Ayman Abdel Nour : “Le régime est prêt à ravager Damas pour sauver sa tête”


LE MONDE | 25.07.2012 à 14h47 • Mis à jour le 26.07.2012 à 10h14

Par Propos recueillis par Benjamin Barthe

Ancien membre du parti Baas syrien, âgé de 47 ans, Ayman Abdel Nour est l’un de ces réformateurs dont s’entoura Bachar Al-Assad, à son arrivée au pouvoir, en 2000. Fondateur en 2003 du site d’information All4Syria, qui a ébréché le monopole du pouvoir sur les médias, ce chrétien syriaque voulait croire que le nouveau président saurait changer le régime de l’intérieur. Il n’a pas tardé pas à déchanter. L’accès à son site, bouffée de pluralisme dans un pays étouffé par la police politique, a été fermé dès 2004.

Le jeune technocrate s’est éloigné du pouvoir pour prendre la direction d’un projet d’aide européen en Syrie. Mais sa liberté de parole et le fait que son site est resté accessible depuis l’étranger, a suscité des agacements en haut lieu. Contraint à l’exil en 2007, Ayman Abdel Nour vit aujourd’hui entre Dubaï et Montréal, d’où il pilote All4Syria, qui se veut une source d’information indépendante sur la révolution syrienne.

L’opposant syrien, Ayman Abdel Nour, fondateur du site d’information All4Syria.

L’Armée syrienne libre prétend que les jours de Bachar Al-Assad sont désormais comptés. Partagez-vous son optimisme ?

Je suis optimiste, mais je ne perds pas de vue le soutien indéfectible de Moscou à Damas. Même si le régime s’effondre, les Russes pourraient l’aider à se replier sur la côte, autour de Tartous et Lattaquié, dans cette zone de peuplement alaouite [une secte dissidente du chiisme, dont est issu le clan au pouvoir] où il pourrait créer un mini-Etat.

Quelle est la situation à Damas, où le régime semble avoir repris le dessus sur les rebelles ?

Les destructions qu’il a causées, dans les quartiers de Midan ou de Mezzeh, où il par exemple rasé des parcs sous prétexte que les rebelles s’y dissimulaient, ont écœuré la population. La fameuse majorité silencieuse, que la propagande du régime avait enfermée dans la peur de la révolution, est en train d’ouvrir les yeux. Elle a compris que le régime est prêt à ravager Damas pour sauver sa tête. J’ai eu récemment des contacts avec certaines des plus grandes familles de la bourgeoisie sunnite, les Shakhashero, Al-Azem, Al-Aïdi ou Sorbaji. Elles ne veulent plus entendre parler de Bachar. Certaines sont parties pour Beyrouth.

Et la situation à Damas ?

On observe la même évolution. Prenez le cas d’Olabe, une fameuse usine de textile, qui a été récemment brûlée. Cet acte a vraisemblablement été commis par des employés de l’usine, partisans de la révolution et convaincus que leur patron finance les chabiha [nervis du régime]. Pour cet homme, c’est un tournant. Il réalise que le système qu’il soutenait n’est désormais plus capable de le protéger. A moins d’être fou ou tétanisé par la peur comme les alaouites et certains chrétiens, plus personne ne peut soutenir le régime.

En dépit des combats, la diplomatie a-t-elle encore une carte à jouer ?

Je ne veux plus de cette diplomatie peureuse, qui dissimule son impuissance derrière le dos de la Russie. C’est comme cela que l’on risque de se retrouver avec un pays coupé en trois, avec un réduit alaouite, un Etat kurde et un Etat sunnite. L’unité de la Syrie est menacée. Et pas que par Bachar et ses sbires. Les puissances occidentales jouent un rôle néfaste.

Que devraient-elles faire dans votre esprit ?

Permettre à l’Armée syrienne libre de se doter d’ armes véritablement performantes. Elle commence à être équipée de lance-roquettes antichars. Mais ce sont des modèles anciens, qui ne sont efficaces que contre les chars les plus vieillots de l’armée syrienne. Nous avons besoin aussi de lance-roquettes sol-air, contre les hélicoptères. Je sais que les Occidentaux craignent que ces armes ne tombent dans de mauvaises mains ou qu’elles n’alimentent des règlements de compte, après la chute du régime. Mais ils ont tort. Il n’y aura pas de vide du pouvoir. Nous seront prêts.

Vous qui avez bien connu Bachar Al-Assad, dans quel état d’esprit pensez-vous qu’il se trouve ?

C’est un homme profondément déséquilibré, qui pense que les manifestants sont tous des pantins des Qataris. Il pense qu’il a été choisi par Dieu pour conduire la Syrie. Cette dérive a commencé dans les années 2000, au fur et à mesure que les élites politiques, militaires et religieuses du pays lui tressaient des lauriers. Il finira comme Kadhafi. Un homme choisi par Dieu ne peut pas prendre la fuite.

Propos recueillis par Benjamin Barthe

Un juge syrien dénonce les crimes du régime et démissionne


Chargé par les autorités syriennes de mener une enquête sur le massacre du village de Mazraat Al Qoubbeir (gouvernorat de Hama), intervenu le 6 juin 2012, soit moins de deux semaines après celui de Houla (25 mai 2012) et à peine plus d’un mois avant celui de Treimseh (13 juillet 2012), le juge Talal Houchan, procureur en chef du tribunal de Mhardeh, vient d’annoncer sa démission.

Mazraat al Qoubbeir

Dans une déclaration mise en ligne sur internet le 25 juillet, il présente son initiative comme une expression de protestation pour les crimes commis délibérément par le régime, qu’il accuse d’exécuter les femmes et les enfants, de bombarder les villes à l’aide de ses chars, de ses armes lourdes et de son aviation, et de détruire les maisons sur la tête de leurs habitants.

Il indique avoir personnellement examiné les dépouilles de plusieurs enfants, transportés pour les besoins de l’enquête du lieu du crime à sa ville de Mhardeh. Il a alors constaté que, tués de balles tirées à une distance inférieure à 1 mètre, ils avaient été victimes d’exécutions sommaires et non atteints et tués par la chute d’obus tirés au hasard. Se fondant sur les propos d’un témoin du drame, il accuse l’armée du régime et les chabbiha d’être les auteurs de ce massacre.

En conséquence, il appelle ses collègues juges dans l’ensemble de la Syrie à prendre position contre les crimes ordonnés par Bachar Al Assad, afin de préserver l’image de la Justice en Syrie.

Comme l’avait fait avant elle la défection du juge Adnan Bakkour, procureur général du gouvernorat de Hama, cette démission ne manquera pas de susciter la polémique. Certains se réjouiront du courage du magistrat de Mhardeh. D’autres estimeront que les propos de Talal Houchan lui ont été arrachés sous la contrainte. On rappellera uniquement à ce stade que, s’agissant du premier, c’est la thèse de la rupture volontaire avec le régime qui a fini par s’imposer, après une campagne de désinformation au cours de laquelle les médias proches du pouvoir n’avaient pas hésité à faire état des rumeurs les plus fantaisistes.

« Le plus court voyage à l’étranger de ma vie ! »


jeudi 26 juillet 2012, par La Rédaction

Voilà cela aura été le plus court voyage à l’étranger de ma vie !

Je suis parti lundi dans la nuit pour Tel Aviv et je suis rentré dans la nuit de mercredi à jeudi Marseille !

En fait, je ne suis jamais rentré en Israël pour aller à Jérusalem.

En arrivant au contrôle des passeports à l’aéroport Ben Gourion, le contrôleur m’a tout de suite montré les tampons du Liban et m’a demandé de m’asseoir dans une petite salle. Après quelques heures (je ne sais plus trop bien !) d’attente, je fus invité à parler dans un bureau avec une dame qui m’interrogea sur les raisons de ma venue ici en anglais…Je lui explique que je suis venu pour le tourisme, rejoindre une amie de France qui était chez des amis d’ici…Elle me demande si j’étais venu déjà en Israël, je lui réponds oui. Elle me demande des précisions. Je lui dis que c’était dans le cadre des campagnes civiles de protection du peuple palestinien et que je souhaitais connaître la situation de l’éducation dans les territoires occupés en tant que professeur…Elle me demande où j’habite, où j’habitais auparavant, qu’est ce que je faisais au Liban, au Honduras, pourquoi le Liban, le Honduras…Elle me demande de retourner dans la petite salle. Je ne suis pas seul, beaucoup de gens restent un moment dans cette salle puis repartent avec leur passeport, direction la salle des bagages. Au cours d’un long moment d’attente, je demande où est mon sac à dos, combien de temps cela va durer, pas de réponse.

Deuxième interrogatoire avec la même dame et un homme qui parle français, je répète la même chose, la femme a l’air fâché et me montre une page Internet (que je n’(ai jamais vue !) sur moi avec mon nom et ma photo en grand où est inscrit en anglais que j’ai signé en 2009 une pétition contre l’expulsion de leurs maisons des palestiniens à Jérusalem et ma participation à une rencontre au café équitable à Marseille contre le coup d’état au Honduras en 2009 également !

Je leur réponds que je ne connais pas cette page, qu’en effet j’ai bien participé à une réunion sur le Honduras…On me demande de retourner dans la petite pièce.

Plus tard, on me demande d’aller en face au bureau de l’immigration où il y a de nombreuses personnes principalement d’origine slave…Un homme me pose à peu près les mêmes questions, me demande des précisions sur la personne que je vais rejoindre (son âge, son pays, le jour de son arrivée. Je lui dis que j’ai un numéro de téléphone d’elle en Israël, qu’elle m’attend… Il me demande également son numéro en France, je lui dis que je ne l’ai pas. IL me refait asseoir dans la salle d’attente, on me donne un sandwich et une bouteille d’eau.

Deuxième interrogatoire au bureau de l’immigration. Un homme parlant français assez costaud et agressif arrive. Il semble qu’ils regardent de plus en plus l’ordinateur. Le premier homme décide d’appeler mon amie. Ils dialoguent un long moment en anglais, l’homme est assez ouvert, il semble « chancelant »…Il lui dit qu’il la rappellera…Ensuite, l’homme agressif commence à me demander comment j’étais venu il y a dix ans, où j’étais allé, avec quel passeport…Je lui dis que depuis dix ans j’avais changé de passeport, que j’étais allé à Jérusalem et dans les territoires occupés. Et il me demande alors pourquoi j’avais passé le passage d’Israël à Gaza et pourquoi je ne l’avais pas dit …Je lui dis que oui, qu’on ne m’avait pas demandé avant ce que j’avais fait, il y a dix ans…Il me dit que j’ai menti. Je lui réponds que j’ai répondu aux questions…Il me repose des questions sur le Honduras…Au bout d’un moment, ils me disent que je pourrais entrer si je signe un papier où je déclare ne pas rentrer dans les territoires occupés.
J’accepte. Arrive alors la première femme que j’avais vue, très en colère qui dit aux autres de regarder la fameuse page Internet, que c’était en 2009 (rappel : pétition et Honduras !!) et qu’en quelque sorte, on ne peut pas me faire confiance (petite anecdote : une femme qui m’a surveillé ensuite dans le bureau à regarder sur Google et ne semble pas avoir trouvé cette page, que personne n’a trouvé d’ailleurs !). Ils reviennent et me disent que je ne peux pas rentrer dans le pays. Il est à peu près 5 heures du matin, j’étais arrivé à 23 h 30 ! Je suis bien sûr crevé ! Je n’ai pas pou fumer pendant tout ce temps !

Un homme arrive, me conduit chercher mon bagage. Mes bagages sont fouillés de font en comble dans une salle spéciale, ils passent une sorte de brosse sur tous les objets, mon ordinateur et mon appareil photo sont menés dans une salle. Je suis bien sûr fouillé moi-même dans une autre salle spéciale mais le jeune homme est gentil. Je monte ensuite avec d’autres expulsés dans un van, tous les bagages doivent être dans le coffre ! 2, 3 hommes avec des uniformes où un logo semble t’il de l’aviation militaire est imprimé nous conduisent dans un camp de rétention très sécurisé caché par des bâches. On est enfin autorisé dans la cour à fumer une clope ! On monte à l’étage dans la pièce des bagages : on peut prendre une brosse à dent, un dentifrice, des livres, pas de feu, ni de portable ! On est ensuite enregistré à l’accueil et conduit dans une pièce éclairée jour et nuit, un dortoir avec 6 lits superposés, sans drap propre et avec un matelas plastique très abîmé. On nous enferme dans cette pièce. Dans la pièce, il y a que des hommes qui parlent russe et certainement hébreu ( avec les gardiens ?)., pas un mot d’anglais ! On nous donne un sandwich le matin, un plat chaud à midi et un sandwich le soir (entre parenthèses de la compagnie aérienne « El Al » !!!). Nous avons droit à une visite d’une médecin ne parlant qu’hébreu ( !!). Elle fait traduire en anglais que j’ai une tension élevée et me donne un médicament. On m’autorise à fumer et à appeler deux fois mon amie dans la journée. Elle me dit que le consul de France à Jérusalem appelle régulièrement le centre de rétention. Dans l’après-midi, j’ai, dans la cour, lors de la deuxième sortie-clope, la tête qui tourne, ils me disent de boire de l’eau. J’explique à un homme israélien qui me le demande ce que je fais là, il me souhaite bon courage !!! Ils reviennent me voir une ou deux fois dans la chambre pour voir si je vais bien. Je devrais normalement partir le lendemain à 4 heures 15 du matin.

Cette nuit fût terrible, je n’avais pas l’heure, je regardais par la fenêtre s’il y avait autant de bruits de voitures sur l’autoroute, si le jour pointait, me feraient-ils vraiment partir ! L’angoisse ! Et je pensais qu’il fallait beaucoup de temps pour enregistrer les bagages, les fouiller, me fouiller, faire des papiers…

On m’appelle, je récupère mes bagages déjà enregistrés ( !), mon portable, il est 3 heures 30 !

En fait, je suis conduit dans un van directement au bas de l’avion, une femme donne mon portable au Stewart qui le donnera à une dame de l’aéroport à Istanbul où j’ai du expliquer au contrôle des frontières qu’est ce que je faisais là ! La compagnie PEGASUS a bien sûr refusé de me donner la suite de mon voyage Istanbul- Marseille, je devais payer ! Je suis retourné au contrôle des passeports, je suis allé à la direction de l’aéroport, au bout de 3 heures, on me donne enfin mon ticket d’enregistrement pour Marseille ! Ouf !

Sachant que je n’appartiens à l’heure actuelle à aucun parti, aucune organisation, je trouve très inquiétant, très grave de voir l’Etat israélien agir ainsi. C’est pour moi, le signe d’une schizophrénie chronique qui ne pourra durer mais qui tant qu’elle durera, sera dramatique pour le peuple palestinien abandonné même par les autorités palestiniennes à Jérusalem par exemple…

Arnaud Mermetj
Jeudi, 26 juillet 2012

Manaf Tlass (en Arabe)


Voir cet article du Figaro (A Paris, Manaf Tlass critique le pouvoir syrien et appelle à la « transition »)

 

La Revolution Syrienne en Français

En gros .. Il s’adresse aux syriens en tant que « citoyen » et non pas en tant que « responsable » en appelant à l’unité du pays face à la tyrannie et le corruption du régime Assad .. Il s’adresse aussi aux officiers qui restent fidèles aux valeurs fondamentales de l’armée syrienne et les appel à ne pas sacrifier le pays pour une personne .. Il parle aussi d’une Syrie libre et démocratique après-Assad .

A Alep : “Ce matin, quand on a ouvert les yeux, l’ASL était partout”


LE MONDE | 24.07.2012 à 10h55 • Mis à jour le 24.07.2012 à 11h39

Par Florence Aubenas, envoyée spéciale à Alep (Syrie)

Un combattant de l’ASL montre un char de l’armée syrienne détruit, dans les rues d’Alep, le 23 juillet.

“Ce n’est pas la chute d’Alep mais le début”, annonce Abdallah, un des commandants de l’Armée syrienne libre (ASL), mardi 24 juillet au matin. La veille encore, remonter une rue ressemblait à une opération commando pour sa troupe de trente rebelles.

Maintenant, des pans entiers de la cité sont tombés sous le contrôle des différentes brigades de l’ASL, des check-points sont dressés à quinze minutes du centre historique et des combats de rue ont lieu notamment dans le quartier de Bab Al-Hadid, dans la vieille ville. Ce revers pour l’armée du président Bachar Al-Assad dans la deuxième ville du pays paraît pour la première fois faire basculer la situation en faveur de la rébellion.

Lundi et toute la nuit, les événements se sont enchaînés de manière confuse sans que personne n’ait une vision d’ensemble claire depuis l’entrée, samedi soir, des rebelles en ville. Toutefois, il est rapidement apparu que les renforts militaires envoyés par le régime n’auraient pas l’impact annoncé.

Deux hélicoptères ont été abattus, deux chars détruits. Un troisième a été capturé avec son chauffeur. Il trône maintenant devant l’école du centre-ville, où une partie des troupes rebelles a installé son QG. Comme au champ de foire, tout le quartier s’y succède pour poser à la place du tireur et chacun se prend en photo. Dans la nuit, quatre véhicules sur quatorze du convoi de l’armée régulière étaient à leur tour détruits dans une embuscade.

PRIS DE COURT

“Le soir, on a fermé les yeux. Quand on les a rouverts, l’ASL était partout”, explique, mardi, vers 9 h 30, un étudiant. Cette rapidité du mouvement a pris tout le monde de court. Dans les rues, les visages sont intrigués, inquiets, personne ne sait trop à quoi s’en tenir. Il faut se trouver dans certains quartiers acquis à la cause de la “révolution” pour que l’on se réjouisse ouvertement.

Des groupes de gens se rassemblent, crient : “Allah akbar !” Des échanges de tirs les interrompent. On se met à l’abri dans les rues alentours. On appelle au téléphone des voisins à cent mètres de là. Ici, on ne sait pas ce qui se passe à l’autre coin de la rue. Alors, à Damas ? “Personne n’est au courant. On s’occupe d’abord de se libérer nous-mêmes, déclare un habitant d’Alep. Pour la suite, cela viendra tout seul.”

Florence Aubenas, envoyée spéciale à Alep (Syrie)

A Alep, en Syrie : « Mais c’est la révolution ! »


LE MONDE | 23.07.2012 à 11h20 • Mis à jour le 23.07.2012 à 14h53

Par Florence Aubenas, à Alep (Syrie), envoyée spéciale

Dans le quartier de Sarul, à Alep, le 22 juillet, les combattants de l'Armée syrienne libre installent des barrages.

Sur la voie rapide, qui contourne le centre-ville d’Alep, le trafic ressemble à celui de tous les jours, un embarras de voiture, de bus, de camion et d’une infinie variété de véhicules transportant tout ce qui peut l’être, humains, biens ou bêtes. Comme d’habitude aussi, les sept soldats de l’armée de Bachar Al-Assad montent la garde, là-bas au bout du pont. A 100 m de là – peut-être même moins –, un camion commence par se mettre en travers, bouchant à moitié la chaussée. D’abord, ça klaxonne. Ça peste contre l’embouteillage. Puis, un peu plus bas, c’est un autre camion – bleu cette fois avec des rayures dorées tout le long du pare-brise – qui provoque un nouveau bouchon. « Mais ce n’est pas un embouteillage, c’est la révolution ! », s’exclame soudain le conducteur d’un minibus.

Dimanche 22 juillet, l’Armée syrienne libre (ASL) a lancé une nouvelle opération, qui l’implante un peu plus dans la ville d’Alep, la deuxième de Syrie. C’est peu dire que la bataille est cruciale pour le régime du président Bachar Al-Assad.

Dans les campagnes alentours, déjà tenues par l’ASL, chaque village s’est mobilisé pour envoyer à Alep des combattants pris sur ses propres troupes. Samedi, à minuit, un chef militaire et un religieux dispensent leurs conseils au dernier convoi qui démarre : « Ne faites pas de mal aux femmes, ne coupez pas les arbres, n’attaquez ni les civils ni les supermarchés. N’essayez pas de récupérer les armes tout de suite : combattez d’abord. » Autour, les enfants font une haie d’honneur, éblouis, tellement transis d’admiration qu’ils n’osent plus approcher ces hommes, qui, il y a quelques instants encore, étaient leur père, leur frère ou leur cousin.

Alep est à moins de 20 km mais on roule pendant plus d’une heure dans la nuit pour y entrer, convoi fragile de combattants, tout juste munis de quelques pauvres armes antichars et rien contre les hélicoptères. La révolution – comme l’appellent ici ses partisans – n’est pas de celles qui se racontent dans les livres d’histoires, du moins jusqu’ici. Rien de spectaculaire ou d’éclatant : ni prise de la Bastille ni déferlement populaire qui submergerait la ville. Elle avance à petits pas, en claquettes et tee-shirt, façon camouflage troué, de succès modestes en débandades cuisantes, portée par la certitude inébranlable en sa victoire.

RIVALITÉS RELIGIEUSES ET SOCIALES

A Alep, les troupes sont dirigées vers une école de la ville et, entre les fresques de Mickey Mouse ou Bob l’Eponge, on mange, on dort, on meurt. Devant la porte, défile de temps en temps des groupes d’hommes qui scandent « Allah akbar! » et puis s’en vont. « On le fait pour saluer notre armée et aussi parce qu’on avait jamais osé crier cela en public auparavant », dit l’un. Et un autre : « C’est la première fois que je sors dans la rue sans qu’on me tire dessus. » Le quartier musulman sunnite, comme la majorité du pays, s’est soudé autour de l’ASL.

A vrai dire, les événements actuels échappent difficilement à l’univers obsessionnel des rivalités religieuses et sociales dans lesquelles se débat la Syrie. Un exemple, même tout petit ? Avec l’arrivée récente des soldats de l’ASL dans l’école, le commissariat de la zone s’est divisé en deux : d’un côté, les cinq policiers sunnites ont rallié l’ASL tandis que les quarante autres se sont barricadés dans les locaux, jurant d’en découdre. Ceux-là, en revanche, appartiennent à la minorité alaouite, accusée de se partager les meilleurs postes du pays.

Dimanche, au fil de la journée, le campement de l’ASL devient un point de ralliement. Une femme avec son enfant vient demander justice au commandant : son mari l’a chassée alors que c’est elle qui gagne tout l’argent de la famille. Quand on la reconduit, elle s’étonne : « Il faut m’aider. C’est vous les maîtres maintenant. » Et le commandant, soudain très doux : « Il faudra attendre encore un peu. » L’usine de textile, qu’il dirige habituellement, se trouve à moins de 500 m à vol d’oiseau.

« ET, EN PLUS, ILS ONT LE DROIT DE PILLER »

Un homme traverse la cour de l’école, pantalon rouge à la mode, des lunettes de soleil qui dépassent de la poche, mais le visage cabossé et sanglant. Deux soldats le traînent plus qu’ils ne le conduisent. C’est un prisonnier, accusé par la population d’être membre des chabiha, ces hommes de main que le régime paye 15 000 livres syriennes (un peu moins de 200 euros) pour effectuer les plus basses besognes. « Et, en plus, ils ont le droit de piller », dit quelqu’un. Une quinzaine d’entre eux sont déjà enfermés dans la salle des professeurs, et d’autres sont transférés ici toute la journée.

Et puis, d’un coup, on court dans tous les sens. Des chars s’avancent vers l’école. Un hélicoptère commence à survoler la zone. Il reste dans les airs des heures durant. On tire. On brûle des pneus, faute de mieux. Là-bas, sur la voie rapide, le check-point du matin et ces deux camions ont été pulvérisés. Dans la débandade, on ramène des blessés, dont une petite fille. Chacun s’attend à une riposte des militaires dans la nuit. Déjà, une équipe se prépare pour aller rétablir le check-point. S’il le faut, ils recommenceront le jour d’après, et le jour d’après…

Lire aussi le reportage de Florence Aubenas à Aktarine en édition abonnés : La Syrie qui a déjà basculé tente d’organiser l’après-Assad

Florence Aubenas, à Alep (Syrie), envoyée spéciale

source

Turquie : les esprits s’échauffent dans les camps de réfugiés syriens


dimanche 22 juillet 2012, par La Rédaction

Les esprits s’échauffaient dimanche dans les camps de réfugiés syriens en Turquie, théâtres de manifestations et de heurts, alors que les rebelles syriens viennent de s’emparer des principaux points de passage entre la Syrie et la Turquie.

Dans le camp d’Öncüpinar (province de Kilis, sud), face au poste-frontière syrien d’Al-Salama, tombé dimanche aux mains des rebelles, la police turque a riposté avec des grenades lacrymogènes et des coups de matraques aux jets de pierre des manifestants syriens, protestant contre leurs conditions de vie.

« Nous n’avons pas eu de nourriture depuis trois jours », se plaint un jeune Syrien devant le camp, véritable petite ville de préfabriqués accueillant 15.000 réfugiés, sans un seul arbre sous un soleil de plomb.

« Tuez-nous ! », s’exclame une femme syrienne, son bébé dans les bras, alors que passe aux abords du camp une cohorte de plusieurs dizaines de policiers et gendarmes turcs. « Débarassez-vous de nous ! », les invective-t-elle encore.

Des réfugiés assurent que deux manifestants ont été tués durant les heurts, mais un responsable turc a indiqué qu’aucun mort ou blessé n’avait été confirmé, tout en admettant que « ces heurts étaient parmi les plus violents de ces derniers mois ».

« Nous n’avons pas d’argent pour vivre ici. Ils nous vendent un pain pour une livre turque » (0,45 euro, 0,55 dollar), se lamente Sabri Hallac. « Tout le monde va mourir de faim », affirme le réfugié, accusant les autorités turques : « Nous avons échappé à Assad, mais nous sommes traités de la même façon ici ».

Interrogés par l’AFP, des responsables turcs ont refusé de commenter ces accusations, se contentant de souligner que la Turquie avait déjà dépensé 200 millions de dollars (165 millions d’euros) pour subvenir aux besoins des réfugiés.

Une manifestation similaire a eu lieu au camp d’Islahiye (province de Gaziantep), environ 90 kilomètres à l’ouest d’Öncüpinar, au cours de laquelle sept personnes ont été légèrement blessées, a rapporté l’agence de presse Anatolie.

La Turquie accueille plus de 40.000 réfugiés syriens dans 10 camps le long de la frontière syrienne. Les manifestations n’y sont pas rares, pour se plaindre de la nourriture, des installations parfois vétustes ou de l’attitude des responsables locaux turcs.

Début juillet, un couple de réfugiés a péri dans un incendie occasionné par un court-circuit dans le camp de Yayladagi (province de Hatay), au sud-ouest d’Öncüpinar.

En décembre, c’est le renvoi de deux réfugiés en Syrie qui a occasionné des tensions, les Syriens bloquant momentanément l’accès à un poste-frontière à Cilvegözü, dans la province de Hatay.

Cette fois, il est difficile de ne pas voir un lien entre ces manifestations d’exaspération et la présence des forces rebelles aux postes-frontières.

« Nous n’avons pas d’eau. Ils nous donnent des cartes pour faire des achats mais nous avons besoin d’argent, nous avons besoin d’armes à donner à nos combattants », lâche Ahmet Abbas du camp d’Öncüpinar, scrutant du regard la ligne de démarcation.

Depuis mardi, les rebelles se sont emparés de trois des sept postes-frontières syriens avec la Turquie, dont les deux principaux points de passage entre les deux pays, Bab al-Hawa et Al-Salama.

Après la manifestation à Öncüpinar, plusieurs réfugiés ont pris leurs voitures pour quitter la Turquie et retourner en Syrie, a constaté l’AFP.

 

source voir aussi La crise en Syrie est entrée dans une nouvelle phase

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