La Dernière Colonie de Peuplement


Rudi Barnet

L’être humain a décidément une étrange faculté d’oubli ou d’occultation de l’information.

En Belgique, de nombreuses statues proclament la gloire de Léopold II, le « roi bâtisseur »… Qui, avec la collaboration des politiques, religieux et investisseurs divers, a laissé plus de dix millions de cadavres dans la colonie africaine qu’il a conquise et exploitée. ([1])

Apparemment, ces massacres sont dérisoires pour la plupart des habitants qui continuent d’honorer la « grande œuvre civilisatrice » du roi des Belges.

Etrange absence de conscience… Comme si l’information n’arrivait pas au cerveau.

Certains disent que cette cécité ou surdité est due au trop-plein déversé par les médias, d’autres adoptent l’attitude des trois singes de la mythologie chinoise : rien voir, rien entendre, rien dire…. Meilleur moyen de vivre sans stress, en bon consommateur!

D’autres encore disent que c’est l’idéologie ou la foi religieuse qui obstrue le passage de toute information contradictoire… Sans oublier toutes ces officines de propagande qui travaillent, souvent avec la collaboration des medias dits « officiels », à la cacher ou à la décrédibiliser,

N’en reste pas moins que, comme le dit le proverbe « Les faits sont têtus » et qu’il y a des réalités vérifiables pour qui ne se bouche pas les yeux et les oreilles.

… Comme le constat qu’Israël, bien loin d’être un projet démocratique, est bien, avec le Tibet

la dernière colonie de peuplement de l’ère moderne

 

L’Histoire de l’Humanité est jalonnée d’invasions, de massacres, de nettoyages ethniques et autres « joyeusetés » perpétrées sous les prétextes les plus divers : apporter le vrai dieu, instaurer la démocratie, imposer la civilisation à des barbares…

On ne recule devant aucune ineptie, aucune tartuferie.

C’est ainsi que les envahisseurs espagnols et portugais conquirent l’Amérique latine et décimèrent les civilisations locales. C’est ainsi que ceux venant de France, d’Angleterre ou d’Allemagne, créèrent les Etats-Unis d’Amérique et le Canada.

C’est ainsi que les conquérants européens imposèrent leur joug aux populations d’Afrique et d’Orient.

Carnages et exactions furent sans nombre : le peuple patagon fut rayé des humains, les Aborigènes asservis au rang de sous-hommes, les Amérindiens réduits à la misère, les Africains soumis au travail forcé… etc.

Partout, le colonisateur imposa son pouvoir par la force.

A y regarder d’un peu plus près, on voit cependant qu’il y a deux types distincts de colonisations, celles d’exploitation et celles de peuplement.

L’objectif de la première est essentiellement l’appropriation des richesses!

Le nombre de colonisateurs se limite alors à la nécessité de contrôle du territoire et à la soumission des indigènes.

Ce fut le cas de la plupart des colonies africaines, du Vietnam, de l’Inde…

Le projet de la seconde est bien plus vaste!

En sus de l’exploitation des ressources, elle a une motivation géostratégique et vise à établir le pouvoir permanent des colons, emprisonnant, tuant ou chassant les habitants autochtones qui refusent la domination.

Ce fut le cas, entre autres, de l’Afrique du sud et de l’Algérie… Et bien entendu celui des deux Amériques.

Cette différence de nature aura comme conséquence que la décolonisation sera parfois plus rapide et moins violente pour les colonies d’exploitation que pour celles de peuplement.

La décolonisation du Maroc et de la Tunisie, pays sans grande implantation française, comparée aux atrocités de la guerre d’Algérie – occupée par un million de colons – est un exemple manifeste des conséquences de cette différence fondamentale.

Aujourd’hui, la violence a plus ou moins cessé dans les colonies les plus anciennes et, surtout, des Etats en sont nés.

Les Amérindiens se sont soumis, idem pour la plupart des autres peuples colonisés qui ne constituent plus que des minorités sans pouvoir… Là, les colonisateurs ont vaincu!

Dans d’autres cas, la décolonisation a vu l’émergence de nations autochtones.

Même si une nouvelle forme de colonisation, celle des multinationales et des pouvoirs financiers, les maintient sous contrôle, les peuples d’Afrique ont acquis leur indépendance territoriale et politique, idem pour les Indiens, Vietnamiens…

Reste Israël.

J’entends déjà les cris d’orfraie des sionistes fanatiques (« Comment ose-t-il? Blasphème! C’est de l’antisémitisme! ») ainsi que ceux des citoyens qui amalgament religion et culture juives avec le régime politique israélien (« Israël ne peut être critiqué! C’est le pays des Justes! C’est une démocratie qui se défend! »).

Peut-on  guérir d’un lavage de cerveau atavique?

… Mais pour quiconque veut vivre les yeux et l’esprit ouverts, les similitudes avec les colonisations impérialistes sud-africaines et américaines, leurs pratiques et justifications,  sont frappantes!

Même mode opératoire, mêmes stratagèmes.

Tout d’abord, la justification!

Outre l’instrumentalisation de la tragédie de la « Shoah » ([2] ) la principale motivation de ce débarquement d’Occidentaux dans un pays peuplé d’arabes/sémites a été « C’est le pays de nos ancêtres! Nous y vivions et en avons été chassé! Nous ne faisons que récupérer ce qui est à nous! »

Il est pourtant démontré aujourd’hui que les Romains n’ont jamais chassé les juifs et que les occupants actuels, étant essentiellement les descendants d’Européens et Arabes convertis au judaïsme, n’ont pas de lien « ethnique » avec ce pays. ([3])

… Mais ce mensonge continue d’être brandi comme un étendard par les fanatiques sionistes, quand ils ne vous assènent pas « C’est Dieu qui nous a donné cette terre! »

Ensuite, les pratiques!

Si la population autochtone est inorganisée, n’a pas les moyens de s’opposer à l’envahisseur, la colonisation et ses exactions se passent dans la discrétion.

Qui connaissait, par exemple, le drame des Aborigènes d’Australie avant la fin du 20ème siècle?

… Mais quand la population tente de s’opposer par la lutte armée, c’est une toute autre affaire.

Seule la force comptera alors!

L’objectif de soumission est prioritaire.

Pour y arriver, pour instaurer la suprématie des colons, on établit des règles contraignantes et des lois spécifiques pour les autochtones.

Au cas où la résistance des indigènes perdure, des moyens de rétorsion violents seront alors utilisés pour les mater !

A l’intérieur de l’Etat israélien ces mesures contraignantes sont appliquées en permanence par le régime envers les quelques 20% de citoyens originels : tribunaux militaires pour les « Arabo-Israéliens », carte d’identité spécifique, discrimination à l’embauche, transports publics réservés aux Israéliens, « filtrage » des étudiants arabo/israéliens visant à les exclure des universités… Etc, Etc.

C’est, indéniablement, un régime d’apartheid, émule de celui qui était pratiqué en Afrique du Sud!

Pour les opposants « extérieurs » (ceux des territoires occupés depuis 1967), des moyens plus brutaux et pervers sont mis en œuvre.

Outre les impositions racistes, les Palestiniens de Cisjordanie doivent aussi faire face à d’autres répressions : humiliations (plus de 500 barrages et check-points), intimidations (contrôles armés, de nuit, dans les maisons), destruction des maisons et des récoltes, capitalisation de l’eau (70 litres/jour contre 300 litres/jour pour les Israéliens), confinement des Bédouins dans des « townships », routes interdites aux Palestiniens, « bouclage » armé et bombardements journaliers sur Gaza… Etc, Etc.

Israël est donc bien, prioritairement, une colonie de peuplement!

Toute analyse de la politique et des agissements de ce régime doit donc être abordée en tenant compte de sa véritable nature : Colonisateurs occidentaux au Moyen-Orient!

… Et une série de termes devraient être exclus du vocabulaire : « conflit », « représailles », « terroristes »… car ils ne conviennent ni aux actes ni au statut d’un peuple résistant à un colonisateur.

Il faut se rendre à l’évidence, cessez de rêvez!

Colonialistes cohérents, les différents gouvernements israéliens, tendus vers leur but ultime, n’ont jamais cherché la paix, hormis à des conditions impliquant la soumission des Palestiniens.

Les trêves, armistices, conférences ou négociations n’ont jamais été que des moyens de « faire durer », des péripéties au service de la stratégie visant à finaliser l’expansion territoriale.

Toute l’Histoire de cette région, de1948 à nos jours, met en lumière que l’impérialisme sioniste ne connaît pas de frein et qu’il faut, une fois pour toutes, admettre que ceux qui ont cru ou qui croient encore à une volonté de paix sont des idéalistes naïfs… J’en étais.

Il est illusoire d’espérer qu’Israël rende volontairement le Golan.

Illusoire aussi de croire à l’arrêt des « implantations » et à la restitution d’une partie des terres.

Le projet de « deux Etats » est un leurre de plus pour masquer le véritable objectif : Eretz Israël du Nil au Litani et du Jourdain à la Méditerranée!… En attendant d’autres expansions?

Il importe d’ailleurs peu que deux Etats existent demain.

Ce qui est essentiel c’est que le peuple palestinien vive libre, que les lois d’apartheid soient éradiquées.
Ce qui est fondamental, c’est l’arrêt de l’oppression colonialiste et que le peuple israélien  respecte et collabore loyalement avec son semblable!

Comme l’affirmait Frantz Fanon : « Les damnés de la terre, c’est nous, les colonisés, victimes de l’exploitation et du racisme » ([4])

… C’est bien  l’idéologie colonialiste d’Israël qu’il faut extirper, car on ne demande pas la restitution d’une part du butin aux « conquistadors », à ceux que Albert Einstein et Hanna Arendt appelaient, des fascistes! ([5])

Rudi Barnet

(novembre 2011)


[1] Lire « Les Fantômes du roi Léopold » de Adam Hochschild » (éditions Tallandier)

[2] Pour mémoire : Ben Gourion, fondateur de l’Etat d’Israël, déclarait 1942 : “le désastre qu’affronte le Judaïsme européen n’est pas mon affaire

[3] Lire Israël Bartal, Doyen de la Faculté de Lettres de l’Université Hébraïque de Jérusalem  (Haaretz du

6/7/2008) et  “Comment fut inventé le peuple juif“ de Shlomo Sand, Fayard Poche

[4] Lire ou relire « Les Damnés de la Terre » de Frantz Fanon (François Maspero 1966)

[5] “New York Times“ du 2/12/1948

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