Assad noie dans le sang Daraya, berceau syrien de la non-violence


Jean-Pierre Filiu
Universitaire
Publié le 26/08/2012 à 16h09

Daraya, ce sont deux cent mille Syriennes et Syriens. Daraya, c’est une banlieue du sud-ouest de Damas, à l’avant-garde de la contestation pacifiste contre le régime de Bachar al-Assad.

Daraya, c’est aujourd’hui un nouveau nom sur une liste déjà trop longue. La liste des massacres perpétrés en toute impunité par l’armée gouvernementale et ses milices supplétives.

Daraya est en effet la cible, depuis le 22 août, d’une offensive punitive des troupes encore fidèles au despote. Là comme ailleurs, elles ont débuté par un pilonnage indiscriminé de zones résidentielles, avant un ratissage méthodique, appuyé par les blindés. Ces images, tournées le 25 août, illustrent bien ce mode opératoire.

 

Les comités de coordination, qui structurent le soulèvement syrien depuis mars 2011, affirment que 633 personnes ont d’ores et déjà été tuées à Daraya, dont plus de 300 dans la seule journée du 24 août.

L’Observatoire syrien des droits de l’homme parle, depuis le Royaume-Uni, d’au moins 320 morts. Ces chiffres sont absolument invérifiables, vu l’interdiction par le régime de toute mission indépendante sur place.

La seule certitude, c’est que des dizaines, voire des centaines de victimes civiles sont tombées dans les bombardements aveugles de Daraya et dans les liquidations qui les ont suivis. Ce carnage s’inscrit dans une escalade généralisée de la violence par un régime qui, se sachant incapable de reprendre pied dans les zones désormais libérées par la révolution, se venge contre les populations encore à sa merci.

Pour mesurer l’ampleur de cette sauvagerie, il faut rappeler que Daraya est le berceau syrien de la non-violence. L’imam local, Abdelakram Saqqa, est un disciple du cheikh Jawdat Saïd, pour qui « la violence, c’est le démon ».

 

Durant tout le printemps 2011, les manifestants de Daraya brandissaient des rameaux d’oliviers et scandaient « Silmiyyé, silmiyyé » (Pacifique, pacifique).

Le régime syrien a traité Daraya avec sa barbarie coutumière. Le cheikh Saqqa a été embastillé en juillet 2011 et, deux mois plus tard, Ghyath Matar, un pacifiste convaincu de 26 ans, très actif dans le comité local de coordination, est enlevé par les services de renseignement de l’armée de l’Air, la plus redoutable des polices politiques de la galaxie Assad. Son corps, torturé à mort, est livré quelques jours plus tard à sa famille.

 

Depuis ce meurtre, les manifestations sont réprimées à Daraya, avec toujours la même brutalité, les troupes se comportent en armée d’occupation, infligeant châtiments collectifs et sanctions pour l’exemple. Mais un nouveau degré dans l’horreur a été franchi à Daraya depuis quelques jours.

Le monde entier s’est ému lors du massacre de Houla, le 25 mai 2012. Un bilan minimal de 108 civils tués, dont 24 femmes et 49 enfants, a été établi par l’ONU. Nul ne sait si on connaîtra un jour le nombre réel des victimes à Daraya.

On peut en revanche être assurés que la propagande Assad martèlera une fois de plus qu’il s’agit d’une opération légitime contre les « bandes terroristes ». Les bourreaux laissés les mains libres dans Sabra et Chatila, en septembre 1982, clamaient déjà qu’ils traquaient des « terroristes » infiltrés.

Sabra et Chatila, Houla et Daraya. Au soir de Sabra et Chatila, François Mitterrand dénonçait « le massacre des innocents » qui « bouleverse la conscience universelle ».

Paix aux morts de Daraya. Paix à tous ceux qui vont encore tomber avant la fin du cauchemar Assad.

Programme SYRIE aux Halles de Schaerbeek / début le 14 septembre


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interprétation Abdellatif Abdelhamid, Zouher Ramadan, Zouher Abdelkarim, Maha Al Saleh, Saba Al Salem, Saddin Bakdounes
production Organisme National du Cinema, Damas, syrie

 

 

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Rencontre avec Oussama Mohammad

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Histoire syrienne


Une histoire vraie qui s’est passée dans un centre de la sécurité militaire à Damas et qui fut rapportée par un détenu qui a été relâché…

L’on pourrait reprocher au héros de cette histoire une sorte d' »inconscience », mais c’est la dignité et la liberté retrouvée après presque un demi siècle d’esclavage…

Le geôlier ouvre la porte et pousse des nouveaux arrivants dans la cellule.

L’un d’eux regarde les détenus dans la cellule et dit à voix haute « salut les révolutionnaires »!
Le geôlier revient en criant : « c’est qui ce fils de p. qui a dit cela? »
Tout le monde se tait, le geôlier leur dit qu’ils ont cinq minutes pour avouer, sinon ça sera une punition collective, et il s’en va.
Deux min plus tard, le geôlier revient et la personne concernée avance et dit que c’était elle.
Le geôlier l’insulte et l’amène vers une séance d' »éducation ».
Le nouveau détenu revient dans la cellule après avoir subi une bonne bastonnade, on se réunit autour de lui pour compatir et l’encourager.
On lui demande pourquoi il a été arrêté? Il explique qu’il venait de Harasta (banlieue de Damas) et alors qu’il passait par un point de contrôle du régime, il a salué les agents en plaisantant : « Salut les Chabbiha »…
Deux jours plus tard, l’enquêteur décide de le relâcher et lui dit : « Ecoute, cette fois-ci tu n’as eu que deux jours, mais la prochaine fois ça sera deux ans »…
Et notre brave rétorque : « Bon deux jours, c’est possible, mais tu penses que vous allez rester encore deux ans au pouvoir pour me garder en prison tout ce temps là?! »
Et là l’enquêteur s’emporte, le traite de tous les noms et lui fait subir une nouvelle bastonnade, puis on le jette dans une cellule isolée…
Il est toujours en détention.

Flottille », clap troisième


Renée-Anne Gutter

Mis en ligne le 24/08/2012

Le mouvement de solidarité pro-palestinienne ne baisse pas les bras. Pour la troisième fois, il défie l’interdiction d’accès aux territoires palestiniens.
Correspondante à JérusalemEn juillet 2011 et avril 2012, plusieurs centaines de militants de divers pays d’Europe ont défié la politique d’interdiction d’accès aux territoires palestiniens aux sympathisants étrangers mise en place par Israël. Ils cherchaient à entrer en Israël via son aéroport international Ben Gourion près de Tel-Aviv, en proclamant délibérément leur intention d’aller participer à une semaine d’activités socioculturelles à Bethléem en Cisjordanie, sous la bannière « Bienvenue en Palestine ».Considérés comme fauteurs de troubles par le gouvernement Netanyahou, peu sont arrivés à bon port : les uns ont été arrêtés et refoulés par les autorités israéliennes dès leur atterrissage à Ben-Gourion; les autres n’ont même pas pu embarquer pour Tel-Aviv, Israël ayant transmis aux compagnies d’aviation étrangères des listes d’ »indésirables » qui n’ont pas été autorisés à monter à bord dans leur aéroport de départ.Cette fois, appelant à « poursuivre le combat pour la liberté de circulation en Palestine et contre l’enfermement du peuple palestinien », une centaine de personnes de Belgique, France et autres pays d’Europe vont tenter d’entrer en territoire palestinien par la route via la Jordanie. Leurs organisateurs s’expliquent : en avril dernier, des responsables israéliens ont déclaré que le moyen « approprié » pour arriver en Cisjordanie était de passer par la Jordanie et le pont Allenby, et non par Ben Gourion. « Nous avons donc décidé de les prendre au mot ».

Rappelons que tout étranger voulant visiter la Cisjordanie doit passer par un contrôle frontalier israélien – fût-ce à l’aéroport Ben Gourion, au port de Haïfa ou aux passages terrestres sur la frontière jordanienne. Quiconque est soupçonné de vouloir se rendre en Cisjordanie pour participer à des campagnes anti-israéliennes, est refoulé et placé sur une « liste noire ». Si Israël juge son plan de séjour en Cisjordanie inoffensif, le voyageur ne sera pas expulsé, mais il risque de se voir uniquement autorisé à circuler dans les régions contrôlées par l’Autorité palestinienne, et non en Israël.

Ce vendredi, les participants doivent arriver à Amman par des vols individuels provenant de divers aéroports européens. Tous comptent ensuite se retrouver au pont Allenby sur la rivière du Jourdain, qui sépare la Jordanie et la Cisjordanie. Leur passage en groupe au poste-frontière est prévu pour dimanche, le terminal ne fonctionnant qu’à mi-temps les vendredi et samedi. En attendant, le groupe devrait visiter des camps de réfugiés palestiniens en Jordanie.

Après avoir franchi le terminal jordanien, traversé le pont et atteint le terminal du côté cisjordanien, les participants comptent de nouveau proclamer leur intention de se rendre à Bethléem pour une semaine de solidarité à l’invitation des notables de la ville et d’associations locales. Dans leurs bagages, ils amènent du matériel scolaire pour la rentrée des classes palestinienne.

Mais comme par le passé, ils savent qu’ils risquent de s’attirer les foudres israéliennes et de se faire refouler sans ménagement – cette fois en territoire jordanien. Car bien que le terminal du côté cisjordanien soit géré conjointement par Israël et l’Autorité palestinienne, c’est Israël qui y garde le contrôle ultime des entrées et sorties des voyageurs et marchandises. Conformément aux accords d’Oslo des années 90.

Encore faut-il que les participants parviennent à franchir le terminal jordanien, voire même à atterrir ce vendredi à l’aéroport d’Amman. Leurs organisateurs craignent notamment que les autorités jordaniennes, soucieuses d’éviter des remous palestiniens sur leur propre territoire, interdisent carrément aux participants de débarquer en Jordanie.

En tout cas, contrairement aux « flottilles aériennes » qui avaient mis la police israélienne sur pied de guerre à l’aéroport Ben Gourion, cette « flottille routière » n’a pas eu beaucoup d’écho jusqu’à présent en Israël. Même si les autorités s’apprêtent à la torpiller dès son arrivée au terminal Allenby, elles n’ont pas fait de tapage à ce sujet. Il est vrai que l’aéroport Ben Gourion, principal portail d’entrée en Israël, se trouve au centre des préoccupations nationales, alors que le terminal Allenby est éloigné, isolé, interdit aux voyageurs israéliens et peu utilisé par les touristes. Il dessert essentiellement les Palestiniens de Cisjordanie et Jérusalem-Est, ainsi que les coopérants et membres d’ONG étrangères qui travaillent en territoire palestinien. Ce qui s’y passe laisse donc l’opinion israélienne indifférente. Et l’agitation que les militants européens pourraient éventuellement y susciter ce week-end ne représente pas une menace substantielle aux yeux des forces de sécurité israéliennes.

source

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A Alep : « Tous les jours, des camions pleins de cadavres »


Témoignage 23/08/2012 à 13h14

Issam, médecin syrie

Issam, chirurgien, « opère non stop » dans un hôpital syrien, sous les bombes depuis plus d’un mois. Rue89 a recueilli son témoignage.


Un médecin dans un hôpital à Alep, le 10 août 2012 (PHIL MOORE/AFP)

C’est affreux, on reçoit tous les jours des camions pleins de cadavres. L’odeur de décomposition remplit tous les hôpitaux publics et la plupart des établissements privés.

Making of

Issam (son prénom a été modifié) est chirurgien dans un hôpital d’Alep, ville du nord de la Syrie bombardée depuis plus d’un mois par l’armée régulière.

Conditions de travail, complicité du corps médical, exécutions sommaires des alliés du régime : il partage avec Rue89 son point de vue sur les événements survenus à Alep dernièrement et qui ont marqué la presse étrangère.

M. Kostrz (à Beyrouth)

On opère sans cesse, c’est la chirurgie de guerre a minima. Je draine les thorax par terre, on utilise des fils de soie pour suturer les poumons et les viscères… On gagnerait tellement de temps et on sauverait tellement de vies avec un meilleur équipement.

A Alep, l’armée syrienne a décidé de lancer une offensive aérienne et terrestre car elle n’ose pas s’enfoncer sur le terrain. Les avions et les hélicoptères mènent une punition collective atroce en utilisant des missiles, des bombes et des balles de 23 millimètres.

Nous soignons les blessés, qui sont civils dans la très grande majorité. Parfois, ils ne faisaient que la queue dans la rue pour acheter du pain, comme dans le quartier Boustan al-Qasr il y a une dizaine de jours. Au total, dix personnes sont décédées. Ce n’était que des femmes et des enfants.

Des patients introuvables le lendemain

Quand je suis revenu en Syrie après mes études de médecine à l’étranger, j’avais vraiment l’envie d’aider mon peuple. D’aider les étudiants aussi, de leur transmettre ce que j’ai appris. Mais malgré tous mes efforts, malgré plus de dix heures d’opérations chirurgicales par jour, je peux à peine sauver la moitié des patients que j’opère.

Il est si facile de détruire et si compliqué de reconstruire. Si facile de vouloir tuer et si compliqué de sauver des vies dans de telles circonstances. Les blessures physiques et psychologiques prendront des années à être soignées, si elles le sont… c’est parfois une cause désespérée.

Il arrive souvent qu’on soigne ces personnes et qu’on ne les revoie pas le lendemain matin. Dès le début de la révolution, il y a un an et demi, certains médecins et des infirmiers ont participé à la torture et à la répression au sein des hôpitaux publics. Au départ, ils croyaient naïvement à la propagande du régime, selon laquelle les manifestants et les activistes étaient des terroristes.

Nous avons essayé de parler avec eux, de les convaincre. Ils disaient que les patients étaient des rats, des traîtres, des agents impérialistes sionistes et des salafistes extrémistes. Ils s’inspiraient des nouveaux termes utilisés dans les discours de Bachar el-Assad.

Sujet de Channel 4 (en anglais) sur un hôpital de Homs qui montre que certaines salles servent à torturer les « patients »

La peur d’être à son tour tué pour ses crimes

Discuter avec ces médecins était dangereux. Il était extrêmement facile de nous accuser de collaboration avec ces soi-disant « terroristes », de trahison. Je connais personnellement huit médecins et infirmiers emprisonnés et exécutés suite à des rapports écrits aux services de sécurité par des collègues. Cette révolution a fait tomber les masques, elle a dévoilé la cruauté de certains.

Lorsque ces médecins se sont aperçus que les manifestants ne cherchaient que la liberté, la justice sociale et l’égalité des chances, il était trop tard. Leur attitude sanglante était déjà arrivée à un point de non-retour.

Depuis, soit ils ne font que s’enfoncer dans cette répression, soit ils dévoilent leur peur d’être tués après la révolution à cause de leurs actes. Beaucoup ont déjà déserté l’hôpital : il se cachent, certains ont quitté la ville.

La colère populaire énorme, la rancune inimaginable

C’est vrai que la violence s’accroît dans les deux camps, mais il faut essayer de comprendre que seul le sang engendre cette violence. Tous les gens civilisés, comme vous et moi, condamnons les exécutions arbitraires. Mais personne ne pourra jamais se mettre à la place d’un jeune homme qui a perdu toute sa famille et dont la maison a été rasée.

Je connaissais un monsieur très riche qui était dans sa voiture avec sa femme et ses deux filles à ses côtés, à dix kilomètres d’Alep. Les shabbihas, miliciens du régime, l’ont arrêté. Ils l’ont attaché puis ont violé ses deux filles devant ses yeux.

Pour ne pas perdre de temps à enlever les bracelets en or et les bagues de sa femme, ils lui ont coupé quatre doigts et une main. C’était un des plus grands commerçants de thym d’Alep, il s’est suicidé.

Depuis des mois, des filles sont déshabillées en pleine rue puis parfois violées par ces shabbihas qui font la loi, comme lors des manifestations à l’université d’Alep. Alors c’est vrai que lorsque des membres de la famille Al-Barri, qui réalise les basses œuvres du régime, ont été exécutés par l’armée libre, on a tous été super contents. La punition nous paraissait juste. La colère populaire est énorme et la rancune inimaginable.

Besoin de patience et beaucoup d’amour

Il est aussi vrai que quelques éléments extrémistes et salafistes se sont introduits en Syrie à cause de la brutalité du régime. Vrai aussi que des massacres extrêmement violents, perpétrés parfois à la hache, ont lieu.

Mais ce n’est pas du tout un phénomène organisé. La majorité des gens les refuseront dans l’avenir.

Quand j’entends quelques intellos dire que le peuple syrien n’est pas prêt pour la démocratie, que la meilleure solution est que nous soyons gouvernés par un dictateur « juste et égalitaire », cela est un peu vrai. Il est difficile d’effacer les traces de 40 ans de tyrannie absolue. Mas ce n’est pas impossible du tout, loin de là. Pour cela, nous n’avons besoin que de patience et de beaucoup d’amour.

Syrie : Blessures et rêves de la jeune Yaman al-Qadri


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Yaman al-Qadri lors d'une manifestation de soutien à Yahya Shurbaji, activiste pacifique syrien arrêté en septembre 2011©DR

Par

Yaman al-Qadri

Acteur de terrain
22 aout 2012

Entretien – Emprisonnée en novembre dernier pendant trois semaines pour avoir participé à une manifestation pacifique à l’université de Damas, Yaman al-Qadri, étudiante en médecine, montre l’affrontement entre soutiens au régime et pacifistes au sein même de l’université. Yaman avait alors 18 ans. Aujourd’hui réfugiée à Montréal, elle a raconté son arrestation par les services secrets syriens à Florence Ollivry, auteure spécialiste de la Syrie et de l’islam. Malgré cette expérience, la jeune femme exprime un espoir en l’avenir à peine croyable au vu des informations provenant actuellement de Syrie.

Pouvez-vous nous parler de votre mobilisation et de celle des étudiants à l’université de Damas depuis le début de la révolution ?

Yaman al-Qadri – Après les événements de Dar’a[1] en mars 2011, les étudiants ont ressenti compassion et révolte face à la torture d’enfants, tout en ayant peur d’exprimer leur indignation. Les étudiants en biologie et en médecine se sont rassemblés en silence, vêtus de leurs blouses blanches, une fleur à la main. Très vite, les chabbiha [milice au service du régime] de l’université les ont attaqués. Ces chabbiha étaient en réalité des étudiants armés, membres de ce qu’on appelle officiellement « l’Union des étudiants ».

En septembre, 2011, peu après la rentrée universitaire, alors que de semaines en semaines, les manifestants tombaient sous les balles du régime, j’ai commencé à m’intéresser aux activités de la ville de Darayya. C’est la ville du pacifiste Ghiath Mattar, qui, au début de la révolution, a eu l’idée d’offrir des roses aux soldats. Ghiath Mattar a été arrêté, torturé durant trois jours, puis assassiné. Son action m’a inspirée, et j’ai pris l’initiative, avec trois amis de confiance, d’imprimer le mot « liberté »sur des papiers. Nous sommes montés au dernier étage de la faculté d’où nous avons jeté nos flyers multicolores.

J’ai pris l’initiative, avec trois amis, d’imprimer le mot « liberté » sur des papiers. Nous sommes montés au dernier étage de la faculté d’où nous avons jeté nos flyers multicolores.

Comment s’est déroulée votre arrestation ?

Yaman al-Qadri – Grâce aux caméras des couloirs de la faculté, les services secrets de l’université ont identifié puis arrêté deux de mes trois collègues activistes en octobre. J’ai été arrêtée dix jours plus tard, le 3 novembre 2011, par deux étudiants : un homme et une femme, membre de « l’Union des étudiants ». Ils m’ont emmenée dans un bureau, dans l’enceinte même de l’université. Là, ils m’ont frappée à plusieurs reprises tout en m’interrogeant. Ils m’ont ensuite annoncé qu’ils m’emmenaient « dans un lieu où personne ne me trouverait et où personne ne viendrait me chercher ». L’interrogatoire a duré une heure, puis une voiture est arrivée et j’ai été transférée au centre des services secrets de Harasta [au nord de Damas].

Je suis restée environ douze heures dans une cellule sombre, dans un sous-sol sans fenêtre ni lumière. J’ai subi un interrogatoire très dur. J’ai été torturée à coups de décharges électriques. Elles étaient de plus en plus fortes, pour que je ne m’évanouisse pas, que je reste consciente et capable de répondre à leurs questions. J’ai été rouée de coups et assaillie de questions des heures durant. J’étais terrifiée.

Puis, ils m’ont emmenée dans un autre centre des services secrets, à Mezzeh [à l’ouest de Damas]. J’y suis restée pendant vingt-deux jours. J’avais le sentiment d’être séquestrée dans un lieu secret. Je n’étais pas en sous-sol car étant la seule femme, ils ne voulaient pas que je sache ce qui se passait sous terre, que j’entende ou que je voie la torture. J’ai subi de nombreux interrogatoires, chaque jour… Un véritable lavage de cerveau. J’ai réussi à ne pas donner le nom du quatrième de notre groupe, qui n’avait pas encore été arrêté… J’avais très peur, mais j’ai essayé de ne mettre la vie de personne en danger.

Le chef a essayé de me convaincre que le président était bon, que le régime était un bon régime, qu’il y avait un complot international contre Bachar el-Assad et j’ai fait semblant d’acquiescer. Ils voulaient comprendre pourquoi une fille comme moi, qui étudie la médecine et qui a une bonne situation financière, peut devenir une « rebelle »… En plus, je ne porte pas le voile, donc je ne corresponds pas au portrait type de la terroriste dépeinte par la propagande. Chaque jour, j’entendais les cris des prisonniers torturés… Mais on essayait de me convaincre que ces prisonniers méritaient cette torture, que si Bachar quittait le pouvoir, je serais obligée de me voiler, que cette révolution était fondamentaliste.

Je ne porte pas le voile, donc je ne corresponds pas au portrait type de la terroriste dépeinte par la propagande.

Mes parents ont appris ma détention par Al-Jazeera, grâce à des amis présents à l’université au moment de mon arrestation qui ont immédiatement alerté les médias. Mes amis ont créé une page Facebook Free Yaman Al Qadri (ou en anglais : Free Syrian Medical Student Yaman Al Qadri). Ma famille à Montréal et mes amis en Syrie se sont énormément mobilisés. La presse canadienne a beaucoup bougé. Des pétitions ont circulé, des associations de médecins canadiens se sont mobilisées… Puis il y a eu un « Mardi de Yaman al-Qadri » dans toute la Syrie, lancé depuis la page principale de la révolution syrienne sur Facebook.

Comment voyez-vous l’après Bachar el-Assad ? Ne craignez-vous pas, comme l’annonce le régime, l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir et la disparition des minorités en Syrie[2] ?

Yaman al-Qadri – Je crois qu’après la révolution nous aurons des médias libres et diversifiés, un parlement, une diversité de partis. Nous voulons absolument en finir avec ce régime et ce parti unique qui interdit toute vie politique. Quant aux minorités, je pense qu’elles étaient là de longs siècles avant l’arrivée du régime au pouvoir. Si ce régime part, ceux qui partiront avec lui, ce sont les services secrets et les chabbiha, et non les minorités. De plus, de nombreuses minorités participent à la révolution. Mais le régime a répandu la croyance selon laquelle il est le seul capable de protéger les minorités depuis quatre décennies. On ne se débarrasse pas facilement d’une conviction aussi profondément enracinée. Nous devons apprendre à construire un pays à l’image de notre diversité, à notre image.

J’ai un rêve, j’espère qu’il deviendra un jour réalité… Je pense que la majorité des Syriens est tolérante et qu’après la révolution les gens pardonneront, oublieront, reconstruiront. Nous devons reconstruire avec la liberté de créer des partis, de construire une société respectueuse des droits de l’homme, de la citoyenneté, de la liberté de penser et de s’exprimer politiquement. Nous n’en pouvons plus du lavage de cerveau, de cette corruption et de cette pourriture qui a tout envahi : médias, éducation, université… Nous ne voulons plus du portrait du président partout, ni de personne sacrée ou au-dessus de la loi…

Je pense qu’après la révolution les gens pardonneront, oublieront, reconstruiront.

Nous savons qu’après ce régime, ce ne sera pas tout de suite le paradis. Mais nous pensons que nous pourrons construire une société nouvelle. Avant la révolution, nous avions le sentiment que ce pays n’était pas le nôtre mais celui de la famille el-Assad. À présent, nous sentons qu’il nous appartient, que nous devons le construire, en prendre soin… Nous sommes maintenant très fiers d’être syriens. Et j’ai découvert que les opposants étaient nombreux, parmi les jeunes notamment. Ils demandent la liberté et la dignité. Ils n’ont plus peur. Le pays a changé. Un pays, ce n’est pas sa terre, ce ne sont pas ses frontières, ce sont les gens. Si les gens changent, ce sera un nouveau pays…. « Notre » pays, notre Syrie.

Propos recueillis par Florence Ollivry à Montréal, le 20 juillet 2012. Florence Ollivry est l’auteure de Les secrets d’Alep, Actes Sud, 2006 et La soie et l’Orient, Le Rouergue, 2011.


[1] Charles Weyer, « Ce qui se passe en Syrie », Marianne2.fr, 18/07/2012.

[2] Les sunnites constitueraient 70 à 75% de la population syrienne, parmi lesquels on compte 15% de Kurdes. Les alaouites seraient 12% (20% selon les estimations les plus hautes), les chrétiens 5 à 10%, les druzes 1 à 3% et les ismaëliens de 1 à 3%. Source : Leïla Vignal, « Syrie, anatomie d’une révolution », Laviedesidées.fr, 27/07/2012.

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