L’idée d’ingérence n’a pas triomphé en Syrie, car elle était déjà morte !


Rony Brauman – Carte blanche | Jeudi 16 Juin 2011 à 18:01 | Lu 1736 foi
La révolution syrienne en marche pose la question du droit (ou du devoir) d’ingérence de la communauté internationale. Rony Brauman, médecin, essayiste, ancien président de Médecins sans frontières, analyse les chances d’une action internationale face au régime homicide de Bachar al-Assad.

Marianne : Si la communauté internationale n’entreprend rien contre les exactions et les massacres commis par le régime de Bachar al-Assad, ne risque-t-elle pas de laisser la belle idée de devoir d’ingérence pourrir sur pied ?

Rony Brauman : Je pensais que l’idée d’ingérence s’était définitivement ensablée entre le Tigre et l’Euphrate, lors de la calamiteuse intervention en Irak, contre le régime de Saddam Hussein. J’ai dû me tromper ! Bien sûr, en Libye, comme le soulignent tous ceux qui ont parrainé cette guerre, l’exercice du droit – ou, comme vous dites, du devoir – d’ingérence s’est fait dans le cadre d’un mandat de l’ONU, et la légalité internationale a été respectée. Et les avocats de cette guerre ont largement fait étalage d’arguments moraux, en se référant tous, peu ou prou, aux droits de l’homme… Pour ma part, dès le début, j’ai décidé de faire fi des arguments moraux. Parce que ceux-ci se distribuent de façon égale du côté des partisans comme des adversaires des fameuses « guerres justes » et que, sur le plan éthique, c’est match nul. Je suis beaucoup plus sensible à une morale conséquentialiste.« Conséquentialiste »… Que voulez-vous dire ? Vous parler de l’exigence éthique de responsabilité que Max Weber oppose à la confortable éthique de conviction ?

R.B. : Oui, une morale qui s’intéresse davantage aux effets de l’action, à ses réactions en chaîne – d’ailleurs assez largement prévisibles, tant dans le cas de la Libye que de l’Irak –, à une morale qu’émeuvent les dizaines de milliers de morts que la guerre libyenne a faits depuis trois mois (12 000 victimes civiles, selon l’Otan) : un paradoxe tout de même cuisant pour une intervention dont on nous assurait qu’elle était vouée à la protection des civils ! A l’aune de cette vision conséquentialiste, les certitudes rassurantes des avocats de cette guerre, leur conviction que l’insurrection avancerait cahin-caha à l’abri de l’Otan volent en éclats. Et les inconnues lourdes de l’après-Kadhafi apparaissent en pleine lumière : pour autant que le dictateur de Tripoli puisse être renversé par l’intervention actuelle, la composition du CNT (Conseil national de transition libyen) reste douteuse. Nul ne peut prévoir si, une fois le régime de Kadhafi abattu, il prendra clairement la direction de la démocratie. Pour une raison assez simple, finalement : non seulement les objectifs réels de cette guerre n’ont jamais été clarifiés, mais les contraintes dont elle s’est accompagnée dès le premier jour n’ont jamais été minimales… Et puis, comment vous dire, si je ne prône pas pour la Syrie une intervention du type de celle qui se déroule en Libye, si je ne déplore pas qu’on n’entreprenne rien sur un plan militaire contre le régime d’Assad, c’est parce que je n’adhère pas à l’idée – si chère aux néoconservateurs de tout poil – selon laquelle une société serait pareille à une sorte de Meccano, où il suffirait de changer une pièce, ou de revisser un boulon, pour que, par miracle, tout le système se rétablisse.

Pour vous, le devoir d’ingérence est par nature artificialiste ?

R.B.: Oui, c’est cela, de part en part. Il se réfère à une vision mécaniste du social. Les précédents historiques sont pourtant légion qui illustrent l’inanité de ce constructivisme. Quand les soldats de l’an II, baïonnette en l’air, ont déferlé sur l’Europe pour y exporter les valeurs de la Révolution française, ils ne sont parvenus qu’à y semer la désolation. De même, les armées bushistes ont saccagé l’Irak, en prétendant le libérer d’une dictature effectivement sanguinaire, celle de Saddam Hussein. Vous avez vu le résultat ! Puis-je vous faire un aveu ? Quand j’observe ce qui se passe en Syrie, je suis profondément admiratif du courage exceptionnel des manifestants sortant poitrine nue contre les soudards de Bachar al-Assad. Mais je suis convaincu d’une chose, c’est que faire aujourd’hui la guerre à cette tyrannie serait encore pire que de ne rien faire. Une guerre provoquerait immanquablement une extrémisation des radicaux et une asphyxie des modérés : c’est d’ailleurs exactement le scénario qui est en train de se dérouler en Libye…

Alors comme ça, vous vous résignez d’avance au « statu quo » !

R.B.: Ecoutez, le mot que vous employez – statu quo – relève de cette rhétorique de l’intimidation qui a fait florès en 2003, lorsque les Américains et leurs alliés en Europe voulaient nous enfermer dans une alternative stérile : soit chasser Saddam, soit soutenir un régime de mort. Face à Kadhafi, le consensus médiatique parisien a rêvé de reconstituer une alternative semblable, mais ça ne marche pas… A mon sens, la seule question qui vaille, aujourd’hui, est de savoir si la diplomatie en est réduite à un théâtre d’ombres. Il existe toute une série de bonnes mesures, d’ordre symbolique ou diplomatique, pour faire reculer Assad et ses factions : c’est à elles que nous devons recourir sans attendre. L’époque où l’on pouvait résoudre des problèmes politiques par le truchement des armes est révolue, d’ailleurs, Robert Gates, le secrétaire à la Défense d’Obama, l’a parfaitement compris.

Bon, admettons. L’histoire de l’Europe est tout de même jalonnée de ces étranges épopées que sont les guerres de libération…

R.B.: Oui, mais pas autant qu’on le dit ! Vous croyez que la révolution de 1848 ou la Commune de Paris ont eu besoin de force d’appoint extérieures ? La Syrie, comme la Libye, n’ont pas besoin d’ingérence, cette idée est déjà morte et enterrée. Non, ce qu’il faut à ces sociétés, c’est la constitution d’une dynamique politique interne, indépendante du deus ex machina d’une offensive étrangère.
D’accord, mais le temps presse, vous le savez bien, autant en Syrie qu’au Yémen. Comment sauver la dynamique démocratique qui parcourt le monde arabe depuis décembre 2010 ?
La vérité est que nous ne pouvons pas faire grand-chose, en tout cas militairement. La priorité est de tabler sur les ressources propres des pays arabes, sur leurs sociétés civiles formidables et dynamiques. Le « coup de pouce » extérieur ne peut leur être d’aucune utilité véritable. C’est un fantasme qui renvoie à une vision mécaniste du social.

Propos recueillis par Alexis Lacroix

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