Au sujet de Massad :l’échec des intellectuels anti-impérialistes


par Maysaloon

Je viens de lire le dernier article de Massad intitulé « Impérialisme, despotisme et démocratie en Syrie » et j’ai d’abord pensé qu’il ne se rendait pas compte de ce qui se passe en Syrie. Il a l’air de dire qu’il y a de bonnes manières de renverser un dictateur et il y en a de mauvaises. La mauvaise manière est de demander de l’aide à l’Occident;  quant à la bonne manière,  on ne peut pas dire qu’elle soit  claire. Massad nous dit qu’un bon anti-impérialiste s’opposerait au dictateur ET à l’Occident ce qui est assez simple,  mais il ne nous dit pas en quoi cela aidera le peuple syrien ni  comment il lui propose  de se débarrasser de Assad.

Quand il parle du « détournement » de la révolution syrienne cela signifie-t-il que celle-ci mérite moins de soutien au vu de la répression qu’elle subit ? Ou devons- nous reprocher aux Syriens de ne pas être de  bons anti- impérialistes et devons-nous insister pour qu’ils se laissent massacrer sans demander de l’aide – même celle du diable si c’est nécessaire? Je me demande quelle est la part du détournement de la révolution syrienne qui est imputable au vide moral que les anti-impérialistes ont eux-mêmes laissé se creuser. Quand Massad dit  lui-même que la révolution a été « détournée », cela signifie qu’ au début,  le peuple syrien ne demandait pas d’ intervention extérieure ou « impérialiste » et avait un besoin désespéré d’aide d’où qu’elle vienne.

Lors de plusieurs manifestations contre le régime,  j’ai discuté avec des fanatiques sectaires qui voulaient transformer le mouvement en une croisade anti chiite et voulaient faire appel à l’intervention de l’Occident. Où  étaient alors les anti-impérialistes ? Lors d’une manifestation, la seule personne que j’ai trouvée à mes côtés dans de tels débats était un activiste syrien marxiste, Ghias al Jundi.  Pas une seule de mes « connaissances» anti-impérialistes ne s’est donné  la peine de venir aux manifestations contre le régime. L’espace est resté libre pour le CNS et les gens de ce gabarit qui ont pu demander de l’aide à l’Occident ou à n’importe qui d’autre. En outre,  je ne me souviens pas qu’un seul des nombreux anti-impérialistes en ligne ait jamais dit qu’il avait participé ne fût ce qu’aux toutes premières manifestations contre le régime syrien pour soutenir le peuple syrien. Pas un seul parmi mes connaissances depuis son vénérable trône en ligne qui se soit donné la peine de venir ou ait dit qu’il était venu, laissant ainsi le champ libre dès le début. Mais selon M. Massad, nous devons blâmer le peuple syrien et le peuple libyen et le peuple irakien pour leur manque de sophistication politique qui ne leur permet pas de distinguer les nuances entre l’impérialisme et les groupes de l’opposition opportuniste, la tyrannie locale et la troisième voie insondable soutenue par Massad. Tout comme dans un drame tragique à la Tchekhov, le peuple syrien est censé affronter les tirs  à poitrine nue et mourir au nom de principes supérieurs plutôt que de s’abaisser à demander de l’aide où qu’il puisse la trouver.

Où était le soutien intellectuel et le leadership dont le peuple syrien-ou même libyen- avait besoin pendant une période difficile ? Pourquoi les a-t-on abandonnés à l’Occident ? Était-ce simplement à cause des politiques d’ Assad ? Toutes ces questions rhétoriques,  je les pose à M. Massad et à tous  ceux qui se proclament anti impérialistes.

Enfin, Massad se demande pourquoi les oppositions yéménite et bahreïnienne n’ont pas demandé l’intervention de l’Occident. M. Massad se rend-il compte que par rapport au Yémen et à Bahreïn,  le nombre de victimes des services de sécurité d’ Assad se compte en milliers-voire plus. La situation est si atroce en Syrie que Massad lui-même dit qu’Assad essaye d’atteindre le même niveau de brutalité que Saddam – pour ceux qui ne le savent pas, cela veut dire beaucoup eu égard  à la brutalité de Saddam. Et qu’est-ce qu’il entend quand il dit que les Palestiniens ne demandent jamais d’assistance aux impérialistes ? Cet argument illustre spécifiquement ce que je disais plus haut au sujet du vide moral que les anti impérialistes ont abandonné à l’Occident qui a pu ainsi intervenir et « détourner » la révolution syrienne. Les  Palestiniens ont  toujours eu le soutien des anti-impérialistes ou de groupes se disant anti-impérialistes. Il a une longue histoire de soutien [nominal] de la part de plusieurs pays arabes. Au contraire du peuple syrien, le peuple palestinien n’a pas été abandonné aux caprices d’une occupation et d’une répression brutales.

La dichotomie brutale que Massad semble vouloir éviter-entre impérialisme et fascisme-est imposée au peuple syrien précisément à cause du vide que les anti impérialistes dont il parle ont laissé s’installer. Si ceux-ci avaient été aussi enflammés et enthousiastes pour occuper le haut plateau moral et intellectuel malgré les tentatives cyniques déployées par les potentats et les princes pétroliers pour saper la révolution, la farce misérable à laquelle nous assistons aujourd’hui ne se serait jamais produite. S’il y a jamais eu une véritable  troisième voie pour les anti-impérialistes en ce qui concerne la Syrie,  c’est celle que Massad aurait dû appeler de ses voeux dans son article.

Traduction de anniebannie; original anglais : Maysaloon