Syrie : un observateur de la Ligue arabe quitte la mission


mercredi 11 janvier 2012, par La Rédaction

Un observateur de la Ligue arabe dépêché en Syrie pour vérifier l’application du plan de sortie de crise a quitté le pays, estimant qu’il n’était pas en mesure d’empêcher « les scènes d’horreur » et accusant le régime syrien de rendre les observateurs complices de la répression des manifestations hostiles au président Bachar el-Assad.

« Je me retire, parce que je me retrouve en train de servir le régime », a expliqué Anouar Malek à Al Jazeera. « Dans quelle mesure je servais le régime ? Je donnais au régime une plus grande chance de continuer le massacre et je ne pouvais rien faire pour l’en empêcher », a ajouté l’observateur algérien dans une interview réalisée au siège de la chaîne de télévision, au Qatar.

La mission d’observation de la Ligue arabe, qui compte actuellement 165 membres sur place, est arrivée en Syrie le 26 décembre pour vérifier l’application du plan de sortie de crise accepté par Damas en novembre.

Ce plan prévoit la libération des prisonniers politiques, le retrait des chars de l’armée des villes du pays, la fin de la répression et l’ouverture d’un dialogue avec l’opposition. Selon l’ONU, la répression des manifestations antigouvernementales a fait plus de 5 000 morts depuis la mi-mars 2011.

« Ils n’ont pas retiré leurs chars des rues, ils les ont juste cachés et redéployés après notre départ », a indiqué Anouar Malek, qui arbore encore le gilet jaune des observateurs. « Les snipers sont partout et tirent sur les civils. Les gens sont enlevés, les prisonniers sont torturés et personne n’est libéré.

Ceux qui sont censés être libérés et sont montrés à la télévision sont en fait des personnes qui ont été prises au hasard dans les rues. »

Interrogé sur les raisons de son départ, Malek a déclaré : « Ce qui compte le plus, c’est d’avoir un sentiment d’humanité. J’ai passé plus de 15 jours à Homs. (…) J’ai vu des scènes d’horreur, des corps brûlés. (…) Je ne peux pas laisser mon humanité de côté dans ce genre de situation. »

Malek a également critiqué le chef de la mission de la Ligue arabe, le général soudanais Mohammed al Dabi, dont la nomination a fait l’objet de vives critiques des militants des droits de l’homme estimant qu’il n’était pas le mieux placé au vu de son rôle joué dans le conflit au Darfour. « Le chef de la mission voulait trouver un compromis pour ne pas fâcher les autorités syriennes ou tout autre camp », a estimé Malek, qui avait tenu des propos critiques sur la mission sur sa page Facebook alors qu’il était sur le terrain.

Un haut dirigeant de l’ONU a indiqué mardi au Conseil de sécurité que le nombre de manifestants tués en Syrie s’était accru depuis l’arrivée des observateurs de la Ligue arabe, a fait savoir Susan Rice, ambassadrice des États-Unis aux Nations unies.

Dans sa première intervention publique depuis juin, le président Bachar el-Assad a imputé mardi les dix mois de manifestations qui secouent le pays à un « complot de l’étranger » et a promis de « frapper les terroristes d’une main de fer ».

**

La mission de la Ligue arabe remise en cause

Les attaques contre les observateurs de la Ligue arabe en Syrie soulèvent des doutes sur la poursuite de leur mission, a estimé, mardi, le ministre tunisien des Affaires étrangères Rafik Abdessalem, tout en réitérant le soutien de Tunis à cette mission. « Les observateurs de la Ligue arabe n’ont pas pu mener leurs actions comme prévu. Ils ont rencontré de nombreux obstacles. L’attaque de Lattaquié soulève des doutes quant à la poursuite de la mission », a déclaré Rafik Abdessalem au cours d’une conférence de presse à Ankara.

« Nous continuerons à soutenir la mission de la Ligue arabe », a-t-il dit, ajoutant que l’objectif de la mission était de « mettre fin aux violations des droits de l’homme en Syrie » et de « pacifier » le pays. « Il est inacceptable que l’effusion de sang continue pendant que la mission est encore sur le terrain », a déclaré le ministre tunisien.

Le ministère de la Défense du Koweït a annoncé mardi que deux officiers koweïtiens participant à la mission avaient été « légèrement blessés » dans une attaque menée par des « manifestants non identifiés » alors qu’ils faisaient route lundi vers la ville de Lattaquié, sur la côte méditerranéenne.

Peu après, la Ligue arabe a dénoncé « les actions irresponsables et les actes de violence contre ses observateurs ». Dans un communiqué, le chef de l’organisation panarabe, Nabil el-Arabi, a fait état d’attaques « menées par des éléments pro-régime » à Lattaquié ainsi qu’à Deir ez-Zor, dans l’Est. D’autres attaques ont eu lieu dans « d’autres endroits », de la part « d’éléments considérés comme étant membres de l’opposition », toujours selon la Ligue arabe.

C’est la première fois que des incidents impliquant des observateurs sont rapportés depuis leur arrivée en Syrie le 26 décembre pour superviser un accord destiné à mettre fin aux violences dans ce pays. Leur présence n’a pas mis un terme à plus de neuf mois d’effusion de sang, le bilan des violences dépassant désormais 5 000 morts, selon l’ONU.

**

Le président Assad s’exprime devant un rassemblement à Damas
Le président Bachar al-Assad s’est exprimé mercredi devant un rassemblement pro-régime sur la place des Omeyyades à Damas, devant des dizaines de milliers de personnes, selon des images diffusées par la télévision publique.
« Je suis venu pour puiser la force auprès de vous. Grâce à vous, je n’ai jamais ressenti la faiblesse », a dit M. Assad en s’adressant la foule.

(11 janvier 2012 – Avec les agences de presse)

Guantanamo


La prison de Guantánamo est toujours ouverte, dix ans après les premiers transferts de prisonniers vers cette base américaine sur l’île de Cuba. Cette prison est un symbole de l’échec des autorités américaines dans la «guerre contre le terrorisme» lancée après les attentats du 11 septembre 2001.

Les prisonniers y sont détenus sans inculpation ni jugement. 48 d’entre eux pourraient y être emprisonnés de manière illimitée sans avoir droit à un procès.

Quant aux personnes accusées d’être responsables des attentats du 11 septembre, elles n’ont pas encore été jugées. Guantánamo représente une grave violation des droits humains.

Amnesty International demande la fin des détentions à Guantánamo Bay, un procès équitable pour les prisonniers qui y sont encore détenus et l’abandon des commissions militaires.

Participez à l’action d’Amnesty :

Le mercredi 11 janvier
Entre 10 et 11h
Galerie Saint-Hubert à Bruxelles.

Rappel : visite de Mazin Qumsiyeh


Le nouvel-an avec
Mazin Qumsiyeh

2 janvier 2012

rue de la Station 58/2 – 6140 Fontaine-l’Evêque

La Plate-forme Charleroi-Palestine
vous invite à une réception de nouvel-an ce
vendredi 13 janvier à partir de 18h
avec la participation de
Mazin Qumsiyeh

professeur de génétique des Universités de Bir Zeit
et de Bethléem, président du « Palestinian Center for Rapprochement Between People » and coordinateur du « Popular Committee Against the Wall and Settlements » de Beit Sahour.

Mazin Qumsiyeh, qui s’est opposé à la politique de l’Autorité Palestinienne consistant, selon lui, à poursuivre indéfiniment un « dialogue » avec l’occupant israélien et son protecteur U.S. sans réel objet ni autre perspective que la poursuite de la colonisation, s’exprimera sur le thème :

« La résistance populaire
en Palestine
 »

L’horaire de la soirée, qui aura lieu dans les locaux de
« LA BRAISE », rue Zénobe Gramme 21 à Charleroi
, sera le suivant :

  • vous êtes attendu(e) à 18h.
  • repas fraternel à 18h30 (couscous maison)
  • conférence de Mazin Qumsiyeh à 20 h

Participation aux frais :
– repas + conférence : 7 € (à payer sur place)
– conférence seule : 2 €

RESERVATION INDISPENSABLE PAR TELEPHONE AU
0473 28 63 75

Les bénéfices de la soirée sont destinés à la mission
« Bienvenue en Palestine« 

Au cours de son séjour en Belgique, Mazin Qumsiyeh prendra également la parole :

– à Bruxelles, à la Maison de la Paix (5 rue Van Elewijck à 1050 Bruxelles) le 13 janvier de 12 à 14 heures.

– à Liège, dans le cadre de l’INDIGN’ACTION « 6 heures pour la Palestine » organisée par l’ABP et le Comité Verviers-Palestine, au « Centre Poly-culturel Résistances CPCR », rue Jonruelle 11-15 à 4000 Liège, le samedi 14.
Il parlera à 15h. Les activités de cette journée se poursuivront jusque dans la soirée. Tous les détails sur l’affiche des « 6 heures pour la Palestine » annexée à ce message.

 » Bienvenue en Palestine II « 


   www.bienvenuepalestine.com

 

 » Solidarité pour la mission Bienvenue en Palestine II « 
13 janvier 2012
SALLE SANAE
223, Bld. Maurice Lemonnier à 1000 Bruxelles.
Dès 18h00
Entrée : 5 €


Programme de la soirée:

En Présence du  Théologien & Professeur de religion islamique  Yacob Mahi

Présentation de la mission par Nicolas Shahshahani.(vice président de EuroPalestine Paris )

Vidéo et témoignage des participants de la mission de juillet.

Concert :
Hydra //
Mc Youns //
le groupe Rissala

Sketch
Grimage et henné

Ainsi que bien d’autres surprises …..

Info & réservation 0485/549579
welcomepalestinebelgium@yahoo.com

6 heures pour la PALESTINE


L’ABP Liège et Comité Verviers Palestine  vous invitent cordialement
avec le soutien :  CP_CR., La Bibi, CCAPL, ULDP, Mir Irg, ULDP, le collectif  femmes de lonay, AHHO, JOC de Liège, La Braise…

INDIGN’ACTION

6 heures pour la PALESTINE
Samedi 14 janvier 2012
Au Centre Poly-Culturel Résistances CPCR
– Rue Jonruelle, 11-15 4000 Liège

Programme :

14 H30 – Accueil –  Stand artisanat et information – Point presse
Entrée : libre

15 h 00 « Résistance populaire non violente en Palestine»
Mazim QUMSIYEH  – professeur de génétique à l’Université de Bir Zeit

15 h 45   « Le Commerce des armes avec Israël : vers un embargo militaire ? »
Thierry Delannoy MIR-IRG – la Communication Non Violente)

16 h 15 – PAUSE : gâteaux – thé – café

16 h 45
– Témoignages des participants à la « Mission Bienvenue en Palestine du 8 juillet »
Jean-Paul Mawet (échevin de Dison), Yamina et Ibrahim
– questions-réponses aux conférenciers

17 h 45 – PAUSE : gâteaux – thé – café

18 H 15
– Présentation de la « Mission Bienvenue en Palestine 2012 »
qui soutiendra la construction d’une école internationale dans la région de Bethléem.

18 h 30   Souper palestinien – Makloubè
P.A.F. : 10€ adultes – 5€ enfants (moins de 12 ans)
Réservation avant le 11 janvier
Tél : 087462017 – gsm: 0496230242 – par mail : palestine.liege@gmail.com

20 H 00   « Dala’ona» dabke dance group (sous réserve)

Mar Moussa, un monastère syrien pris dans la révolution


Sur le terrain 08/01/2012 à 17h30Plus d'options de partage
Nadia Braendle
Journaliste à la retraite

Monastère de Mar Moussa (Nadia Braendle)

(De Syrie) L’avion pour Damas est plein. Etonamment. Des familles, des travailleurs qui rentrent pour les fêtes, des soldats de l’ONU, du personnel d’ambassades, et une poignée de visiteurs – dont je suis – partis soutenir un monastère syrien pris dans le tourbillon des événements qui ébranlent la Syrie depuis mars 2011.

Un passage de douane sans encombre. Un peu sur nos gardes, nous nous attendons à être contrôlés sur la route stratégique qui mène de l’aéroport à Damas, mais nous ne rencontrerons aucun check point, ni de présence militaire visible.

Dans le quartier populaire de Damas où nous dormons, pas d’autres sons que les klaxons, les appels à la prière et les cloches de l’église voisine.

Dans le grand Damas, la vie se déroule, un peu ralentie, les yeux sont fatigués et les visages graves. Un marchand :

« L’an dernier, les rues étaient noires de touristes occidentaux, asiatiques, arabes. Depuis avril, il n’y a plus personne. Les hôtels restent vides. J’espère que tout va reprendre dans deux-trois mois. La plupart des commerçants arrivent au bout de leurs économies. »

Le mazout en bouteilles d’un litre

Dans les rues, des clochettes annoncent la livraison habituelle du mazout : deux chevaux tirent une citerne. Ce qui est nouveau, c’est qu’à l’arrière sont rangées des bouteilles remplies du précieux liquide. Le gouvernement n’a pas prévu de faire des réserves, et le mazout encore plus rare que les hivers précédents a vu son prix augmenter de 30%.

Les habitants les moins fortunés achètent donc leur mazout… au litre. Et ne chauffent que deux heures par jour, de 19 à 21h. De quoi manger au chaud, et faire prendre leur bain aux enfants.


Livraison de mazout à Damas, janvier 2012 (Nadia Braendle)

Une famille, de la petite bourgeoisie sunnite – le mari est vendeur de voitures occidentales, donc actuellement au chômage technique –, nous dit sa lassitude :

« Ce que nous voulons c’est la paix, avec ou sans Bachar el-Assad . Il faut que “ ça ” s’arrête. »

Que veulent-ils dire par « ça » ? :

« L’incertitude, la chaîne Al Jazeera ment, et la télévision syrienne ment. On ne sait pas ce qui se passe dans le pays. »

Au monastère de Mar Moussa, la vie au ralenti

Au monastère de Mar Moussa, monastère du désert syrien dédié depuis 1984 à la méditation, à l’accueil, à l’image d’Abraham, et au dialogue avec l’islam, c’est la vie au ralenti.

Nous y sommes accueillis avec impatience, car nous apportons des instruments d’analyse du lait qu’il est impossible actuellement de commander à l’étranger, vu les sanctions économiques qui interdisent toute relation économique avec la Syrie.

C’est un monastère que nous suivons de près et que nous visitons chaque année depuis huit ans. Dans ce lieu célèbre en Syrie et dans le monde, situé dans les montagnes entre Damas et Homs, d’habitude, chaque jour 150 personnes montent à cet ancien ermitage ; ce vendredi, seules deux familles musulmanes de la région de Homs sont venues pour la journée et des étudiants de l’université voisine.

Une poignée d’étrangers resteront quelques nuits : une touriste chinoise de 22 ans qui fait le tour de l’Asie et du Moyen-Orient, des Hollandais, deux Allemands, un Français et cinq Suisses.

Le père jésuite, une icône de la contestation

Le responsable de Mar Moussa, le père Paolo, un jésuite italien parfaitement arabophone, a condamné fermement la violence de certains opposants et celle du régime el-Assad. Il a aussi déploré l’aveuglement du gouvernement qui n’a pas pris la mesure de la contestation et n’a pas mis en œuvre des réformes crédibles.

Le résultat ne s’est pas fait attendre. Une mesure d’expulsion a été décrétée contre le père Paolo, envoyée à l’évêque de Homs, dont dépend Mar Moussa. Heureusement l’évêque était en visite au Brésil, ce qui a donné au père Paolo le temps de tirer toutes les sonnettes, de remuer ciel, terre, et membres du gouvernement, pour obtenir une suspension de la décision.

Il s’est engagé à ne plus tenir de discours politique.

Il est actuellement au monastère, libre de ses mouvements, bien que le bruit court en Syrie (une rumeur de plus) qu’il se cache ailleurs. Cette mesure a eu un effet inattendu : le père jésuite est devenu une icône de la contestation. A Hama, des femmes voilées tenaient le portrait du religieux en scandant « Non à l’expulsion de Abouna (de notre père) ».

6000 jeunes Syriens ont signé une lettre de soutien.

« 100 000 Syriens prêts à tuer, 100 000 qui se vengeront »

Les tensions et les difficultés influencent la vie de la communauté monastique :

« Nous sommes un monastère malade dans un pays malade. Les tensions du quotidien et de l’incertitude face à l’avenir rejaillissent sur les relations dans les familles, entre voisins, et entre nous aussi. »

Les dix moniales, moines et novices du monastère, connaissent les mêmes divergences que les habitants du pays. Mais ils sont unis sur trois points : pas d’ingérence étrangère, autodétermination du peuple syrien, préservation de l’unité du pays.

Ceci dit, le père Paolo explique :

« Il faudra peut-être une force d’interposition pacifique arabe et occidentale, car aujourd’hui il y a 100 000 Syriens prêts à tuer, et 100 000 qui se vengeront. Les deux camps sont bloqués. »

Le monastère Mar Moussa se refuse à prendre à prendre position pour les uns contre les autres. Il veut jouer un rôle de médiateur. Voit-il venir l’ère d’une démocratie islamique ?

« L’islam n’est pas un, mais contradictoire, il faut une démocratie, oui, mais pas une démocratie d’une majorité qui écrasera les minorités. »

« Bachar c’est fini, le temps joue pour nous »

Un jeune militant rencontré chez des connaissances participe chaque jour à l’organisation de « manifestation volante ».

« Nous la convoquons par Internet, nous nous rassemblons, sortons les pancartes, crions nos slogans. On nous filme et photographie, et on se disperse. »

Pourquoi milite-t-il ?

« Nous ne voulons plus de pauvreté, nous voulons des emplois pour les jeunes, nous n’avons plus confiance dans le président. Bachar c’est fini. Le temps joue pour nous. Nous voulons un changement. »

Et après ? Il hausse les épaules :

« Après on verra. »

Il a été blessé et n’a plus peur, mais refuse d’être photographié.

Avant de partir avec sa compagne, il me lance encore :

« Nous ne voulons pas remplacer un dictateur par un autre, ni par ce Conseil national syrien qui ne nous représente pas, qui n’a jamais pris contact avec nous, bien au chaud qu’ils sont à Paris, Istanbul ou Munich. »

Samar Yazbek : la Syrie au défi de la peur


samedi 7 janvier 2012, par La Rédaction

Le 26 décembre 2011, la Syrie a connu sa journée la plus meurtrière depuis la mi-mars. Cent morts civils, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme. Le 29, malgré la présence dans le pays d’observateurs de la Ligue arabe, les forces de sécurité ont lancé des bombes à clous sur la foule rassemblée place de la Grande-Mosquée, à Douma. Le 31 décembre, plusieurs centaines de milliers de personnes ont pris à nouveau la rue dans tout le pays. Il y a eu plusieurs dizaines de morts. Il faut voir, sur les films amateurs d’Internet, les manifestants crier et bondir ensemble face aux soldats. Il faut lire les témoignages de leur bravoure sur les blogs. A quel moment le courage l’emporte-t-il sur la peur ?L’écrivaine syrienne Samar Yazbek est réfugiée en France. Auteure de quatre romans, scénariste primée par l’Unicef, elle appartient à la communauté alaouite, celle du président Bachar Al-Assad (une branche dissidente de l’islam chiite qui réunit 12 % de la population syrienne). En février 2011, elle rejoint les manifestations de Damas, alors que les snipers tirent pour tuer. Elle publie alors un court texte qui fait le tour des blogs : « En attendant ma mort ». Elle décrit ce moment où le risque de mourir devient une habitude : « La mort est partout ! Au village ! A la ville ! Au bord de la mer ! Les assassins s’emparent des humains et des lieux (…). Je n’ai plus peur, non parce que je suis téméraire – étant de nature très fragile -, mais par habitude. Je n’ai plus peur de la mort, je l’attends sereinement avec ma cigarette et mon café. Je crois que je peux regarder dans les yeux un franc-tireur sur la terrasse voisine. Je le regarde fixement. Je sors dans la rue et je scrute les terrasses des immeubles. J’avance posément. »

En mars, Samar Yazbek est arrêtée et interrogée cinq fois de suite par les moukhabarat, les services secrets. Ils veulent qu’elle se désolidarise des opposants. Pour la briser, ils l’emmènent dans une prison où ils torturent les manifestants. Elle en fera le récit sur les blogs syriens, le texte sera publié dans plusieurs journaux européens : « J’ai vu des jeunes hommes, qui avaient à peine la vingtaine, leurs corps dénudés, reconnaissables sous leur sang, suspendus par leurs mains à des menottes en acier, leurs orteils touchant difficilement le sol (…). A ce moment, un des jeunes releva péniblement la tête. Il n’avait plus de visage ; ses yeux étaient scellés, je n’ai pas vu l’éclat de son regard. Le nez n’existait plus, ni les lèvres. Son visage était une miniature rouge, sans lignes, un rouge imbriqué dans le noir d’un rouge vieilli. Je suis alors tombée à terre. Pour quelques instants, j’ai chaviré dans quelque chose d’opaque, de flottant, avant de reprendre pied sur la terre ferme (…). C’est la notion de Dieu qui disparaît, car si Dieu existait, il n’aurait pas permis que sa créature soit ainsi refaite, distordue, défigurée. »

Samar Yazbek est relâchée « après quelques baffes ». Elle n’a pas cédé. Le régime hésite à torturer ou à tuer une intellectuelle alaouite connue, il veut laisser croire que la communauté est soudée derrière Bachar Al-Assad. Dans les semaines qui suivent, les moukhabarat la menacent de mort. La calomnient. Des tracts distribués dans son village natal l’accusent d’être une « traîtresse ». Profitant d’un répit dans la surveillance, elle s’enfuit à Paris avec sa fille. Depuis, elle n’a cessé de dénoncer le pouvoir syrien.

Nous avons retrouvé Samar Yazbek dans un café parisien. C’est une belle femme de 40 ans, le regard clair, le visage creusé, la voix basse et grave. Craint-elle pour sa famille restée à Damas ? Pas de commentaire. Elle entend se présenter comme une Syrienne qui a pris le risque de s’engager, comme tant d’autres. Elle préfère parler de la peur et du courage des opposants. « Tout Syrien a grandi dans la peur. Elle pèse sans cesse sur nous, nous la connaissons bien. Pourtant, malgré la peur, les manifestations ont démarré. Quand la répression est devenue beaucoup plus violente et sauvage, cela a changé notre rapport à la peur. Cela l’a précisé. » Que veut-elle dire ? « Avant les manifestations, j’avais si peur que je ne me reconnaissais plus. Je tremblais. Pourtant, ma volonté de rejoindre les autres était inébranlable. J’étais déchirée. Tous les manifestants éprouvent ce déchirement où la peur le dispute au courage. Et puis le courage l’emporte, même si la peur est toujours là, si humaine… » Même quand on sait qu’on risque d’être mutilé, torturé ? « Il existe comme un plafond de la peur. D’abord, il nous écrase. Quand on apprend l’horreur de la répression, la peur décuple. Ensuite, les manifestants ont compris que, s’ils s’arrêtaient maintenant, le pire les attendait. Le régime se vengerait d’eux. Ils ne pouvaient plus revenir en arrière, comme en Tunisie, en Egypte. Alors le plafond de la peur s’est relevé. »

Le 10 octobre 2011, plusieurs organisations de dissidents et d’étudiants syriens se retrouvent à une soirée de solidarité, « La Syrie… vers la liberté », au Théâtre de l’Odéon. Ce soir-là, pour la première fois, le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, serre la main de Burhan Ghalioun, le porte-parole du Comité national syrien, le principal regroupement de l’opposition. Les socialistes Lionel Jospin, Catherine Tasca, Bertrand Delanoë, et le communiste Jack Ralite se sont déplacés. Dans les coursives, les Syriens ne lâchent pas leur téléphone. Un étudiant apprend qu’un ami palestinien a été arrêté à Damas ; une cinéaste, que les services secrets ont assassiné un opposant à Beyrouth. Elle dit : « La Syrie n’a pas beaucoup de pétrole. Alors le prix des morts a moins de valeur pour l’Occident. Ils laissent faire… » Selon les Nations unies, la répression a fait 5 000 morts, dont 300 enfants, entre mi-mars et mi-décembre 2011. S’y ajoutent plus de 14 000 arrestations et 12 400 réfugiés, des exécutions sommaires, des disparitions forcées, des tortures, parfois avec des violences sexuelles.

Samar Yazbek est à l’Odéon avec sa fille de 16 ans. Certains trouvent qu’elle a eu beaucoup de chance d’échapper aux services secrets. Elle le sait. Sur scène, elle fait lire des témoignages de Syriens arrêtés qu’elle a recueillis. Un fils emprisonné écrit à son père : « Badigeonne notre porte avec mon sang. Crie : Je ne transigerai pas ! Mon sang n’est pas gratuit, mon père. Ne cède pas. » Ensuite, elle montre la grande photo d’un jeune homme, pour dire en arabe : «  »N’entamez aucun dialogue avec votre bourreau. Ne désespérez pas, même si le monde entier vous tourne le dos. » Voilà ce qu’écrivait Ghiat Matar, dont le cadavre mutilé fut rendu à sa mère le 10 septembre. Il avait 26 ans. J’ai souhaité sa présence ce soir pour que vous puissiez le regarder (…). Ghiat et son histoire résument l’histoire des jeunes dans la révolution syrienne. Il a été un des premiers à lancer l’appel pour offrir une rose et de l’eau aux soldats. Il n’appartenait à aucun parti, il était pacifiste. Les services secrets ont rendu son corps avec une grande blessure à travers le ventre. » Puis elle appelle à une minute de silence pour les jeunes martyrs de la révolution syrienne.

En Syrie, Samar Yazbek a publié un roman, La Boue (2005, non traduit), où elle dresse le portrait de deux officiers proches d’Hafez Al-Assad, qui instaura la dictature du parti Baas. L’un approuve le coup d’Etat de 1970, le second non. Les deux hommes sont alaouites, partagent des valeurs religieuses, pourtant ils s’affrontent. « J’ai essayé de décrire comment le régime a détruit toute relation humaine, toute valeur, explique-t-elle, et comment l’arrivisme, l’opportunisme l’emporte chez les uns, pas chez tous. » Dans un autre roman, Le Parfum de la cannelle (2008, non traduit), elle raconte l’histoire de deux femmes. L’une vit dans le luxe à Damas, exploitant l’autre, sa domestique, très pauvre. « Je décris le monde secret des femmes syriennes. Je montre comment les riches maltraitent les pauvres, les dominent. Sexuellement aussi. »

Dans un texte récent sur la révolution, Samar Yazbek écrit : « On dit qu’écrire un roman nécessite beaucoup d’imagination, et moi je dis qu’il a d’abord besoin de réel, ensuite de réel, et enfin de réel. » L’expérience de la peur a-t-elle changé son écriture ? « Ce que j’ai vécu en Syrie dépasse l’imagination. C’est mille fois plus terrible que l’imagination. Cela me confirme que, pour écrire, la réalité est plus forte. » Justement, elle écrit avant les manifestations que l’amour et la mort lui semblent les deux faces d’une même pièce. Qu’en pense-t-elle maintenant ? « La mort pour moi était abstraite. Une idée. Pendant ces mois, j’ai approché la mort, j’ai senti son odeur, je l’ai vue. Aujourd’hui, pour moi, l’amour et la mort constituent deux mondes à part. La mort n’a rapport avec rien, et surtout pas avec l’amour. » Dans son témoignage sur la torture, elle dit qu’il n’y a pas de mots pour exprimer ce qu’elle a vu. Pas de mots ? « Quand tu te sens impuissant devant la mort, tu te sens responsable, comme si tu avais participé à cette mort. D’où vient ce sentiment d’impuissance ? Les mots n’arrivent pas à exprimer ce qu’on est en train de vivre… »

Samar Yazbek n’a pourtant pas renoncé à écrire sur ces moments. Elle a tenu un journal, à sortir en mars. Elle en a lu des extraits à l’Odéon : « L’écriture m’a toujours aidée dans les moments difficiles de ma vie. Parce que je suis écrivaine, je pouvais me sentir plus libre avec moi-même et avec les fils enchevêtrés de ma vie. Je les nouais et dénouais comme les ficelles des marionnettes, à la seule différence que, cette fois-ci, je suis le jeu, les ficelles et la grande main mystérieuse qui les manipule. Je suis devenue le roman le plus authentique que je pourrais écrire. »

(Frédéric Joignot – Le Monde du 7 janvier 2012)

repris d’ici

En Syrie, la révolution des gens ordinaires


07 Janvier 2012 Par Les invités de Mediapart

Yassin Al Haj Saleh, écrivain, médecin et ancien prisonnier politique syrien (1), a écrit une longue analyse traitant de questions importantes reliées à la révolution et son avenir. Voici la traduction de son texte, initialement publié dans la Revue d’Etudes Palestiniennes à Beyrouth, Numéro de l’Automne 2011.

————-

puceinvite.jpgLa révolution populaire syrienne constitue une expérience extraordinaire, hors du commun; une expérience aussi bien morale que politique, un renouvellement psychique autant qu’un changement social. C’est une insurrection tant sur le soi que sur le réel.

•    Révolution comme défi

Défiant les dangers de la détention, de la torture et de la mort, des jeunes et des moins jeunes, des femmes et des hommes changent leurs vies et se renouvellent à travers la participation au mouvement de protestation. Ils sortent de l’affrontement avec les dangers, plus forts, plus courageux et plus entreprenants. Ils s’estiment davantage. Celui qui ne participe pas à la protestation n’a pas accès à cette expérience. En fait, environ deux générations n’ont pas eu cette possibilité, avec cette ampleur. Par l’implication dans ce «risque» collectif et coûteux, ces nouveaux Syriens développent un esprit d’altruisme et de solidarité, sans pareil dans l’histoire de deux générations. Par leur sacrifice pour un objectif collectif, ils se libèrent à la fois de la peur et de l’égoïsme. Le trait extrême, dangereux de ces expériences et dramatique pour beaucoup d’entre elles, est susceptible de les ancrer dans la mémoire nationale pour des générations.

On doit, donc, parler effectivement d’une révolution, puisque beaucoup de Syriens changent eux-mêmes, en luttant pour transformer leur pays et libérer leur peuple. Pour cette raison, il est, sans doute, difficile de les réprimer et les faire taire définitivement. Il n’est pas possible, pour un régime appauvri moralement, politiquement et intellectuellement, un régime pétri de corruption et d’orgueil, de vaincre, par la force, cette âme hardie et forte.

Pendant quarante ans, le régime en place a imposé aux Syriens une vie, étroite, sans courage, sans renouvellement et sans joie. Une vie matérielle, appauvrie de toute dimension morale, spirituelle ou esthétique.  Dans ce désert de vie, la religion a été un des seuls éléments spirituels, le refuge unique contre le pourrissement d’une vie résolument axée autour du pouvoir.

Aujourd’hui, la révolution procure de nouvelles expériences aux Syriens. Elle est démocratique dans ce sens où les participants s’y engagent volontairement. Une chose qui n’a jamais existé sous le régime du Baas.

•    Révolution comme mémoire

Grâce aux progrès technologiques, la distance s’est réduite entre les activités du terrain et leur couverture médiatique. On a vu apparaitre de nouvelles formes d’organisation et de gestion, plus démocratiques, plus proches du mouvement du terrain et basées essentiellement sur les nouveaux moyens de communication: le téléphone portable, les séquences vidéo diffusées sur Internet et les réseaux sociaux. En se substituant aux journalistes, interdits de couvrir les événements en Syrie, les jeunes révoltés ont assuré une couverture intensive des événements.

Chaque activiste est doublement créateur d’une nouvelle réalité: il le fait une fois en sortant dans la rue pour défier et changer le pouvoir tyrannique qui représente dorénavant le passé, et une deuxième fois en documentant cette nouvelle réalité. Ce faisant, il transforme, d’un côté sa réalité en une réalité commune qui atteint les différents créneaux médiatiques et d’un autre, il apporte une relative caution à ce mouvement protestataire. Il s’adresse à l’opinion publique du pays mais aussi du monde, il attire plus de sympathie, aussi bien syrienne qu’arabe et mondiale. Faute de ce système nerveux (les jeunes qui couvrent les différents points du mouvement), la révolution aurait été isolée et par conséquent facile à étouffer par le régime.

Ainsi, moyennant le téléphone portable comme arme, cette activité est en train de constituer une mémoire objective à la révolution et construire une archive visuelle colossale qui est en soi une immunité naturelle contre l’oubli, puisque la mémoire verbale, bien qu’essentielle dans la mémoire collective, est toujours plus fragile que la mémoire visuelle. Le téléphone portable, ainsi que les pages personnelles sur Facebook ont eu un rôle unique en contribuant à la genèse des individualités et des subjectivités indépendantes. Un rôle démocratique qui a pu élargir la possibilité de participer à la production des informations et à concevoir un espace public différent, «virtuel» et inaccessible à la colonisation du régime. Un rôle communicatif qui permet de nouveaux rassemblements dont le dispersement est laborieux.

Outre l’archive visuelle, il existe des témoignages qui se multiplient, écrits par un grand nombre de participants directs au mouvement. En protégeant la mémoire collective contre la confiscation et l’oubli forcés, la documentation photographique a assuré une victoire définitive dans la bataille médiatique. Le régime syrien ne dispose pas de la moindre crédibilité ou dynamisme qui caractérisent la couverture médiatique non coûteuse de la révolution, si on la compare à la facture humaine, probablement très élevée. En soi, cela a fondé sa supériorité morale; ceux qui sacrifient leurs vies ne sont pas comparables ni avec ceux surnommés par les égyptiens «le parti du canapé», qui suivent la révolution, assis en face de leurs écrans, ni avec ceux qui vénèrent le régime et lui cherchent des justifications, les Shabihas des médias et les idéologues. Inutile donc de les comparer avec les grands ou les petits tueurs.

Le courage et les sacrifices des révolutionnaires constituent une expérience nationale fondatrice; une expérience qui formera le pays à nouveau.

Un régime qui mène une guerre contre la révolution de ses gouvernés, ne pourra jamais mener une guerre contre leur mémoire. Même s’il pouvait réprimer momentanément par la force, cela ne serait qu’une séquence d’une longue lutte dans laquelle les Syriens sont équipés d’exceptionnelles expériences, de vrais piliers pour leur libération.

•    Révolution et Régime

Aujourd’hui, en Syrie, il existe deux forces: le régime et la révolution.

La première possède les armes, l’argent et la peur mais est dépourvue de tout sens. La deuxième possède le défi de la peur et le goût de la liberté. La révolution est l’incarnation de l’altruisme extrême: le sacrifice. Le régime est l’incarnation de l’égoïsme extrême qui pourrait mener à la destruction du pays pour faire survivre une junte gouvernante pauvre sur tous les niveaux : intellectuel, politique et éthique. La révolution est une révolte morale et politique, elle produit la plus grande différence dans l’histoire contemporaine de la Syrie, depuis l’indépendance. En revanche, le régime est une révolte contre la société syrienne; il ne tiendra pas, à moins que la société ne reste malade, divisée et méfiante. La révolution est une force de vie, le régime est une force de mort.

La révolution nomme, le régime anéantit les noms. Ce dernier impose à tout le pays un seul et unique nom, Al-Assad. La rue est à son nom, les places, le plus grand lac du pays, l’hôpital, la bibliothèque nationale et la Syrie même est à son nom. La révolution nomme ou plutôt ressuscite les lieux: Deraa (Jasem, Nawa, Dael, Inkhel); Damas (Kanaker, Douma, Harasta, Midan, Barzeh, Rukin Eldin, Mouadamyeh, Attal, Alkusweh, Qatana, Jdaydet-Artouz); Homs  (Bab Elsibaa, Bab Dreb, Al Waer, Al Rastan, Talbisa, Qusair); Hama (Al Hader, Al Souq, la place AL Assi, Al Salamieh); Idleb (Muarat Elnu’man, Jisr Elshougour, Binnech, Khurbet Aljoz, Jabal Alzawieh) ; Alep (L’université, Sayf Aldawleh, Saladin, Al Sakhour, Ein Arab, Tal Rifaat, Manbej, Al Bab) ; Al-Hasakeh (Al Qamishli, Ras Alein, Al Dirbasieh) ; Lattaquié (Al Slaybeh, le camp palestinien Arramel,  Elskantouri, Jableh); Tartous (Banyas, Albeda); Arraqa (Attabaqa). Der Ezzor (Mayadin, Al Boukamal, Alquryeh)…

La révolution nomme les jours, notamment les vendredis, «Vendredi Saint» par allusion au vendredi qui a précédé Pâques, Vendredi «d’Azadi» (liberté en kurde), Vendredi de Saleh Al-Ali (un résistant Alaouite connu lors du mandant français en Syrie), Vendredi de «Dégage!». On libère le nom du pays, dorénavant la Syrie n’est plus celle d’Al-Assad ou du Baas.

En nommant et en ressuscitant les noms, la révolution se fait créatrice de subjectivités, de l’initiative et de l’action libre, tandis que le régime a tout fait pour réduire la Syrie et les Syriens à des objets pour une et unique subjectivité libre: «la subjectivité Al-Assadienne».

La révolution dévoile la richesse réprimée de la Syrie, sa richesse sociale, culturelle et politique. Elle découvre la richesse des enfants de la Syrie, dont les traits ont été effacés. Elle leur donne la parole publiquement: ils crient, ils protestent, ils se moquent, ils chantent et ils reprennent l’espace public ou plutôt ils le libèrent d’une occupation presque totalitaire.

A travers l’acte de nommer, les Syriens regagnent la maitrise de leurs propres vies et leurs environnements; ils relatent leurs histoires et restaurent leur langue en l’ouvrant sur des émotions vives et extrêmes.

•    Révolution, idéologie et modernisation

Pendant des décennies, les élites politiques du monde arabe, notamment en Syrie, ont renoncé à la morale pour l’idéologie. Trop d’idéologie pour couvrir peu de morale. Par conséquent, on est arrivé à un moment où nous sommes gouvernés, dans nos pays, par des gens peu scrupuleux. Ces deniers tuent, volent et mentent effrontément tandis qu’ils s’érigent en exemple du patriotisme, de la sagesse, voire de la morale.

Aujourd’hui, les révolutions arabes dont la révolution syrienne sont une révolte contre ces élites immorales, et une libération du joug infaillible des idéologies. Leur aspiration à la liberté et à la dignité est revêtue de morale qui ne trouve d’appui que sur la vocation innée pour la justice et la culture religieuse.

Le caractère moral de la révolution syrienne et des révolutions arabes d’un côté et le manque de morale dans nos systèmes de valeurs dites «modernes» (en raison de la partialité d’une grande partie de nos élites politiques et culturelles pour des structures de modernisation dépourvues de toute morale), a fait en sorte que la grande base populaire de la révolution en Syrie soit plus proche des structures sociales «traditionnelles», que des plus modernes. Ce dernier point est d’autant plus sensible en Syrie qu’il existe une double superposition entre «la modernité» et «la tradition». La modernité porte en son sein des considérations de classe. Il y a donc  d’un côté des formations religieuses, confessionnelle héritées et d’un autre côté, des «distinctions» entre les classes sociales qui sont devenues, ces dernières années, plus tangibles et plus ancrées.

La politique de Bachar Al-Al-Assad, celle de la «modernisation et du développement», se base essentiellement sur le renouvellement des outils et des appareils (nouvelles voitures, centres commerciaux, hôtels et restaurant luxueux, banques, écoles et universités privées pour l’élite du pays), mais sans contenu humain ou politique. Rien au niveau de la reconnaissance des droits politiques, des libertés publiques, de la solidarité sociale et de la culture. Bien au contraire, la solidarité sociale et nationale entre les Syriens s’est gravement délitée. Les dimensions émancipatrices de la culture se sont effacées en faveur des idéologies sectaires et fanatiques, consacrées de surcroit par des intellectuels réputés.

Cette composition entre un régime politique dépassé et inhumain d’un côté et une vitrine matérielle brillante d’un autre côté est la marque de fabrique du système en place. Ceci fait de lui plus qu’un régime politique autoritaire: Il s’agit d’un système social, politique et intellectuel basé sur la discrimination presque raciale pratiquée sur la population à partir du monopole du pouvoir et de la richesse nationale. Ce monopole est une des sources de la protestation populaire et justifie, en partie, la raison pour laquelle cette dernière a eu comme point de départ les régions périphériques et rurales du pays et les banlieues des villes. La libéralisation économique qui a eu lieu en Syrie, il y a quelques années, a généré un modèle de développement favorable aux villes au détriment de la province, favorable aux centres des villes au détriment des quartiers «périphériques» et enfin profitable à de nouvelles banlieues riches au détriment des banlieues traditionnelles vers lesquelles on a expulsé la population déclassée du modèle de développement libéral autoritaire. Ces zones-là ont été marginalisées, le chômage y est élevé à cause des nouvelles compétences requises (maîtrise des langues étrangères et des nouvelles technologies). Tout cela va de pair avec le recul du rôle social de l’Etat et la transformation des représentants du pouvoir en riches hautains. Tout se passe comme s’ils étaient des détachés étrangers gouvernant des indigènes pour lesquels ils n’ont aucun respect et n’expriment aucune solidarité. Atef Najib, le cousin du président, a détenu les enfants de Deraa, les a torturé et a cyniquement suggéré à leurs pères de «féconder» leurs épouses pour remplacer les enfants détenus au cas où les pères n’en seraient pas capables. Cette personne est l’exemple type de l’homme de pouvoir, brute, inhumain et cautionné par le système.

L’évolution de la situation en Syrie jusqu’à ce point d’aliénation et de mépris explique la rage des Syriens. Rien n’est nouveau, mais la séparation sociale et culturelle a débouché sur du racisme. Et là je dois mentionner le rôle des intellectuels réputés consacrer l’atmosphère agressive avec plus ou moins d’intelligence, par l’attaque sans retenue contre ce fantôme nommé «l’islam». Ils le font sans faire la part des choses entre l’islam en tant que religion et héritage culturel de nos sociétés et «l’islam politique». Ce type de «laïcité» aveugle est le dogme des forces de sécurité syriennes. Le dogme fonctionnel de l’appareillage protecteur du régime «développement et modernisation». Certains intellectuels syriens connus ont accepté une sorte de pacte avec les généraux de la sécurité tout en avançant des justifications personnelles ou publiques. Certains ont développé toute une théorie sur «l’Etat» et sa modernité et sur la «société» formée d’individus. Ils sont allés même jusqu’à exprimer volontairement leur agressivité contre tout opposant à cet Etat. Ainsi ils se sont placés en tant qu’intellectuels organiques dans ce régime.

Si je m’étends sur ce débat, ce n’est pas pour des raisons idéologiques mais parce que cette notion aristocratique et mensongère de la laïcité a fourni une justification à des méthodes très brutales du pouvoir politique. Elle a baissé le seuil intellectuel et moral garant des vies des petites gens et finalement s’est imprégnée d’une atmosphère culturelle et politique raciste (le racisme étant une idéologie de classe et non pas d’identité, comme le démontre Benedict Anderson). Ceci a constitué une caution qui va dans le sens de la légitimation du pouvoir et sa monopolisation entre les mains des gouvernants en Syrie. Atef Najib n’est pas issu de la pensée d’Adonis, de Georges Trabichi ou d’Aziz Azmeh. En revanche, cette pensée-là diminue largement les contraintes symboliques et morales de la répression dans la rue.

Pour résumer, la révolution syrienne a eu lieu contre la modernisation définie comme une libéralisation favorable aux riches, comme une idéologie moderniste, dépourvue de tout contenu moral; comme une modernité d’outils et de choses, allant des banques aux universités privées et aux voitures. Il s’agit d’une révolution contre le régime qui a fait du «développement et modernisation» un dogme voilant une relation illégitime de privilège entre le pouvoir et la fortune. C’est une révolution contre les riches du régime qui ont volé des millions pendant l’ère socialiste baassiste et sont devenus les maîtres de l’économie de l’époque libérale. Finalement c’est une révolte contre les idéologues du régime qui ont fait de la «modernité» une religion, une politique et une culture. «Le développement» et la «modernisation» en sont l’exemple tangible.

•    Révolution et milieux traditionnels

Le fait que la base de la révolution réside dans les milieux sociaux «traditionnels» évoque une question de nature politique à propos de la relation entre cette base et la démocratie. Ces structures sociales souffrent d’une persécution politique et d’une aliénation culturelle et exploitation économique. Par conséquent, elles regagnent une partie de leur dignité à travers la participation brave et large dans la révolution. Elles essayent de se libérer politiquement en affrontant un régime tyrannique «modernisant» mais extrêmement rétrograde. Leur présence politique en ce moment pourrait équilibrer les forces socio-économiques en leur faveur.

Est-ce le fondement d’une démocratie stable et apte à se développer? Pas dans l’immédiat. La dégradation effroyable au niveau de l’éducation et de l’enseignement, le dérèglement de la structure nationale de la société (fissures verticales profondes), la dépendance de l’état au régime et le niveau modeste des élites politiques découragent les anticipations optimistes.

Cependant, les contraintes probables n’ont rien à voir avec une incompatibilité intrinsèque quelconque entre la démocratie et les milieux «traditionnels». Ces milieux sont le résultat à la fois de l’exclusion de la vie publique, du niveau de revenus, d’une éducation très faible et d’une vocation naturelle pour l’indépendance. Ces milieux sociaux étaient sur le point de disparaître dans les années soixante-dix du siècle passé, sauf qu’ils ont été instrumentalisés par le règne Al Al-Assad. Aujourd’hui, ils sont beaucoup plus faibles et moins cohérents que ne laisse entendre la première impression. Dans le cas d’une ouverture politique, ces structures sociales pourraient flotter à la surface, surtout au début. Mais elles ne pourraient pas à long terme résister aux nouveaux mécanismes relatifs à l’économie et l’éducation nationales. La coupure volontaire et hautaine avec ces structures était un pilier de la tyrannie politique avant que cette même tyrannie ne réalise que préserver ces structures sociales valait mieux, pour elle, que de les démonter.

Par ailleurs, une plus grande indépendance au niveau local et un plus grand degré de décentralisation auraient une meilleure chance d’être accueillis positivement au niveau du développement, administratif et politique. Le centralisme était un obstacle, un appauvrissement  social et culturel et appui à la dictature. Nous devons, par contre, penser cela comme un processus historique plus long et qui va au-delà de la délivrance du tyran pour réformer l’éducation et la loi et pour reconstruire l’état national et moderne.

•    Révolution et créativité

Une autre question est aussi importante que la précédente: comment peut-on comprendre le fait que la révolution soit une expérience de créativité accessible à des centaines de milliers de Syriens et en même temps le fait que la base sociale de cette révolution soit de nature «traditionnelle»? Est-ce que ces milieux sociaux sont compatibles avec la créativité et la réinvention de soi? La tradition ne signifie-t-elle pas que le modèle idéal du soi est déjà existant et qu’il suffit juste de s’y identifier? Ceci paraitraît contradictoire si l’on partait d’une notion idéologique de la tradition, en opposition à une modernité, définie elle aussi idéologiquement. Le fait est qu’on copie le modèle de la classe moyenne européenne moderne et on l’oppose à la tradition tout en chargeant cette dernière toutes les connotations négatives telles que l’irrationalité et la stagnation. On la considère comme un défaut qui ne trouve sa réparation et sa complétude qu’en simulant le modèle européen, ou plutôt en imitant ceux qui l’imitent.

S’il est vrai que la révolution syrienne se compose d’un côté de milieux locaux et traditionnels (se révoltant contre diverses privations et l’invasion permanente de l’appareil de répression dans tous les aspects de la vie ou de la solidarité) et d’un autre côté d’éduqués, instruits et intellectuels modernes, hommes et femme poussés par leurs aspirations à la liberté, à l’individualité et l’indépendance (une classe moyenne instruite émancipée de ses références traditionnelles), c’est qu’il existe donc un trait saillant unifiant qui est la valeur du travail pour les deux formations de populations. Ce qui les unit est leur dépendance au travail comme source exclusive de vie, de morale et de représentation du monde. Ces deux types de populations représentent le grand public syrien en opposition avec «la classe privée» qui se définit en termes de pouvoir, de fortune et certains privilèges culturels présumés.

La liberté pour laquelle crient et se sacrifient des jeunes croyants, pratiquants et non croyants, des jeunes de la classe moyenne instruite et des jeunes des classes moins instruites, signifie la reconstruction du système politique et le système des valeurs autour du travail. Le travail ici s’oppose du point de vue social, politique et du point de vue des valeurs avec le pouvoir et les privilèges sur lesquels se fonde une alliance sociale qui n’éprouve aucun scrupule à tuer et torturer les Syriens.

Mais pourquoi la liberté et non pas la justice alors même que la valeur travail est centrale chez tous les insurgés syriens et la justice centrale en islam? Ceci est probablement dû à une profonde assimilation du lien entre le centralisme absolu au sein du pouvoir et le système de privilèges sociaux existants qui a causé l’écroulement du Travail comme valeur matérielle et morale. La priorité de la Liberté dans la révolution syrienne indique que la justice est conditionnée par l’affranchissement de la tyrannie. Cela est une condition nécessaire bien qu’insuffisante. Il s’agit d’un pas vers le chemin de la restauration des valeurs suprêmes. Dans ce sens, la liberté sera la première valeur sur laquelle on pourra fonder la justice.

Pour résumer, on peut dire que ce qui diverge entre les deux composantes de l’alliance insurgée en termes de goûts et de mode de vie est beaucoup plus minime que ce qui les sépare des nouveaux féodaux qui possèdent et gouvernent mais ne travaillent pas.

•    Révolution et islamisme

Est-il possible que l’évolution politique en Syrie d’après Al Al-Assad dérive vers une «tyrannie de la majorité»? Est-ce qu’on s’attend à une tyrannie islamique hostile aux minorités religieuses (principalement chrétiens), ou à une tyrannie sunnite contre (les Alaouites, les Druzes, les Ismaélites et les Chiites)? La question n’est pas importante, sauf que des «modernistes syriens» dont trois noms sont cités plus haut ont lancé des mises en garde. Ils l’ont fait bien avant que la révolution n’effleure leur esprit, pendant que la société syrienne subissait la tyrannie de la junte oligarchique…

En réalité cette crainte n’a pas de fondement dans l’Histoire contemporaine de la Syrie. Avant l’ère baassiste, la situation sociopolitique tendait vers une réduction des disparités matérielles et politiques entre les différentes composantes de la population et non pas vers leur aggravation. Le Baas lui-même, y compris les deux volets assadiens, n’aurait pas été possible sans cette évolution. Avant qu’ils ne soient exclus par le système du parti unique totalitaire, les partis politiques actifs assuraient une accessibilité à l’espace public pour les individus issus des milieux religieux, confessionnels et ethniques divers. Les deux partis nationaliste et communiste présentaient des alternatives à la société pour dépasser ses divisions verticales. Il est connu que le parti Baas comprenait des chrétiens, des musulmans, des sunnites, des alaouites et bien d’autres. Le parti communiste a rassemblé en plus des Arabes, des Kurdes, des Arméniens et des Juifs. Quand toutes ces structures ont été détruites, y compris le parti Baas, les gens n’avaient plus que leurs références traditionnelles comme recours. Ajoutons que la destruction pratiquée lors du règne de Hafez Al Al-Assad s’est accompagnée de l’assujettissement de l’armée dont le caractère indépendant et national a été aboli, l’assujettissement des universités et des syndicats, incapables d’endosser un quelconque rôle public depuis. Ceci s’est accompagné également de la tyrannie d’un individu, menant le pays vers une autorité familiale. Voilà contre quoi les Syriens se révoltent aujourd’hui…

Ceux qui connaissent la société syrienne savent très bien qu’on ne peut pas définir les musulmans sunnites uniquement par défaut. Rien ne les réunit à part leur distinction des autres, à savoir le fait qu’ils ne soient ni chrétiens, ni alaouites, ni druzes, ni ismaélites. Ceci nuit, avant tout, aux islamistes qui cherchent à se faire les représentants naturels des Syriens sunnites et nuit également à d’autres fanatiques confessionnels qui ne se distinguent en rien des islamistes. Le fait qu’il n’existe pas une seule essence sunnite unificatrice a des explications psychologiques et historiques sur lesquelles nous n’allons pas nous attarder ici. Cependant il est surprenant que cette analyse échappe aux penseurs qui alertent contre «la tyrannie de la majorité».

La seule question pertinente  dans ce cas de figure est la suivante: qu’est ce qui justifie la mise en garde contre la tyrannie de la majorité avant même de dénoncer une tyrannie effective et qui dure depuis des décennies? Il se peut que cela soit lié au dogme du modernisme qui lie intrinsèquement le modernisme à l’Occident. Ce dogme ne voit pas que ce lien est un fait historique. Par conséquent ces penseurs expriment une hostilité «occidentale» classique vis-à-vis de l’islam.

Or, on serait dans une meilleure posture pour contester toute islamisation possible de nos révolutions actuelles et toute islamisation de nos sociétés postrévolutionnaires si on dissociait cette objection de toute hostilité fondamentale vis-à-vis de l’islam. Il n’y a aucun contenu démocratique ou libérateur dans cette hostilité. Plus encore, c’est un contenu rétrograde, tyrannique et raciste. Un  véritable laïque démocratique ne peut logiquement pas être partisan de ce courant essentialiste.

•    Révolution et post-baassisme

Est-il possible que le dernier mot en Syrie de l’après Baass soit celui des islamistes politiques? En Tunisie, ils ont la présence la plus forte depuis l’indépendance, il y a 60 ans. En Egypte, ils sont les candidats les plus favorables pour gouverner et occuper des positions sensibles au pays. Rien ne laisse supposer qu’ils ne le seront pas dans la nouvelle Syrie.
Mais cela en soi ne pose pas de grave problème. Disons plutôt, que le problème n’est pas nouveau d’un côté, et d’un autre côté, il n’est pas plus grave que les dictatures familiales et individuelles.

Il n’est sans doute pas évident d’intégrer les islamistes à l’intérieur de nos nouveaux systèmes politiques, cependant, leur exclusion a déjà été expérimentée et ses résultats sont connus. En outre, dans tous les pays arabes où les islamistes ont été persécutés (l’Egypte, la Tunisie, la Syrie et la Lybie), bien d’autres l’ont été également. Cette double répression a fondé la tyrannie. Le fait est que la tyrannie ne se limite pas exclusivement à celle des juntes oligarchiques, mais elle caractérise aussi certains islamistes, fanatiques du point de vue religieux et violents politiquement qui sont apparus et se disputent le pouvoir avec ces mêmes juntes. De plus, ils mènent des conflits avec les gouvernés, religieusement, moralement et culturellement, ce qui n’est guère une évolution souhaitée. L’apparition légitime des islamistes sur la scène sociale et politique dans nos sociétés changeantes pourrait placer les conflits de politique et de pensée à l’avant-scène. Elle pousserait les opposants à la supposée tyrannie des islamistes, à articuler de nouveau la démocratie et la laïcité. La dissociation de ces deux valeurs durant la dernière génération avait affaibli la démocratie, corrompu la laïcité et servi les juntes au pouvoir.

•    Révolution et attentes

Qu’est ce qu’on attend de la révolution Syrienne ?
La réponse à cette question est très importante afin d’éviter les surestimations et par la suite les déceptions. Anticiper une démocratie stable dès les premières années qui suivent le changement politique serait d’un optimisme exagéré. L’opération révolutionnaire doit avant tout assurer la transition de la Syrie vers des conditions politiques qui accepteraient la réforme et répondraient avec souplesse aux aspirations des Syriens. La Syrie de l’après Baas doit relever des défis colossaux: la reconstruction de l’Etat et de la société, réconcilier les Syriens entre eux en se basant sur la citoyenneté, après ce que le régime a détruit, après ce qu’il a propagé comme atmosphère de guerre froide permanente entre les citoyens. Il a même essayé de transformer cette guerre froide en guerre déclarée pendant la révolution. La Syrie sera viable si elle parvient à protéger sa cohésion, si elle arrive à inventer des mécanismes et des processus d’auto-changement. Alors, de nouvelles élites naitront, vivront pour la politique et non pas de la politique (selon la distinction de Max Weber) comme c’est le cas de l’élite gouvernante actuelle.

Dans l’immédiat après la révolution, il sera urgent de réformer l’éducation, le secteur juridique et administratif, sans oublier la reconstruction du système politique en se basant sur de nouveaux fondements. On devra restructurer la fonction sécuritaire sur de nouvelles bases, puisque les structures sécuritaires existantes comportent intrinsèquement l’hostilité vis-à-vis du peuple. Il sera impératif de repenser entièrement les médias. Les médias actuels se basent sur le mensonge et la vénération du régime. Enfin, il y a la reconstruction de l’armée après que la notion d’«armée doctrinale» ait détruit l’armée et en ait dénaturé son caractère national.

Du déblayage des ruines laissées par le Baas jusqu’à la construction du pays sur de meilleures bases, une charge gigantesque pèse sur les épaules de la génération des jeunes Syriens. Cette génération qui avance à grand pas et paye le prix exorbitant de sa réappropriation du politique… et de la vie.

(1) Yassin Al Haj Saleh a passé 15 ans en prison pour appartenance au parti communiste (bureau politique), et vit depuis mars dernier dans la clandestinité. Lire son précédent article sur Mediapart: De la biographie d’une société minée (1er novembre 2011).

Source

Au moment de l’anniversaire de la guerre de Gaza, nous nous souvenons des soldats qui ont détruit des familles palestiniennes (Haaretz)


4 janvier 2012

Amira HASS
Le général Yoav Galant, accusé de s’être approprié illégalement des terrains. Crédits photo : AP/Ariel Schalit

Le nom de Yoav Galant est le nom le plus souvent associé au troisième anniversaire de l’opération Cast Lead, mais il convient de se souvenir aussi des autres, des soldats anonymes inspirés par l’esprit de ces sommités militaires.

En ce troisième anniversaire du massacre de Cast Lead, il faut se rappeler les soldats anonymes qui ont tiré sur une voiture rouge dans laquelle un père de famille, Mohammed Shurrab, et ses deux fils revenaient de leurs champs. Il n’est pas juste que l’officier qui occupait alors le poste de Commandant de l’armée de terre du sud israélienne, le major général Yoav Galant, soit le seul dont le nom soit mentionné à l’occasion de cet anniversaire. En fait, la liste de tous les combattants qui devraient être mentionnés est longue.

Il ne faut pas oublier le pilote qui a lâché la bombe qui a tué Mahmoud al-Ghoul, élève au collège, et son oncle Akram, avocat, dans leur maison au nord de Gaza. Il ne faut pas oublier les soldats qui ont analysé les photos prises par les drones et qui ont décidé que les bouteilles chalumeau oxy acetilene pour la soudure que transportait Ahmad Samur, dans sa camionnette étaient des roquettes Grad, une décision qui a été suivie d’une ordre de bombarder le véhicule faisant ainsi 8 morts dont 4 mineurs.

Il faut se souvenir des soldats qui ont fait de la maison de la famille Abu Eida une base d’où tirer alentour, en entassant dans uns seule pièce un vieil invalide, une femme aveugle et deux vieilles femmes. On se rappellera que ces soldats ont empêché ces 4 personnes d’aller aux toilettes pendant 9 jours. On n’oubliera pas non plus les soldats qui ont regroupé les membres de la famille Samouni dans une maison et qui se sont éloignés de 80 mètres quand elle a été bombardée avec tous ses habitants à l’intérieur sur les ordres du commandant de brigade Ilan Malka – une personne qui mérite aussi qu’on se souvienne d’elle.

La liste n’en finit pas et nous nous excusons auprès de ceux que nous n’avons pas pu nommer à cause du manque de place. Mais en cette occasion nous devons une mention spéciale aux soldats qui occupaient un certain poste à l’est de Khan Yunis.

Le samedi 17 janvier 2009 à 8H46 (la veille de la fin de l’attaque) j’ai reçu la lettre suivante des Etats-Unis dans ma boite mail : « Mon père et deux de mes frères ont été attaqués hier [vendredi 16 janvier] en rentrant en voiture de leurs champs. Un de mes frères |[Kassab, 27 ans] est mort mais mon père [Mohammed Shurrab, 64 ans] et mon autre frère [Ibrahim, 17 ans] sont blessés et se trouvent dans un endroit contrôlé par l’armée israélienne. Ils ont été attaqués entre 13H et 13H30, heure locale, pendant le cessez le feu et les services de secours ne peuvent pas aller les chercher. »

L’armée israélienne n’a pas permis à l’ambulance d’entrer dans cet endroit ; celui qui avait écrit la lettre, Amer Shurrab, pensait que sous la pression des médias, l’armée laisserait passer l’ambulance. « Nous sommes au désespoir, et nous frappons à toutes les portes pour qu’on nous aide à les sauver. Si vous connaissez un soldat de l’armée de terre qui pourrait nous aider en appelant un commandant local, nous vous serions infiniment reconnaissants,  » écrivait-il.

Shurrab ne savait pas que pendant qu’il rédigeait son appel au secours à quelqu’un qu’il ne connaissait pas, son second frère était déjà mort après avoir perdu tout son sang dans les bras de son père durant 10 heures. Ce frère anxieux ne savait pas non plus que depuis 6 H du matin ce même samedi, Tom, un militant de l’ONG, les Physiciens pour les Droits Humains, était en contact avec moi.

Dans ce cas précis, un homme est mort en direct : jusqu’à ce que la batterie de son portable soit épuisée, Shurrab a téléphoné à sa famille à Gaza et aux Etats-Unis et il a appelé aussi le Croissant Rouge et la Croix Rouge, Tom de PDH et des journalistes locaux.

Le cessez le feu humanitaire, comme l’a intitulé l’armée israélienne avait duré ce vendredi de 10H du matin à 14H. Le père qui conduisait la voiture et ses deux fils sont passés à un check point de l’armée et on les a laissés continuer leur route. Vers 13H ils sont arrivés au supermarché de Abu Zeidan dans le quartier de Al Fukhary dans la partie orientale de Khan Yunis que les habitants avaient fuie au début de l’attaque terrestre. La maison voisine, le plus grand bâtiment de la rue, avait été réquisitionnée par l’armée 2 semaines plus tôt. Des coups de feu ont été tirés de ce bâtiment sur la voiture de Shurrab. Blessé à la poitrine Kassab est sorti de la voiture, et s’est effondré, mort. Ibrahim a sauté hors de la voiture et a été blessé à la jambe par les tirs incessants.

Le père, blessé au bras a réussi à tirer son fils survivant à l’abri d’un mur proche. Il voyait un tank et des soldats qui allaient et venaient. Les soldats le voyaient aussi. A 11H du soir, 10 heures après la fusillade, toujours contre le mur, le père s’est rendu compte que son fils qui avait perdu beaucoup de sang devenait froid et qu’il avait du mal à respirer. Il a réussi à le transporter dans la voiture criblée de balles, en espérant qu’il aurait plus chaud. Mais une demi-heure après minuit, dans la nuit de vendredi à samedi, le fils a rendu l’âme dans les bras de son père.

Tout cela s’est produit à 50 ou 100 mètres des soldats. De temps en temps le père angoissé parlait au téléphone avec Tom, qui de son appartement de Tel Aviv, a joint toute la nuit ses efforts à ceux de la Croix Rouge pour tenter de convaincre l’armée de laisser une ambulance aller les chercher. L’hôpital européen de Gaza est à environ deux kilomètres, une ou deux minutes de voiture, de là où ils se trouvaient.

Vers 9H30 le samedi matin, Tom a été informé que l’armée avait donné l’autorisation à l’ambulance de passer à midi.

Au même moment, le porte parole de l’armée israélienne disait dans un communiqué que « En général, pendant le cessez le feu, l’armée israélienne n’ouvrait le feu que si des roquettes étaient tirées sur Israël ou si des soldats essuyaient des tirs. Nous somme incapables d’enquêter sur tous les incidents ni d’en connaître le déroulement précis, ni de vérifier ou réfuter toutes les informations qui nous parviennent. L’entrée de l’ambulance a été autorisée seulement après que nous ayons pu évaluer la situation sur le terrain et qu’il ait eté décidé que les conditions permettaient son passage. Les personnes blessées [! !] ont été évacuées par le ministère palestinien de la santé et conduites à l’hôpital de Rafah. »

Je me souviendrai toujours de ces soldats anonymes qui ont décimé la famille Shurrab. Quand je suis allée sur les lieux le 24 janvier, j’ai découvert qu’ils n’avaient pas seulement laissé la maison de laquelle ils avaient tiré sur cette famille dans l’état de saleté et de destruction habituelle : ils avaient aussi laissé cette inscription, « Kahane* avait raison ».

Amira Hass

Pour consulter l’original : http://www.haaretz.com/print-edition/features/on-anniversary…

Traduction : Dominique Muselet

source

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑