Syrie: Homs, portrait d’une ville martyre


Par , publié le 02/03/2012 à 19:13, mis à jour à 19:16

Syrie: Homs, portrait d'une ville martyreHoms, la troisième ville de Syrie, est l’un des « poumons de l’économie syrienne ». C’est aussi la ville du pays où les communautés religieuses sont le plus imbriquées.REUTERS

L’armée syrienne a pris jeudi le contrôle du quartier de Baba Amr, bastion de la rébellion à Homs dans le centre de la Syrie, après deux jours de combats et des semaines de bombardements. Zoom sur la « capitale de la révolution ».

Baba Amr, bastion de la rébellion à Homs, est tombé jeudi. Si Homs n’est pas la première ville où le régime syrien a envoyé ses chars, cette ville de plus d’un million d’habitants est celle qui a le plus souffert, après un mois de siège.

« C’est la troisième ville du pays, avec une forte identité locale, un tissu social très serré dans des quartiers populaires eux-mêmes très denses. C’est ce qui explique les difficultés que le régime a rencontré sur un plan militaire », explique Peter Harling, de l’International Crisis group. Il a finit par avoir raison d’elle. L’Express dresse le portrait de cette ville martyre.

Un ville qui aime rire

L’ancienne Emesa de l’époque romaine, était pourtant plus connue auparavant des Syriens pour son humour; « Les Homsi sont aux Syriens ce que sont les Belges pour les Européens », explique Hassan Abbas dans un article publié sur BabelMed. « On raconte qu’à l’époque où, marchant sur Damas, Tamerlan [conquérant mongol] campa près de Homs, il envoya des éclaireurs s’informer sur la ville. Des habitants sortirent à leur rencontre et se mirent à chanter, à rire, à danser de manière incongrue. Les éclaireurs s’enquirent de ce comportement et on leur répondit que l’eau et l’air de la ville étaient pollués et que quiconque y entrait devenait fou. Les soldats eurent peur et s’en furent mettre en garde leur chef sur les dangers qu’il y avait à s’approcher de cette ville de fous. C’est ainsi que les habitants ont épargné à leur ville l’occupation mongole. »

Tout ce qui advient est traduit en blague à Homs, ajoute Hassan Abbas, même depuis la violente offensive lancée par le régime contre cette ville, l’une des premières à se joindre à la contestation du régime de Bachar el-Assad, en mars dernier. Mais cette fois, c’est d’humour noir qu’il s’agit: « On raconte qu’il y a une grande avenue séparant les quartiers en ébullition du reste de la ville. Des snipers des forces de l’ordre guettent de chaque côté toute personne cherchant à se rendre d’un quartier vers un autre. Lorsque les assiégés s’ennuient ils s’amusent à un jeu qu’ils ont inventé: traverser l’avenue et revenir sans se faire abattre. Ceux qui sont atteints sont déclarés hors-jeu. »

Une ville où s’imbriquent les communautés religieuses

Homs est aussi la ville de Syrie où les communautés religieuses sont les plus imbriquées, explique Peter Harling dans « Beyond the Fall of the Syrian Regime« , une analyse des derniers développements en Syrie, réalisée avec Sarah Birke.

« Historiquement, Homs est une ville sunnite avec une minorité chrétienne, comme partout au Proche-Orient. Les alaouites, qui vivaient dans la montagne côtière (« la montagne alaouite ») ne sont arrivés en ville qu’à partir des années 1930, à la faveur de l’exode rural », précise Fabrice Balanche, maître de conférences à l’Université Lyon 2, interrogé par La Croix. « Le mouvement s’est accéléré dans les années 1960, avec l’arrivée au pouvoir du parti Baas, composé principalement de ruraux et de minoritaires, notamment alaouites. »

« Les sunnites représentent les deux tiers de la population, et les alaouites à peu près un quart des habitants, selon le chercheur. Les chrétiens représentent environ un dixième de la population ». Le régime baasiste s’étend à Homs comme dans le reste de la Syrie, principalement appuyé sur la minorité alaouite dont est membre la famille el-Assad. « La majorité des postes de direction dans l’administration locale » leur a été attribuée et « ils sont aujourd’hui clairement surreprésentés », admet Fabrice Balanche.

Le régime a tout fait -à Homs comme dans l’ensemble du pays- pour souffler sur les braises du communautarisme. Dès le début du conflit, rapportent Peter Harling et Sarah Birke, « des avertissements mettant en garde contre un conflit sectaire ont été brandis par les services de sécurité. Les médias officiels ont prétendu qu’un sit-in à Homs, le 18 avril, était une tentative d’ériger un mini-califat ». A Homs, « durant l’été, assassinats et kidnappings se multiplient dans des conditions mystérieuses, complète Benjamin Barthe, dans Le Monde. Les cadavres de quatre alaouites ont été retrouvés mi-juillet avec les yeux crevés. Des magasins situés dans des quartiers contrôlés par les insurgés ont été dévastés », ce qui a entrainé la fuite d’une partie de la communauté alaouite de la ville.

Une ville industrielle

La proximité géographique avec le Liban (une trentaine de kilomètres) fait par ailleurs de cette ville un axe important, et l’un des « poumons de l’économie syrienne », selon Laure Stephan, correspondante du Monde au Liban. La ville a attiré « des milliers de jeunes paysans chassés de leurs terres par l’échec de la réforme agraire » relève de son côté Benjamin Barthe. « Un afflux que le tissu industriel local, notamment les raffineries et l’usine d’automobiles, n’a pas pu absorber », complète-t-il. Pour Fabrice Balanche, « La contestation à Homs est surtout le fait des quartiers sunnites pauvres [dont Baba Amr], situés en périphérie, où vivent essentiellement des citadins « déclassés » ou bien des ruraux qui sont venus s’installer en ville ».

Une ville au coeur de la répression

Mais c’est aussi la répression ville par ville du régime qui a mis Homs au coeur de l’actualité. En effet, après Deraa, le régime a envoyé ses chars -déjà- à Homs (en mai), Rastan, Hama, Baniyas, Jisr el Choggour, et à nouveau Homs. Homs est devenu le camp retranché de l’Armée syrienne libre, constituée de déserteurs de l’armée régulière syrienne, quand ceux-ci ont été chassés de Rastan. Les noyaux armés de Homs ont probablement reçu des renforts d’autres parties du territoire national.

Après la chute du quartier de Baba Amr, « le flambeau de la révolte sera repris par Idleb. Un bastion de l’ASL, à la frontière avec la Turquie, déjà encerclé par les snipers du régime », prédit Benjamin Barthe.

Une ville qui a expérimenté l’autonomie

Mais pour Peter Harling et Sarah Birke, depuis le début de la contestation, Homs a aussi été un laboratoire d’autonomie: « Les Homsi avaient mis en place un conseil révolutionnaire doté d’un exécutif de 11 membres qui présidait les comités chargés des différents aspects de la crise: communiquer avec les médias, se procurer des fournitures médicales ». « Au sein des communautés d’opposants s’est constitué un sens de la solidarité et de l’unité nationale jamais atteint jusque là dans l’histoire récente de la Syrie », observent-ils.

Une ville qui ne mourra pas

Le rapport de Peter Harling et Sarah Birke a été écrit avant la reprise de Baba Amr par les forces de Bachar el-Assad, mais les deux analystes estiment que dans tous les cas, « la Syrie a atteint une sorte de point de non retour. La société syrienne, longtemps tétanisée par le règne totalitaire du Baas, est désormais « en mouvement ». L’évolution en cours ne pourra pas être stoppée par ce régime, qui préfère mettre le pays à feu et à sang plutôt que de céder la moindre once de pouvoir. « Le régime a eu un an pour trouver un moyen de sortir de l’ornière sans trop de dégâts, mais il s’est enferré lui même dans une voie sans issue » ajoutent Peter Harling et Sarah Birke qui jugent que « pour la plupart des Syriens, il n’y a pas de retour en arrière possible ». Si le réalisateur et activiste Mohamed Ali Atassi cité par Laure Stephan craint que « Baba Amr ne se transforme en un grand massacre », il pense qu' »au bout de quelques semaines, quelques mois, les Syriens ressortiront dans la rue. On a l’exemple de Deraa », la ville d’où est partie la contestation, il y a un an, et où elle n’a jamais cessé.

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SOS Syrie : signez l’appel du « Nouvel Obs »


 

 

« Nous, candidats à la présidence de la République française, et citoyens, affirmons, au-delà des différences de partis et d’opinions, notre soutien à la population syrienne dans son exigence de liberté et de démocratie. Cette démarche est fondée sur les valeurs de la République française, qui doivent unir toutes les sensibilités nationales.

Nous voulons ainsi adresser un message sans équivoque à Bachar al-Assad et à son régime, à ceux qui participent en Syrie à une répression barbare, mais aussi à ceux qui, à l’étranger, l’encouragent dans cette impasse sanglante. La France doit parler à ce sujet d’une seule voix. Notre condamnation de tels crimes est unanime et notre solidarité avec les victimes de cette sauvagerie dépasse les débats de cette campagne présidentielle.

Le régime syrien, qui dénie à ses ressortissants leurs droits élémentaires de citoyens, croit pouvoir jouer à son profit de l’alternance démocratique dans nos pays. Nous voulons par cet appel lui signifier son erreur et dénoncer des manœuvres qui ne visent qu’à gagner du temps pour organiser la répression.

Le peuple syrien doit être mis en mesure de déterminer son propre destin. La France se tiendra à ses côtés dans l’exercice de ce droit inaliénable.

Nous exigeons :

– La fin des attaques et des bombardements ainsi que l’arrêt immédiat des tortures et des mauvais traitements de toutes sortes infligés à la population civile.

– L’accès sécurisé de toutes les ONG, arabes et internationales, en territoire syrien, de manière à acheminer les secours aux victimes et l’aide humanitaire dont la population syrienne a cruellement besoin.

– Le droit pour tous les médias de circuler en Syrie et d’exercer leur métier en toute liberté. »

 

Signez l’appel :

François Hollande, Dominique de Villepin, Eva Joly, Corinne Lepage, candidats à la présidence de la République, ont déjà signé le texte.


Rendez vous sur le site du nouvel Obs
: http://tempsreel.nouvelobs.com/la-revolte-syrienne/20120229.OBS2595/sos-syrie-signez-l-appel-du-nouvel-obs.html

A propos de la position russe sur la Syrie. Réponse à Alain Gresh


02 Mars 2012 Par Thomas Pierret

Près d’un an après le début de la révolution syrienne, certains représentants de la gauche anti-impérialiste continuent de s’inquiéter d’une possible intervention militaire occidentale visant à renverser le régime de Bachar el-Assad. Récemment encore, Alain Gresh jugeait une telle éventualité très sérieuse, « tant les déclarations françaises et autres laissent entrevoir une action armée sous prétexte de protéger les populations ». En revanche, Gresh perçoit la diplomatie russe sous un jour nettement plus favorable : en s’opposant à la condamnation du régime syrien au Conseil de Sécurité de l’ONU en dépit du bombardement meurtrier de Homs, Moscou chercherait simplement à éviter l’intervention militaire tant redoutée. Qui plus est, loin d’avoir donné le feu vert au bombardement de la ville rebelle, les Russes auraient exercé une influence modératrice sur le régime syrien en le dissuadant d’utiliser l’aviation.

La grille de lecture proposée par Gresh est problématique à deux égards au moins : premièrement, tous les signaux montrent que les occidentaux n’ont aucune intention d’intervenir en Syrie ; deuxièmement, puisque les Russes sont conscients de cette réalité, leur blocage du Conseil de Sécurité ne vise pas à défendre le principe de non-intervention mais, bien plus prosaïquement, à assurer la survie d’un régime garant de leurs intérêts stratégiques au Proche-Orient.

S’agissant de la position occidentale, la Secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton a encore rappelé il y a quelques jours ce qu’a été, invariablement, la position américaine depuis mars 2011: « Nous sommes fortement opposé à une intervention étrangère ». Quiconque s’intéresse un tant soit peu aux discussions en cours dans les think tanks de Washington sait que les propos de Clinton reflètent bien la position dominante parmi les décideurs américains (voir par exemple un récent rapport intitulé « Des pressions, pas la guerre »). Quant au secrétaire général de l’OTAN Anders Fogh Rasmussen, il a déclaré à plusieurs reprises qu’il était hors de question pour l’Alliance d’intervenir en Syrie.

Au-delà des discours, les Russes ont pu juger sur pièce du caractère très relatif de la détermination américaine : en décembre dernier, alors que des navires de guerre russes accostaient dans le port syrien de Tartous, procédant ainsi à la première intervention militaire étrangère ouverte depuis le début de la crise, le porte-avion américain George H.W. Bush, positionné en Méditerranée orientale, rentrait discrètement à sa base de Norfolk.

De même, il faut beaucoup d’imagination pour voir, dans le projet de résolution onusienne rejeté par les Russes, la première étape d’un projet d’intervention militaire. Ledit projet affirme en effet que le Conseil de Sécurité « souligne son intention de résoudre la crise politique en Syrie de manière pacifique » et que « rien dans cette résolution n’autorise des mesures relevant de l’Article 42 de la Charte » (qui prévoit le recours à la force). On ne saurait être plus clair, et c’est bien la raison pour laquelle la résolution a reçu le soutien du Brésil, de l’Inde et de l’Afrique du Sud, des Etats tout aussi attachés au principe de non-intervention que la Russie.

On peut conclure de ce qui précède qu’en bloquant l’action du Conseil de Sécurité sur la Syrie, Moscou ne défend pas quelque principe mais entend assurer la survie d’un régime étroitement associé à ses intérêts stratégiques puisqu’il lui garantit l’accès à la base de Tartous et constitue un client certes désargenté mais néanmoins fidèle de son industrie militaire.

Ajoutons que la protection accordé par la Russie au régime syrien n’est pas que diplomatique mais aussi militaire, comme l’ont montré le déploiement naval de décembre 2011 ainsi que les déclarations du vice-ministre de la Défense Anatoli Antonov, qui affirmait le mois dernier qu’en dépit du contexte, la Russie continuerait de vendre des armes à la Syrie. Ces propos ayant été tenus le 2 février, soit la veille du début du bombardement de Homs, on se permettra de ne pas partager l’opinion d’Alain Gresh lorsqu’il nie que les Russes aient donné le feu vert à Assad pour lancer l’opération.

Le but de ce billet n’était pas de diaboliser la diplomatie russe pour idéaliser, par contraste, celle des occidentaux. Il s’agissait plutôt de rappeler, puisque certains semblent l’oublier, que la stratégie de Moscou n’est pas moins cynique que celle des autres grandes puissances. Et surtout qu’en paralysant le Conseil de Sécurité, elle prive la communauté internationale de l’un des rares instruments permettant encore d’envisager une solution politique à la crise.

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