Pour en finir avec l’adjectif « musulman » (ou « islamique »)


vendredi 3 août 2012, par Alain Gresh

Parmi les sujets les plus controversés sur ce blog, il y a, bien sûr, le conflit israélo-palestinien, mais aussi l’islam, sa place, son rôle. S’agit-il d’une religion à part, fondamentalement différente des autres croyances ? La doctrine religieuse, voire le Coran, permettent-ils de comprendre ce qui se passe dans le monde dit musulman ? Existe-t-il d’ailleurs une entité cohérente « monde musulman » (ou « islamique ») ? Ou « une société musulmane », « une science musulmane », « une histoire musulmane » ?

Que cette religion reçoive un traitement à part en France et en Europe, cela ne fait aucun doute. Imagine-t-on un éditorialiste français écrivant « je suis un peu judéophobe » ? Et pourtant Claude Imbert a écrit, sans en être discrédité, « je suis un peu islamophobe ».

J’en suis persuadé, il existe en France, et plus largement en Europe, une islamophobie. Mais elle couvre évidemment des phénomènes différents :

- pour certains, il s’agit simplement d’une reconversion du racisme anti-arabe en un racisme culturel plus facile à défendre ; c’est le cas du Front national ou des droites populistes en pleine expansion ;

- pour d’autres, il ne s’agirait que de la poursuite de la lutte pour la séparation des Eglises et de l’Etat, lutte qui a été menée par les républicains au début du XXe siècle. Certains, comme le site Riposte laïque, affirment que l’islam est la seule menace et sont prêts à toutes les alliances, y compris avec l’extrême droite, pour libérer la France. D’autres, refusent cet amalgame, et prétendent lutter contre tous les intégrismes, mais n’expliquent jamais pourquoi, dans nos sociétés, seul l’intégrisme musulman est de fait visé. Certains dénoncent toutes les religions, comme si c’était un combat abstrait qui se menait en dehors de tout contexte politique : mesure-t-on, par exemple, que la critique de la religion juive dans les années 1930 pouvait être légitime pour ceux qui combattaient toutes les religions, mais avoir en même temps des implications graves ?

Quoiqu’il en soit, une des erreurs essentielles que l’on retrouve chez nombre de commentateurs est leur tentative d’expliquer le monde musulman actuel, ses forces politiques, ses conflits, par l’islam. Combien de fois n’a-t-on pas entendu dire que le prophète Mohammed ayant été chef militaire, cela expliquerait le caractère guerrier de l’islam (ce qui serait fondamentalement différent du christianisme) ; ou que telle ou telle sourate du Coran, éclairerait les actions d’Al-Qaida ?

Cette vision n’est pas nouvelle (« Une seule âme arabe, religieuse, fanatique et fataliste »), mais elle est dangereuse. Paradoxalement, elle est partagée par les groupes islamistes les plus radicaux : pour eux aussi, il existerait une religion musulmane intemporelle, un corps de dogmatique inamovible, une charia immuable (depuis la prédication de Mohammed).

C’est tout l’intérêt du livre de Sami Zubaida, professeur émérite de sciences politiques et de sociologie à l’université Birkbeck de Londres, Beyond Islam. A New Understanding of the Middle East (I. B. Tauris, Londres, 2011). Je reprendrai ici les principaux arguments défendus dans sa longue introduction.

Dès le départ, l’auteur annonce sa volonté « de “désacraliser” la région (le Proche-Orient), en mettant en question le rôle prédominant attribué à la religion dans beaucoup d’écrits qui appliquent le qualificatif d’islamique (ou musulman) à leur culture et à leur société ». Existe-t-il vraiment, s’interroge-t-il, un art islamique, une musique islamique, une science islamique, une politique islamique ?

La région concernée a connu, depuis la fin du XVIIIe siècle, « un processus de modernisation qui a entraîné une déconnexion (dis-embedding) entre la religion et les pratiques et institutions sociales. (…) Ce processus, que nombre d’historiens et de sociologues, ont appelé “sécularisation”, n’a pas de rapport avec l’intensité ou la force des croyances et des pratiques religieuses, mais fait référence à la séparation structurelle et institutionnelle des sphères sociales de la religion et des autorités religieuses ».

Un autre aspect de la religion doit être pris en compte, elle « a toujours représenté un marqueur communautaire et politique, créant des frontières autour de groupes de foi et de leurs institutions, qui peuvent se transformer en frontières de conflit dans certaines circonstances ». Cela est particulièrement vrai pour l’islam, car le capitalisme, la modernité et la sécularisation ont été imposés de l’étranger et souvent considérés par les populations locales comme « chrétiens ». Et l’islam a joué un rôle important dans les idéologies de résistance à cette domination occidentale.

Et l’on arrive donc à cette situation paradoxale :

« Au Proche-Orient, comme dans le monde dit musulman, nous avons des sociétés et des systèmes politiques largement sécularisés qui se combinent avec des idéologies sacrées défendues aussi bien par les pouvoirs que par les oppositions. (…) Et plus les sociétés sont sécularisées, plus les autorités religieuses et les mouvements d’opposition veulent les décrire comme islamiques. »

Zubeida n’accepte pas l’idée qu’il y aurait différentes modernités (ce que défend, par exemple, Ernest Gellner, à qui il consacre un chapitre de son ouvrage). Pour l’auteur, le moteur de la modernité est le capitalisme qui produit différents changements sociaux dans le monde entier et qui n’est pas le produit d’influences culturelles de l’Occident. Bien sûr l’expansion du capitalisme a eu des effets différenciés – y compris en Angleterre ou en France –, mais ils ont des points communs :

« Les processus communs et les conséquences du capitalisme qui constituent la modernité comprennent la destruction des communautés primaires de production et d’échange fondées sur les liens de parenté, gouvernées par une autorité patriarcale, consolidées par la religion et la tradition, et défendues par des institutions et des pouvoirs politico-religieux. » Cela se traduit par la production de marchandises, des échanges monétisés, l’individualisation du travail, etc., favorisant l’émergence de l’individu autonome.

Dans ce contexte, il n’existe pas de « modernités alternatives » : il s’agit simplement, que ce soit en Arabie saoudite ou en Iran, de la volonté des dirigeants de s’opposer à cette modernisation (notamment la libération de l’individu), tout en appliquant les règles du capitalisme.

Existe-t-il alors, s’interroge Zubeida, une culture et une civilisation distincte qui devrait être comprise par l’Occident ? Peut-on parler de culture musulmane, alors que les musulmans appartiennent à de multiples nationalités ou ethnies, et que leurs manières de s’identifier à leur religion, leurs styles de vie, leurs idéologies sont si différents ? Malgré les quelques constances de la religion – la référence au Coran et à l’unicité de Dieu, et encore soumis à de multiples déclinaisons –, il existe d’autant moins une culture musulmane que toute culture est en mouvement et en transformation permanente.

Zubeida rappelle que les trois religions monothéistes ont des corps de doctrine similaires sur la sexualité, le blasphème, les pratiques morales, etc. L’affirmation que les vérités religieuses ont la prééminence sur les vérités scientifiques se retrouve aussi bien dans l’islam que dans le christianisme. Et la peur née dans les sociétés européennes de la fatwa contre Salman Rushdie ne provient-elle pas du fait que ces sociétés ont connu les mêmes condamnations religieuses en d’autres temps ?

L’auteur en vient ensuite à la charia, qui est le point clef de la doctrine de toutes les forces islamistes. « Un grand nombre de personnes sont convaincues que la charia est un corps déterminé de droit fondé sur les sources canoniques, qui incarne les vertus islamiques. On suppose également que cette forme de droit a prévalu dans les sociétés musulmanes à travers l’histoire, et a été perturbée par le colonialisme ou par les intrusions occidentales qui ont imposé des systèmes juridiques étrangers que les élites occidentalisées et les dirigeants corrompus ont accepté. »

Le problème c’est que personne n’est d’accord sur le contenu de la charia ni sur les institutions qui doivent la mettre en oeuvre. Il en existe de nombreuses interprétations dont on a pu voir l’évolution à travers l’histoire.

Je ferai une digression pour donner un exemple que j’ai déjà évoqué : le droit de vote des femmes. Au début des années 1950, les femmes égyptiennes sont descendues dans la rue pour demander le droit de vote. L’Azhar, la plus haute institution de l’islam sunnite, publie une fatwa affirmant que ce droit serait contraire à la loi musulmane. Soixante ans plus tard, les femmes votent partout dans le monde musulman (à l’exception de l’Arabie saoudite où personne ne vote, si ce n’est dans des scrutins locaux qui n’ont aucune portée). La question « est-ce que l’islam (ou la charia) est compatible avec le droit des femmes ? » est ainsi résolue dans la pratique (comment les autorités musulmanes le justifient est leur affaire, même si les débats internes sur cette question sont intéressants).

Sur la charia, on lira avec profit La charia aujourd’hui, sous la direction de Baudouin Dupret (La Découverte, 2012).

Zubeida se penche ensuite sur divers aspects du débat sur la loi islamique : la finance islamique, les rapports de sexe, l’homosexualité, l’alcool.

Il rappelle ainsi que la finance dite islamique n’a émergé que dans les années 1970, qu’elle est « une innovation totale, sans aucune racine dans l’histoire ». Et que les banques dites islamiques, malgré la suppression de l’intérêt, fonctionnent comme les autres banques à travers le monde, avec le même taux de profit pour les investisseurs.

Quant aux questions de genre et au statut des femmes, là aussi on assiste à une évolution et à une lutte pour les droits de celles-ci, souvent menées au nom d’une lecture renouvelée des textes religieux. Il existe même désormais un courant qui se réclame du féminisme islamique.

L’auteur consacre un développement à l’homosexualité, rappelant combien sa pratique a longtemps été acceptée dans des pays musulmans, mais sans jamais l’identifier, comme c’est le cas aujourd’hui en Occident, à une orientation sexuelle ou à une identité (sur le même sujet on lira le livre de Joseph Massad, Desiring Arab, University of Chicago Press, 2007).

En conclusion, Zubeida revient sur l’adjectif islamique accolé à l’histoire, la science, l’art, etc. « L’usage de ce terme implique que l’essence de ces régions est l’islam et confirme leur opposition à l’Occident chrétien. Pourtant, cet Occident est rarement qualifié de chrétien quand on évoque son histoire, ses arts, ses sciences, etc. » : l’histoire de l’Europe n’est pas une histoire chrétienne, même si l’Eglise a joué un rôle important.

On peut résumer le propos de Zubeida en reprenant le grand penseur Edward Said sur l’islam : « Quand on parle de l’islam, on élimine plus ou moins automatiquement l’espace et le temps. » Et il ajoute : « Le terme islam définit une relativement petite proportion de ce qui se passe dans le monde musulman, qui compte un milliard d’individus, et comprend des dizaines de pays, de sociétés, de traditions, de langues et, bien sûr, un nombre infini d’expériences différentes. C’est tout simplement faux de tenter de réduire tout cela à quelque chose appelé islam […]. » (cité dans Alain Gresh, La République, l’islam et le monde, Hachette, 2006).

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Zakaria Tamer, de la répugnance pour les tyrans


Zakaria Tamer, de la répugnance pour les tyrans Imprimer Envoyer
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zakaria_1Zakaria Tamer est né à Damas en 1931. Auteur de nouvelles, il a publiés de nombreux recueils. Il a quitté son pays pour l’Angleterre en 1981. Depuis début 2012, il commente quotidiennement la révolution syrienne sur facebook sous le nom de al-Mihmaz (l’éperon). Ces textes brefs reflètent son style et son engagement. La nouvelle que nous publions ici est traduite de l’arabe par Marilyn Hacker


Qui es-tu?

Qui est le Syrien ?

Le Syrien est celui qui est un citoyen inconnu, il n’est pas célèbre pour avoir choisi la mort, la prison, l’endurance au lieu de la souffrance et l’abaissement comme chemin de liberté. Le Syrien est un citoyen qui séjourne hors de la Syrie et un citoyen qui séjourne là-dedans et qui s’apprête à en sortir lorsque il en est capable, et ce qui unifie les Syriens dedans et dehors c’est  la répugnance pour les tyrans et leurs régimes de A à Z.

Le petit est mangé et le grand est mangé

Le grand brigand a avalé des petits brigands puis le peuple a échangé des regards contents, et ils disaient tout bas en chuchotant: La justice vient toujours en retard, et le grand voleur va être avalé par un voleur même plus grand, et le plus grand voleur sera avalé par le sang des martyrs.

Les aveugles

Le sheikh Mahmoud a dit à ses petits élèves d’aller à la fenêtre et d’y regarder le ciel, donc les élèves ont couru vers la fenêtre, et le sheikh Mahmoud leur a demandé : Qu’est-ce que vous voyez dans le ciel?

Les élèves ont dit : Un avion qui vole.

Le sheikh Mahmoud a dit: Regardez bien! Qu’est-ce que vous voyez d’autre?

Les élèves ont dit : Nous voyons des nuages et un soleil.

Puis le sheikh Mahmoud a dit , les interrogeant avec insistance : Qu’est-ce que vous voyez d’autre à part le soleil, les nuages et l’avion?

Les élèves ont donc regardé fixement le ciel, puis ils ont dit avec confiance : Rien , à part le soleil et les nuages, car l’avion a disparu.

Puis le sheikh Mahmoud leur a dit d’une voix pleine de colère : Vous êtes inutiles !  C’est comme si j’enseignais à des aveugles qui ne s’aperçoivent de rien!

Et lorsque les petits élèves sont sortis de l’école , ils ont marché dans les rues ayant l’impression qu’ils étaient des mendiants aveugles qui frappaient à toutes les portes pour demander de l’aide, mais nulle porte ne s’est ouverte, et ils ont regardé le ciel, mais ils n’y ont rien vu que les nuages et le soleil.

Ce qui reste

Chaque écrivain est ce qu’il écrit et c’est tout, ni plus ni moins, et chaque autre bruit (qu’il fait) n’a pas plus de valeur que des grains de sable qui soutiennent d’autres grains de sable. Aujourd’hui des écrivains abordent les places publiques syriennes exprimant avec des gémissements prolongés leur soutien pour les révolutions, mais tout ce qu’ils ont écrit avant la révolution ne dépassait pas les chuchotements et les insinuations dans des chambres fermées où des femmes s’apprêtent à se déshabiller.

En fait ils ne sont que ce qu’ils avaient écrit et non pas ce qu’ils prétendent maintenant.

Ne soyez pas timides !

L’écrivain : Je vais écrire au sujet du nombre croissant de mendiants, et j’en présenterai les raisons dans une analyse en profondeur.

Le stylo : Pourquoi n’écris-tu pas sur les hommes dont la timidité les empêche de se rallier aux mendiants ?

source

voir aussi Quand la peur change de camp


 

Curiosity vous souhaite la bienvenue sur Mars !


Le Point.fr – Publié le 07/08/2012 à 07:24 – Modifié le 07/08/2012 à 09:35

À peine arrivé sur Mars, Curiosity a envoyé de superbes images de la planète rouge.

La planète Mars, mardi matin.
La planète Mars, mardi matin. © JPL-Caltech/Univ. of Arizona / Nas

Moins de 24 heures après sa spectaculaire arrivée sur Mars, le robot Curiosity a déjà régalé la Nasa de superbes images de sa descente vers la planète rouge et du paysage environnant, alors que les scientifiques le préparent patiemment pour sa mission. Après l’excitation, la joie et le soulagement de voir Curiosity se poser sans encombre sur le sol martien, lundi à 7 h 32 (heure de Paris), les équipes du Jet Propulsion Laboratory (JPL) de Pasadena (Californie) se sont immédiatement remises au travail pour vérifier que leur robot était en ordre de marche.

Après une première série de tests concluants sur les instruments scientifiques embarqués, les ingénieurs s’apprêtaient à vérifier, dans la nuit de lundi à mardi, l’état des outils de communication de Curiosity. « C’est le matin sur Mars » et le soleil va bientôt se lever, a précisé lundi à 16 heures locales (mardi à 1 heure du matin en France) Jennifer Trosper, l’une des responsables de la mission Mars Science Laboratoy (MSL) au JPL. « Quand Curiosity va se réveiller, nous allons vérifier ses capacités de communication directe avec la Terre », assurées par deux antennes, a-t-elle ajouté, précisant que Curiosity est également capable de communiquer à travers le relais des sondes en orbite autour de la planète rouge.

« Exercices de tests »

La première journée martienne – appelée Sol 1 – sera aussi l’occasion de poursuivre « les exercices de tests sur plusieurs outils », a-t-elle dit. Mais le plus impressionnant, moins de 24 heures après l’arrivée du robot sur Mars, est la série de photos parvenues jusqu’à la Terre. Au premier cliché de l’ombre portée du robot sur le sol de la planète rouge est venue s’ajouter lundi une splendide image panoramique du mont Sharp, en face duquel s’est posé Curiosity. Le cliché montre une vaste étendue plate couverte de galets, de laquelle s’élève la masse blanche du mont Sharp, une montagne de 5 000 mètres d’altitude sur laquelle Curiosity est censé grimper d’ici à un an pour analyser ses roches, dont certaines remontent à un milliard d’années.

Joy Crisp, l’une des scientifiques en chef de la mission, a précisé qu’il était trop tôt pour savoir si la couleur blanche du mont Sharp était due à la neige : le traitement du cliché en noir et blanc pourrait avoir altéré les couleurs réelles. La Nasa a également présenté une animation des dernières minutes de la descente de Curiosity sur Mars et de son atterrissage en mettant bout à bout les centaines de photos prises par un appareil fixé sous le robot. Dans cette impressionnante animation, visible sur le site de la Nasa, on voit très clairement le détachement du bouclier thermique, puis la descente vertigineuse du vaisseau et le nuage de poussière provoqué par les rétrofusées avant l’atterrissage.

Exploit technologique

Des images haute définition de la descente, d’une qualité 8 fois supérieure à celles dévoilées lundi, devraient être disponibles dans une quinzaine de jours. Curiosity, un robot de 900 kilos et de la taille d’une petite voiture, a coûté 2,5 milliards de dollars à la Nasa et devrait permettre de découvrir si l’environnement de Mars a un jour été propice au développement de la vie. Le succès de son atterrissage est déjà une victoire en soi pour la Nasa, qui n’avait jamais envoyé un robot aussi lourd et perfectionné sur une autre planète. Si tout continue à bien se passer, le robot viendra s’ajouter à la liste des missions martiennes américaines réussies, après Viking 1 et 2 (1976), Pathfinder (1997), Mars Exploration Rovers (2004) ou Phoenix (2008).

Son arrivée lundi a été accueillie par une explosion de joie des employés du JPL et avec fierté par les autorités américaines, le président américain Barack Obama saluant immédiatement « un exploit technologique sans précédent ». De nombreux pays ont apporté leur savoir-faire à Curiosity, notamment la France, le Canada, la Finlande, l’Espagne, la Russie et l’Allemagne.

Voici plusieurs photos du sol martien prises par Curiosity lors de son arrivée sur la planète rouge :


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Le groupe Jabhat an-Nusra ou la fabrique syrienne du « jihadisme » – par Romain Caillet et François Burgat


7 août 2012

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En mars 2011, les autorités syriennes ont d’abord opté pour un traitement social de la contestation populaire naissante. Elles y ont donc fugitivement répondu, par la voix de la conseillère du chef de l’État, Buthayna Sha‘bân, en promettant un relèvement général des rémunérations. À Deraa, où les écoliers auteurs de slogans contestataires avaient été torturés et leurs parents humiliés, la réponse cinglante des manifestants (« Yâ Buthayna, yâ Sha‘bân, sha‘b Dar‘â mû jû‘ân », « Ô Buthayna, ô Sha‘bân, le peuple de Deraa n’a pas faim ») a souligné s’il en était besoin la nature avant tout politique des racines de la crise naissante. Les autorités ont alors définitivement opté pour l’option sécuritaire et commencé à réprimer systématiquement dans le sang les manifestations les plus pacifiques. Elles ont parallèlement attribué la responsabilité de cette violence à des bandes armées dites « jihadistes » (manière de les associer à la majorité sunnite) qu’elles ont accusées de vouloir, avec le soutien de l’étranger, miner la coexistence interconfessionnelle du pays.

Le 17 mars 2012, alors que se développaient les offensives de « l’armée syrienne libre » regroupant les partisans, militaires ou civils, de la lutte armée contre le régime, et que des individualités mobilisées dans la frange salafie du paysage régional avaient sans doute rejoint, mais sans en affecter significativement la structure, les rangs de la rébellion1, un groupe « jihadiste » a effectivement annoncé sa création sous l’appellation du « Front du secours des Mujâhidîn du Shâm aux Syriens dans l’arène du Jihad » (Jabhat an-Nusra li-ahl ash-Shâm min mujâhidî ash-Shâm fî sâhat al-Jihâd). Quelques semaines plus tard, ce Front arevendiqué un premier attentat à la voiture piégée visant les locaux d’une branche des services de sécurité damascènes. Depuis lors, nombre d’opérations de ce type ont été revendiquées par le même groupe. Les communiqués, usant d’une rhétorique sectaire particulièrement radicale, confortent opportunément la thèse du régime. Ils ont logiquement suscité de multiples interrogations. Les milieux de l’opposition, rejoints par plusieurs analystes occidentaux2, ont estimé que ce mode opératoire relevait d’une mise en scène du pouvoir. Les auteurs des premiers attentats ont, en effet, évité de causer de vrais dégâts à la cible sécuritaire supposée. Ils auraient utilisé, pour crédibiliser la tuerie, des corps de manifestants tombés plusieurs jours plus tôt en prenant soin de rendre impossible toute identification des victimes. Muhammad Abû Rumân, un spécialiste jordanien réputé des groupes jihadistes, a dit lui aussi son scepticisme3.

Les notes qui suivent entendent se faire écho des termes d’une analyse identique, mais dont l’intérêt tient à ce qu’elle soit venue des rangs, au demeurant divisés sur le sujet, de la mouvance jihadiste internationale. Dans un texte posté par ses partisans sur le forum muslm.net, un activiste syrien vivant à Londres, ‘Abd al-Mun‘im Mustafâ Halîma, plus connu sous le nom d’Abû Basîr at-Tartûsî4 et qui aurait lui-même rejoint récemment les rangs de l’armée syrienne libre, expose les raisons qui le conduisent à douter de la réalité de ce « Front du secours » qui rappelle à ses yeux d’identiques créations du régime syrien dans les années 1980. At-Tartûsî a régulièrement cautionné les luttes armées transnationales contre des occupations étrangères (en Tchétchénie, en Irak ou en Afghanistan). Même s’il manie lui-même la terminologie sectaire courante dans la mouvance salafie pour stigmatiser « les minorités musulmanes », il s’est, en revanche, régulièrement démarqué aussi bien des attentats aveugles commis en Europe que de l’action de certains groupes armés aux filiations opaques. Il s’est notamment dissocié du GSPC algérien, héritier des tristement célèbres Groupes Islamiques Armés (GIA) dont les officines de l’ombre du régime algérien avaient, dès la fin de l’année 1994, pris le contrôle pour, eux aussi, discréditer localement et internationalement leurs opposants et ceux qui seraient tentés de les soutenir. En 2005, at-Tartûsî s’est également démarqué d’un groupe apparu fugitivement en Syrie, sous une dénomination très proche (« Jamâ‘at an-Nusra wa-l-Jihâd fî Bilâd ash-Shâm »), pour revendiquer, très opportunément pour Damas, l’assassinat du Premier ministre libanais Rafiq Hariri. En réponse à la question : « Abou Adass, disant agir sur ordre du mouvement “Jamâ’at an-Nousra wa-l-Jihad fi Bilâd ash- Shâm” est apparu sur une vidéo pour revendiquer l’assassinat du premier ministre libanais Rafic Hariri. Que savez-vous de ce groupe ? », at-Tartûsî avait alors été déjà très explicite :

« Selon moi, et d’après ma propre expertise, mais aussi de l’avis de nombreux frères concernés par cette affaire, je peux affirmer que le groupe “Jamâ’at an-Nousra wa-l-Jihad fi Bilad ash-Sham”, n’existe pas. Abou Adass a été kidnappé au Liban et tué en Syrie après que les services syriens l’aient obligé à enregistrer la cassette en question. Toute l’histoire est un montage des renseignements syriens. Toute personne connaissant le fonctionnement du régime de Damas sait qu’une telle manipulation est dans ses habitudes ».

En 2012, l’argumentaire d’At-Tartûsî sur la situation syrienne laisse entrevoir, dans le champ réputé morcelé du débat interne à l’opposition, les contours d’une posture religieuse militante qui cautionne néanmoins une intervention extérieure, y compris occidentale. Ce choix est assumé au profit d’une « armée syrienne libre » que ses adversaires du champ jihadiste condamnent comme « étant acquise à la démocratie et aux valeurs occidentales ».

L’argumentaire d’At-Tartusî

La question posée à at-Tartûssî par le forum  (« Est-il de l’intérêt de nos frères de Syrie de publier un tel enregistrement en ce moment ? »)  est donc avant tout celle de la pertinence de la stratégie du groupe Jebhat an-Nusra. At-Tartûsî répond :

« Je n’ai jamais eu connaissance de ce groupe (…) et pas davantage de ceux qui le dirigent. Cela ne leur porte en rien préjudice si ce sont des combattants sincères et authentiques. Je me suis arrêté sur le lien posté sur YouTube qui montre quelques unes des actions menées par le groupe et propose quelques commentaires destinés à le faire connaitre, lui ainsi que sa méthodologie (minhaj). Cette lecture m’a inspiré quelques remarques et quelques réserves »5.

At-Tartûsî rappelle d’abord la propension avérée du régime à recourir à de telles manipulations :

« Nous faisons face à un tyran mécréant “bâtinite”6, illégitime et criminel, aux mœurs et aux valeurs dégradées. Il n’hésite pas à jouer toutes sortes de rôles pour rester au pouvoir – y compris celui …des mujâhidîn. (…) Il a déjà usé de ce type de procédé dans les années 1980, lorsqu’il s’était approprié les traits, les apparences, le style et les déclarations du grand combattant ‘Adnân ‘Uqla7. Ce procédé avait conduit des dizaines de jeunes Syriens derrière les barreaux. C’est pour cela que le peuple a besoin aujourd’hui d’être rassuré à l’égard de ce groupe – ou de tout autre qui se présenterait comme faisant partie des mujâhidîn. Il veut s’assurer qu’il en fait vraiment partie… qu’il défend le peuple syrien, sa religion, et l’honneur de ses femmes ».

C’est précisément l’anonymat derrière lequel se retranche la totalité des membres du groupe qui le trouble. Dans un contexte où la plupart des militants syriens luttent à visage découvert, cette pratique interdit toute certitude sur l’identité des membres et de leurs commanditaires.

« Quelqu’un de vulnérable est-il en mesure d’en sauver un autre et de revendiquer l’appellation de “Front du secours”, alors que ceux qu’il prétend vouloir sauver ont eux-mêmes répudié la crainte qu’ils ont bannie de leurs cœurs et combattent à visage découvert, défiant ainsi le tyran et son régime ? Comment le peuple musulman le plus affaibli serait-il capable de défier par les armes le tyran, à visage découvert, en révélant son identité, y compris les femmes, alors que celui qui veut leur venir en aide, craignant pour sa personne, ne livre ni son visage, ni son nom ? Si certains des membres de tel ou tel groupe considèrent qu’ils doivent – pour préserver leur sécurité – masquer leur visage et leur identité, il faudrait néanmoins absolument qu’un ou plusieurs de ceux qui les représentent se fassent connaitre à la population et ce afin de la rassurer et de la mobiliser (…) ».

Le sous-titrage en langue anglaise, peu courant lorsque la mouvance jihadiste s’adresse à un public arabophone, incite également at-Tartûsî à penser que c’est bien l’opinion publique internationale qui est la première destinataire de la revendication du Front.

« (…) Comme si ceux qui étaient visés étaient l’Amérique et les pays occidentaux et non le peuple syrien que ce Front dit vouloir secourir (…). Tout cela incite donc à mettre un point d’interrogation autour de l’objectif de cette missive et sur l’identité de ceux qui se trouvent derrière ».

La rhétorique utilisée par le communiqué est marquée de surcroît par une surenchère radicale très paradoxale puisque qu’elle est de nature à décourager ses destinataires. Vis-à-vis de cette population syrienne que le groupe a vocation à mobiliser, le Front se montre curieusement agressif et intransigeant : « Chacun, à un moment donné, et dans des circonstances données peut commettre des erreurs de jugement ou de comportement », plaide at-Tartûsî. « Les remettre dans le bon chemin, cela prend du temps. De même, cela requiert-il de l’humanité, de la gentillesse, de la sincérité et de l’ardeur dans la défense de leurs intérêts. […] Et l’on ne trouve rien de tout cela dans le discours du frère, malheureusement ».

Le communiqué du Front jette ensuite l’anathème avec une particulière violence sur ceux qui sollicitent l’assistance de la communauté internationale ; il le fait en des termes qu’at-Tartûsî juge inacceptables aussi bien religieusement que politiquement.

« Le discours de ce groupe se caractérise par un ton hostile et agressif à l’égard de la révolution syrienne en particulier, à l’égard du peuple syrien musulman endurant en général, du fait qu’il s’est trouvé contraint de solliciter l’intervention de la communauté internationale, afin de soulager la Syrie de quelques unes de ses blessures ou d’éteindre quelques uns des brasiers qui dévorent ses demeures (…). Il dit entre autre à ce propos : “Un tel recours (à la communauté internationale) serait une rare perversion, un crime absolu, une calamité suprême que Dieu ne saurait pardonner et dont l’histoire ne prendra jamais en miséricorde les auteurs jusqu’à la fin des temps”. Ces propos sont à la fois faux et injustes d’un double point de vue, canonique et politique. D’un point de vue canonique, le fait de demander l’aide d’un mécréant contre un autre mécréant dont la nuisance est majeure, directe et insurmontable sans une telle assistance, sous l’effet de la coercition et de la nécessité, est légal et digne d’être prise en compte, les juristes s’étant prononcés sur le sujet. Un hadith rappelle que le Prophète a dit : “Vous allez faire une trêve avec les ‘Romains’ et vous combattrez ensemble un ennemi commun.” »8

« En résumé, conclut at-Tartûsî, on peut dire que rien ne saurait justifier de telles appréciations péremptoires et absolues à l’égard des partisans d’un appel aux forces occidentales. Ces propos extrêmes renferment par ailleurs une sorte de faux serment9 à l’égard de Dieu le Très-Haut qui (nous dit-on) “ne pardonne pas et ne pardonnera jamais une telle faute à ses auteurs”. Celui-là prétend-il connaître ce qui ne peut pas l’être et ce que pense Dieu de ses serviteurs au point de formuler un tel jugement ? De ce fait, un tel avis n’a pas de valeur canonique. De plus, il est attentatoire au peuple syrien en général. Et il n’a rien à voir ni avec la sagesse, ni avec la politique ni avec le droit ».

Une surenchère curieusement contre-productive pour l’opposition

À l’heure où la rébellion a précisément besoin de soutiens extérieurs, le Front s’en prend non seulement à l’idée de les solliciter mais également, sans distinction, aux puissances occidentales hostiles à Damas et dont la position sert objectivement ses intérêts. Même l’allié turc « musulman » de l’opposition est malmené et dénoncé, dans la droite ligne de la rhétorique qu’emploie le régime, comme l’allié des États-Unis contre les intérêts des musulmans.

« Or, c’est là une erreur politique », relève at-Tartûsî. « Car cela sert directement le tyran et son régime. Cela conforte sa capacité à opprimer et massacrer le peuple syrien. Car ce qui importe à ce régime, c’est de pouvoir tuer, en toute tranquillité, le peuple syrien après l’avoir isolé, loin de toute intervention, de toute surveillance et de tout contrôle extérieur. Et le frère porte-parole10 de ce groupe, permet, en quelque sorte, au régime de réaliser tout cela, sans même s’en rendre compte. (…) Ensuite, cette agressivité à l’égard du monde entier, de l’Est à l’Ouest, des Arabes aux Occidentaux, sert inévitablement le dictateur et son régime sectaire. (…) En dernière instance, cela pousse en effet le monde extérieur à faire sienne la version mensongère du régime et peut-être même à lui venir en aide en considérant que ces groupes ne menacent pas que le régime mais bien le monde tout entier. Quel bonheur pour le tyran d’obtenir un tel résultat ! J’ai médité sur la biographie du Prophète en matière de comportement à l’égard de ses ennemis. Et qu’ai-je remarqué ? Il a effectivement mené deux batailles en même temps contre deux ennemis. Mais c’est le monde entier que veut affronter celui à qui nous avons à faire ici, et chacun de ses États et de ses pays ! Et cela, tout en même temps ! Et c’est celui-là qui n’ose même pas montrer son visage ! ».

« Ensuite, on ne combat pas un Tyran avec des déclarations enflammées dont la tonalité est déconnectée des exigences de l’action », critique encore at-Tartûsî : « Dans la bataille contre le tyran, l’importance de la propagande (…) et de son impact psychologique ne doit pas pour autant devenir une fin en soi et primer sur le nombre et la qualité des actions menées sur le terrain. Les déclarations mobilisatrices auxquelles aucune force et aucune action ne viendraient donner suite rappellent celui qui secoue un nid de frelons pour le piquer et tous ceux qui sont avec lui et qui ensuite ne dispose d’aucun des instruments nécessaires pour les combattre (…). Un hadîth unanimement considéré comme authentique rappelle que “le croyant ne se fait pas piquer deux fois devant le même trou de serpent”. Et selon un athar11, ‘Umar12 a dit : “Je ne trompe personne et je ne laisse personne me tromper”. »

L’ultime source du septicisme d’at-Tartûsî vient du caractère artificiel de l’argumentaire du communiqué, trop proche à son sens de ceux qu’utilisaient, dans des contextes très différents, les combattants luttant en Irak ou en Afghanistan :

« Ensuite, il faut que tout le monde sache qu’on ne peut pas reproduire en Syrie les modèles des Jihad afghan ou irakien et y employer les mêmes rhétoriques. L’Afghanistan, tout comme l’Irak, sont occupés par des forces américaines et occidentales et leurs alliés. La Syrie est occupée par des Qarmates13 du régime Nusayrî14 assadien et fasciste, et ses alliés les rawâfid15 zoroastriens (majûs)16, d’Iran et du Hizbu-l-Lât17. Donc tout ce qui se dit à propos de l’Afghanistan ou de l’Irak ne nous oblige pas et réciproquement, à propos de la Syrie. Comme si c’était une situation unique. Alors qu’il y a encore d’autres différences que l’on ne peut toutes mentionner ici.

La réponse « pour le groupe mentionné et sur le contenu de son message », vaut, précise t-il, « pour tout groupe combattant qui annoncera sa création ultérieurement ». « Il faut », ajoute t-il, « que tous prennent garde à ce que nous venons d’exposer ». Et de se prémunir d’une réplique qui viendrait de ces faux combattants qu’ils les soupçonnent d’être : « De même, j’exhorte les frères, s’ils sont des combattants authentiques, à tirer profit de mes paroles. Si ce n’était pas le cas, je ne serai alors aucunement affecté par la réplique qui serait faite en leur nom ».

Beyrouth le 27 mai 2012.

 François Burgat, politologue, est directeur de l’Institut français du Proche-Orient.

Romain Caillet prépare une thèse d’histoire contemporaine Les nouveaux muhâjirûn. L’émigration des salafistes français en terre d’Islam, sous la direction de François Burgat, Université de Provence/IREMAM.

Page personnelle : http://www.ifporient.org/romain-caillet

source : http://ifpo.hypotheses.org/3540

Nouvelles d’Alep – par Fay Badrane


7 août 2012

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© Khaled Akil (photo reproduite avec l’autorisation du photographe)

Les informations que je reçois de ma famille et de mes amis en Syrie – via internet et les réseaux sociaux – sont très sombres et très alarmantes comme le ciel bas et lourd qui pèse sur Alep dans cette photo.

Alep, où Bachar Al-Assad a décidé de lancer la “mère des batailles” depuis quelques jours, avec l’objectif de mater définitivement la révolte de son peuple. Se maintenir au pouvoir à tout prix, lui et sa clique, telle est sa ligne de conduite. Quitte à massacrer, dans sa folie meurtrière, jusqu’au dernier syrien. Alep qui, aujourd’hui, malgré la résistance, meurt bombardée et privée de tout.
Pendant que Hama, Homs, Deraa et d’autres villes se faisaient écraser, le silence d’Alep et de ses habitants a longtemps été décrié par le reste de la population syrienne. En fait, depuis plus d’un an, c’est une ville muselée et contrôlée d’une main de fer par les chabbiha (milices d’Assad) car le régime a très vite compris qu’un soulèvement d’Alep, poumon économique du pays, lui serait fatal. Mais les Alépins ne pouvaient faire exception par rapport au reste de leurs concitoyens. Et c’est ainsi que le couvercle a sauté au mois de mai dernier et que la contestation a fusé tel un volcan, avec d’abord les étudiants qui ont été les premiers à manifester. Il s’en est suivi une répression impitoyable, des arrestations par centaines et des tueries au sein même du campus universitaire.

Depuis, Alep, elle aussi, a connu jour après jour des manifestations de plus en plus massives mais toujours pacifiques appelant, ici comme ailleurs, à la liberté, à la dignité et au départ du despote qui, avec le soutien de ses sbires, règne sans partage sur le pays. C’en était trop pour le régime qui a donc décidé de la faire plier, de la réduire à néant… en envoyant, le 28 juillet dernier, ses colonnes de chars, ses avions et ses hélicoptères. Et ce n’est rien moins qu’une nouvelle déclaration de guerre qu’Assad fait à son peuple opprimé depuis 40 ans. Aujourd’hui, à Alep, les combats qui font rage provoquent l’exode massif des habitants vers la Turquie voisine, dans le dénuement et la détresse extrêmes.

C’est aussi la guerre des communautés, la guerre de tous contre tous que le régime veut provoquer, même dans cette cité plusieurs fois millénaire qui fut hittite, araméenne, grecque, romaine avant de devenir arabo-musulmane et ottomane, ayant abrité depuis des siècles chrétiens et musulmans mais aussi des juifs jusqu’à un passé pas trop lointain. Ne dit-on pas qu’elle est la ville la plus ancienne du monde avec Jérusalem et Damas et que son nom originel, Halab, vient de l’araméen (Halba) – langue du Christ encore parlée en Syrie – et signifie blancheur, en référence à la couleur de son sol, de sa pierre. Dans une autre version, son nom viendrait de ce que Abraham y trayait son troupeau (Halab, du verbe “traire” en arabe et racine du mot “halib” lait en arabe). Sans tomber dans une vision idéalisée de ce passé, c’est dire son ancrage historique, pluriculturel et multiconfessionnel à présent mis en péril.

Des voix se sont élevées ces dernières 24 heures pour appeler à la protection des chrétiens de Syrie contre les exactions qui les guettent. On doit toujours craindre que l’esprit de vengeance anime certains au point de les conduire à commettre des actes irréparables. Mais ce sont tous les Syriens qui sont en danger dans cette guerre orchestrée par le régime qui, restant sourd aux revendications de son peuple, n’a rien voulu lâcher, selon la logique “moi ou le chaos”. De nombreux Syriens le savent, qui témoignent de leur volonté de ne pas céder à l’esprit de revanche, à la loi du “œil pour œil et dent pour dent” : ainsi, à Alep, suite à l’exécution intolérable perpétrée voici trois jours contre des membres du clan Berri (sunnite) favorable à Assad, les condamnations de Syriens de cet acte barbare ont fusé de toutes parts sur Facebook (unique espace d’expression), au nom du respect de la convention de Genève pour les prisonniers de guerre ; vendredi 3 août, à Yabroud (à 80 km de Damas), d’après le Comité de coordination de cette ville, l’église du lieu a appelé l’importante communauté chrétienne à faire le jeûne du ramadan en solidarité avec les musulmans, pour rester fidèle à la longue coexistence pacifique entre les deux communautés. On pouvait lire dans cet appel : « La rupture du jeûne se fera dans le préau de l’église. Nous resterons à jamais unis comme les doigts d’une main ! Cette révolution est celle de tout le peuple syrien.” Dans ce contexte de chaos et de désespoir, de telles initiatives méritent d’être mentionnées.

Les Syriens ne peuvent pas comprendre l’inertie des nations face à la guerre de religions et des communautés qui menace de détruire leur pays et leur histoire, face au drame quotidien qu’ils vivent dans un huis clos inhumain. Alors, c’est sur la toile qu’ils lancent leurs appels, leurs cris et qu’ils expriment leurs messages d’espérance parfois teintés d’humour. Je veux ici simplement vous en faire partager quelques-uns.

Mail reçu d’Alep le 29 juillet 2012

“Ne t’inquiète pas. Ce matin, j’ai retrouvé ma mère et tous mes frères. Nous nous sommes dit adieu car c’est peut-être la dernière fois que nous nous voyons.
Les missiles sont aveugles et les roquettes encore plus. Voilà la situation que vivent les gens d’Alep en ce moment. Tout le monde attend la délivrance, par la mort ou par la victoire. L’hôpital Ibn Rochd (Averroès) à Alep est évacué de tous les patients qui sont transférés dans un hôpital de campagne appartenant aux milices d’Assad. Ceux qui sont atteints de maladies chroniques, comme les maladies des reins, ne sont dirigés vers aucun autre hôpital. A eux de se débrouiller tout seuls dans de pareilles circonstances. C’est ce qui a été annoncé à ma mère aujourd’hui, elle qui a besoin d’une dialyse chaque semaine. D’autres malades ont besoin d’être dyalisés deux ou trois fois par semaine. Les crimes du régime affectent tous les secteurs de la vie.”

Un tag sur un mur de la faculté de médecine d’Alep

L’an dernier, l’étudiant classé premier avec distinction, est notre camarade Ali Melhem qui a passé 5 mois dans les geôles d’Assad.
L’année précédente, le premier de la promotion avec aussi distinction est le héros Hayyan Al-Mahmoud qui est mort hier sous la torture des services de renseignements. Il n’y a qu’en Syrie que les meilleurs étudiants sont honorés par la prison ou le martyre.

Blague postée sur Facebook le 30 juillet

“Pardon cher Salvador Dali, ce qui est arrivé aujourd’hui à l’école Hassân Kayali à Alep dépasse de loin ton surréalisme… Un premier mariage y a été célébré dans la communauté des réfugiés… deux amoureux musulmans, laïques, ont uni leur destinée. Le père de la mariée a tenu que les témoins soient chrétiens… A ces noces ont dansé des kurdes, des alaouites, des chiites, des ismaélites, des chrétiens : la Syrie toute entière a célébré leur mariage. Il y a ceux qui tentent d’assassiner la vie par les bombardements et les massacres… et nous avec AMOUR nous traçons le chemin de notre LIBERTE… Félicitations sincères aux jeunes mariés.”

Vidéo de l’évêque et des chrétiens de Yabroud accueillant les musulmans à l’église

Vidéo de la rupture du jeûne de ramadan au sein de l’église de Yabroud

Pancartes (manifestation à Damas) :
“Les erreurs commises au nom de notre révolution sont plus nocives que les balles du régime”

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“Quand tu combats ton ennemi, prends garde à ne pas suivre son éthique et à lui ressembler”

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Pancarte (à Kafr Soussa, près de Damas) : 
“La différence entre la justice et la vengeance  est la même que celle entre la révolution et le régime”

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source : http://www.huffingtonpost.fr/fay-badrane/alep-syrie-repression-revolution_b_1736300.html

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