SYRIE. Dans le maquis de l’Armée libre


Publié le 14-11-11 à 11:11    Modifié le 15-11-11 à 18:47     par Sara Daniel     5 réactions
Aux confins de la Syrie et du Liban, une rébellion composée de déserteurs syriens s’organise. Au risque de transformer une révolution pacifique en guerre civile. Reportage de Sara Daniel.

De notre envoyée spéciale

Abou Hamza a la mâchoire défoncée et des traces de tortures sur le torse et les jambes. Il parle dans la pénombre de cette maison d’un village libanais de la région d’Akkar située à une quarantaine de kilomètres de la ville de Homs, à la frontière avec le Liban. Infirmier, il vient d’arriver de Homs où il tenait une clinique clandestine et itinérante pour soigner les blessés de la terrible répression qui sévit dans sa ville. Lorsqu’il a été arrêté, ses geôliers lui ont arraché une dent à chaque fois qu’il refusait de donner le nom d’un des docteurs venant au secours des révoltés. Puis il a réussi à corrompre son tortionnaire et a acheté sa libération 5 000 dollars.

« Pourquoi te ferais-je confiance ?, lance-t-il à l’homme qui lui fait face. C’est peut- être toi qui a torturé mes amis. Et si tu étais là pour nous surveiller et donner nos noms aux chiens de Bachar ? … »

Syrie : dans le maquis de l'Armée libre
Abou Brahim (photo Paul Assaker)

Son interlocuteur, Abou Brahim, est un ancien membre des services secrets, les fameux moukhabarat qui, il y a un mois encore, avaient pour mission de tirer dans la foule des manifestants. Aujourd’hui, il fait partie de l’Armée libre de Syrie dirigée depuis la Turquie par le colonel Riad al-Assad. Pour expliquer sa défection à son compatriote méfiant, il dit avoir intégré les services secrets du régime de Bachar al-Assad dans le seul but d’impressionner les siens. « Ma famille n’a pas compris. « Comment peux-tu te compromettre comme cela ? » me disaient-ils. C’est vrai, j’étais au coeur du système. J’y suis entré à 17 ans. Mais tout le monde fait des erreurs, non ? »

« Vous devez exterminer les manifestants par tous les moyens »

Comme il était sunnite, Abou Brahim a dû verser des pots-de-vin pour être accepté dans ce corps composé essentiellement d’Alaouites, la communauté des Assad. Longtemps affecté dans un bureau à Damas, sa mission a changé après la répression de la grande manifestation de Homs en mars 2011. « Ma tâche était claire alors : réprimer l’opposition ! » Un jour, Abou Brahim reçoit un ordre écrit de sa hiérarchie : « Vous devez exterminer les manifestants par tous les moyens. » Cette formulation choque l’homme qui, pourtant, en a vu d’autres. « Pourquoi un ordre aussi explicite ? On savait très bien ce qu’on avait à faire sans qu’on nous mette les points sur les i… »

Très vite, il constate sur le terrain que ses collègues alaouites exécutent les consignes, tandis que les sunnites tirent le plus souvent en l’air. Un officier qui s’était enfermé dans son véhicule blindé pour ne pas participer à la tuerie a été abattu dès qu’il en est sorti. C’est lorsque son supérieur lui a demandé d’achever les blessés qu’Abou Brahim a décidé de rejoindre l’opposition : « C’était horrible, des véhicules emportaient des cadavres par dizaines. On parle aujourd’hui de 3 000 morts. Mais à la fin du conflit, on trouvera aussi des charniers de « disparus ». » Alors qu’il appartient toujours aux services secrets, Abou Brahim donne un coup de main aux manifestants, leur procure les banderoles et les pots de peinture dont la vente est interdite depuis les événements. Un jour, un de ses collègues alaouites le prévient de ne pas revenir au bureau, où on l’attend pour l’arrêter. « Comme toi, ils se méfiaient de moi », dit-il à Abou Hamza.

Les deux hommes s’observent avec la méfiance que leur a inculquée le régime. Ils se trouvent dans le no man’s land qui sépare le Liban de la Syrie. Une zone de broussailles envahie par les chèvres qui franchissent allègrement le muret pourtant consolidé par l’armée syrienne, depuis les événements. Drôle de havre pour ces rescapés du régime de Bachar al-Assad ! À une centaine de mètres, les baraques de l’armée syrienne font face à celles de l’armée libanaise. Depuis que le Hezbollah a pris le contrôle du gouvernement libanais, les deux forces agissent en commun pour arrêter les opposants syriens qui tentent de fuir leur pays. Parfois, les militaires syriens, jugeant insuffisante la vigilance de leurs voisins libanais, n’hésitent pas à franchir la frontière pour abattre les fuyards et dissuader ceux qui voudraient leur venir en aide.

C’est pourtant dans cette maison située au cœur de cette zone sous haute surveillance militaire qu’Abou Brahim réunit, ce soir-là, le petit groupe qu’il dirige de la nouvelle Armée libre de Syrie. La plupart de ses membres ont déserté l’armée de Bachar al-Assad depuis des mois, certains viennent tout juste d’arriver. A partir de leur maquis frontalier, ils organisent des opérations de guérilla et attaquent des barrages militaires. Abou Brahim a une grande nouvelle à annoncer : « Demain, les gars, dit-il à la dizaine de jeunes gens entre 18 et 25 ans qui l’entourent, vous retournez tous vivre en Syrie clandestinement. Votre mission sera de recruter d’autres militaires. »

Syrie : dans le maquis de l'Armée libre
Officiers et soldats déserteurs de l’armée syrienne. A partir de leur maquis frontalier, ils organisent des opérations de guérilla et attaquent des barrages militaires. (photo Paul Assaker)

Pour regagner leur pays, les rebelles devront marcher de longues heures en silence dans la nuit. Chaque fois qu’ils croiseront une patrouille de l’armée syrienne, ils se cacheront dans les fourrés. Ils savent que certains d’entre eux y laisseront leur vie. Pourtant, pressés d’en découdre, ils poussent des cris de joie et entonnent un chant guerrier. Même Ahmed, avec son bras en écharpe, à cause d’un éclat de Shrapnel reçu il y a trois jours. Il a été blessé lors d’une opération de représailles baptisée « a bataille du blé » à Al-Houlé, là où dix-sept manifestants avaient été assassinés. Il pense que, ce jour-là, son groupe a tué neuf soldats. Ces jeunes ont beau répéter qu’ils ont rejoint la rébellion pour impressionner les filles, on les sent bien plus aguerris que, par exemple, les premiers insurgés libyens contre Kadhafi.

A l’écart, Mehdi joue avec sa carte militaire qui le montre sanglé dans son uniforme. Cet officier de 25 ans, originaire de Homs, affirme être en contact téléphonique avec près de trois cents gradés de l’intérieur. Des sunnites comme lui. Il explique ne pouvoir faire confiance qu’à ses coreligionnaires. Il appelle de ses voeux un coup d’Etat militaire, mais son réseau d’officiers attend pour se soulever l’aide de la communauté internationale et l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne. « Autrement, nous serons écrasés. »

« Il fallait payer pour tout. Pour partir en permission. Même pour manger… »

Ce sont les images diffusées par Al-Jazeera qui l’ont décidé à déserter : « Mon armée se comportait encore plus mal que les Israéliens à Gaza, alors j’ai eu honte. Et puis, deux fois, la maison de ma famille a subi des attaques. » Souvent, les soldats changent de camp lorsqu’ils redoutent d’être eux-mêmes la cible des exactions du régime. Mais ce qui a le plus choqué Mehdi quand il était soldat, c’est l’immense corruption de l’armée : « Il fallait payer pour tout. Pour partir en permission. Même pour manger. Mes supérieurs n’hésitaient pas à voler le matériel de l’armée et à le revendre… » Le motif de sa révolte est avant tout d’ordre économique. « Dans mon village, sur trois mille personnes, quatre cents sont parties travailler en Arabie Saoudite. C’est inadmissible… »

Syrie : dans le maquis de l'Armée libre
La plupart des membres de l’Armée libre réfugiés au Liban ont déserté l’armée de Bachar al-Assad depuis des mois, certains viennent juste d’arriver. (photo Paul Assaker)

Allasen, 19 ans, lui, ne tient pas en place. Il regarde par la fenêtre, va surveiller les alentours, nerveux. A Damas, il était un des intendants de la caserne principale de la ville. Un jour, un officier vient chercher quelques centaines d’hommes pour partir à Homs. On leur explique que les sionistes et les salafistes sont en train d’attaquer la ville. Dans les camions, il remarque avec surprise un amas de munitions de gros calibre. « Ils nous ont dit : « Lui, vous, les champions, n’hésitez pas, tirez ! Même sur les femmes, car elles sont dangereuses. Chaque balle doit tuer. » »

Lorsqu’ils arrivent à Homs, les militaires encerclent les manifestants. Sur les toits, des agents des services secrets visent la foule. « Ils tiraient sur les vieux, sur les enfants, même sur nous. Des « chabiha » en civil [la milice pro-Assad] nous surveillaient. Chacun avait son rôle. Si tu refusais de tirer, tu étais abattu. » C’est alors qu’Allasen décide de rejoindre l’armée libre : « Mon copain Brahim m’a dit : « S’ils font cela ici, ils doivent faire la même chose dans nos villages, il faut partir. Sans lui, je n’aurais jamais eu le courage de fuir… » » Aujourd’hui, sa mère lui manque. Malgré le danger, il l’appelle en déguisant sa voix. « Chocolat t’embrasse », lui dit-il en recourant au surnom qu’elle lui donnait petit.

A ses côtés, Driss, 21 ans, les yeux cernés et une longue barbe noire, pianote sur son ordinateur portable. Cet ex-tireur de char n’oubliera jamais le jour où, à Homs, il a détruit avec son canon un immeuble de trois étages. A la vue des corps pris dans les décombres, il décide de déserter.

« Ne tombons pas dans le piège d’une guerre confessionnelle »

Au cours de sa fuite, dans la ville de Kseir, il doit ouvrir le feu sur des soldats pour montrer aux manifestants que, malgré son treillis, il s’est rangé à leur côté. Des villageois l’aident à gagner le Liban. Avant tout, Driss aspire à la liberté de culte : « Avec les Alaouites, lorsqu’on prie dans l’armée, on va en prison. » « Ne t’en prends pas aux Alaouites, mais au régime de Bachar. Ne tombons pas dans le piège d’une guerre confessionnelle », corrige Abou Brahim, d’un ton docte. Mais ces précautions de langage ne dureront pas longtemps.

Dans cette région sunnite du Liban, l’ennemi commun, c’est le chiisme sous toutes ses formes, qu’il revête le visage de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, ou celui de Bachar al-Assad. Et au cours du dîner, la conversation dérivera vite sur le dessein caché de l’Iran, le pays du mal qui veut convertir le monde musulman au chiisme.

Cette conversation inquiète Abou Hamza, l’infirmier de Homs, qui redoute l’imminence d’une guerre civile. « Nous avons près de quarante confessions en Syrie, c’est une poudrière. La révolution doit rester pacifique. » Abou Brahim hausse les épaules. Il sait que la lutte armée est en marche. C’est la seule option, explique-t-il : « J’étais un membre des services secrets d’Al-Assad. Je suis un pur produit de ce régime, je sais comment il fonctionne. Lorsque j’étais de l’autre côté, et qu’on entendait l’opposition dire qu’elle voulait rester pacifique, on se frottait les mains en riant. On se disait que ce serait facile de l’éradiquer. Ils ne négocieront pas, ils iront jusqu’au bout. Nous aussi. C’est la guerre. »

Sara Daniel. Reportage photos Paul Assaker – Le Nouvel Observateur

>Article publié dans le « Nouvel Observateur » du 10 novembre 2011

Ne fera pas la une des journaux: Le chef d’antenne consulaire français à Gaza blessé par l’aviation sioniste


Par M’sili

Il n’a pas fait la une lui, à la différence de Gilad Shalit. Pourtant Majdi Shakoura a non seulement la nationalité française, mais il est aussi chef de l’antenne consulaire française à Gaza

Pour dire les choses clairement, c’est un représentant officiel de la république française.

Sa fille a été également blessée dans le raid aérien mené par les truands sionistes tandis que sa femme a perdu l’enfant qu’elle portait.

Vous avez entendu des cris d’indignation? Alors vous avez l’ouïe très fine parce que moi, je n’ai rien entendu.

Le chef d’antenne consulaire français à Gaza blessé lors d’un raid israélien

Le Monde, 14 novembre 2011
Le chef d’antenne consulaire français à Gaza, Majdi Shakoura, a été légèrement blessé lors d’un raid aérien israélien dans la nuit de dimanche à lundi dans le nord du territoire palestinien. Agé de 44 ans, le diplomate de nationalité franco-palestinienne a précisé qu’une de ses filles avait été blessée et que sa femme, enceinte de deux mois, avait perdu son bébé à la suite de la frappe israélienne qui a endommagé son domicile, soufflant notamment les vitres de la maison, près deBeit Lahya.
Dans un communiqué, le Centre palestinien pour les droits de l’homme (PCHR) a condamné l’incident et appelé la communauté internationale à «prendre immédiatement des actions pour stopper de tels crimes», en rappelant les obligations d’Israël vis-à-vis de la quatrième convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre.
Dans la nuit de dimanche à lundi, l’aviation israélienne a détruit, à l’ouest de la ville de Gaza, un poste de la police navale du mouvement palestinien Hamas, situé à proximité de la maison du diplomate, sur la côte. Quatre missiles ont été tirés, selon des témoins.

Un policier palestinien, Mohammed Al-Kilani, 20 ans, a été tué dans cette frappe survenue après le lancement d’une roquette de Gaza dimanche soir contre le sud d’Israël qui n’a fait ni victime ni dégât. Six autres Palestiniens ont été blessés, dont deux policiers, selon Adham Abou Selmiya, le porte-parole des services d’urgence dans la bande de Gaza

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Syrie : au nom de l’opposition, Ghalioun demande que le dossier soit renvoyé à l’ONU


| Un commentaire

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Dans une interview publié dans Le Figaro, le président du Conseil national syrien (CNS), qui regroupe les principales formations d’opposition au régime de Bashar el-Assad, demande également aux déserteurs de l’Armée syrienne libre (ASL) de ne pas mener des opérations armées pour éviter une guerre civile.

Burhan Ghalioun, 66 ans, reçoit dans son appartement du Kremlin-Bicêtre près de Paris, aménagé en diwan damascène avec ses tapis d’Orient et ses plateaux dorés pour boire le thé.Trente ans que cet universitaire a quitté son pays, mais à chaque retour, ces dernières années, le même rituel l’attendait : une convocation chez l’un des patrons des services de renseignements, ponctuée du sempiternel message : «L’intelligence nous importe peu, ce qui compte pour nous, c’est l’allégeance et la loyauté au régime.» «Non merci», répondait poliment celui que la révolte des siens a métamorphosé en homme politique. Mais après huit mois de soulèvement réprimé par un pouvoir toujours solide, ce petit homme intègre et très populaire en Syrie reste partagé entre espoir et inquiétude.

«La rupture de la rue avec le régime est totale, se félicite le président du Conseil national syrien. Bachar el-Assad ne peut plus gouverner. Il est devenu un chef de clan, il n’est plus le président des Syriens.» Ghalioun reconnaît toutefois qu’il y a «moins de manifestants dans les rues, parce que la violence et la nature de la répression ont atteint un point tel que les gens n’arrivent plus, bien souvent, à sortir de chez eux. Mais l’esprit de la révolte est intact».

Sa préoccupation immédiate est la situation à Homs, sa ville natale. «Une véritable ligne de front, mais pas une guerre civile», insiste ce laïc, auquel ses détracteurs reprochent une alliance avec les islamistes dans le CNS. «À Homs, il y a des forces de sécurité et l’armée qui attaquent des quartiers. Contre cette intervention sauvage, des éléments de l’Armée syrienne libre répondent.»

Alors que les défections se multiplient, le professeur en sociologie politique met en garde contre la militarisation du soulèvement. «Nous devons préserver le caractère pacifique de la révolution. Des soldats de l’ASL s’infiltrent dans la population, et, habillés en civils, se cachent dans les villes. Leur tâche doit se limiter à la protection des manifestants, ils ne doivent pas mener des opérations. Nous ne voulons pas de guerre civile. L’ASL doit accorder sa stratégie avec la nôtre. Nous allons entrer en contact avec eux» et son chef, Riad el-Assad, réfugié en Turquie. En fait, le patron du CNS redoute que les déserteurs soient manipulés par des puissances étrangères, la Turquie notamment.

Un pouvoir encore fort, une opposition déterminée : comment sortir de l’impasse ? Le plan arabe ? «Je n’y ai jamais cru. Le CNS n’a jamais été consulté. Le régime s’en est servi pour occulter l’offensive contre Homs et gagner du temps.»

Le conseil demande que la Ligue arabe, qui a gelé l’adhésion de la Syrie ce samedi lors d’une réunion au Caire, renvoie maintenant le dossier à l’ONU. «Notre objectif est d’obtenir une résolution du Conseil de sécurité sur la protection des civils». Pour cela «il nous faut renforcer le rapport de forces» et lever le veto russe. L’ambassade de Russie à Paris a appelé un journaliste français pour entrer en contact avec Ghalioun, qui, depuis, a reçu une invitation à se rendre à Moscou. «Les Russes semblent changer d’attitude», veut-il croire.

«Et ce point d’appui nécessaire au basculement du rapport de forces, c’est un soutien arabe et international, coordonné. Nous voulons que la Ligue arabe agisse avec le reste du monde pour qu’il y ait une intervention politique forte en faveur de l’arrêt de la tuerie. Va-t-on y arriver ? C’est à moitié gagné. Bachar est complètement discrédité à l’intérieur comme à l’extérieur de la Syrie», y compris chez les Arabes. «Voyez l’Algérie et le Soudan, ils ont évolué».

Le clan el-Assad peut-il tomber sans intervention militaire extérieure ? «Nous voulons éviter au maximum la question de l’intervention militaire extérieure pour préserver les institutions de la Syrie. Nous attendons que l’ONU vote une résolution pour qu’on puisse négocier avec la communauté internationale les mesures nécessaires pour mettre fin à la crise. Et après, tous les choix s’offriront à nous.»
(Crédit photo: AFP).

A propos de Gilad Atzmon


samedi 12 novembre 2011 – 06h:24

Excellent article de Jean Bricmont


« Un des fondateurs de l’International Solidarity Movement m’a dit qu’il préférait de beaucoup se battre contre un soldat israélien à un barrage routier que de se battre contre nos détracteurs juifs ’anti’-sionistes. Je n’aurais pas pu être plus d’accord. »
Gilad Atzmon, interview avec Silvia Cattori.

Gilad Atzmon, musicien d’origine israélienne vivant en Angleterre, est sans doute une des personnes les plus controversées au monde. Son nouveau livre, The Wandering Who ?, est une réflexion critique sur l’identité juive (1). Ce livre se vend apparemment comme des petits pains et a reçu le soutien d’une liste impressionnante d’intellectuels , y compris John Mearsheimer, co-auteur avec Stephen Walt du livre Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine et Richard Falk, qui a été deux fois représentant des Nations-Unies pour la Palestine. Par contre, le livre et son auteur sont attaqués, pour antisémitisme évidemment, par un grand nombre de personnalités juives, y compris « pro-palestiniennes ». Un juif israélien, exilé volontaire, qui est accusé d’antisémitisme par des juifs pro-palestiniens, le sujet vaut peut-être qu’on s’y arrête.

Il est très facile de « démontrer » l’antisémitisme d’Atzmon : celui-ci explique fréquemment, y compris au début de son livre, qu’il distingue trois sens du mot « juif » : les gens d’origine juive, avec lesquelles il n’a aucune querelle, les gens de religion juive, avec lesquelles il n’a également aucune querelle et ceux qu’il appelle de la troisième catégorie, c’est-à-dire ceux qui, sans être particulièrement religieux, mettent constamment en avant leur « identité » juive et la font passer avant et au-dessus de leur simple appartenance au genre humain. Il suffit alors d’interpréter dans le premier sens (les gens d’origine juive) le mot « juif » chez Atzmon, alors qu’il est utilisé dans le troisième sens, dans un discours dont le style est souvent extrêmement polémique, pour « démontrer » son antisémitisme.

Est-il légitime de critiquer les juifs au sens de la troisième catégorie ? Tout d’abord, je dois souligner que, pour moi, les gens ont parfaitement le droit de se « sentir » appartenir à un groupe dont ils sont fiers, ou dont ils pensent qu’il apporte quelque chose d’important à leur image d’eux-mêmes, qu’il s’agisse des juifs, des bretons, des français, des catholiques, des noirs, des musulmans etc. Comme toutes ces identités sont liées aux hasards de la naissance, ces sentiments de fierté me semblent complètement irrationnels, mais qui penserait forcer les êtres humains à être rationnels ? Par ailleurs, je n’ai personnellement aucun intérêt pour les discours sur les « identités » et les « cultures », qui sont en général très peu scientifiques, mais je ne souhaite pas empêcher d’autres de s’y intéresser.

Le problème se pose quand ces identités acquièrent une signification politique, exactement comme lorsque les religions acquièrent un tel statut. Aujourd’hui, on appelle cela la politique de l’identité ; dans le temps, on appelait cela le nationalisme. Quand une communauté, groupée autour de son « identité », revendique certains droits, ou compensations, ou privilèges, il doit être permis à d’autres, ne partageant pas l’identité en question, de critiquer ces revendications (étant Belge, je suis malheureusement habitué à ce genre de débats). Exactement comme lorsqu’une religion cherche à imposer sa morale au reste de la société.

Mais il doit également être permis à des personnes ayant grandi dans une certaine identité ou religion de rompre avec elle, de se révolter contre elle, et d’en faire la critique d’une certaine façon « de l’intérieur ». Il ne manque pas de gens d’origine catholique, musulmane, française, allemande etc. qui deviennent hyper-critiques à l’égard de leur culture d’origine ; en général, on les considère comme des libre-penseurs. Mais pas quand ils sont d’origine juive comme Atzmon. Celui-ci est certes obsédé par l’identité juive et par la critique de celle-ci ; il est souvent excessif, provocateur, irritant même. Mais au nom de quoi un juif ne pourrait-il pas être hyper-critique de sa culture d’origine, et ne pourrait-il pas être excessif, provocateur, irritant ? Je sais, par expérience personnelle, que Atzmon est loin d’être le seul dans son genre, même s’il est un des rares à l’être publiquement. N’est-ce pas une forme subtile d’antisémitisme que de refuser à un juif le droit d’être un révolté par rapport à ses origines, alors que ce type de révolte est admis et même respecté lorsqu’il s’agit d’autres origines ? Un juif n’a-t-il pas droit aux excès de langage que l’on admire chez Sade ou Nietzsche ?   Mais il est probable que ceux qui attaquent Atzmon n’espèrent pas l’empêcher de s’exprimer (des juifs progressistes anglais s’y emploient d’ailleurs, sans succès) mais plutôt empêcher les non-juifs de s’intéresser de trop près à ce « sulfureux » personnage, parce que cela risquerait d’engendrer chez eux de mauvaises pensées.

Alors que les Allemands anti-nationalistes ont toujours étés accueillis à bras ouverts en France, que les ex-catholiques ou les ex-musulmans le sont par les laïcs, pour ne pas parler des ex-communistes ou ex-maoïstes devenus thuriféraires des droits de l’homme, du marché libre et des guerres américaines, qui le sont par à peu près tout le monde, il serait imprudent, pour un non-juif, d’avoir la même attitude envers un ex-israélien tel que Atzmon.

Et c’est là que la discussion autour du « cas » Atzmon devient fondamentale. Est-il vraiment raisonnable, ou même légitime de tenter de verrouiller certains débats, celui sur la signification et les conséquences de l’identité juive par exemple, au nom de la « lutte contre l’antisémitisme » ?

Il existe en France des lois interdisant de contester l’existence de faits historiques liés à la Deuxième Guerre mondiale, alors qu’une telle interdiction n’existe pour aucun autre événement historique. Des gens sont poursuivis pour avoir prôné le boycott d’Israël (mais pas d’autres pays). Les spectacles ou les écrits qui heurtent des sensibilités des uns ou des autres sont multiples, et il est banal d’insulter ce qui est sacré aux yeux des musulmans ou des chrétiens, mais seuls les spectacles de Dieudonné sont régulièrement interdits. Il est risqué de discuter publiquement du lobby pro-israélien. Lors d’une émission de Daniel Mermet consacrée au lobby pro-israélien, John Mearsheimer a déclaré que Tony Judt (historien américain des idées, spécialiste de la France et cible lui-même du lobby pro-israélien aux Etats-Unis, bien que d’origine juive) lui avait dit que la France serait le pays où il lui serait le plus difficile de se faire entendre, ce qu’au départ Mearsheimer ne croyait pas, mais qu’il a pu vérifier par la suite.

Le récent incendie des locaux de Charlie Hebdo a provoqué une réaction absolument unanime en faveur de la liberté d’expression, au moment où ce journal heurte une fois de plus les sentiments des musulmans. Mais y aurait-il eu la même unanimité si Charlie Hebdo avait fait un compte-rendu favorable d’un spectacle de Dieudonné, avait publié des extraits du livre d’Atzmon, ou avait dressé une liste de groupes et d’individus soutenant la politique israélienne en France ?

Il me semble que si on est « démocrate », comme tout le monde prétend l’être, la première chose à faire est d’exiger l’égalité, au moins en principe, entre tous les êtres humains, en tout cas en ce qui concerne l’accès à la parole. Or, pour tout ce qui concerne Israël et les communautés juives, ce n’est pas le cas. Il est par ailleurs impossible de combattre le communautarisme si on ne met pas d’abord tout le monde sur un pied d’égalité en ce qui concerne le droit à l’expression d’idées.

Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner que, le climat intellectuel étant ce qu’il est, et toutes les identités, françaises, catholiques, musulmanes, étant régulièrement attaquées, un livre critique de l’identité juive suscite autant d’intérêt que, dans l’Angleterre victorienne, un livre sur l’amour libre.

De plus, avant de demander le droit à l’autodétermination pour les Palestiniens, peuple lointain et relativement inconnu, le mouvement de solidarité avec la Palestine, y compris les progressistes juifs qui en font partie, devraient exiger le droit à l’autodétermination pour le peuple français en ce qui concerne toutes les questions soulevées ci-dessus, autodétermination par rapport aux incessantes pressions dont il est victime de la part des organisations sionistes.

En effet, la société civile française peut faire très peu de choses pour « libérer la Palestine », le conflit étant fondé sur des rapports de force militaires sur lesquels elle n’a aucune prise. Elle pourrait espérer influencer ses propres « élites » politiques, médiatiques et économiques, ce qui pourrait, à terme, avoir un certain effet, mais celles-ci ne bougeront pas tant qu’elles seront terrorisées par les accusations d’antisémitisme manipulées par les organisations sionistes. C’est à ces accusations qu’il faudrait s’attaquer en premier lieu, au lieu d’en lancer de nouvelles, fondées sur une lecture partisane des écrits d’Atzmon.

On me répondra peut-être : mais quid du véritable antisémitisme ? Et les propos d’Atzmon (ou les miens) ne l’encouragent-ils pas ? Bien que je n’aie pas les moyens de mesurer cela objectivement, je suis absolument convaincu (par simple observation) que le véritable antisémitisme (entendu comme hostilité généralisée à l’encontre des personnes d’origine juive) monte, et cela de façon inquiétante. Mais cette montée est due avant tout à l’incroyable arrogance de la politique israélienne, à celle de ses soutiens en France, à leur volonté suicidaire d’imposer au peuple français à la fois une politique dont il ne veut pas et une censure de fait qui le musèle lorsqu’il cherche à protester. La « lutte contre l’antisémitisme », telle qu’elle est menée actuellement, sans doute avec les meilleurs intentions du monde, ne fait que renforcer l’irritation que provoque toute censure et, dans ce cas d’espèce, ne fait que renforcer l’antisémitisme. Lutter réellement contre l’antisémitisme nécessite d’en finir avec la « lutte contre l’antisémitisme » fondée sur l’intimidation et la censure. Les gens qui ne comprennent pas cela devraient réfléchir un peu plus à l’histoire du socialisme réel ou du catholicisme à l’heure de sa gloire.

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* Jean Bricmont est Docteur en Sciences et a travaillé comme chercheur à l’Université Rutgers puis a enseigné à l’Université de Princeton, situées toutes deux dans l’Etat du New Jersey (États-Unis). Il enseigne aujourd’hui la physique théorique en Belgique et est l’auteur de Impérialisme humanitaire : Droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort ?

Note :

(1) Ce livre n’existe qu’en anglais (http://www.amazon.com/Wandering-Who…), mais il existe une interview de lui en français à propos de son livre (http://www.silviacattori.net/articl…).

Du même auteur :

-  L’impérialisme humanitaire et la Palestine (3 vidéos)
-  La Libye face à l’impérialisme humanitaire
-  Libye : la gauche européenne et le retour de l’impérialisme humanitaire
-  Un monde plus juste et la « responsabilité de protéger »
-  Sur le retour du ni-ni, l’islamisme et l’antisémitisme dans les manifestations
-  Entretien avec Jean Bricmont
-  Trois idées simples
-  Pour en finir avec « l’antisémitisme »

9 octobre 2011 – Communiqué par l’auteur

Citations de « Les Damnés de la Terre » (1961)


Le 11 novembre 2011 était le 50ème anniversaire de sa mort. N’hésitez pas à relire « Les Damnés de la terre » et « Peaux noires, masques blancs ». Toujours d’actualité.

 
Citations de « Les Damnés de la Terre » (1961)

jeudi 24 septembre 2009

« Le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du Jaune, aux émanations de la ville indigène, aux hordes, à la puanteur, aux pullulements, aux grouillements, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire. »
- Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 45

« Chaque fois qu’il est question de valeurs occidentales, il se produit, chez le colonisé, une sorte de raidissement, de tétanie musculaire. […] Or il se trouve que lorsqu’un colonisé entend un discours sur la culture occidentale, il sort sa machette ou du moins il s’assure qu’elle est à portée de sa main. La violence avec laquelle s’est affirmée la suprématie des valeurs blanches, l’agressivité qui a imprégné la confrontation victorieuse de ces valeurs avec les modes de vie ou de pensées des colonisés font que, par un juste retour des choses, le colonisé ricane quand on évoque devant lui ces valeurs. »
- Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 46

« Pour le peuple colonisé, la valeur la plus essentielle, parce que la plus concrète, c’est d’abord la terre : la terre qui doit assurer le pain et, bien sûr, la dignité. Mais cette dignité n’a rien à voir avec la dignité de la personne humaine. Cette personne humaine idéale, il n’en a jamais entendu parler… »

- Les Damnés de la Terre, Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 47-48

« Le colon fait l’histoire. Sa vie est une épopée, une odyssée. Il est le commencement absolu : « Cette terre, c’est nous qui l’avons faites. » Il est la cause continuée : « Si nous partons, tout est perdu, cette terre retournera au Moyen-Age. » En face de lui, des êtres engourdis, travaillés de l’intérieur par les fièvres et les « coutumes ancestrales », constituent un cadre quasi minéral au dynamisme novateur du mercantilisme colonial. »

- Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 52-53

« Les nations européennes se vautrent dans l’opulence la plus ostentatoire. Cette opulence européenne est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle s’est nourrie du sang des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde sous-développé. Le bien-être et le progrès de l’Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes. Cela nous décidons de ne plus l’oublier. »

- Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 94

« Si les conditions de travail ne sont pas modifiées il faudra des siècles pour humaniser ce monde rendu animal par les forces impérialistes. »

- Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 98

« Le colonialisme et l’impérialisme ne sont pas quitte avec nous quand ils ont retiré de nos territoires leurs drapeaux et leurs forces de police. Pendant des siècles les capitalistes se sont comportés dans le monde sous-développé comme de véritables criminels de guerre. Les déportations, les massacres, le travail forcé, l’esclavagisme ont été les principaux moyens utilisés par le capitalisme pour augmenter ses réserves d’or et de diamants, ses richesses et pour établir sa puissance. Il y a peu de temps, le nazisme a transformé la totalité de l’Europe en véritable colonie. Les gouvernements des différentes nations européennes ont exigé des réparations et demandé la restitution en argent et en nature des richesses qui leur avaient été volées […]. Pareillement nous disons que les Etats impérialistes commettraient une grave erreur et une justice inqualifiable s’ils se contentaient de retirer de notre sol les cohortes militaires, les services administratifs et d’intendance dont c’était la fonction de découvrir des richesses, de les extraire et de les expédier vers les métropoles. La réparation morale de l’indépendance nationale ne nous aveugle pas, ne nous nourrit pas. La richesse des pays impérialistes est aussi notre richesse.[…] L’Europe est littéralement la création du tiers monde. »

- Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 99

« Politiser les masses, ce n’est pas, ce ne peut pas être faire un discours politique. C’est s’acharner avec rage à faire comprendre aux masses que tout dépend d’elles, que si nous stagnons c »est de leur faute et que si nous avançons c’est aussi de leur faute, qu’il n’y a pas de démiurge, qu’il n’y a pas d’homme illustre responsable de tout, mais que le démiurge c’est le peuple et que les mains magiciennes ne sont en définitive que celles du peuple. »

- Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 187

« Au bout d’un ou deux siècles d’exploitation se produit une véritable émaciation du panaroma culturel national. La culture nationale devient un stock d’habitudes motrices, de traditions vestimentaires, d’institutions morcelées. On y décèle peu de mobilité. Il n’y a pas de créativité vraie, pas d’effervescence. Misère du peuple, opression nationale et inhibition de la culture sont une seule et même chose. Après un siècle de domination coloniale, on trouve une culture rigidifiée à l’extrême, sédimentée, minéralisée. »

- Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 227

« Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout ou elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde. »

- Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 301

« Cette Europe qui jamais ne cessa de parler de l’homme, jamais de proclamer qu’elle n’était inquiète que de l’homme, nous savons aujourd’hui de quelles souffrances l’humanité a payé chacune des victoires de son esprit. »

- Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 302

« Dans décolonisation, il y a donc exigence d’une remise en cause intégrale de la question coloniale. Sa définition peut, si on veut la décrire avec précision, tenir dans la phrase bien connue : « les derniers seront les premiers. » La décolonisation est la vérification de cette phrase. C’est pourquoi, sur le plan de la description, toute décolonisation est une réussite. »

- Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 40

« La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser les limites ; c’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. Je rêve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe. Je rêve que j’éclate de rire, que je franchis le fleuve d’une enjambée, que je suis poursuivi par une meute de voitures qui ne me rattrapent jamais. Pendant la colonisation, le colonisé n’arrête pas de se libérer entre neuf heures du soir et six heures du matin. Cette agressivité sédimentée dans ses muscles, le colonisé va d’abord la manifester contre les siens. C’est la période où les nègres se bouffent entre eux et où les policiers, les juges d’instruction ne savent plus où donner de la tête devant l’étonnante criminalité nord-africaine. »

- Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 53-54

« Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence. »

- Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 61

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Syrie : quelles options subsistent ?


vendredi 11 novembre 2011 – 16h:44

Abdel Bari Atwan

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L’opposition syrienne, le Conseil national de transition (TNC), a qualifié l’initiative de la Ligue arabe pour arrêter l’effusion de sang en Syrie, de « bouée de sauvetage » dont l’objectif serait de prolonger la vie du régime au pouvoir.

Mais cette évaluation de l’opposition est totalement incorrecte, non pas parce que le régime syrien a fait avorter cette initiative seulement un jour après qu’elle ait été lancée en ne respectant aucune de ses dispositions, mais parce que les Etats arabes qui sont à l’origine de l’initiative ne veulent pas qu’elle réussisse. La première raison étant qu’ils savent d’emblée que la volonté du régime de mettre véritablement en œuvre cette initiative est extrêmement limitée sinon inexistante.

L’administration américaine a ensuite brûlé les cartes des Arabes dès le début, en exhortant les Syriens armés à ne pas répondre au décret du régime syrien stipulant qu’ils seront amnistiés dès qu’ils rendront leurs armes. Le porte-parole du régime a utilisé cette déclaration [américaine] comme preuve d’une intervention flagrante des Etats-Unis dans les affaires intérieures syriennes.

Les Syriens armés n’avaient pas l’intention de remettre leurs armes et, par conséquent, ils n’avaient nul besoin de ce « stupide » conseil venu des États-Unis, en premier lieu parce qu’ils ont pris ces armes contre le régime et ses forces non pas pour les leur rendre mais plutôt pour les épuiser dans une guerre qui finira par conduire à la chute du régime en place.

Hier, le TNC a renouvelé ses appels à la création d’une zone tampon qui sera supervisée et protégée par des Casques bleus. Cette déclaration a été faite après la prise de la région de Homs par des chars syriens et l’utilisation d’une artillerie de gros calibre dans une première répétition du modèle libyen. Cela pourrait creuser le gouffre croissant entre l’opposition interne et l’opposition à l’étranger.

Le véritable test pour la Ligue arabe sera évidemment la réunion du samedi [12 Novembre], qui devrait avoir lieu au niveau des ministres des Affaires étrangères. Après que le régime syrien ait été ouvertement accusé de faire échouer l’initiative arabe, beaucoup de gens attendent des ministres qu’ils prennent des mesures de rétorsion. Les possibilités de ce qui sortira de cette réunion peuvent se résumer dans ce qui suit.

Premièrement : la reconnaissance par certains ou la plupart des Etats [arabes] du Conseil national de transition comme représentant du peuple syrien, suivant l’exemple du conseil national de transition libyen (seule la Libye a reconnu le conseil syrien), ce qui revient à retirer sa légitimité au régime syrien.

Deuxièmement : le soutien à la création de zones d’exclusion aérienne ou de zones régionales ou internationales (zones tampons) protégées pouvant être utilisées comme bases par les forces armées qui sont opposées au régime et qui ont fait défection de l’armée, pour lancer des attaques et tenter de saper la sécurité et la stabilité du régime.

Troisièmement : un resserrement du blocus économique par les Etats voisins en vue de resserrer l’étau autour de la classe moyenne composée surtout de commerçants. Cette classe, surtout dans les villes d’Alep et de Damas, continue de soutenir le régime ou au mieux reste neutre, en attendant que la situation penche en faveur du régime ou de l’opposition.

Il est difficile de prédire si les ministres arabes des Affaires étrangères prendront unilatéralement ou collectivement des mesures de ce genre à leur prochaine réunion. Toutefois, étant donné l’intensité des discussions entre Israël et les Etats-Unis sur une frappe militaire imminente contre l’Iran pour détruire ses installations nucléaires, de telles mesures semblent être très probables.

La question syrienne a commencé à entrer dans une phase de tensions politiques et militaires, coïncidant avec l’augmentation des menaces contre l’Iran. Peut-être n’est-ce pas un hasard si la prochaine réunion des ministres arabes des Affaires étrangères se tiendra deux jours seulement après la publication du rapport de l’AIEA, dont on s’attend à ce qu’il vise l’Iran et lance des accusations – supposées prouvées – qu’il est impliqué dans un programme nucléaire militaire dans une installation secrète dans une montagne de la région de Qom, comme des rapports occidentaux le prétendent.

La militarisation de l’insurrection syrienne, pourrait être l’étape la plus importante dans la réponse officielle des Arabes au régime [syrien], au motif que l’initiative arabe n’a pas été appliquée. Ce qui faciliterait cette étape plutôt aisée, est le fait que la Syrie est entourée par des États « hostiles », comme la Turquie, la Jordanie et le Liban, en plus d’une bande frontalière à l’ouest avec l’Irak où une majorité sunnite a une inimitié envers l’Iran et le gouvernement pro-iranien de Bagdad.

Nous ne savons pas si l’intervention étrangère en Syrie va précéder ou suivre les attaques aériennes attendues contre l’Iran. Cependant, ce qui peut être anticipé, c’est que toute la région va vivre une division sectaire sunnite-chiite qui pourrait se traduire en guerres civiles non seulement en Syrie mais aussi dans la plupart des pays de l’Orient arabe, notamment en Irak, au Liban et dans certains Etats du Golfe.

Certains responsables de la région du Golfe parlent dans leurs réunions privées d’un nouveau scénario consistant à laisser tomber pour le moment l’idée d’une intervention militaire étrangère en Syrie et à s’attaquer directement à l’Iran, « la tête du serpent », car Israël et les bases américaines dans le Golfe pourraient subir les mêmes pertes si les frappes se font contre l’Iran ou contre la Syrie. Dans les deux cas, le Hezbollah libanais bombarderait Israël et l’Iran pourrait intervenir militairement pour protéger son allié la Syrie si celle-ci est soumise à une intervention étrangère.

La militarisation de l’insurrection syrienne n’est pas une stratégie qui assurera forcément le succès de l’insurrection et la fin du régime, car le soulèvement islamique en Algérie qui a éclaté dans les années 90 pour protester contre l’annulation des résultats des élections législatives gagnées par le Front du Salut, a duré près de 10 ans et a conduit à la mort de 200 000 personnes.

Cette comparaison peut ne pas être correcte car, contrairement à l’Algérie, la Syrie est entourée par des Etats qui lui sont hostiles. D’autre part, l’Occident n’a pas voulu que le soulèvement des Islamistes en Algérie soit couronné de succès. Et il attend tout le contraire du soulèvement syrien. Cela ne signifie pas que nous devrions oublier l’existence de l’aide étrangère pour le régime syrien venue de la Russie et de la Chine, même s’il est difficile d’être sûr de la force de ce soutien.

L’attente est la seule option possible pour quiconque analyse la situation dans cette région qui nous a toujours apporté des surprises. Il est difficile de prévoir l’évolution de la situation et ses conséquences probables. Qui avait prévu que les Etats-Unis seraient vaincus en Irak et retireraient toutes leurs forces de façon humiliante après avoir dépensé de mille milliards de dollars et perdus 5000 soldats ? Et qui avait prévu que les Talibans feraient un retour en force en Afghanistan, lanceraient une guerre sanglante contre l’occupation américaine, et forceraient l’administration américaine à lever un drapeau blanc dans un aveu de défaite ?

Certes, il y a eu le succès des Etats-Unis et des occidentaux en Libye, où l’OTAN a renversé le régime Kadhafi après huit mois de bombardements. Mais l’ancien président américain George Bush n’avait-il pas déclaré, fier comme un paon, « mission accomplie en Irak » trois semaines après l’invasion et l’occupation de ce pays ? Qui aurait cru que l’Iran, qui n’a pas tiré une seule balle, serait à la fin le principal gagnant ?

La Syrie fait certainement face à un avenir inconnu avec encore plus de carnage, et le régime portera certainement la plus grande part de responsabilité parce qu’il aura estimé que l’utilisation de la violence et le refus de concessions en faveur du peuple seraient le moyen idéal pour sortir de cette crise.

Ce que nous craignons le plus, c’est que le régime et l’opposition ne rendent pour finir la Syrie ingouvernable.

Les Arabes seront les « faux témoins », tout comme ils l’ont été dans le cas de l’Irak et de l’Afghanistan, ou les bailleurs de fonds des guerres américaines parce qu’ils ne peuvent pas s’opposer aux Etats-Unis et à leurs projets, même si ces plans sont en contradiction avec leurs ambitions et leurs intérêts. La défaite arabe est certaine, et seule son ampleur est en discussion.

Nous ne parlons pas ici de pertes financières avec les nombreux milliards déposés dans des banques occidentales. Ce qui est important est quel sera l’état de la région et quelle sera l’ampleur des pertes humaines après une quatrième guerre américaine au Moyen-Orient en moins de 30 ans.

(JPG)

* Abdel Bari Atwan est palestinien et rédacteur en chef du quotidien al-Quds al-Arabi, grand quotidien en langue arabe édité à Londres. Abdel Bari Atwan est considéré comme l’un des analystes les plus pertinents de toute la presse arabe.

Du même auteur :

-  Chantage américain à l’UNESCO – 4 novembre 2011
-  Le soulèvement shiite en Arabie Saoudite inquiète les monarchies du Golfe – 18 octobre 2011
-  Al-Assad et l’avertissement russe – 15 octobre 2011
-  L’hypocrise d’Obama sur la Palestine – 22 septembre 2011
-  Al Qaïda 10 ans après – 13 septembre 2011
-  Pour éviter une intervention étrangère, la Syrie doit accepter l’initiative de la Ligue arabe – 11 septembre 2011
-  Dans le vide qui suivra leur victoire, les rebelles libyens se diviseront – 30 août 2011
-  La Syrie est-elle en train de basculer dans la guerre civile ? – 16 août 2011
-  Intifada au Royaume Uni – 13 août 2011
-  L’opportunité du Ramadan – 3 août 2011
-  Leçons syriennes de démocratie – 23 juin 2011

8 novembre 2011 – Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.abdelbariatwan.com/Syria…
Traduction : al-Mukhtar

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