Syrie: aux côtés des cyber-opposants, des « hacktivistes » parisiens s’engagent


Créé le 17-08-2012 à 12h55 – Mis à jour à 12h55

 Comme Tom, membre parisien du groupe Loop installé dans un squat du 14ème arrondissement, ils sont des dizaines dans le monde à épauler les activistes anti-Bachar dans leur cyber-guerre contre les autorités syriennes.

Pour les membres du « Laboratoire ouvert ou pas » (Loop), la coupure totale d’Internet par le régime d’Hosni Moubarak, lors de la révolution égyptienne, a été une révélation, et le signal de départ d’une mobilisation internationale.

« Ils ont osé, on pensait tous qu’aucun pays n’oserait couper l’Internet! », raconte à l’AFP ce jeune homme brun au regard brillant, installé dans la petite salle mise à la disposition du groupe dans le squat baptisé « Gare XP », proche du périphérique.

« Des geeks du monde entier se sont ligués pour aider l’opposition égyptienne à revenir en ligne. Cela a marché. Et aujourd’hui ce sont les Syriens qui ont besoin de nous », dit-il.

Le Loop, c’est une dizaine « d’hacktivistes » (hackeurs-activistes) motivés et actifs, une trentaine d’intermittents qui passent de temps à autre donner un coup de main et 250 personnes sur la liste de diffusion.

Ils agissent aux côtés de l’opposition syrienne sur internet en collaboration avec le groupe international d’hacktivistes Telecomix, fondé en 2009.

Le 15 septembre 2011, ils sont parvenus pendant quelques minutes à détourner tout le trafic Internet sortant de Syrie sur une page d’accueil dans laquelle ils prévenaient les internautes des risques d’être surveillés, donnaient des conseils pour mieux se dissimuler et proposaient leurs services et leurs compétences pour rendre le plus anonymes possibles les communications.

Crypter, éviter la traçabilité

« Nous avons créé, installé et configuré des salons de discussions en direct (IRC) 100% anonymes et sûr, sur lesquels les opposants syriens peuvent nous contacter et même se contacter entre eux en étant sûrs qu’ils ne pourront pas être identifiés par le régime, même s’il dispose de technologies de pointe achetées en France ou aux Etats-Unis », poursuit Tom.

Depuis, ils ont gagné la confiance de dizaines d’activistes et d’opposants syriens, qui risquent leurs vies pour faire sortir films et informations du pays via le réseau.

« Leurs demandes: comment anonymiser les échanges de courriels, comment crypter des SMS sous Androïd, comment ne pas de faire repérer en ligne, éviter la traçabilité ? Des gars de Telecomix, de Loop et d’ailleurs se retrouvent pour leur proposer des solutions, étudier leurs problèmes », explique-t-il.

« Pas question d’être des utopistes qui font ça pour s’amuser et mettent la vie des gens en danger. Nous portons une sacré responsabilité: s’ils utilisent les technologies que nous leur apportons, il faut qu’elles soient sûres à 100%! On ne peut pas se gourer. Tu ne peux pas te dire: +Hoops! Je viens de faire tuer cinquante personnes…+ »

« Parfois, des relations se nouent avec des gars à l’intérieur de la Syrie. On apprend à se connaître, malgré les pseudos. Et puis un jour, plus de nouvelles du gars. Plus jamais de nouvelles… Là, ton ordinateur, tu ne le regardes pas de la même manière… »

Récemment des questions sont arrivées sur les possibilités d’utiliser des « quadcopters », petits drones hélicoptères dotés de quatre hélices, faciles à fabriquer et à faire voler par télécommande.

« Les plans sont partout, en logiciels libres », sourit Tom. « Ce serait pas mal de les aider à fabriquer ça. Trois quadcopters avec de petites antennes radio: tu les fait voler sur les toits de trois immeubles du quartier. Et hop, tu as un mini-réseau. Facile à monter, à démonter, difficile à détecter! »

Figure publique de Loop, habitué à représenter le groupe dans les médias, le jeune homme explique et détaille les aspects « ouverts » de « l’Opération Syrie ». « Mais, vous comprenez bien, il y a pas mal de choses qui doivent rester secrètes… »

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Après les militaires, les diplomates syriens tentés par la défection


Avant de quitter sa fonction à la tête de la Sécurité d’Etat (Renseignements généraux), pour occuper le poste laissé vacant à la direction du Bureau de la Sécurité Nationale par le décès du général Hasan Tourkmani, le 18 juillet 2012, le général Ali Mamlouk avait signé une décision. Elle enjoignait à 5 diplomates syriens en poste à l’étranger de regagner immédiatement leur pays. Il s’agissait de Mamoun Al Hariri (Erevan), Housam Hafez (Erevan), Dani Ba’aj (ONU/Genève), Ghiyath Ibrahim (Kiev) et Anas Al Miqdad. Elle s’inscrivait dans la ligne de l’ordre de retour en Syrie adressé quelques mois plus tôt par Bachar Al Assad à plusieurs de ses hauts représentants dans d’importants pays occidentaux. Mais, alors que l’ordre présidentiel visait à prévenir l’humiliation qu’aurait constitué pour la Syrie l’expusion des diplomates concernés, la décision d’Ali Mamlouk était destinée à empêcher ses destinataires de faire défection et de rejoindre les rangs de l’opposition et de la révolution.

(Dessin de Pinter)

Les diplomates syriens, quel que soit leur rang, n’échappent pas davantage aux oukases des moukhabarat que les autres agents de l’Etat. Qu’ils exercent leur métier à l’administration centrale ou dans les missions à l’étranger ne change rien à l’affaire. Le ministre des Affaires étrangères Walid Al Moallem, lui-même, n’a pas plus d’autorité dans sa propre maison que ses collègues des Finances, de l’Economie, des Communications, de l’Agriculture ou de la Santé… Comme eux, il n’a la possibilité ni de choisir son vice-ministre, ni de désigner ses ministres adjoints. Avant d’installer dans leurs fonctions le directeur et les membres de son cabinet, il doit avoir obtenu l’aval des différents services de renseignements dont la mission consiste à exercer un contrôle croisé des activités de son administration. D’ailleurs, pour prévenir toute velléité de la part du ministre d’en faire à sa tête, les services de renseignements disposent au sein du ministère d’un agent d’influence en la personne d’un analphabète honni de tous qui se comporte en véritable ministre : Hicham Al Qadi.

Les diplomates syriens n’ont pas de mots assez crus pour dénoncer les privilèges, les interventions, les passe-droits, les tripatouillages et les détournements de biens publics reprochés à cet analphabète originaire de Sarghaya. Il a commencé sa carrière au sein de la diplomatie syrienne, en 1991, en accompagnant Walid Al Moallem à Washington pour lui servir de chauffeur personnel. Il est rapidement devenu son prête-nom pour la création de sociétés où son statut interdisait à l’ambassadeur d’apparaître. Il s’est finalement emparé avec son tacite assentiment des clés du ministère, au sens propre et au sens figuré. Les mêmes diplomates affirment que, en son temps, avant d’être promu vice-président de la République sans affection ni prérogative, Farouq Al Chareh en avait interdit l’accès à ce douteux personnage.

Faut-il le rappeler ? Selon le site All4Syria, au milieu du mois de décembre 2011, Hicham Al Qadi a directement trempé, à la demande de ses amis des services, dans l’achat auprès de Syriatel, la compagnie de téléphonie mobile de Rami Makhlouf, d’une quinzaine de cartes à puce. Acquises au nom du Service du protocole du ministère, ces cartes se sont étrangement retrouvées deux jours plus tard entre les mains des « terroristes », auteurs des attentats de Kafr Sousseh contre un centre de la Sécurité militaire et le siège des Renseignements généraux. Ces deux opérations, qui avaient provoqué des dégâts matériels importants mais n’avaient fait de victimes que parmi le petit personnel des deux agences, sentaient leur moukhabarat à plein nez.

Hicham Al Qadi (au centre, au troisième plan)

Dès la réception de la décision d’Ali Mamlouk, Walid Al Moallem s’est empressé de la transmettre à leurs destinataires. Figuraient parmi eux des proches de personnalités importantes au sein de son administration et du gouvernement : le père de Ghiyath Ibrahim, Hajem Ibrahim, est directeur des Affaires administratives au ministère, et l’oncle d’Anas Miqdad, Faysal Miqdad, n’est autre que le vice-ministre des Affaires étrangères… Visiblement les intéressés, mais peut-être aussi leurs parents, ne présentaient pas toutes les garanties d’allégeance attendues aujourd’hui plus que jamais des employés du régime.

Cet ordre a eu l’effet inverse de ce qui en était attendu. Housam Hafez, consul de Syrie en Arménie, et Dani Ba’aj, en charge du dossier des Droits de l’Homme à la mission permanente syrienne auprès de l’ONU à Genève, ont annoncé qu’ils faisaient défection. Le chef de mission à Erevan, Mamoun Al Hariri, s’apprête à suivre leur exemple. On peut penser que les intéressés n’ont pris leur décision qu’après avoir fait sortir leur famille de Syrie et l’avoir mise en lieu sûr, pour éviter de voir leurs proches pris en otages à leur place pour les contraindre à rentrer chez eux… Largement utilisée par les moukhabarat à l’encontre des opposants en général, et des Frères musulmans en particulier sous Hafez Al Assad, la prise d’otage n’a nullement été abandonnée sous le règne du président en exercice. Elle a parfois même concerné, au cours des années récentes, des enfants mineurs, eux-mêmes accusés, pour justifier leur arrestation et leur procès, de crimes et délits les plus saugrenus.

Dani Ba’aj

La concurrence et la surenchère entre appareils de sécurité étant la règle en Syrie, où les chefs des moukhabarat ont à cœur de démontrer au chef de l’Etat, pour gagner ses faveurs, qu’ils font plus et mieux que leurs prédécesseurs et leurs collègues des autres services, le successeur d’Ali Mamlouk, le général Dib Zitoun, a pris, à peine installé dans ses nouvelles fonctions, une décision identique. Sa liste est deux fois plus longue et comporte une dizaine de noms. Mais, plus rusé qu’Ali Mamlouk et instruit par l’expérience, il a apporté un soin particulier à la forme. Il a « recommandé » au ministère des Affaires étrangères de préciser aux diplomates dont il lui avait fourni les noms, que leur retour dans le pays était nécessité par les « besoins du service ». Il devait leur faire valoir qu’il avait l’intention de confier à certains d’entre eux, à l’administration centrale, la gestion de quelques dossiers. D’autres seraient requis pour des formalités administratives les concernant ou pour boucler des affaires en suspens. Il ne fallait surtout pas qu’ils comprennent que, dès leur arrivée, ils connaitraient le sort de leur collègue Oqba Ali, naguère encore premier secrétaire à l’ambassade de Syrie à Téhéran. Rentré dans son pays le 15 juin 2012, il a « disparu » dans l’une des multiples geôles des moukhabarat. Si tel a été son sort, il y avait tout lieu pour les autres de se montrer extrêmement prudents. De notoriété publique, ce jeune et brillant diplomate membre de la communauté alaouite avait des relations au plus haut niveau, au palais présidentiel, dans le parti Baath… et jusque dans les services, au sein desquels des parents à lui occupent d’importantes fonctions.

Il y a quelques mois, déjà préoccupés par la perspective de défections, les services de renseignements avaient imposé au ministère de suspendre le versement des rémunérations de ses diplomates, de manière à disposer sur eux de moyens de pression. Près de 90 % des missions diplomatiques n’ont ainsi rien reçu depuis 2 mois. Des « garanties » ont évidemment été données aux agents concernés : ils percevraient l’intégralité de ce qui leur est dû dès le premier pied posé sur le territoire national ! En dépit de cette incitation, il n’est pas sûr que les intéressés, objet de la sollicitude du nouveau chef des Renseignements généraux, s’empresseront de regagner leurs pénates. Certains paraissent tentés de rejoindre plutôt la dizaine de collègues qui se sont déjà ralliés à la révolution : Bassam Al Imadi (ancien ambassadeur en Suède), Nawwaf Al Cheykh Fares (ambassadeur en Irak), Lamia Al Hariri (chargée d’affaires à Chypres), Abdel-Latif Al Dabbagh (ambassadeur aux Emirats Arabes Unis), Mohammed Tahsin Al Faqir (attaché de sécurité près l’ambassade à Oman), Farouq Taha (ambassadeur en Biélorussie), Mohammed Housam Hafez (conseiller et consul en Arménie), Khaled Al Ayyoubi (chargé d’affaires au Royaume Uni), Khaled Al Saleh (chargé d’affaires au Nigéria), Dani Ba’aj (deuxième secrétaire à la représentation permanente auprès de l’ONU à Genève)… pour ne mentionner ici que ceux qui ont pris le risque de donner de la publicité à leur défection.

Lamia Al Hariri et son mari Abdel-Latif Al Dabbagh

On remarquera en effet que la désaffection à l’égard du régime et la conviction que celui-ci est sur la voie de l’effondrement, un point de vue récemment exprimé par le Premier ministre Riyad Hijab depuis la Jordanie où il a trouvé refuge après avoir pris ses distances, sont toutes deux en voie d’accélération au sein du ministère. Neuf des dix diplomates dont les noms sont plus haut mentionnés ont abandonné leur poste entre le 10 juillet et le 10 août dernier…

Certes, leur nombre reste modeste. Mais l’annonce de la création, le 17 juillet 2012, d’un rassemblement des « Diplomates syriens pour un Etat civil démocratique », signifie que s’ils restent minoritaires, ils sont loin d’être isolés. Ce rassemblement est en effet composé de retraités de la diplomatie, de diplomates en poste à l’extérieur ayant déjà rejoint l’opposition et de fonctionnaires en activité à l’administration centrale en Syrie. Les premiers et les derniers ont préféré, en raison de la surveillance à laquelle ils sont soumis, dissimuler leur identité.

Housam Hafez, coordonnateur de Diplomates syriens pour un Etat civil démocratique

On se souviendra, pour apprécier ce dernier développement à sa juste valeur, que, si le ministère syrien des Affaires étrangères est ouvert à des candidats de toutes les communautés et que l’intégration se fait, depuis quelques années, au terme d’une formation et d’un concours tous les deux mis en place en étroite collaboration avec notre Ecole Nationale d’Administration, les déroulements de carrière y sont tributaires, comme dans de nombreux secteurs de la vie publique en Syrie, de l’appartenance communautaire des individus. Or des membres des communautés minoritaires, volontiers présentées comme acquises au pouvoir en place, font partie des fondateurs de ce rassemblement. Comme leurs collègues de la communauté majoritaire, ils sont excédés de se voir préférer, pour occuper les postes d’ambassadeurs, des anciens ministres, des hauts responsables du parti Baath, des militaires à la retraite et des chefs de services de renseignements remerciés… – et parfois, comme c’est actuellement le cas à Paris, une architecte urbaniste ayant à peine vécu dans son pays – qui ne connaissent généralement rien à la diplomatie et qui ne maitrisent aucune autre langue que l’arabe. Comme eux, ils sont fatigués de se voir marginalés dans leurs propres ambassades par les représentants des services qui, comme en Syrie, détiennent la réalité de la décision. Comme eux, ils ne veulent plus, dans l’exercice de leur métier, être constamment sous le contrôle de ces même moukhabarat et être eux-mêmes assimilés, par leurs compatriotes de leurs pays de résidence, étudiants ou hommes d’affaires, à de simple garde-chiourmes. Comme eux, enfin, ils se refusent à cautionner plus longtemps un régime dont le comportement sanguinaire constitue une menace pour l’ensemble des Syriens, pour leur pays, pour la région… et pour sa propre survie.

Alors que ce mouvement paraît voué à prendre de l’ampleur et, espérons-le, à connaître une accélération, on notera que bien d’autres secteurs d’activité connaissent en ce moment des défections en Syrie. Elles sont moins médiatisées pour la simple et unique raison que, habitant à l’intérieur du pays et non à l’étranger, ceux qui choisissent de répudier le régime sont contraints, pour leur sécurité et celle de leurs proches, d’entourer leur démarche de mille précautions. Des dizaines d’hommes d’affaires ont d’ores et déjà pris le large, justifiant leur départ et leur installation à l’extérieur par des obligations professionnelles et par la nécessité de faire fructifier ailleurs les capitaux bien ou mal acquis qui ne leur rapportent plus rien en Syrie. Quand ils n’ont pas pris eux-même la poudre d’escampette, comme Mohammed Makhlouf, oncle du chef de l’Etat, ils ont expédié dans les Emirats ou en Russie, nouvelle terre d’accueil des capitaux syriens en quête de sécurité, leurs femmes et leurs enfants. Comme Mohammed Hamcho.

Abed Yakan

L’Université n’est pas épargnée. Dimanche 12 août, alors que la reprise des cours était censée occuper son esprit et son temps, le président de l’Université d’Alep a vendu la mèche. Soucieux de mettre un terme aux rumeurs qui gonflaient à son sujet, le Dr Abed Yakan a fait savoir qu’il n’avait pas quitté la Syrie pour le Canada. Il se trouvait toujours dans son pays. Certes, il avait sollicité un congé qui s’étendrait au-delà de la fête de rupture du jeûne (le 18 août). Mais celui-ci était justifié par des « raisons familiales sans rapport avec les évènements en cours ». Elles pourraient reporter à une date ultérieure la reprise de ses activités. Honnis soit donc qui mal y pense. Toutefois, inconsciemment ou non, il a livré une information sensible. Il a en effet indiqué qu’une centaine de professeurs de son établissement se trouvaient en ce moment hors du pays. Selon lui, leur absence était régulière, puisque, avant de voyager, tout fonctionnaire doit requérir et obtenir l’autorisation de son autorité de tutelle. Mais ses propos ont été rectifiés dans son dos par l’un de ses collègues, qui a affirmé que le nombre d’enseignents de la seule Université d’Alep actuellement hors de Syrie dépassait la centaine. Surtout, faute d’avoir obtenu l’autorisation qu’ils avaient sollicitée, désormais refusée par le ministre de l’Enseignements supérieur… pour les raisons qu’on imagine, plus de la moitié d’entre eux s’étaient placés en situation irrégulière. On a de la peine à croire que les contrevenants auraient pris un tel risque, avec les conséquences qui s’attachent aujourd’hui plus qu’hier à ce genre de transgression, s’ils avaient l’intention de revenir dans leur pays.

Quoi qu’il en soit, le chef de l’Etat syrien paraît jour après jour dans un isolement croissant. Il n’hésite même plus à afficher le peu de confiance qu’il place désormais dans son proche entourage. Le 6 août, soit le jour même de la défection de Riyad Hijab, il avait convoqué à une réunion immédiate l’ensemble des membres du conseil des ministres, afin de s’assurer de visu qu’aucun autre ne manquait à l’appel. L’incapacité du ministre des Awqafs d’arriver dans le délai imparti avait provoqué un début de panique et alimenté la rumeur selon laquelle Mohammed Abdel-Satar Al Sayyed, pourtant l’une des créatures les plus soumises au régime, avait accompagné le Premier ministre dans sa fuite.

Le lendemain, Bachar Al Assad recevait seul une délégation du Conseil de Sécurité nationale iranien, conduite par Saïd Jalili Amin. De manière tout à fait exceptionnelle qui en dit long sur les doutes qu’il éprouve envers ses collaborateurs, le chef de l’Etat n’avait auprès de lui pour cet entretien aucun de ceux qui auraient normalement dû y assister : ni Mohammed Nasif Khayr Bek, en quelque sorte l’équivalent de son visiteur iranien, ni Ali Mamlouk, nouveau chef du Conseil de Sécurité nationale syrien, ni le ministre des Affaires de la Présidence, Mansour Azzam, ni l’un ou l’autre des membres de son cabinet.

Bachar Al Assad et la délégation du CSN iranien

Personnage de confiance s’il en est, sa conseillère politique et médiatique Bouthayna Chaaban brillait aussi par son absence. Peut-être le chef de l’Etat avait-il déjà appris qu’elle pressait sa fille Nazek de regagner au plus vite les Etats-Unis, en compagnie de son mari, Mouthanna Al Saleh, un Syrien devenu américain par union antérieure avec une citoyenne de ce pays. Elle espérait que, sa fille ayant régularisé sa situation et ayant acquis à son tour la nationalité américaine, elle serait en mesure, le moment venu, d’obtenir pour sa mère le visa et l’asile dont elle pourrait avoir besoin…

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D’où vient l’intox des « 6000 mercenaires de la CIA en Syrie‏ » ?


2012/08/17

Par Rudy Reichstadt, conspiracywatch.info le 17 aout 2012:

D’où vient l’intox des « 6000 mercenaires de la CIA en Syrie‏ » ?

Louis Denghien, rédacteur en chef du site InfoSyrie.fr, lors d'une manifestation de soutien à Bachar El-Assad

Depuis plus de trois mois, le web conspirationniste bruisse de la rumeur selon laquelle «6000 mercenaires recrutés par la CIA terrorisent la Syrie».

Le 15 juin dernier, le site de l’agence de presse officielle syrienne SANA rapportait les propos d’un obscur homme politique turc, Bülent Esinoglu, selon lesquels la CIA serait, via la société américaine Blackwater, derrière les massacres de civils en Syrie. Les propos d’Esinoglu ont été relayés en français le 17 juin sur les sites d’Al-Manar (la chaîne de télévision du Hezbollah) et de l’IRIB (l’audiovisuel iranien), sur Alterinfo.net (le site de Zeynel Cekici, condamné en 2009 pour négationnisme) puis sur InfoSyrie.fr (le site de l’ex-dirigeant « gudard » Frédéric Chatillon ) avant d’être repris sur de nombreux autres sites complotistes (LesMoutonsEnragés.fr, AlgerieNetwork.com, PartiAntiSioniste.com, Palestine-Solidarité‎.org, etc.).

La source dont sont extraits les propos d’Esinoglu n’est toutefois jamais citée. Il s’agit d’une tribune publiée le 14 juin 2012 sur le site web de la chaîne de télévision turque Ulusal. Dans ce texte, Bülent Esinoglu est plus explicite sur la vision du monde qui l’anime, déclarant sans ambages que « du fait que le capital en Amérique est en grande majorité entre les mains des Juifs, une guerre entre la Syrie et la Turquie serait menée au nom des riches Juifs ».
« D’où Bülent Esinoglu tire-t-il ce chiffre de 6 000 volontaires-mercenaires ? Nous ne le savons pas » concède Louis Denghien, le rédacteur en chef du site pro-Assad InfoSyriefr. « Mais proférer une accusation aussi grave, poursuit-il, laisse supposer que le vice-président du CHP n’est pas “sans biscuits” ».

Bülent EsinogluDélibérément ou non, Louis Denghien trompe ses lecteurs : Bülent Esinoglu n’est pas vice-président du CHP – qui est le principal parti d’opposition en Turquie. Il n’est pas non plus vice-président du Parti travailliste turc (EMEP) comme on le lit parfois. Bülent Esinoglu est vice-président d’une petite formation politique ultra-nationaliste qui n’a jamais été représentée au Parlement, le Parti des travailleurs (İşçi Partisi), fondé et dirigé par l’ex-militant maoïste Dogu Perinçek (lire : Pour Dogu Perinçek, le génocide arménien est un complot impérialiste contre la Turquie).

Pour savoir si Bülent Esinoglu a du « biscuit », comme le dit le responsable d’InfoSyrie.fr, encore faut-il identifier la source première de l’accusation. C’est l’ancien rédacteur en chef de l’hebdomadaire égyptien Al-Ahram, Mohammad Hassanin Heikal, aujourd’hui âgé de 88 ans, qui est à l’origine de la rumeur des « 6000 mercenaires » : « Je sais que la société Blackwater, qui est célèbre pour son histoire clandestine et sanglante, est impliqué dans la crise syrienne sous un nouveau nom, et qu’environ 6000 de ses hommes travaillent à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie » a-il affirmé dans une interview à Al-Manar en mai 2012. De qui tient-il cette “information” qui va à rebours des rapports de tous les journalistes indépendants qui se sont rendus sur le terrain ? Impossible à dire : il faut croire Mohammad Hassanin Heikal sur parole. Exactement comme on est prié de le croire lorsqu’il explique que la Syrie est victime d’une conspiration de l’OTAN visant à semer la discorde entre pays musulmans sunnites et chiites, le tout pour servir les intérêts stratégiques d’Israël…

Si des sources sérieuses font état d’un soutien logistique et matériel apporté aux insurgés syriens par les services de renseignement américains, aucune ne se risque à affirmer que les massacres commis en Syrie le sont par des mercenaires à la solde des Occidentaux. Et pour cause : la rumeur des « 6000 mercenaires » fait partie de ces innombrables informations non recoupées et jamais vérifiées que la complosphère s’ingénie à relayer avec un empressement inversement proportionnel à son souci de la véracité des faits.

Elle prolifère aussi sur la complexité de la situation qui prévaut actuellement sur le terrain, par définition rétive à toute réduction manichéenne. En effet, pour les avocats du régime de Bachar El-Assad, la crise syrienne est d’une simplicité biblique : le pays est victime d’un « complot international » et ce que l’ONU, l’Occident, les pays du Golfe et « les médias aux ordres » tentent de faire passer pour une répression sanglante est en réalité l’œuvre de combattants sans foi ni loi à la solde de l’impérialisme « américano-sioniste » (Lire : Oui, la répression en Syrie est bien réelle, n’en déplaise à Meyssan et Cie).
L’intox des « 6000 mercenaires » fait enfin échos à des rumeurs du même type comme celle qui veut que 600 combattants libyens porteurs du virus du SIDA ont été « envoyés » en Syrie pour y commettre des viols à grande échelle ou encore que des militaires français auraient été capturés en Syrie par l’armée régulière.

Voir aussi : * Quand Bachar al-Assad envoyait des vidéos conspirationnistes * Sur la Syrie, la propagande à longueur de commentaires * L’écœurante propagande du régime syrien (Courrier International)

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Quelques compléments d’information à propos des organes de propagande francophones mentionnés par l’article de Rudy Reichstadt, la nébuleuse conspirationniste, la complosphère, la “Galaxie Dieudonné“, la collabosphère des dictateurs alliés a la Russie et l’Iran:

Les sites lesmoutonsenrages.fr et l’intox des “agents de la DGSE aretes en Syrie” (Les collabos enragés).

AlgerieNetwork de Salim Bouterfas qui rapportait en novembre 2011 une interview de Marc George a son retour de Syrie, ou il fut invite par la dictature et a eu l’occasion de s’adresser a une foule pro-Assad et pro-Hezbollah avec ces mots “Longue vie a Bachar el Assad“.

Le Parti anti Sioniste et ses liens privilegies avec la desinformation de la dictature iranienne et le Centre Zahra France.

Alterinfo.net et sa condamnation, reportage de France3.

Frédéric Chatillon est un coordinateur du réseau de propagande des dictateurs, ses activités subversives ont été financées par la Syrie, c’est en 1994qu’il rencontre le général syrien et ministre de la défense Mustapha Tlass. Il etait conseiller de Marine Le Pen pendant la campagne electorale de cette derniere pour les élections présidentielles francaises en 2012. Les articles tagués Al-Manar, Sana, Irib, infosyrie.fr, Louis Denghien.

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Et si les vieux créaient eux-mêmes leurs maisons de retraite ?



Une maison avec des cœurs (Ken ratcliff/Flickr/CC)

Ils sont actifs, bien dans leur tête… et ont une aversion viscérale pour les maisons de retraite. Loin d’être gâteux, les nouveaux vieux entendent retrouver leur liberté. Pour leurs vieux jours et se sentir paisibles, ils veulent de nouvelles formes d’hébergements. Et surtout, ne pas passer par les organismes spécialisés.

De nombreuses maisons de retraite ne donnent pas envie : infantilisation, perte d’indépendance, moral qui flanche, prix exorbitants… Pour neuf Français sur dix, il est préférable de vieillir à son domicile, selon un sondage OpinionWay, publié le 6 avril, par l’Observatoire de l’intérêt général. Mais chez soi, le vide peut aussi devenir un compagnon d’infortune.

L’idée

La nouvelle génération de personnes âgées a donc eu l’idée de se regrouper et de vivre ensemble. Le concept existe depuis plusieurs années en Europe du Nord. Il a, depuis, dépassé les frontières. Ce type de colocations version troisième âge commence à se développer en France. Plus qu’un simple logement, ces cohabitations s’inscrivent dans un vrai projet de vie, sur le long terme. Ancienne psychosociologue ayant vécu en coloc’, Christiane Baumelle, 71 ans, a conçu avec son association La Trame, les Cocon3s (pour solidaire, senior, solo). L’organisme aide les seniors à créer des unités de vie collective :

« On veut se gérer entre nous et apporter nous-mêmes une réponse à la solitude. On se sent mieux dans une maison habitée. Les maisons de retraite, tout le monde y va les pieds devant ! »

Sept cocons ont déjà éclos un peu partout en France, depuis leur création en 2007.

Passer son annonce sur Le Bon Coin

Jean-Marie Jarnac, 68 ans, vit en colocation avec deux femmes de 73 et 65 ans, dans les Pyrénées. Enthousiaste, il n’y voit que des avantages :

« On loue une maison de 360 m² pour 330 euros par mois. Mais surtout, depuis un an, nous partageons nos vies. Ça nous a ouvert d’autres perspectives, c’est exaltant ! Il n’y a pas de routine. Il ne faut pas croire qu’on reste tous les trois à jouer au Scrabble ou à faire du macramé, on a plein d’activités, ensemble ou pas ! »

Jean-Marie et ses colocataires se sont trouvés grâce à une annonce passée sur Le Bon Coin. Deux rencontres collectives et quelques mois plus tard, ils emménageaient ensemble.

L’habitat groupé, entre femmes

A Montreuil, en banlieue parisienne, une bande de femmes aux caractères bien trempés a opté pour l’autogestion. Surnommées les Babayagas, elles ont misé sur l’habitat groupé. Un projet imaginé en 1995 par Thérèse Clerc, 85 années à peine perceptibles et toujours féministe dans l’âme. La maison des Babayagas doit se terminer en septembre. Les 25 logements seront répartis sur un immeuble de six étages : 21 pour les « Babas » et quatre, réservés à des jeunes. Le rez-de-chaussée de 127 m² sera entièrement destiné aux équipements sportifs, au matériel informatique et à l’Université du savoir des vieux (Unisavie).

Pour le moment, si les « Babas » vivent toujours dans leurs logements respectifs, elles se retrouvent toutes les semaines pour prendre leurs décisions de façon collégiale par rapport à leur future habitation. Entre leurs apparentes petites vacheries et les blagues qui n’arrêtent pas de fuser, l’ambiance est très conviviale. Pour Thérèse Clerc, cette maison a aussi une vocation militante :

« Nous avons choisi les femmes, parce qu’elles sont les plus pauvres et les plus seules. Elles sont extrêmement faibles dans la vieillesse. Déjà que les femmes sont les invisibles de la société, vieilles, elles deviennent les invisibles des invisibles. »

Aucune n’appréhende la vie en communauté. « Au pire, on a prévu l’arsenic », s’amusent les Babas. Plaisanteries à part, elles s’accordent toutes pour dire qu’elles rient énormément et ont hâte d’emménager.

Ce qu’il reste à faire

Les seniors qui s’engagent dans cette aventure ont souvent une forte personnalité et apprennent à leurs dépens que parfois, « l’enfer, ce sont les autres ». Accrochages et étincelles font aussi partie du menu quotidien. Certaines communautés implosent. Christiane Baumelle a même publié, en janvier dernier, le « Manuel de survie des seniors en colocation » (éd. Tournez la page, janvier 2012). Et son association a lancé, depuis trois mois, un service de médiateurs, qui suivent et accompagnent les candidats. :

« Il faut se poser des questions sur sa capacité à vivre en communauté et à créer des liens. Ce n’est pas la maison qui fait que ça fonctionne ou pas, c’est le groupe. »

Bien que le phénomène prenne de l’ampleur en France, il est difficilement quantifiable. Du côté de Cocon3s, une dizaine d’autres coloc’ sont en gestation. Pour l’instant, les femmes sont plus nombreuses à s’intéresser à la question. Les mentalités évoluent doucement. Certains seniors se disent séduits par l’idée, mais ne l’envisagent pas tant qu’ils se sentent autonomes. Erreur stratégique, estime Jean-Marie :

« C’est quelque chose qui s’organise à l’avance. Il ne faut pas attendre. »

Et trouver des habitants n’est pas facile. Jean-Marie déplore « l’absence de site attrayant, gratuit et bien fait, avec des informations pertinentes », qui recenserait toutes les offres. Lui et ses colocataires peinent d’ailleurs à trouver leur quatrième cohabitant. Avis aux amateurs…

Magali Sennane

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Florence Aubenas : « Les rebelles syriens n’ont aucun doute : ils vont gagner »


Le Monde.fr | 16.08.2012 à 22h02 • Mis à jour le 16.08.2012 à 22h02

Par Le Monde.fr

Florence Aubenas.

Pendant plusieurs semaines, la reportrice du Monde Florence Aubenas était en Syrie pour couvrir le conflit. Elle a répondu aux questions des internautes lors d’un chat organisé le jeudi 16 août.

Est-ce que vous vous sentiez menacée en tant que femme lorsque vous suiviez des combattants en Syrie?

Florence Aubenas : Pas du tout. En général, être une femme sur les lieux de combat m’a plutôt semblé un avantage, jusqu’ici en tout cas : cela évite les surenchères ou les défis que ce type de situations suscitent parfois. Les gens font tout pour vous aider : lorsque des hélicoptères se sont mis à tirer à Alep, les premiers jours, les habitants se bousculaient tous pour m’inviter à me mettre à l’abri chez eux.

Ça vous fait quoi d’être une journaliste « embedded » dans la rébellion ? Vous pensez faire votre travail honnêtement ?

Florence Aubenas : Ce n’est pas un choix d’être « seulement » aux côtés de la rébellion : c’est une obligation dans le cas de figure syrien. Les journalistes n’ont actuellement pas de visa officiel (à l’exception de quelques-uns) : il nous faut donc entrer dans le pays clandestinement et continuer à y vivre et à y travailler de la même manière. Pas d’hôtel, pas de location de voiture, aucun des circuits habituels. Le seul réseau par lequel nous pouvons passer est celui des Syriens engagés, c’est-à-dire des opposants au régime, militaires ou pas.

Comptez-vous rejoindre l’armée régulière si vous en avez la possibilité ?

Florence Aubenas : « Rejoindre » n’est pas le mot que j’utiliserais. Mais, oui, j’aimerais aussi couvrir ce conflit de l’autre côté, si j’en avais la possibilité.

Quel est l’état d’esprit de la population à Alep ? Est-ce qu’on parle d’une « ville fantôme » ou plutôt d’une ville qui vit malgré l’horreur des combats ?

Florence Aubenas : A Alep, je ne suis allée que dans les quartiers qui étaient sous le contrôle des forces rebelles. La raison en est simple : je n’avais pas de visa officiel et se faire arrêter par les militaires du régime aurait été extrêmement dangereux.

Dans les secteurs de la ville que j’ai vus, les gens ont commencé à fuir aux premiers jours du conflit. C’était vraiment une ville fantôme. Personne dans les rues, tous les magasins fermés, pas une voiture : un vrai décor de cinéma. Les gens ont commencé à y revenir petit à petit. Les combats n’avaient pas ralenti, mais chacun avait fini par s’y « habituer ». Les marchés ont repris, les habitants ne se mettaient même plus à l’abri quand un avion apparaissait dans le ciel. Cette accoutumance à la violence est une des choses les plus terribles dans les conflits.

Martine : Quelle est la situation alimentaire à Alep ? Et la situation des quartiers de la ville qui ne sont pas tenus par les « rebelles » ? Les soins médicaux sont-ils encore possibles?

Florence Aubenas : A Alep, capitale économique du pays, les seules entreprises que la guerre n’a pas arrêtées sont celles qui fabriquent la farine et le pain ! Pour l’instant, la situation alimentaire ne pose pas de problème. Le Croissant-Rouge fait des distributions dans certaines villes, mais toutes n’en ont pas besoin ; il y a énormément de solidarité, à la fois pour la nourriture et pour l’hébergement.

Les soins médicaux sont plus compliqués : en fait, la Turquie (à quarante minutes d’Alep), qui soutient les rebelles, a ouvert ses hôpitaux aux blessés syriens. Cela dit, beaucoup de gens continuent de mourir, faute de soins. Dans les quartiers toujours tenus par le régime, la situation est bien plus calme : par définition, ils sont à l’abri des bombardements et des chars.

Ressent-on encore la révolte populaire à Alep ou n’est-ce plus qu’une guerre civile ?

Florence Aubenas : Il y a un mot qui fait hurler tous les opposants au régime, celui de « guerre civile ». Pour eux, c’est une « révolution », au sens où ils veulent renverser le régime. La manière dont ils définissent eux-mêmes le sens de leur combat est une lutte contre les injustices du régime.

Cette dimension de liberté et de dignité reste très forte dans un pays où il est interdit de regarder une autre chaîne que les télévisions officielles, même chez soi. Maintenant, la guerre a sa propre dynamique ; elle amène les gens à se radicaliser, alors qu’ils ne se sentaient pas spécialement impliqués au début.

L’influence de djihadistes « salafistes » étrangers fait l’objet d’une controverse intense entre le pouvoir régulier et les rebelles. Avez-vous des éléments sur cette question ?

Florence Aubenas : Oui, c’est l’argument principal du régime contre les rebelles. Dans la région du Nord où j’ai passé un mois, je n’en ai pas rencontré. Il serait impossible pour des combattants étrangers d’y passer inaperçus : la rébellion recrute par famille, par village. Tout le monde se connaît, loge au même endroit.

J’ai longuement interrogé des commandants sur l’existence de camps d’entraînement ou de soldats venus d’ailleurs. Eux non plus n’en connaissaient pas. Autre élément : la manière dont les rebelles se battent montrent la pauvreté de leur moyens, en armes et même en nourriture. Il n’y a même pas une kalachnikov par personne. Je pense que si Al-Qaida les épaulait, ils auraient moins de difficultés face à l’armée de Bachar Al-Assad. Cela dit, il faut rester modeste : la situation peut être différente dans d’autres parties du pays.

Croyez-vous à une explosion de la Syrie en différents États ethniques ou religieux ?

Florence Aubenas : C’est l’une des grandes théories sur l’après-Bachar : tous les alaouites vont se réfugier dans la zone côtière, où ils sont majoritaires, et créer une sorte d’Etat indépendant, laissant le reste du pays aux sunnites. Certains soutiennent même que cette solution, façon ex-Yougoslavie, est le plan secret du président. Je reste assez sceptique : beaucoup de Syriens de tous bords restent très attachés à leur pays. Il y a un sentiment national très fort.

Les rebelles croient-ils en leur chance de victoire ?

Florence Aubenas : Ils n’ont aucun doute : ils vont gagner. Cette conviction dans la victoire est même leur arme principale.

Khadija H. : Quelles sont les attentes des « rebelles » vis-à-vis de la communauté internationale?

Florence Aubenas : Cette question revient toujours dès qu’on interviewe les rebelles : « Pourquoi personne ne nous aide ? » Elle s’adresse à la fois aux pays arabes et aux pays occidentaux. En même temps, ils restent assez philosophes. Certains répètent : on se bat seuls et on gagnera seuls.

Victor RF : Un rapport affirme que des crimes de guerre ont été commis par l’ASL. Que pouvez-vous nous dire sur cela ? Comment sont traités les prisonniers ?

Florence Aubenas : J’ai vu, personnellement, des soldats de l’armée rebelle exécuter au moins un sniper qu’ils avaient capturé pendant un combat de rue à Alep. C’est un crime de guerre. Il y en a certainement eu d’autres. La diffculté est de dire : est-ce que ce sont des exceptions ou est-ce une méthode systématique ? Du côté des gradés, on affirme que les soldats ont l’ordre de ne pas s’y livrer, mais je pense que des enquêtes devront avoir lieu.

Quant aux prisonniers, certains ont été maltraités, pas de doute non plus. Je les ai vus, visiblement battus et maltraités pour certains. Human Rights Watch est en train de boucler un rapport là-dessus. L’armée rebelle a promis d’y participer. On attend la suite, il faut être très vigilant.

Victor RF : Les versions de l’ASL et de l’armée officielle sont parfois contradictoires. La guerre se joue t-elle également sur le plan de la communication ?

Florence Aubenas : Bien sûr ! Le même jour, les deux armées ont parfois annoncé en même temps qu’elles maîtrisaient le même quartier. La guerre s’est doublée d’une bataille de communication. Je pense qu’aujourd’hui, c’est inéluctable. Une des premières mesures de l’armée libre, en entrant dans Alep, a été de nommer un « responsable de la presse ». C’était assez cocasse, car nous étions trois journalistes dans la ville à ce moment-là, aucune ligne de téléphone ne passait et le responsable en question n’était jamais joignable.

Nono : Y a-t-il des alaouites parmi les rebelles?

Florence Aubenas : Alep et toute la zone nord, où j’étais, constituent une région sunnite presque à cent pour cent. Il y a quelques Kurdes et quelques chrétiens, mais pas de communautés alaouites. Il n’y en avait donc pas dans les troupes rebelles que j’ai vues. En revanche, dans les villes de Homs, de Hama, de Damas, qui sont mixtes, quelques alaouites se sont enrôlés. Ils restent très minoritaires. La dimension de révolte des sunnites contre les alaouites, considérés comme favorisés par le régime, est très forte dans ce conflit.

Existe-t-il une haine entre les communautés alaouite et sunnite en Syrie ?

Florence Aubenas : Je crois que cette haine existe dans certaines zones mixtes, où les gens se sont retrouvés confrontés les uns aux autres. Je pense à Homs ou à Damas, où des voisins qui s’appréciaient ont pu s’enrôler, les uns, dans les milices pro-Bachar, les autres, côté rebelles. Dans les zones majoritaires, sunnites ou alaouites, cela se pose moins durement, on y parle davantage d’injustice que de haine. On n’y entend pas les gens prononcer des mots terribles ou même des menaces d’extermination les uns contre les autres, comme cela a pu être le cas au Rwanda ou en ex-Yougoslavie. Si le conflit s’éternise, le risque existerait que la haine gagne peu à peu tout le pays. Ce serait terrible.

Léon Z : Y a-t-il des femmes, des enfants, des adolescents parmi les combattants rebelles ?

Florence Aubenas : J’ai vu des adolescents de 16 ou 17 ans, mais ni femme ni enfant. Dans les grandes villes, les femmes ont participé aux manifestations, aux côtés des hommes ou dans des cortèges séparés. Cela ne se fait pas dans les campagnes. Beaucoup s’occupent de soins médicaux à domicile, font la cuisine pour les compagnies.

Une victoire du régime est-elle envisageable ? On a l’impression que le régime a des ressources illimitées et a l’avantage par rapport aux opposants.

Florence Aubenas : C’est vrai que le régime syrien a des alliés de poids, la Chine, la Russie, l’Iran, ce qui implique un armement important, une armée nombreuse, des finances. Cela dit, le poids des désertions, militaires et civiles, montre un régime littéralement pourri de l’intérieur. Près de trente pour cent de l’armée rebelle est composée de déserteurs de l’armée officielle.

Ces éléments donnent aussi un thermomètre sur l’état réel des institutions et leurs capacités à garder l’avantage. On a parfois l’impression qu’en dehors d’un cercle de fidèles, de moins en moins de gens y croient, y compris à l’intérieur. Je pense que cela contre-balance les faibles ressources des rebelles.

Le Monde.fr

Syrie: une économie à bout de souffle qui peut survivre avec l’aide « d’amis »


Par AFP, publié le 16/08/2012 à 10:27, mis à jour à 10:27

BEYROUTH – L’économie syrienne est totalement éreintée après 17 mois de révolte mais peut encore tenir, malgré les sanctions, grâce à l’aide de « pays amis » comme la Russie, l’Irak, l’Iran ou le Venezuela, selon des experts.

Syrie: une économie à bout de souffle qui peut survivre avec l'aide "d'amis"
Des Syriens récupèrent des denrées dans un camion capturé par les rebelles près d’Alep, le 20 juillet 2012afp.com/Bulent Kilic

Tous les indicateurs sont au rouge vif dans ce pays ravagé par les violences: le PIB s’effondre, l’inflation atteint des sommets, le chômage grimpe et le déficit des comptes courants ne cesse de se creuser.

« L’économie est à bout de souffle. Elle se dégrade lentement mais sûrement à l’image de la perte graduelle de contrôle du gouvernement« , assure Jihad Yazigi, directeur de la revue économique en ligne Syria Report.

Les chiffres sont éloquents: selon l’étude annuelle d’Economist Intelligence Unit (EIU), parue en juillet, la chute du PIB devrait être de 8% en 2012, « car la violence décourage la consommation, l’investissement et plus généralement l’activité économique et à cela s’ajoutent les sanctions européennes, en particulier sur l’exportation du pétrole« .

Une autre étude de l’Institute of International Finance est encore plus pessimiste puisqu’elle prévoit une contraction de 14% à 20% en 2012 « en raison d’un déclin de la production agricole, de l’amenuisement des investissements et d’une baisse des exportations en raison des combats et des sanctions européennes« .

L’inflation a atteint en mai 32,5% en glissement annuel et 15,4% depuis le début de l’année, selon les statistiques officielles syriennes. Et cela pourrait empirer.

« Les combats des dernières semaines à Alep et Damas vont renforcer les tensions inflationnistes car ces deux villes sont des centres de production très importants« , note M. Yazigi.

Les autres indices sont aussi déprimants. Le revenu par habitant devrait fléchir de 4.784 dollars en 2010 à 4.259 dollars en 2012, le déficit budgétaire croître considérablement et la dette publique, qui représentait 22,6% du PIB en 2010, dépassera 5O% en 2012. En cause, la baisse de 40% des recettes budgétaires et une augmentation de 20% des dépenses en deux ans.

Economie de guerre

« L’économie syrienne tourne à 30% de ses capacités et le système bancaire est l’ombre de ce qu’il était il y a un an car les banques publiques sont sous sanctions internationales et les établissements privés tournent au ralenti par prudence« , assure un économiste européen qui vient de quitter Damas pour s’installer à Beyrouth.

La monnaie a connu une érosion de 50% face au dollar en 17 mois en dépit de deux ventes d’or et d’argent par la Banque centrale qui ont rapporté trois milliards de dollars, selon cet économiste, et le total des réserves, qui s’élevait à 19,5 milliards de dollars, devrait tomber à 9,6 en 2012, selon les évaluations de l’EIU.

La presse officielle syrienne a fait état ces dernières semaines des mauvaises nouvelles économiques.

Début août, Sonia Khanji, membre de la chambre de Commerce de Damas, citée par le quotidien al-Watan, proche du pouvoir, affirmait que 30% des petites et moyennes entreprises syriennes avaient fermé, entraînant une hausse du chômage qui touche environ 25% de la population active.

« La Syrie est en état de guerre, le gouvernement devrait rendre plus homogène son action en vue de redynamiser » le pays, a-t-elle déclaré à l’AFP, appelant à des mesures budgétaires, fiscales et monétaires pour faire face aux sanctions internationales.

En raison des sanctions, la production pétrolière a également chuté, passant de 385.000 b/j en 2010 à 182.000 b/j en 2012. Par conséquent, le montant des exportations est passé de 12 milliards de dollars en 2010 à 4 milliards en 2012.

Cependant, estiment les économistes, l’effondrement de l’économie syrienne n’est pas pour demain.

« Il s’agit d’une économie de survie, une économie de guerre, et le pays peut continuer à vivoter longtemps car il a tendance à vivre en autarcie et à réduire considérablement ses importations, à l’exception des armes« , assure un banquier libanais.

En outre, assure M. Yazigi, « le récent accord de troc avec la Russie et le prêt bonifié d’un milliard de dollars obtenu récemment auprès de l’Iran, s’ils sont confirmés, montrent que les autorités ne sont pas forcément à court de solutions« .

Par Source

Une voix syrienne


anniebannie : Sur le blog Walls, Antoine demande pourquoi ces soldats de la video n’ont pas déserté; ceci est la réponse de Mundas  :

Pourquoi penses-tu que les soldats n’ont pas fait défection plus tôt ? Comme tu l’auras compris dans la vidéo, ces soldats n’ont pas déserté. Ils ont été pris alors qu’ils étaient toujours avec le régime. Je sympathise avec eux d’une certaine manière car il n’est pas facile de s’enfuir. Nous devrions nous estimer heureux de ne pas être à leur place. J’ai rencontré des proches de soldats tués par les mukhabarat parce qu’ils avaient refusé de tirer sur les manifestants;

J’ai rencontré quelqu’un récemment dont un parent a été tué en même temps que sept autres soldats parce qu’ils avaient refusé de tirer ou de coopérer dans l’assassinat de civils. Le garçon a appelé sa mère en pleurant et sa mère le suppliait de ne tirer sur personne. Le garçon dit à sa mère « mama, mon supérieur m’a déjà menacé ». Quelques jours plus tard, il a été tué en même temps que ses amis et sa famille suppliait qu’on lui rende son corps.

En réponse à ta question : où vont-ils s’ils désertent ?  Je crois que les désertions deviendront plus facile de ce point de vue parce que le pays est en plein bouleversement. Nous comprenons tous les effets d’un régime totalitaire criminel sur une société et sur ses membres. Tout le monde est politisé maintenant. Chacun a choisi son camp à présent. Pour élargir ta question, on pourrait dire « comment quiconque peut-il défendre ou soutenir ce régime criminel après ce qui s’est passé ? », qui, dans l’histoire de l’humanité a bombardé ses propres villes ? Et je crois que la pire racaille ce sont ceux qui vivent à l’extérieur du pays et qui défendent le régime. Il faudrait un doctorat pour répondre à ces questions.

En réponse à ton autre question : « Pourquoi t’émouvoir des sévices corporels contre les soldats du régime et les chabiha  ? ». J’ai vécu plus longtemps loin de Syrie que dans le pays et à ce titre je peux dire qu’il est beaucoup plus  facile à ceux de l’extérieur de rationaliser les événements. Il est aussi bon d’avoir des voix qui réclament les droits humains etc.. Mais vivant sur place actuellement, je suis plus radicalisé que je ne l’aurais jamais cru possible.  A titre d’exemple, moi-même et tous ceux que je connais, avons été ravis d’apprendre l’attentat contre la station de TV Ikhbaria. Je crois fermement dans la liberté de la presse.

Ce canal n’était qu’une antenne des mukhabarat. S’il avait jamais permis à la presse libre de s’exprimer, cela m’aurait fait de la peine.  Voir l’exécution du gang Berri à Alep ne m’a pas gêné. Soyons réalistes, ce sont des choses qui arriveront. Mais comparé à ce que le régime criminel a fait, ce n’est rien. Nous vivons les atrocités du régime depuis un an et demi. Je n’ai rien contre les appels aux droits humains. Mais qui peut rationaliser avec les victimes, les veuves, les orphelins et les personnes déplacées? Nous vivons cette détresse en permanence en Syrie. Je dis ça parce que quand je suis hors de Syrie, il m’arrive de ne pas penser à cette détresse ne fût-ce que quelques heures par jour.

Côté positif je me répète : je n’ai jamais été aussi fier d’être Syrien que depuis le début de la révolution. Malgré ses efforts acharnés, le régime criminel n’est pas arrivé à détruire tous les Syriens. Une énorme partie de la société se soucie des autres et aide ceux qui sont dans la peine. Tu n’arriveras pas à croire combien les Syriens se soucient les uns des autres. C’est ce qui a soutenu la révolution. Je crois que la révolution a dépassé la moitié de sa course et que la fin heureuse est proche. Je suis TELLEMENT fier d’être Syrien. Quand tout sera fini, j’irai m’acheter le nouveau drapeau syrien et je le pendrai à ma façade. Je n’ai jamais eu de drapeau auparavant

************

Le traitement des réfugiés syriens dans les pays voisins est terrible. Il s’est quelque peu amélioré récemment. Mais, jusqu’à il y a trois semaines, on pleurait de voir des familles se faire renvoyer, surtout celles qui arrivaient de zones agitées. Il semble que la Jordanie veut être payée, le Liban n’est pas indépendant, pas plus que l’Irak. Je m’irrite de voir ceux qui critiquent la Turquie. La Turquie a fait plus pour la révolution que n’importe quel autre pays au  monde. Elle a accueilli l’opposition et les réfugiés. Certains veulent que la Turquie fasse notre guerre et montrent ainsi leur ignorance quant à la nature des démocraties. A l’encontre de Assad et de ses semblables, dans une démocratie, vous devez convaincre les 50% qui n’ont pas voté pour vous qu’il est dans leur intérêt national de mener une guerre.

Philippe, ex-SDF : « Ma grande peur, c’est de retomber à la rue »


Aurélie Champagne
Journaliste
Publié le 13/08/2012 à 14h39

Depuis notre rencontre en octobre 2010, la vie de Philippe a connu plusieurs révolutions.


Philippe sort de la rue (Aurélie Champagne, Olivier Volpi)

Aujourd’hui, il porte son trousseau de clefs noué autour du cou. Il a les cheveux courts, se rase de près, porte des habits propres et sent bon « l’eau de Cologne à la lavande achetée chez ED ».

« Normalement, je dis bien normalement, la rue, c’est fini pour moi. A 95%, je pense que c’est fini. »

« Un déclic », la pugnacité d’une assistante sociale, l’association des Petits Frères des Pauvres et une bonne part de chance ont permis son relogement.

Tout n’est pas rose pour autant. Philippe doit « faire ses preuves » et résoudre des problèmes qu’il n’avait pas forcément anticipés.

110 euros par mois pour vivre

Après trois mois d’hôtel à la semaine, il est passé à « l’hôtel social au mois avec cuisine », où il vit actuellement. Sa chambre de 14 m2 coûte 610 euros au mois. Il touche 310 euros d’Aide pour le logement (APL) et 410 euros de RSA.

« Une fois le loyer payé, il me reste une centaine d’euros. Avec ça, tu vis pas. C’est nouilles, riz et pas de folie. »

La CMU couvre gratuitement ses frais médicaux et sa carte « Transports solidarité » lui permet de se déplacer gratuitement. Pour se nourrir, il continue à fréquenter quelques associations, dont une banque alimentaire, deux fois par mois :

« Tu paies 5 euros et tu ressors avec l’équivalent de 20 euros de produits de première nécessité. »

Quand ses vêtements lâchent, il va à l’Armée du salut, « le meilleur vestiaire de Paris ».

« Un mec à la rue vit mieux que moi »

Ironique, il constate :

« A la rigueur, un mec à la rue vit mieux que moi. Il touche un RSA socle de 460 euros. Il peut vivre. Il n’a pas de loyer. Il ne peut pas cuisiner, mais il y a des associations et des distributions de nourriture. Moi, depuis que j’ai un logement, je ne peux plus bénéficier de certaines aides. »

La question du budget décourage parfois les sans-abri en réinsertion. Pas Philippe :

« Je ne ressens pas “ l’appel de la rue ”. Ce que j’y ai vécu pendant vingt ans n’a rien à voir avec ce que je vis depuis ma domiciliation. Je ne suis pas nostalgique. »

Ce qui reste : le bordel, la haine du gaspillage

« Il m’a fallu six mois d’adaptation, pour que je me sente vraiment “ADF” [avec domicile fixe, ndlr] », résume-t-il.

Les premiers temps, à l’hôtel, une sensation de claustrophobie le poussait à laisser toutes les fenêtres ouvertes. Elle a fini par passer.

Malgré tout, Philippe « garde encore des habitudes de la rue ». Sa plus grande obsession est le gaspillage :

« Je jette rien, surtout pas la nourriture. J’utilise les vêtements à fond, je collectionne les petits morceaux de sucre, quand il y en a un qui traîne, je le ramasse. Pareil pour le pain. Je préfère encore manger un morceau de pain rassi depuis deux jours que de le jeter. »

En ce moment, il collectionne les serviettes en papier.


Philippe et son patchwork « Brico Déco » (Aurélie Champagne, Olivier Volpi)

Même si les produits ménagers et produits de toilette représentent une part importante de son budget, Philippe éprouve une certaine difficulté à ordonner son lieu de vie :

« Le bordel, ça, ça me reste de la rue. »

Des services contre un petit billet

Pour arrondir les fins de mois, il a ses petits arrangements avec une paroisse qu’il fréquente de longue date. Il assure quelques heures de présence quotidienne dans une église et effectue des petits travaux d’entretien :

« Je rends aussi des services à des paroissiens contre un petit billet. »

Pour tout le reste, Philippe a appris à changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde. De temps en temps, il s’autorise « une petite folie » : « Un traiteur chinois ou un cinéma. »

« A la rue, je le faisais jamais : tu sais que tu sens pas la rose, t’as tes bagages avec toi. Aujourd’hui, j’ai plus ces problèmes. Je rentre partout. La semaine dernière, je suis allé voir “ Batman ”. »

Philippe évite de penser aux vacances :

« J’ai pas vu la mer depuis au moins dix ans. »

Il rit :

« Si j’ai besoin de flotte, je vais à la piscine. »

La solitude, « le manque des copains »

Aujourd’hui, Philippe parle du « clan SDF » et du « clan ADF ». Socialement, il est encore dans un entre-deux pas toujours très chouette à vivre. Côté ADF, les amitiés sont inexistantes et certains regards le renvoient encore à son ancienne condition. Côté SDF, ses anciens amis de rue lui ont tourné le dos :

« Certains me disent que je m’embourgeoise. Il y a une certaine jalousie. Ils ne comprennent pas : la rue est une famille et je l’ai désertée. Souvent, je ressens le manque des copains. »

Philippe, ex-SDF, à propos de son entourage ADF et SDF.

Durée : 1’15

Ses anciens potes Paul et Daniel sont loin. Paul vivrait toujours au Maroc, « il a appelé la dernière fois pour que je l’aide avec son dossier de RSA ». Daniel serait parti le rejoindre :

« Il paraît qu’il s’est lancé dans un petit business de location de chameaux. Mais je ne sais pas le vrai du faux. Je ne les fréquente plus. »

« Peut-être que je deviens comme tout le monde »

Il reste silencieux un moment. Une pensée le taraude. Un changement s’opère en lui. Il peine à l’expliquer :

« C’est bizarre mais je l’ai remarqué : j’ai peut-être tendance à m’écarter des SDF maintenant. Bien que je l’aie été. C’est-à-dire que quand j’en vois un, je vais pas lui dire bonjour. Je m’écarte. Je crois que j’ai une autre façon de penser aujourd’hui. Je me dis : “ Ah, quand même, s’il voulait s’en sortir… ”

Pourtant, je sais d’où je viens. Je suis le premier à savoir ce que les SDF vivent, été comme hiver, mais je crois que je ressens comme un manque d’amitié pour eux. »

Il conclut, avec une pointe d’angoisse :

« Quand tu m’as connu, j’étais SDF. Je parlais comme un SDF parce que je vivais une vie de SDF. Quelques années plus tard, je crois que je parle et que je raisonne plus comme un ADF. En fait, peut-être que je deviens comme tout le monde. »

Sa copine et Fred

Pour tromper sa solitude, il fréquente Fred, un ancien SDF comme lui, en passe de sortir de la rue :

« C’est mon frère, on rigole ensemble plus qu’on ne se parle. Il n’y a que lui. »

Dans sa vie, Philippe a aussi « une amie » :

« Je la connaissais du temps de la rue, elle savait que pour moi, il n’était pas question d’avoir une relation en étant dehors. »

Depuis, les choses ont changé. Elle lui confie ses histoires, il l’écoute et l’accueille de temps en temps dans sa chambre.

Le retour timide de la famille

En juillet dernier, Philippe a fêté son anniversaire :

« 52 ans. Je suis fier de les avoir, avec tout ce qu’il y a derrière. »

Après un long silence :

« Mon frère m’a appelé pour me le fêter… Chose qu’il n’avait pas faite depuis une bonne dizaine d’années. Depuis qu’il sait que je suis sorti de la rue et que je tiens la route, il a repris contact. Petit à petit. Pour moi, c’est une reconnaissance. »

Philippe est ému. Pour la première fois, il parle de ses filles de 22 et 26 ans :

« J’ai été un papa voyageur, c’est comme ça qu’elles disaient. »

L’une d’elle l’appelle plus souvent maintenant.

Beaucoup de choses ont changé

En un an, beaucoup de choses ont changé. « J’ai grossi », sourit-il. Il parle aussi d’une forme d’« amour propre » qu’il sent revenir :

« Avant, on me marchait sur les pieds dans le bus, je disais rien. Aujourd’hui, je gueule. C’est un détail mais il y en a plein d’autres comme ça. »

Il évoque « l’odeur de rue » dont il s’est défait et s’avoue heureux de « passer inaperçu dans la masse ».

« A la rue, ça me serait jamais venu à l’idée de m’installer en terrasse de café ou dans un restaurant pour manger comme on fait là. Je savais très bien que, du fait de mon manque d’hygiène, je ne sentais pas bon. C’est de l’exclusion dans l’exclusion, tu vois. Je m’excluais moi-même. »

Philippe, ex-SDF, à propos de ’l’odeur de la rue »

Durée : 1’

Il a cessé d’écrire de la poésie :

« A la rue, je crois que c’était un exutoire. »

Retomber à la rue, sa « plus grande peur »

Il répète :

« Je sais d’où je viens. Et j’espère que je sais où je vais. Je fais tout pour ne pas retomber : je paie mes loyers, je tiens à jour mes dossiers RSA, CMU. Je sais bien que sortir de la rue, se réinsérer, ça prend pas un mois, pas six mois, pas un an. Aujourd’hui, retomber à la rue reste ma grande peur. »


Philippe au resto L’Echappée (Aurélie Champagne, Olivier Volpi)

Niveau santé, vingt années de rue ont laissé des séquelles : les mycoses et maladies de peau sont derrière, mais « les pieds et les genoux sont abîmés, à force de marcher tout le temps et de porter des sacs. Et puis, je suis à la limite du diabète. Pendant les années de rue, on se dit que tout va bien, ça tient, mais quand on en sort, on se rend compte qu’on n’est pas indemne. »

MERCI RIVERAINS ! Flapi

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