La mort de Fadlallah et la censure imposée par l’Occident


vendredi 23 juillet 2010 – 06h:23

Matthew Cassel – The Electronic Intifada

Il y a beaucoup à dire sur le grand Ayatollah Mohammed Hussein Fadlallah, l’ecclésiastique musulman chiite libanais qui a rendu son dernier souffle le 4 juillet 2010 à l’âge de 75 ans.

Des centaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues de la banlieue sud de Beyrouth pour rendre un dernier hommage à l’Ayatollah Fadlallah - Photo : Matthew Cassel

Malheureusement, beaucoup de ce qui doit être mentionné souffre d’un non-dit, au profit de reportages à sensation sur cette région et ses habitants.

Fadlallah était un ecclésiastique chiite progressiste, connu pour avoir défendu la résistance armée et les droits des femmes. Il s’était opposé aux 22 années d’occupation du Sud-Liban par Israël et avait encouragé la résistance contre celle-ci. En 1985, la CIA a été soupçonnée d’être à l’origine de l’explosion d’une voiture qui visait à le tuer – en vain, malgré la violence de l’attaque qui a provoqué la mort de 80 civils libanais et fait des centaines de blessés. Toutefois, son soutien à la résistance ne se limitait pas aux envahisseurs israéliens : l’Ayatollah Fadlallah a aussi défendu le droit des femmes à utiliser la violence pour résister aux abus domestiques.

Le lendemain de sa mort, Nasawiya, un collectif féministe libanais, a posté un message sur Facebook en s’adressant à Fadlallah : « Ta voix féministe nous manquera. » Le commentaire lié à une nécrologie de la journaliste Zeinab Yaghi écrivant en arabe pour le quotidien libanais As-Safir a dit de Fadlallah que « les femmes le considéraient comme un père » et qu’il « encourageait le travail des femmes. »

Il était un guide pour beaucoup de musulmans chiites libanais et pour beaucoup d’autres dans le monde. Au Liban, un pays divisé entre des lignes religieuses strictes, il représentait réellement une figure religieuse unique en appelant au respect des autres croyances et à la laïcité.

La plupart des journaux anglophones ont, à tort, lié Fadlallah au Hezbollah, la résistance islamique chiite et groupe politique au Liban. Ils expliquent que Faldallah a influencé les fondateurs du Hezbollah avec de nombreux autres jeunes chiites durant les années qui ont précédé puis vu la formation du Hezbollah au début des années 80. Mais au Liban, tout le monde sait que en dépit du respect mutuel qu’ils se sont témoignés, Fadlallah et le Hezbollah ne travaillaient pas ensemble et étaientmême en désaccord sur plusieurs questions. La plupart de ces dissensions fondamentales reposent sur les relations proches que le Hezbollah entretient avec la République Islamique d’Iran, alors que Fadlallah a été longtemps opposé à la direction cléricale inspirée et organisée par l’Ayatollah Khomeini après la Révolution Islamique de 1979.

Cette erreur intentionnelle de lier Fadlallah au Hezbollah n’étonne pas de la part de médias qui préfèrent souvent le sensationnalisme à la vérité quand il est question du Liban et de sa région. En tant que journaliste et photographe travaillant dans la région du Liban, je sais que les médias européens et américains s’intéressent rarement aux questions politiques et religieuses quand il n’est pas question du Hezbollah. L’importance de l’Ayatollah Fadlallah avait peu à voir avec le Hezbollah, et on l’a constaté le 6 juillet 2010 lorsque des milliers de personnes ont défilé dans les rues pour lui rendre hommage.

Rompant avec ces pratiques sensationnalistes, un commentaire placé sur le site du gouvernement britannique par Frances Guy, l’ambassadrice de Grande-Bretagne au Liban (dont j’ai critiqué les prises de position dans le passé), qui disait :

« Le monde a besoin d’hommes comme [Fadlallah], disposés à dépasser les croyances, reconnaissant la réalité du monde moderne et osant s’attaquer aux vieilles contraintes. Puisse-t-il reposer en paix. »

C’était un hommage très amical pour un guide religieux, basé sur la connaissance qu’il avait du personnage Fadlallah et sur ses rencontres avec lui à Beyrouth. Cet hommage à même réussi à ne pas mentionner le « Hezbollah » une seule fois. Je ferais le lien avec un commentaire qui, heureusement, n’a pas été supprimé « après mûres réflexions » par le ministère des affaires étrangères britannique qui pensait que Guy était un peu trop élogieux à l’égard d’une personne qui est mort sous le titre de « leader du Hezbollah ». (Par chance, ce qui entre dans le web reste dans le web et vous pouvez retrouver son commentaire ici). Guy écrivait plus tard un nouveau commentaire exprimant son regret d’avoir rendu cet hommage :

« Je n’ai aucune affinité avec le terrorisme, quoi qu’il fasse, qui soit-il. Le gouvernement britannique fait clairement savoir qu’il condamne les activités terroristes menées par le Hezbollah. Je partage ce point de vue. » Dans le même cas que Guy, Octavia Nasr, rédactrice de CNN pour le Moyen-Orient, a aussi fait part de son admiration pour Fadlallah après sa mort sur le réseau social Twitter : « Triste d’apprendre le décès de Sayyed Mohammad Hussein Fadlallah. Un des géants du Hezbollah que je respecte beaucoup. »

Nasr, une journaliste libano-américaine qui a travaillé avec CNN pendant 20 ans, a plus tard écrit un article regrettant son tweet qui a ensuite été supprimé ; dans son article, elle tenait à nous rappeler dans quel camp elle se trouve, utilisant les mots « terreur » ou « terroriste » cinq fois. J’ai suivi son travail avec CNN et je sais que son travail ne devait guère déranger les personnes de l’actuelle administration américaine. pourtant la seule fois où elle se l’est permis, elle se fait virer.

Ces flagrant-délits de censure de la part des gouvernements et médias occidentaux prouvent que donner une image précise et nuancée du Moyen-Orient n’est pas à l’ordre du jour. Après tout, une image précise montrerait que ces guerres financées et soutenues par l’Occident sont loin d’être justes, et il est par conséquent facile de comprendre combien ceux qui leur résistent sont aussi largement soutenus. Non seulement Fadlallah soutenait la résistance, mais il s’attaquait aussi au stéréotype que beaucoup en Occident ont et qui décrit l’Islam comme une religion ne tolérant pas les droits des femmes.

Fadlallah était un guide que même une personne connaissant peu cette région pourrait facilement respecter. La censure occidentale appliquée à propos de sa mort prouve la complicité de nos médias avec les politiques mortelles et oppressives de nos gouvernements au Moyen-Orient.

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