB
  • Heinz Hurwitz, professeur émérite ULB
  • Léon Ingber, ancien doyen faculté de droit ULB
  • Adeline Liebman, sociologue, diplômée de l’ULB
  • Thérèse Liebmann, historienne, diplômée de l’ULB
  • Nicole Mayer, chef de travaux de l’ULB
  • Henri Roanne Rosenblatt, journaliste, diplômé de l’ULB
  • Michel Staszewski, chercheur invité ULB
  • Dr Elie Vamos, médecin, diplômé de l’ULB
  • Dr Esther Vamos, professeur émérite de l’ULB

Pourquoi un soldat israélien a-t-il assassiné Yaser Murtaja?


Pourquoi Yaser Murtaja est-il mort ce 6 avril à Gaza ? Une question qui restera sans doute sans réponse, à jamais.
Une histoire banale pour Gaza. Triste, terrible. Révoltante pour beaucoup.

Baudouin Loos, Le Soir du 7/4/18

Yaser Murtaja, 30 ans, travaillait depuis quelques années comme journaliste à Gaza. Avec des amis, il avait créé une petite agence indépendante, Ain Media, qui, entre autres, aide les confrères étrangers lorsqu’ils s’aventurent dans le petit territoire palestinien sous blocus.

Il y a un an, Yaser m’avait été d’une aide précieuse pour entrer à Gaza, il s’était porté garant auprès des autorités du Hamas pour m’obtenir un laissez-passer. Je ne le connaissais pas, mais il connaissait une de mes amies à Gaza. Sur place, il m’avait ouvert les portes des partis politiques locaux, il m’avait aussi conseillé certains sites à voir, certaines familles à visiter.

Très fier, il m’avait montré les locaux de son agence dans le centre, il avait insisté pour que je visionne les vidéos de 2014, lors de la meurtrière offensive israélienne sur Gaza. Du travail de pro, sans conteste. Efficace et impressionnant.

Ce 6 avril, Yaser faisait son boulot. Il était avec les manifestants à la frontière israélienne. Avec son t-shirt imprimé en lettres capitales « PRESS », il photographiait les gens lorsque la balle de guerre d’un sniper l’a frappé à l’abdomen de plein fouet. Pourquoi l’a-t-on visé ? Pourquoi l’a-t-on tué ? Menaçait-il quelqu’un ? L’armée israélienne répondra-t-elle à ces questions ?

Il avait un jour publié sur le compte Facebook de son agence une belle photo aérienne du port de Gaza prise avec un petit drone, avec ces mots : « J’espère un jour pouvoir prendre cette photo d’un avion. Je m’appelle Yaser Murtaja et je n’ai jamais voyagé ». Une dernière phrase que pourrait prononcer l’immense majorité des jeunes Gazaouis.

La nouvelle de sa mort a bouleversé la ville de Gaza d’où il était originaire. Yaser était connu et apprécié. Il avait 30 ans, il était marié et avait un enfant.

 

1,6 million de km2, 80 000 tonnes de déchets : le continent « plastique » est monstrueux  


De nouvelles données sur le continent « plastique » viennent d’être publiées. Celles-ci semblent encore plus préoccupantes que les informations déjà communiquées sur ce rassemblement de déchets plastiques au large du Pacifique.

De nouvelles données

Une étude réalisée par des chercheurs affirme que la superficie du « septième continent » serait de 1,6 million de km2 soit trois fois la superficie de la France métropolitaine. Publiée le 22 mars 2018 dans Scientific Reports, cette étude estime que les résultats sont nettement supérieurs « aux deux précédentes études de ce vortex » qui s’étaient alors surtout concentré à l’époque sur la présence de microplastiques.

Le « 7ème continent », « 8ème continent » ou encore « continent plastique » désigne une immense masse de déchets flottants au large du Pacifique, créée par un regroupement de sacs plastiques, bouteilles, filets et autres polluants jetés en mer. Partant du constat que chaque année, 320 millions de tonnes de déchets plastiques sont rejetés, les chercheurs ont souhaité analyser la dérive de ses polluants formant la plus grande zone d’ordures au monde, scrutant une zone située à mi-chemin entre Hawaï et la Californie.

Ainsi, 1,2 million de déchets ont été prélevé, le « continent » a été survolé et photographié en drone et de nombreuses informations ont été révélées. Partant du principe que tout kilomètre carré faisant partie de cette masse contient plus d’un kilogramme de plastique, les chercheurs estiment que cette dernière contiendrait 1,8 milliard de morceaux de plastique pour un poids total de 80 000 tonnes.

Autre constat de l’étude, 99.9% des déchets récoltés étaient bien du plastique, mais de tailles bien différentes, ce qui peut paraitre comme « positif ». En effet, à la surprise des chercheurs, 92% des déchets formant le continent faisait plus de 5 cm, le reste étant composé de macro-plastiques nettement plus grands, mais également de microplastiques.

Rick Horner, plongeur britannique, filmant la « Great Pacific Garbage Patch »

Des actions toujours possibles

En vue de la superficie atteinte par le « continent plastique », les chercheurs craignent une accélération significative de son agrandissement. Néanmoins, la taille des déchets reste « encourageante », car possible à traiter. Comme l’indique Boryan Slat, créateur néerlandais du projet de nettoyage des océans Ocean Cleanup, « les gros débris sont bien plus faciles à collecter que les microplastiques ». En effet, ces plastiques dont la taille ne dépasse pas 1cm polluent plus « dangereusement » et se retrouvent dans de nombreuses chaines alimentaires. Très polluants et toxiques, ils causent la mort de nombreux animaux.

Selon Boryan Slat, ces résultats fournissent des données clés pour développer et tester les technologies de nettoyage (notamment avec ses systèmes de barrières flottantes), mais il souligne également « l’urgence de s’attaquer au problème ». Ainsi, l’organisation Ocean Cleanup, souhaite mettre en place un système qui, une fois opérationnel, pourrait « vider 50% de la décharge du pacifique en cinq ans ».

Laurent Lebreton, auteur principale de la fondation, précise :

« Les gens voient la quantité de matériel de pêche et pointent du doigt l’industrie de la pêche, mais ils mangent également du poisson. Ce n’est pas la question d’un secteur ou d’une région, c’est principalement notre mode de vie et de consommation. Les plastiques à usage unique, la société du tout-jetable. Nous devons prendre des mesures importantes en la matière. Résoudre ce problème à échelle mondiale ».

image 11

Pour commander notre nouveau Livre-Journal, cliquez sur l’image !

Procès BDS à Versailles : On a eu notre tribune !


« Vous avez eu votre tribune et votre publicité » ! a lancé la présidente du tribunal de Versailles à a fin du procès, comme si c’est nous qui avions voulu cette mascarade. C’est dire que la solidarité était au rendez-vous ! On ne peut pas en dire autant de l’impartialité dans la manière de mener les débats… Le jugement sera rendu le 14 mai prochain.

Plus d’une centaine de manifestants étaient présents ce lundi devant le tribunal de Versailles, malgré le froid. Les prises de paroles de militantes et militants de toute la France, de multiples associations, de Grande-Bretagne et de Belgique, se sont succédées pendant plusieurs heures ! Et tous les témoignages écrits ont été lus pendant le rassemblement.

Comme si le succès de notre rassemblement la contrariait, la présidente du tribunal n’a eu de cesse de nous couper la parole pendant le procès : « J’ai compris, ça suffit ! » a été le leitmotiv face à tous ceux, prévenue et témoins, qui démontraient qu’il n’y avait aucune discrimination ni incitation à quoi que ce soit à l’encontre des Juifs ou des Israéliens, mais uniquement des faits, dans les propos tenus le 15 janvier 2011 devant le concert de Vanessa, et publiés sur le site d’EuroPalestine.

En revanche l’avocat du grand absent Sammy Ghozlan, qui n’ose jamais se montrer dans les tribunaux après avoir déposé plainte, a été écouté avec bienveillance, alors qu’il répétait comme un perroquet une unique phrase plus d’une dizaine de fois : « Il y a des victimes juives en France qui meurent parce qu’on dit des choses affreuses sur Israel ».

Ghislain Poissonnier, magistrat et spécialiste de droit international, qui a vécu un an en Palestine, cité comme témoin par la défense, a tout de même réussi à montrer que la France est le seul pays au monde à criminaliser la campagne BDS.

Et Udi Aloni, écrivain et réaliseur israélo-américain a brillamment prouvé qu’il y a d’autres Juifs et d’autres Israéliens que ceux qui sont autorisés à s’exprimer en France dans les médias dominants. Il a accusé l’Etat français d’avoir choisi le camp des fondamentalistes juifs qui s’adonnent à la violence pour exercer leur suprématie sur les Palestiniens, plutôt que celui des militants BDS qui ont choisi la voie pacifique pour défendre le droit et la justice.

« Le camp du BDS, que l’on soit pour ou contre le boycott d’Israël, a-t-il lancé, n’a jamais tué la moindre personne, alors que ceux qui veulent le réduire au silence ont les mains pleines de sang ».

Répondant à la question de Me Dominique Cochain qui lui demandait : « Que ce serait-il passé si Vanessa était allée donner son concert en Israël ? », Udi Aloni a répondu : « C’est simple, si vous prenez l’exemple d’une ville comme Hébron, les Juifs qui y résident auraient pu se rendre au concert, alors que cela aurait été interdit aux Palestiniens qui habitent au même endroit » !

Mais ce genre de Juif et d’Israélien n’a pas eu l’air de plaire à la présidente, qui a essayé à plusieurs reprises de l’empêcher de s’exprimer.

Il a néanmoins réussi, tout comme Olivia Zémor, à expliquer que ce sont les pyromanes du lobby israélien qui alimentent l’antisémitisme en France, en faisant croire que tous les Juifs approuvent la politique criminelle de l’Etat colonial, et en essayant de bâillonner tous les autres, pour garantir l »impunité à l’apartheid israélien.

Impunité face aux crimes liés à l’occupation et à la colonisation, qui ont été malgré tout, énoncés à la barre, et qui sont des faits, comme l’ont souligné pour Vanessa Paradis, les militants BDS français et israéliens, et non des « incitations à la haine ou à la violence » !

Et Vanessa ? Le tribunal l’a superbement occultée !

La procureur n’a pas requis de condamnation et a estimé, après l’implacable démonstration de Me Dominique Cochain, que l’action était effectivement prescrite.

Le jugement sera rendu le 14 mai.

Un très grand merci à toutes celles et tous ceux qui nous ont apporté leur soutien, et qui montrent que l’intimidation, loin de nous décourager, nous renforce dans la conviction que les attaques sont à la mesure de notre efficacité.


Nos deux témoins : Ghislain Poissonnier et Udi Aloni

CAPJPO-EuroPalestine

Le viol, la double peine des Syriennes


.
. Dessin David Ortsman

Les témoignages de victimes attestent d’une pratique répandue et organisée par le régime. Agressées, ces femmes se heurtent aussi au rejet d’une société qui les considère salies.

En ce jour ensoleillé et doux de décembre 2013, Maya (1) n’imagine pas ce qui l’attend. Cette mère au foyer de 31 ans se rend dans l’un des principaux centres de détention des services de renseignement militaire de Damas pour essayer de savoir ce qu’est devenu Ahmed, son mari. Sans nouvelles depuis son arrestation lors d’une opération militaire contre un bastion de l’opposition il y a plusieurs mois, Maya est rongée par l’inquiétude. Accusée d’être «l’épouse d’un terroriste», elle est immédiatement incarcérée. Au bout de quelques jours, elle est convoquée pour un interrogatoire. Dans un bureau rempli de gardes, elle se retrouve face à son mari, couvert de marques de coups. «Son regard me disait : pourquoi es-tu venue ici ?» se souvient Maya. L’officier, qui se fait appeler Sidi («mon maître» en arabe), menace Maya de viol collectif et de violer ses enfants si Ahmed ne parle pas. «Je me suis jetée à ses pieds en le suppliant de ne pas me faire de mal. Il a alors proposé de me libérer si mon mari et moi avions une relation sexuelle devant eux, raconte Maya la voix brisée. Ils ont traîné mon mari sur moi, mais il était comme paralysé. Alors l’officier a appelé un des gardes et lui a ordonné de me violer. J’étais dans un état second.»

à lire aussi En Syrie, «baiser toutes les femmes pour les punir»

Les semaines qui suivent, Maya est interrogée plusieurs fois, seule. Parce qu’elle ne parle pas, elle est violée en réunion par les gardes à deux reprises. Sidi leur promet un mois de permission s’ils miment un film pornographique qu’il regarde en même temps à la télévision. «Je me disais qu’ils me libéreraient peut-être après ça», confie la jeune femme à voix basse. La nuit, impossible de trouver un bref répit dans le sommeil. Les cris des autres détenues l’empêchent de dormir. «J’entendais des femmes supplier les gardes de les frapper mais de ne pas les violer. On ne peut pas oublier ces cris. C’est comme si quelqu’un criait à l’intérieur de votre tête», se souvient Maya. Libérée après encore plusieurs longs mois de détention, la jeune femme vit toujours en Syrie.

«Tu veux la liberté ?» De nombreuses ex-détenues dévoilent des récits similaires de violence sexuelle dans les centres de détention des services de renseignement à travers le pays. Malina, une activiste de 31 ans (lire aussi page 5), a été détenue dans la même prison que Maya quelques mois avant elle. Dès son arrivée, les gardiens la déshabillent, comme tous les activistes capturés ce jour-là – hommes et femmes – et les font se tenir entièrement nus, en cercle, pendant qu’ils les inspectent. «Tu veux la liberté ? La voilà ta liberté ! dit un garde en insérant ses doigts dans le vagin de Malina. On va te donner la liberté sexuelle !» «Il faisait cela pour m’affaiblir. Je me disais que j’étais très forte et qu’ils ne me faisaient pas peur. Même s’ils abusaient de moi», se souvient Malina. Elle sait d’autant plus ce qu’elle risque qu’elle a déjà été violée lors d’une précédente détention quelques mois auparavant, en guise de représailles pour avoir refusé d’espionner son groupe d’activistes pour le compte du gouvernement.

Asma a été arrêtée en 2014 parce que son mari était recherché pour avoir manifesté. Les agents d’un centre de détention de Damas la torturent avec des câbles qui lui envoient des décharges électriques sur les seins puis la violent à plusieurs reprises. Loubna aussi a été torturée à l’électricité et violée. A cause de ces violences, elle a fait une fausse couche.

Yasmine, elle, a été dénoncée parce qu’elle distribuait de l’aide humanitaire dans la banlieue de Damas. Arrêtée, elle est abusée sexuellement lors des interrogatoires, torturée, puis violée quatre fois. Zeina, une infirmière qui soignait les rebelles dans un hôpital clandestin de Homs, le bastion de la révolution, a été détenue un an par les services de renseignement militaire. Au cours d’un interrogatoire, un agent la frappe avec un tuyau, puis lui dit : «Comme tu es sunnite, on va te faire ça !» avant de la violer. Les onze compagnes de cellule de Zeina, dont une sexagénaire, lui confient ensuite avoir aussi été violées. «Sois forte, ce qui t’arrive nous est aussi arrivé» lui souffle l’une d’elles.

Au fil des témoignages s’esquisse une pratique récurrente à travers le pays et dans le temps. Si les activistes comme Malina ou Yasmine sont les cibles privilégiées, de nombreuses victimes n’étaient pas engagées dans la révolte. Epouses, sœurs d’opposants ou même simples habitantes de quartiers étiquetés «pro-révolution» subissent des violences sexuelles. «Au début, les viols avaient principalement pour but de dissuader les gens de rejoindre la révolution. Bachar al-Assad envoyait ainsi le message qu’il ferait n’importe quoi pour écraser la révolte», explique Sema Nassar, militante syrienne des droits de l’homme et auteure de plusieurs rapports sur les violences commises en détention. Certaines femmes racontent que leur famille leur interdisait de se joindre aux manifestations par crainte d’agression sexuelle.

«Ennemie». Les fréquents récits de viols en 2012-2013 semblent indiquer un pic à cette période, sans doute lorsque le régime s’est senti le plus menacé. «Plus tard, violer les femmes était une façon de les punir pour leur engagement. C’est une des armes favorites du régime car elle ne coûte rien et les femmes restent stigmatisées et affectées, même une fois sorties de prison», ajoute Sema Nassar. Terroriser, punir, soumettre. Une stratégie employée tout au long du conflit par le régime.

Les viols n’ont pas lieu uniquement dans les prisons. Les femmes courent le risque d’être agressées sexuellement lorsqu’elles passent les check-points pour sortir ou rentrer dans leur quartier. Transporter des médicaments, une caméra ou avoir des photos de la révolution sur un téléphone suffit à les mettre en danger. Dans les guérites supervisées par les chabiha, les milices pro-régime, c’est la roulette russe lors de la fouille et du contrôle d’identité. A tel point qu’à la nuit tombée, beaucoup de femmes n’osent plus passer sans un homme de leur famille pour les escorter.

Au début de la guerre, lors d’offensives militaires pour reprendre certains quartiers ou villages à l’opposition, les soldats de l’armée syrienne ont aussi violé les résidentes, comme une arme indissociable de leur attaque. A l’automne 2012, l’armée syrienne lance une opération pour reconquérir Qaddam, un quartier traditionnel de classe moyenne dans le sud de Damas, dominé par l’opposition. Alors que toute la population a fui, Maryam, une grande femme de 27 ans au visage encore enfantin encadré par un voile serré, retourne chercher quelques affaires chez elle. Elle est alors arrêtée par un groupe de soldats. Ils la pressent pour savoir si elle est affiliée aux «terroristes». «Pour eux, j’étais une ennemie, une terroriste car je venais de ce quartier. Ils voulaient me punir», dit la jeune femme. La nuit tombe. Les soldats attachent Maryam sur une banquette à l’arrière d’un minibus. «Un officier est arrivé et s’est assis à côté de moi, tandis que deux soldats se tenaient derrière. L’officier a mis sa main sur ma cuisse, raconte-t-elle les yeux baissés en se tordant les mains nerveusement. J’ai crié. L’officier m’a menacé : « Si tu cries, je vais te tuer ! » et un des soldats a mis sa main sur ma bouche. Les trois hommes ont commencé à me toucher partout, y compris sur mes parties intimes. Je ne voyais rien car il faisait trop sombre, mais j’entendais qu’ils se masturbaient.» L’officier force Maryam à lui faire une fellation tandis que les deux autres hommes continuent à la toucher. «Ensuite, l’officier m’a enlevé mon pantalon. Je l’ai supplié de ne pas faire ça. Il est monté sur moi et je me suis évanouie, continue la jeune femme avec difficulté. Quand je suis revenue à moi, il était en train de remettre son pantalon et il est sorti du minibus. J’ai ressenti une forte douleur dans le vagin. J’ai beaucoup saigné les jours qui ont suivi et j’ai eu une infection.»

Tabou. Maryam est transférée dans une prison d’où elle est libérée au bout de trois jours, à condition de signer une promesse écrite de ne jamais révéler ce qu’elle a enduré. «Personne ne le sait dans ma famille. Ils me feraient des reproches et me diraient que je n’aurais pas dû retourner là-bas», précise-t-elle, aujourd’hui réfugiée en Turquie, mariée et mère d’une petite fille.

La plupart des victimes se taisent car pour la majorité des Syriens, le viol constitue le tabou ultime. «C’est pire que la mort, dit un avocat originaire de Homs. J’aurais plus peur du viol pour ma femme et ma fille que de la mort.» Dans une société largement patriarcale et conservatrice, l’honneur des femmes est central dans l’ordre social. Une femme violée est perçue comme déshonorée et ce déshonneur rejaillit sur sa famille. Double peine cruelle, nombre de victimes de viol ont été rejetées par leur famille, répudiées par leur mari qui a immédiatement demandé le divorce et conservé la garde de leurs enfants.

Dans les cas les plus extrêmes, certaines ont été poussées au suicide. «Une mère m’a raconté que sa fille de 23 ans s’était suicidée car elle n’avait pas pu supporter la réaction de sa famille, raconte Sema Nassar. A sa sortie de prison, elle était enceinte, son fiancé l’a quittée, son père et son frère l’insultaient. Son père la cachait en disant à tout le monde qu’elle était en voyage. Désespérée et à bout, elle s’est jetée du cinquième étage de sa maison. Quand elles ne les ont pas rejetées, beaucoup de familles ont quitté le pays avec leur fille pour échapper à la honte.» Le viol a ainsi contribué à vider la Syrie de ses opposants.

Selon des témoignages indirects, les viols continuent actuellement dans les geôles du régime. «Il est effrayant de voir que même en position de force, le régime continue à agresser sexuellement les détenues, relève Sema Nasser.Il veut prendre sa revanche sur les activistes qui se sont opposés à lui.»

(1) Les prénoms ont été changés.

Sept longues années de massacres


 Raphaël Glucksmann | Mar 15, 2018 5:14:11 PM

Sept longues années de massacres.
Sept longues années d’agonie d’un peuple et, à travers lui, de l’idée que nous pouvions nous faire du monde.
Sept longues années de nuit syrienne.

Tout avait pourtant commencé en plein jour, ce 15 mars 2011, lorsque des milliers de citoyennes et de citoyens ont osé manifester pour demander des changements, une part de lumière. Ils ne réclamaient ni califat ni théocratie, contrairement aux mensonges que propagent aujourd’hui, ici, tant de plumes révisionnistes de droite comme de gauche. Ils ne réclamaient pas même la chute du régime, au départ. Juste des changements. Et de la « dignité ».
Bravant la peur, ils descendaient pacifiquement dans les rues de leur ville. La réponse de Bachar al-Assad fut de raser leurs rues. Et leurs villes avec.

« Vous voulez la révolution ? Vous aurez la guerre. » La leçon administrée par le dictateur de Damas et ses parrains russes ou iraniens dépasse largement les frontières syriennes. Elle est un véritable manifeste contre-révolutionnaire, écrit en lettres de sang, à destination de toutes celles et de tous ceux qui auraient l’idée de se révolter. Là-bas ou ailleurs.

« Vous voulez la liberté ? Vous aurez la mort. » Voilà l’essence du message adressé au monde par Assad, Khamenei et Poutine. À l’absence du monde plutôt. Au monde en tant qu’absence, en tant qu’idée périmée dont il convient de prouver la fin à coups de cadavres, d’urbicides et d’attaques chimiques.

Tous nos dirigeants se pressent chaque année à la tribune des Nations unies pour célébrer l’universalité des droits. Mais, quand vient le massacre des Syriens, il n’y a plus personne. Personne pour faire respecter les « lignes rouges ». Personne pour aider Alep hier. Personne pour sauver la Ghouta aujourd’hui. Personne.

Et pas grand-monde non plus sur nos places ou dans nos rues, il faut le reconnaître, pour manifester notre solidarité. Le droit d’ingérence fut décrédibilisé par les mensonges américains en Irak et le chaos libyen. L’idée de l’humanité, elle, n’en finit pas de périr de nos absences, de nos renoncements, de notre indifférence sur la Syrie.

Obnubilés par Daech, nous oublions que les relations internationales ne se résument pas à la nécessaire lutte contre le terrorisme. Que le monde ne se divise pas simplement en deux : les djihadistes et ceux qui s’y opposent. Qu’il y a, parmi ceux qui se prétendent en « guerre contre le terrorisme », des ennemis résolus de tous nos principes, d’authentiques bouchers dont les exactions systématiques ne font qu’alimenter le djihad, des pyromanes qui se déguisent en pompiers après avoir eux-mêmes allumé le brasier. Des terroristes, eux aussi, en fin de compte. Car comment qualifier autrement ceux dont les bombes visent sciemment les hôpitaux et les écoles ou qui se permettent d’éliminer leurs opposants à coups d’agents toxiques au cœur même de nos villes ?

On nous dit, ici, qu’il a bien fallu s’allier à Staline contre Hitler et qu’on peut bien soutenir Assad et Poutine contre Daech. Sauf que nous ne sommes pas en 1941. Que le drapeau noir du califat ne flotte pas sur l’Europe. Et, surtout, que Poutine et Assad ne font nullement de Daech leur ennemi principal. Ils ont toujours bombardé infiniment plus l’Armée syrienne libre que les terroristes. Nos alliés potentiels sont leurs adversaires désignés, pas ceux qui ont couvert de sang nos rues et nos salles de concert.

Il y avait une révolution syrienne. Après sept ans de guerre et d’abandons, elle tente tant bien que mal de survivre dans quelques ghettos assiégés et affamés. Nous avons, au fond, accepté sa mort. Nous en paierons le prix un jour.

DOSSIER :Sept longues années de massacre

Photos : Manifestation à Saqba, Syrie, 18 mars 2016 © Msallam Abdalbaset/CrowdSpark/AFP – Étagères dans les décombres, 14 novembre 2017, Atarib, Syrie © ZEIN AL RIFAI/AFP – Syriens au milieu des débris, 13 novembre 2017, Atarib, Syrie © AFP PHOTO/Zein Al RIFAI – Secouristes portant un homme bléssé, 20 février 2018, Damas, Syrie © Khaled Akasha/Anadolu Agency