Sept longues années de massacres


 Raphaël Glucksmann | Mar 15, 2018 5:14:11 PM

Sept longues années de massacres.
Sept longues années d’agonie d’un peuple et, à travers lui, de l’idée que nous pouvions nous faire du monde.
Sept longues années de nuit syrienne.

Tout avait pourtant commencé en plein jour, ce 15 mars 2011, lorsque des milliers de citoyennes et de citoyens ont osé manifester pour demander des changements, une part de lumière. Ils ne réclamaient ni califat ni théocratie, contrairement aux mensonges que propagent aujourd’hui, ici, tant de plumes révisionnistes de droite comme de gauche. Ils ne réclamaient pas même la chute du régime, au départ. Juste des changements. Et de la « dignité ».
Bravant la peur, ils descendaient pacifiquement dans les rues de leur ville. La réponse de Bachar al-Assad fut de raser leurs rues. Et leurs villes avec.

« Vous voulez la révolution ? Vous aurez la guerre. » La leçon administrée par le dictateur de Damas et ses parrains russes ou iraniens dépasse largement les frontières syriennes. Elle est un véritable manifeste contre-révolutionnaire, écrit en lettres de sang, à destination de toutes celles et de tous ceux qui auraient l’idée de se révolter. Là-bas ou ailleurs.

« Vous voulez la liberté ? Vous aurez la mort. » Voilà l’essence du message adressé au monde par Assad, Khamenei et Poutine. À l’absence du monde plutôt. Au monde en tant qu’absence, en tant qu’idée périmée dont il convient de prouver la fin à coups de cadavres, d’urbicides et d’attaques chimiques.

Tous nos dirigeants se pressent chaque année à la tribune des Nations unies pour célébrer l’universalité des droits. Mais, quand vient le massacre des Syriens, il n’y a plus personne. Personne pour faire respecter les « lignes rouges ». Personne pour aider Alep hier. Personne pour sauver la Ghouta aujourd’hui. Personne.

Et pas grand-monde non plus sur nos places ou dans nos rues, il faut le reconnaître, pour manifester notre solidarité. Le droit d’ingérence fut décrédibilisé par les mensonges américains en Irak et le chaos libyen. L’idée de l’humanité, elle, n’en finit pas de périr de nos absences, de nos renoncements, de notre indifférence sur la Syrie.

Obnubilés par Daech, nous oublions que les relations internationales ne se résument pas à la nécessaire lutte contre le terrorisme. Que le monde ne se divise pas simplement en deux : les djihadistes et ceux qui s’y opposent. Qu’il y a, parmi ceux qui se prétendent en « guerre contre le terrorisme », des ennemis résolus de tous nos principes, d’authentiques bouchers dont les exactions systématiques ne font qu’alimenter le djihad, des pyromanes qui se déguisent en pompiers après avoir eux-mêmes allumé le brasier. Des terroristes, eux aussi, en fin de compte. Car comment qualifier autrement ceux dont les bombes visent sciemment les hôpitaux et les écoles ou qui se permettent d’éliminer leurs opposants à coups d’agents toxiques au cœur même de nos villes ?

On nous dit, ici, qu’il a bien fallu s’allier à Staline contre Hitler et qu’on peut bien soutenir Assad et Poutine contre Daech. Sauf que nous ne sommes pas en 1941. Que le drapeau noir du califat ne flotte pas sur l’Europe. Et, surtout, que Poutine et Assad ne font nullement de Daech leur ennemi principal. Ils ont toujours bombardé infiniment plus l’Armée syrienne libre que les terroristes. Nos alliés potentiels sont leurs adversaires désignés, pas ceux qui ont couvert de sang nos rues et nos salles de concert.

Il y avait une révolution syrienne. Après sept ans de guerre et d’abandons, elle tente tant bien que mal de survivre dans quelques ghettos assiégés et affamés. Nous avons, au fond, accepté sa mort. Nous en paierons le prix un jour.

DOSSIER :Sept longues années de massacre

Photos : Manifestation à Saqba, Syrie, 18 mars 2016 © Msallam Abdalbaset/CrowdSpark/AFP – Étagères dans les décombres, 14 novembre 2017, Atarib, Syrie © ZEIN AL RIFAI/AFP – Syriens au milieu des débris, 13 novembre 2017, Atarib, Syrie © AFP PHOTO/Zein Al RIFAI – Secouristes portant un homme bléssé, 20 février 2018, Damas, Syrie © Khaled Akasha/Anadolu Agency

 

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ILS NE NOUS FERONT PAS TAIRE !


Appel à soutenir Olivia Zémor, présidente d’EuroPalestine, convoquée le 19 mars au tribunal de Versailles pour avoir, il y a 7 ans,
demandé à la chanteuse Vanessa Paradis de ne pas aller donner un concert à Tel Aviv, et y rencontrer le président de l’Etat d’Israël Shimon Peres.

« Ni juge, ni soumise » : du voyeurisme qui laisse un goût amer


lukvervaet.blogspot.be

par Luk Vervaet, ancien enseignant dans les prisons

Comment faire un film de non-fiction sur la justice, un documentaire, qui sera projeté dans les grandes salles de cinéma et rapportera du fric ? Rares sont ceux qui y sont parvenus. Le réalisateur et le cameraman (« légendaires » et « historiques » selon la RTBF) de Strip Tease et de Tout ça ne nous rendra pas le Congo y sont, eux, arrivés en produisant Ni juge, ni soumise. Le film fait un tabac et le grand public s’amuse.

Avec un titre accrocheur, volé de l’organisation antifoulard « Ni putes, ni soumises », il met littéralement en scène une juge qui se veut atypique, sans complexes, face aux déchets humains de la société qui défilent dans son bureau, à visage découvert, avec, en trame de fond, le cold case américain à la belge de deux meurtres sur des prostituées.

Le contenu est zéro, on n’apprend rien, mais ça marche.

D’un côté l’image de la juge qui a tout vécu et qui n’est plus perturbée à  la vue d’un cadavre, que ce soit en Belgique ou en Syrie. Son aspect bobo humour cynique, assaisonné de blagues sexuelles, sa voiture deux chevaux musique classique incluse, la posture de femme libérée avec son rat blanc qui se promène sur son bras ou dans ses cheveux et pour qui elle cherche un escargot dans son jardin doivent nous suggérer son côté insoumis.

En contraste la misère humaine de la société qui s’expose à la caméra dans son bureau, comme du temps d’Elephant man.

Une misère traitée avec un mépris invraisemblable, provoquant des rires incessants dans la salle. Pour ceux d’en bas, pour les dérangés, pour les drogués, pour ceux qui ont déjà fait dix ans de prison ou plus et qui récidivent, pour la « culture albanaise ou turque » des étrangers qui frappent leurs femmes (il n’y a que ça dans le film), pour les profiteurs du CPAS et de la mutuelle… Seules les deux prostituées assassinées s’attirent de la sympathie de la part de la juge. Pour les autres, sont de mise la manière méprisante de filmer et le discours moralisateur du genre « votre culture contre la nôtre », sur leur vie de ratés « trop chère pour être vécue » (une blague), les explications paternalistes (« ça se sait quand-même que les mariages au sein de la famille créent des déformations »).

Certes, ce sont des aspects de la personnalité d’Anne Gruwez. Mais où est le vrai côté rebelle d’Anne Gruwez ? En quoi réside l’aspect insoumis ?  Elle qui s’est mobilisée contre la construction de la méga-prison à Haren ? Qui a ordonné la libération immédiate de détenus à Forest lors de grève des gardiens en 2016 ? Qui s’oppose aux longues peines de prison qui ne font que mettre l’auteur dans une douleur complète et qui rendent les détenus complètement désocialisés ? Qui défend les réfugiés ? Pourquoi un documentaire qui met « insoumis » dans son titre n’en dit-il pas un mot ? Là au moins, le documentaire aurait contribué à un vrai débat sur la justice.

Je ne comprends pas que cette juge d’instruction a permis de filmer des accusés ou des témoins dans son bureau sans que ça lui pose un problème de déontologie, ou sans que les avocats s’y opposent. Mais, me direz-vous, les accusés ou les témoins étaient d’accord. Mettez-vous à la place de ces gens, souvent pauvres et en marge de la société, qui doivent dire oui ou non à la proposition de la juge qui a un pouvoir absolu sur eux ? Je suis sûr que la plupart d’entre eux ne se souviennent déjà plus qu’ils ou elles apparaissent dans ce film, et encore moins – étant en prison, en hôpital psychiatrique ou au CPAS – qu’ils auront l’occasion de le voir. Ce qui est sûr, c’est qu’ils n’ont pas reçu pas de prix d’interprétation au Festival de San Stebastian, à l’instar de la juge Gruwez.  Et d’ailleurs, s’agissait-il d’un rôle de composition ou de la triste réalité de son bureau ?

La scène avec la femme qui a tué son enfant, et que je connais personnellement, est particulièrement pénible. Une maman vient d’assassiner son enfant et sa première déposition, clairement prononcée dans un état psychotique, est filmée pour le grand public ! Sans que son avocat (pro deo) pipe un mot. Elle a donné la permission d’être filmée ? Etes-vous sérieux ? Est-il humain ou déontologique de poser cette question à une mère au lendemain d’un tel drame ? Mais au moins c’est la seule scène où la salle n’éclate pas de rire.

Le rôle des avocats est d’ailleurs tout simplement zéro dans ce film. On se demande pourquoi ils sont là, à côté de leur client, parce qu’il n’y a personne qui ouvre sa bouche, sauf pour confirmer ce que madame la juge a dit, ou pour s’entendre dire par la juge qu’ils manquent du respect en prenant la parole ou en communiquant quelques mots avec leur client.

Le manque de respect s’étale de long en long au fil des images. La famille de l’homme dont on déterre le corps pour prélèvement d’ADN a-t-elle aussi « donné son autorisation » pour que le cameraman s’attarde sur son  cadavre, sur son découpage, alors que l’on peut encore reconnaître cet être qui fut humain ?

Bref, ce film ne m’a pas fait rire. Il m’a laissé un goût amer, une tristesse profonde et la conviction que l’occasion d’un débat salutaire sur la justice a été manquée.

C’était la Ghouta..


Ce texte remonte sans doute à 2007, dernière année de mon séjour en Syrie.
Je l’avais posté sur mon blog syrien depuis hacké deux fois et disparu.

La ghota était l’oasis autour de Damas ; il en reste
des bribes dans la direction de l’aéroport. La ghota
fournissait à Damas tout ce qu’il lui fallait en fruits
et légumes. Tout le monde me dit que c’était le
paradis ; en été, l’air était plus frais que maintenant.
Les rivières abondaient. Malheureusement, il a fallu
loger les gens et empiéter sur les vergers et les bois.

Il reste des vergers à côté desquels on a implanté tout
un complexe de restaurants en plein air.
Celui-ci (les Portes de Damas) a été planté dans un décor
inspiré des ruines de Palmyre.
Cela peut vous sembler un peu kitsch, mais en été
c’est un vrai plaisir de manger à côté des fontaines.



 

 


A côté des Portes de Damas, se trouve le Village que
je préfère nettement car il est un peu plus intime, surtout si
on choisit le coin en style oriental où Marie se coule
dans le divan comme une chatte.

 


Ces soirs-ci, sur la route de l’aéroport vous verrez
l’étonnant spectacle de familles pique-niquanten pleine circulation sur un terre-plein de
l’autoroute. Il faut dire que le moindre bout de
gazon est recherché. Malheureusement, je n’ai pas
fait de photos.

Assad massacre et le monde observe


Facebook annonce qu’il est en train de supprimer des comptes sur ordre des gouvernements américain et israélien, par Glenn Greenwald


Source : The Intercept, Glenn Greenwald, 30-12-2017

Photo : Eric Risberg/AP

En septembre de l’année dernière, nous avons relevé que des représentants de Facebook rencontraient le gouvernement israélien pour déterminer quels comptes Facebook de Palestiniens devaient être supprimés au motif qu’ils constituaient une « provocation ». Les réunions – convoquées et présidées par l’un des responsables israéliens les plus extrémistes et autoritaires, la ministre de la Justice pro-implantations Ayelet Shaked – sont intervenues après qu’Israël eut menacé Facebook que son refus de se conformer de son propre chef aux ordres israéliens aboutirait à la promulgation de lois obligeant Facebook à le faire malgré tout, sous peine d’amendes sévères ou même de blocage dans le pays.

Les résultats prévisibles de ces réunions sont maintenant clairs et bien documentés. Depuis lors, Facebook a lancé un déchaînement de censure contre les militants palestiniens qui protestent contre l’occupation israélienne illégale de plusieurs décennies, entièrement menée et décidée par des responsables israéliens. En effet, les responsables israéliens se vantent publiquement de l’obéissance de Facebook en ce qui concerne les ordres de censure israéliens :

Peu de temps après la publication de l’accord entre le gouvernement israélien et Facebook, la ministre israélienne de la justice, Ayelet Shaked, a déclaré que Tel Aviv avait soumis 158 demandes au géant des médias sociaux au cours des quatre mois précédents, demandant de retirer les contenus jugés provocants. Elle a déclaré que Facebook avait accepté 95% des demandes.

Elle a raison. On peut difficilement exagérer la soumission aux diktats d’Israël : comme l’a dit le New York Times en décembre de l’année dernière, « les agences de sécurité israéliennes surveillent Facebook et lui envoient des posts qu’ils considèrent comme une provocation. Facebook a répondu en supprimant la plupart d’entre eux. »

Ce qui rend cette censure particulièrement importante, c’est que « 96 % des Palestiniens ont déclaré que leur principale utilisation de Facebook était de suivre les informations ». Cela signifie que les autorités israéliennes ont un contrôle quasi absolu sur une tribune de communication cruciale pour les Palestiniens.

Dans les semaines qui ont suivi ces réunions Facebook-Israël, The Independent rapporte que « le collectif activiste Palestinian Information Center a déclaré qu’au moins 10 comptes de leurs administrateurs pour leurs pages Facebook en arabe et en anglais – suivies par plus de 2 millions de personnes – ont été suspendus, sept d’entre eux en définitivement, ce qu’ils disent être le résultat de nouvelles mesures mises en place à la suite de la rencontre de Facebook avec Israël ». En mars dernier, Facebook a brièvement fermé la page Facebook du parti Fatah, suivie par des millions de personnes « à cause du post d’une vieille photo de l’ancien chef Yasser Arafat tenant un fusil. »

Un rapport publié en 2016 par le Palestinian Center for Development and Media Freedoms a détaillé l’étendue de la censure de Facebook :

Pages et comptes personnels filtrés et bloqués : Palestinian Dialogue Network (PALDF.net) Gaza now, Jerusalem News Network, Shihab agency, Radio Bethlehem 2000, Orient Radio Network, page Mesh Heck, Ramallah news, le journaliste Huzaifa Jamous d’Abu Dis, le militant Qassam Bedier, le militant Mohammed Ghannam, le journaliste Kamel Jbeil, les comptes administratifs pour Al Quds Page, les comptes administratifs Agence Shihab, le militant Abdel-Qader al-Titi, le jeune militant Hussein Shajaeih, Ramah Mubarak (compte activé), Ahmed Abdel Aal (compte activé), Mohammad Za’anin (toujours supprimé), Amer Abu Arafa (toujours supprimé), Abdulrahman al-Kahlout (toujours supprimé).

Inutile de dire que les Israéliens ont pratiquement les mains libres pour publier ce qu’ils veulent sur les Palestiniens. Les appels lancés par les Israéliens pour le meurtre de Palestiniens sont monnaie courante sur Facebook et restent en grande partie non perturbés.

Comme l’a rapporté Al Jazeera l’année dernière, « des discours incendiaires postés en hébreu… ont attiré beaucoup moins d’attention de la part des autorités israéliennes et de Facebook ». Une étude a révélé que « 122 000 utilisateurs appellent directement à la violence avec des mots tels que “meurtre” “tuer”, “brûler” les Arabes étaient les premiers destinataires de commentaires haineux ». Pourtant, il semble y avoir peu d’efforts de la part de Facebook pour les censurer .

Bien que certains des appels à l’assassinat les plus incendiaires et explicites soient parfois retirés, Facebook continue de permettre aux plus extrémistes d’inciter à la haine contre les Palestiniens. En effet, le leader d’Israël, Benjamin Netanyahou, a souvent utilisé les médias sociaux pour afficher ce qui est clairement une incitation à la violence contre les Palestiniens en général. Contrairement à la répression active de Facebook contre les Palestiniens, l’idée même que Facebook utiliserait son pouvoir de censure contre Netanyahou ou d’autres Israéliens éminents appelant à la violence et à l’incitation aux attaques, est impensable. En effet, comme l’a précisément dit Al Jazeera, « Facebook n’a pas rencontré les dirigeants palestiniens pour discuter de leurs préoccupations ».

Facebook semble maintenant admettre explicitement qu’il a également l’intention de suivre les ordres de censure du gouvernement des États-Unis. Plus tôt cette semaine, l’entreprise a supprimé les comptes Facebook et Instagram de Ramzan Kadyrov, le leader répressif, brutal et autoritaire de la République tchétchène, qui comptait 4 millions d’abonnés sur ces comptes. Le moins qu’on puisse dire c’est que Kadyrov – qui a toute latitude pour gouverner la province en échange d’une loyauté ultime envers Moscou – est le contraire d’un personnage sympathique : il a été accusé de manière crédible d’un grand nombre de violations horribles des droits de l’homme, de l’emprisonnement et la torture de LGBTs à l’enlèvement et au meurtre de dissidents.

Mais rien de tout cela n’amenuise à quel point la justification de Facebook pour la suppression de ses comptes est dérangeante et dangereuse. Un porte-parole de Facebook a déclaré au New York Times que la compagnie a supprimé ces comptes non parce que Kadyrov est un meurtrier de masse et un tyran, mais que « les comptes de M. Kadyrov ont été désactivés parce qu’il venait d’être ajouté à une liste de sanctions des États-Unis et que la compagnie était légalement obligée d’agir. »

Comme le souligne le Times, cette logique semble douteuse ou tout du moins appliquée de manière incohérente : d’autres qui figurent sur la même liste de sanctions, comme le président vénézuélien Nicolas Maduro, restent actifs sur Facebook et Instagram. Mais constatez simplement les implications incroyablement menaçantes des arguments de Facebook.

Ce que cela signifie est évident : c’est que le gouvernement américain – donc pour le moment, l’administration Trump – a le pouvoir unilatéral et incontrôlé d’expulser n’importe qui de Facebook et Instagram en les incluant simplement sur une liste de sanctions. Est-ce que quelqu’un pense que c’est un bon aboutissement ? Est-ce que quelqu’un fait confiance à l’administration Trump – ou à tout autre gouvernement – pour contraindre les plateformes de médias sociaux à supprimer et à bloquer toute personne qu’elle veut faire taire ? Comme Jennifer Granick de l’ACLU l’a dit au Times :

Ce n’est pas une loi qui semble être écrite ou conçue pour faire face aux situations spéciales où il serait légal ou approprié de réprimer le discours… Cette loi sur les sanctions est utilisée pour réprimer la parole sans tenir compte des valeurs de la liberté d’expression et des risques particuliers du blocage du discours, par opposition à entraver le commerce ou les capitaux comme le prévoyaient les sanctions. C’est vraiment problématique.

Est-ce que la politique de Facebook qui bloque les utilisateurs de sa plateforme qui sont sanctionnés s’applique à tous les gouvernements ? Évidemment pas. Il va sans dire que si l’Iran décidait d’imposer des sanctions à Chuck Schumer pour son soutien à la politique de Trump consistant à reconnaître Jérusalem comme capitale israélienne, Facebook ne supprimerait jamais les comptes du leader de la minorité sénatoriale démocrate – tout comme Facebook ne supprimerait jamais les comptes des responsables israéliens qui incitent à la violence contre les Palestiniens ou qui sont sanctionnés par des responsables palestiniens. Le mois dernier, la Russie a annoncé des mesures de représailles contre divers responsables et dirigeants canadiens, mais il va sans dire que Facebook n’a pris aucune mesure pour les censurer ou bloquer leurs comptes.

De même, Facebook oserait-il censurer les politiciens américains ou les journalistes qui utilisent les médias sociaux pour appeler à la violence contre les ennemis de l’Amérique ? Poser la question, c’est y répondre.

Comme toujours dans le cas de la censure, il y a un seul principe qui conduit à tout cela : le pouvoir. Facebook se soumettra et obéira aux demandes de censure des gouvernements et des responsables qui exercent leur pouvoir effectivement sur lui, tout en ignorant ceux qui ne le font pas. C’est pourquoi les ennemis déclarés des gouvernements américain et israélien sont vulnérables aux mesures de censure de Facebook, alors que les officiels américains et israéliens (et leurs alliés les plus tyranniques et répressifs) ne le sont pas :

Tout cela illustre que les mêmes graves dangers de la censure étatique sont soulevés au moins autant par les appels lancés aux géants de la Silicon Valley pour qu’ils censurent plus activement les « mauvais discours ». Les appels à la censure d’État peuvent souvent être bien intentionnés – un désir de protéger des groupes marginalisés contre le « discours de haine » – pourtant, de façon prévisible, ils sont beaucoup plus souvent utilisés contre des groupes marginalisés : pour les censurer plutôt que pour les protéger. Il suffit de regarder comment les lois sur les discours de haine sont utilisées en Europe ou sur les campus universitaires américains pour s’assurer que les victimes de la censure sont souvent des critiques des guerres européennes ou des militants contre l’occupation israélienne ou des défenseurs des droits des minorités.

On peut créer un monde imaginaire dans sa tête, si l’on veut, dans lequel les dirigeants de la Silicon Valley utilisent leur pouvoir pour protéger les populations marginalisées du monde entier en censurant ceux qui souhaitent leur faire du mal. Mais dans le monde réel, ce n’est qu’un rêve chimérique. Tout comme les gouvernements le feront, ces entreprises utiliseront leur pouvoir de censure pour servir, et non pour saper, les factions les plus puissantes du monde.

Tout comme on peut encourager la censure de quelqu’un que l’on déteste sans penser aux conséquences à long terme de la validation du principe, on peut se réjouir de la disparition de Facebook et Instagram d’un monstre tchétchène. Mais Facebook vous dit explicitement que la raison de ses actions est qu’il obéissait aux décrets du gouvernement américain pour savoir qui doit être écarté.

Il est difficile de croire que le point de vue idéal sur Internet implique le pouvoir du gouvernement américain, du gouvernement israélien et d’autres puissances mondiales de décider qui peut être entendu et qui doit être supprimé. Mais de plus en plus, au nom du plaidoyer auprès des entreprises Internet pour nous protéger, c’est exactement l’inverse qui se passe.

Source : The Intercept, Glenn Greenwald, 30-12-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l’auteur aurait pu tenir par ailleurs – et encore moins par ceux qu’il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l’auteur qui pourrait nuire à sa réputation. 

Joe Kennedy III, l’héritier discret et pas pressé


 

  • 31 janvier 2018 18:34

Petit-neveu de JFK, le député Joe Kennedy III s’est jusqu’à présent montré discret. Hier, il a répondu, au nom des démocrates, au discours sur l’état de l’Union du président Trump, dénonçant avec vigueur le virage identitaire du successeur de Barack Obama.

C’est Joe Kennedy III, le petit-fils de Robert Kennedy et le petit-neveu de John F. Kennedy, qui a prononcé hier soir la réponse des démocrates au discours sur l’état de l’Union du président Trump. Rejetant l’idée selon laquelle les tensions de l’année écoulée résultaient du jeu politique traditionnel, Kennedy a dénoncé avec force une administration « qui ne s’attaque pas seulement aux lois qui nous protègent mais aussi à l’idée même que nous sommes tous dignes de protection ».

Le contraste n’aurait pas pu être plus symbolique. Et c’est sans doute ce qui a poussé Nancy Pelosi, la chef de file de la minorité démocrate de la Chambre, à désigner l’un des nombreux héritiers du président et du sénateur assassinés pour ce rôle.

Dans le même temps, il n’y avait pas de garantie de résultat. S’il y a bien quelque chose d’aléatoire en génétique, c’est la transmission des caractères héréditaires.

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