Le groupe Jabhat an-Nusra ou la fabrique syrienne du « jihadisme » – par Romain Caillet et François Burgat


7 août 2012

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En mars 2011, les autorités syriennes ont d’abord opté pour un traitement social de la contestation populaire naissante. Elles y ont donc fugitivement répondu, par la voix de la conseillère du chef de l’État, Buthayna Sha‘bân, en promettant un relèvement général des rémunérations. À Deraa, où les écoliers auteurs de slogans contestataires avaient été torturés et leurs parents humiliés, la réponse cinglante des manifestants (« Yâ Buthayna, yâ Sha‘bân, sha‘b Dar‘â mû jû‘ân », « Ô Buthayna, ô Sha‘bân, le peuple de Deraa n’a pas faim ») a souligné s’il en était besoin la nature avant tout politique des racines de la crise naissante. Les autorités ont alors définitivement opté pour l’option sécuritaire et commencé à réprimer systématiquement dans le sang les manifestations les plus pacifiques. Elles ont parallèlement attribué la responsabilité de cette violence à des bandes armées dites « jihadistes » (manière de les associer à la majorité sunnite) qu’elles ont accusées de vouloir, avec le soutien de l’étranger, miner la coexistence interconfessionnelle du pays.

Le 17 mars 2012, alors que se développaient les offensives de « l’armée syrienne libre » regroupant les partisans, militaires ou civils, de la lutte armée contre le régime, et que des individualités mobilisées dans la frange salafie du paysage régional avaient sans doute rejoint, mais sans en affecter significativement la structure, les rangs de la rébellion1, un groupe « jihadiste » a effectivement annoncé sa création sous l’appellation du « Front du secours des Mujâhidîn du Shâm aux Syriens dans l’arène du Jihad » (Jabhat an-Nusra li-ahl ash-Shâm min mujâhidî ash-Shâm fî sâhat al-Jihâd). Quelques semaines plus tard, ce Front arevendiqué un premier attentat à la voiture piégée visant les locaux d’une branche des services de sécurité damascènes. Depuis lors, nombre d’opérations de ce type ont été revendiquées par le même groupe. Les communiqués, usant d’une rhétorique sectaire particulièrement radicale, confortent opportunément la thèse du régime. Ils ont logiquement suscité de multiples interrogations. Les milieux de l’opposition, rejoints par plusieurs analystes occidentaux2, ont estimé que ce mode opératoire relevait d’une mise en scène du pouvoir. Les auteurs des premiers attentats ont, en effet, évité de causer de vrais dégâts à la cible sécuritaire supposée. Ils auraient utilisé, pour crédibiliser la tuerie, des corps de manifestants tombés plusieurs jours plus tôt en prenant soin de rendre impossible toute identification des victimes. Muhammad Abû Rumân, un spécialiste jordanien réputé des groupes jihadistes, a dit lui aussi son scepticisme3.

Les notes qui suivent entendent se faire écho des termes d’une analyse identique, mais dont l’intérêt tient à ce qu’elle soit venue des rangs, au demeurant divisés sur le sujet, de la mouvance jihadiste internationale. Dans un texte posté par ses partisans sur le forum muslm.net, un activiste syrien vivant à Londres, ‘Abd al-Mun‘im Mustafâ Halîma, plus connu sous le nom d’Abû Basîr at-Tartûsî4 et qui aurait lui-même rejoint récemment les rangs de l’armée syrienne libre, expose les raisons qui le conduisent à douter de la réalité de ce « Front du secours » qui rappelle à ses yeux d’identiques créations du régime syrien dans les années 1980. At-Tartûsî a régulièrement cautionné les luttes armées transnationales contre des occupations étrangères (en Tchétchénie, en Irak ou en Afghanistan). Même s’il manie lui-même la terminologie sectaire courante dans la mouvance salafie pour stigmatiser « les minorités musulmanes », il s’est, en revanche, régulièrement démarqué aussi bien des attentats aveugles commis en Europe que de l’action de certains groupes armés aux filiations opaques. Il s’est notamment dissocié du GSPC algérien, héritier des tristement célèbres Groupes Islamiques Armés (GIA) dont les officines de l’ombre du régime algérien avaient, dès la fin de l’année 1994, pris le contrôle pour, eux aussi, discréditer localement et internationalement leurs opposants et ceux qui seraient tentés de les soutenir. En 2005, at-Tartûsî s’est également démarqué d’un groupe apparu fugitivement en Syrie, sous une dénomination très proche (« Jamâ‘at an-Nusra wa-l-Jihâd fî Bilâd ash-Shâm »), pour revendiquer, très opportunément pour Damas, l’assassinat du Premier ministre libanais Rafiq Hariri. En réponse à la question : « Abou Adass, disant agir sur ordre du mouvement “Jamâ’at an-Nousra wa-l-Jihad fi Bilâd ash- Shâm” est apparu sur une vidéo pour revendiquer l’assassinat du premier ministre libanais Rafic Hariri. Que savez-vous de ce groupe ? », at-Tartûsî avait alors été déjà très explicite :

« Selon moi, et d’après ma propre expertise, mais aussi de l’avis de nombreux frères concernés par cette affaire, je peux affirmer que le groupe “Jamâ’at an-Nousra wa-l-Jihad fi Bilad ash-Sham”, n’existe pas. Abou Adass a été kidnappé au Liban et tué en Syrie après que les services syriens l’aient obligé à enregistrer la cassette en question. Toute l’histoire est un montage des renseignements syriens. Toute personne connaissant le fonctionnement du régime de Damas sait qu’une telle manipulation est dans ses habitudes ».

En 2012, l’argumentaire d’At-Tartûsî sur la situation syrienne laisse entrevoir, dans le champ réputé morcelé du débat interne à l’opposition, les contours d’une posture religieuse militante qui cautionne néanmoins une intervention extérieure, y compris occidentale. Ce choix est assumé au profit d’une « armée syrienne libre » que ses adversaires du champ jihadiste condamnent comme « étant acquise à la démocratie et aux valeurs occidentales ».

L’argumentaire d’At-Tartusî

La question posée à at-Tartûssî par le forum  (« Est-il de l’intérêt de nos frères de Syrie de publier un tel enregistrement en ce moment ? »)  est donc avant tout celle de la pertinence de la stratégie du groupe Jebhat an-Nusra. At-Tartûsî répond :

« Je n’ai jamais eu connaissance de ce groupe (…) et pas davantage de ceux qui le dirigent. Cela ne leur porte en rien préjudice si ce sont des combattants sincères et authentiques. Je me suis arrêté sur le lien posté sur YouTube qui montre quelques unes des actions menées par le groupe et propose quelques commentaires destinés à le faire connaitre, lui ainsi que sa méthodologie (minhaj). Cette lecture m’a inspiré quelques remarques et quelques réserves »5.

At-Tartûsî rappelle d’abord la propension avérée du régime à recourir à de telles manipulations :

« Nous faisons face à un tyran mécréant “bâtinite”6, illégitime et criminel, aux mœurs et aux valeurs dégradées. Il n’hésite pas à jouer toutes sortes de rôles pour rester au pouvoir – y compris celui …des mujâhidîn. (…) Il a déjà usé de ce type de procédé dans les années 1980, lorsqu’il s’était approprié les traits, les apparences, le style et les déclarations du grand combattant ‘Adnân ‘Uqla7. Ce procédé avait conduit des dizaines de jeunes Syriens derrière les barreaux. C’est pour cela que le peuple a besoin aujourd’hui d’être rassuré à l’égard de ce groupe – ou de tout autre qui se présenterait comme faisant partie des mujâhidîn. Il veut s’assurer qu’il en fait vraiment partie… qu’il défend le peuple syrien, sa religion, et l’honneur de ses femmes ».

C’est précisément l’anonymat derrière lequel se retranche la totalité des membres du groupe qui le trouble. Dans un contexte où la plupart des militants syriens luttent à visage découvert, cette pratique interdit toute certitude sur l’identité des membres et de leurs commanditaires.

« Quelqu’un de vulnérable est-il en mesure d’en sauver un autre et de revendiquer l’appellation de “Front du secours”, alors que ceux qu’il prétend vouloir sauver ont eux-mêmes répudié la crainte qu’ils ont bannie de leurs cœurs et combattent à visage découvert, défiant ainsi le tyran et son régime ? Comment le peuple musulman le plus affaibli serait-il capable de défier par les armes le tyran, à visage découvert, en révélant son identité, y compris les femmes, alors que celui qui veut leur venir en aide, craignant pour sa personne, ne livre ni son visage, ni son nom ? Si certains des membres de tel ou tel groupe considèrent qu’ils doivent – pour préserver leur sécurité – masquer leur visage et leur identité, il faudrait néanmoins absolument qu’un ou plusieurs de ceux qui les représentent se fassent connaitre à la population et ce afin de la rassurer et de la mobiliser (…) ».

Le sous-titrage en langue anglaise, peu courant lorsque la mouvance jihadiste s’adresse à un public arabophone, incite également at-Tartûsî à penser que c’est bien l’opinion publique internationale qui est la première destinataire de la revendication du Front.

« (…) Comme si ceux qui étaient visés étaient l’Amérique et les pays occidentaux et non le peuple syrien que ce Front dit vouloir secourir (…). Tout cela incite donc à mettre un point d’interrogation autour de l’objectif de cette missive et sur l’identité de ceux qui se trouvent derrière ».

La rhétorique utilisée par le communiqué est marquée de surcroît par une surenchère radicale très paradoxale puisque qu’elle est de nature à décourager ses destinataires. Vis-à-vis de cette population syrienne que le groupe a vocation à mobiliser, le Front se montre curieusement agressif et intransigeant : « Chacun, à un moment donné, et dans des circonstances données peut commettre des erreurs de jugement ou de comportement », plaide at-Tartûsî. « Les remettre dans le bon chemin, cela prend du temps. De même, cela requiert-il de l’humanité, de la gentillesse, de la sincérité et de l’ardeur dans la défense de leurs intérêts. […] Et l’on ne trouve rien de tout cela dans le discours du frère, malheureusement ».

Le communiqué du Front jette ensuite l’anathème avec une particulière violence sur ceux qui sollicitent l’assistance de la communauté internationale ; il le fait en des termes qu’at-Tartûsî juge inacceptables aussi bien religieusement que politiquement.

« Le discours de ce groupe se caractérise par un ton hostile et agressif à l’égard de la révolution syrienne en particulier, à l’égard du peuple syrien musulman endurant en général, du fait qu’il s’est trouvé contraint de solliciter l’intervention de la communauté internationale, afin de soulager la Syrie de quelques unes de ses blessures ou d’éteindre quelques uns des brasiers qui dévorent ses demeures (…). Il dit entre autre à ce propos : “Un tel recours (à la communauté internationale) serait une rare perversion, un crime absolu, une calamité suprême que Dieu ne saurait pardonner et dont l’histoire ne prendra jamais en miséricorde les auteurs jusqu’à la fin des temps”. Ces propos sont à la fois faux et injustes d’un double point de vue, canonique et politique. D’un point de vue canonique, le fait de demander l’aide d’un mécréant contre un autre mécréant dont la nuisance est majeure, directe et insurmontable sans une telle assistance, sous l’effet de la coercition et de la nécessité, est légal et digne d’être prise en compte, les juristes s’étant prononcés sur le sujet. Un hadith rappelle que le Prophète a dit : “Vous allez faire une trêve avec les ‘Romains’ et vous combattrez ensemble un ennemi commun.” »8

« En résumé, conclut at-Tartûsî, on peut dire que rien ne saurait justifier de telles appréciations péremptoires et absolues à l’égard des partisans d’un appel aux forces occidentales. Ces propos extrêmes renferment par ailleurs une sorte de faux serment9 à l’égard de Dieu le Très-Haut qui (nous dit-on) “ne pardonne pas et ne pardonnera jamais une telle faute à ses auteurs”. Celui-là prétend-il connaître ce qui ne peut pas l’être et ce que pense Dieu de ses serviteurs au point de formuler un tel jugement ? De ce fait, un tel avis n’a pas de valeur canonique. De plus, il est attentatoire au peuple syrien en général. Et il n’a rien à voir ni avec la sagesse, ni avec la politique ni avec le droit ».

Une surenchère curieusement contre-productive pour l’opposition

À l’heure où la rébellion a précisément besoin de soutiens extérieurs, le Front s’en prend non seulement à l’idée de les solliciter mais également, sans distinction, aux puissances occidentales hostiles à Damas et dont la position sert objectivement ses intérêts. Même l’allié turc « musulman » de l’opposition est malmené et dénoncé, dans la droite ligne de la rhétorique qu’emploie le régime, comme l’allié des États-Unis contre les intérêts des musulmans.

« Or, c’est là une erreur politique », relève at-Tartûsî. « Car cela sert directement le tyran et son régime. Cela conforte sa capacité à opprimer et massacrer le peuple syrien. Car ce qui importe à ce régime, c’est de pouvoir tuer, en toute tranquillité, le peuple syrien après l’avoir isolé, loin de toute intervention, de toute surveillance et de tout contrôle extérieur. Et le frère porte-parole10 de ce groupe, permet, en quelque sorte, au régime de réaliser tout cela, sans même s’en rendre compte. (…) Ensuite, cette agressivité à l’égard du monde entier, de l’Est à l’Ouest, des Arabes aux Occidentaux, sert inévitablement le dictateur et son régime sectaire. (…) En dernière instance, cela pousse en effet le monde extérieur à faire sienne la version mensongère du régime et peut-être même à lui venir en aide en considérant que ces groupes ne menacent pas que le régime mais bien le monde tout entier. Quel bonheur pour le tyran d’obtenir un tel résultat ! J’ai médité sur la biographie du Prophète en matière de comportement à l’égard de ses ennemis. Et qu’ai-je remarqué ? Il a effectivement mené deux batailles en même temps contre deux ennemis. Mais c’est le monde entier que veut affronter celui à qui nous avons à faire ici, et chacun de ses États et de ses pays ! Et cela, tout en même temps ! Et c’est celui-là qui n’ose même pas montrer son visage ! ».

« Ensuite, on ne combat pas un Tyran avec des déclarations enflammées dont la tonalité est déconnectée des exigences de l’action », critique encore at-Tartûsî : « Dans la bataille contre le tyran, l’importance de la propagande (…) et de son impact psychologique ne doit pas pour autant devenir une fin en soi et primer sur le nombre et la qualité des actions menées sur le terrain. Les déclarations mobilisatrices auxquelles aucune force et aucune action ne viendraient donner suite rappellent celui qui secoue un nid de frelons pour le piquer et tous ceux qui sont avec lui et qui ensuite ne dispose d’aucun des instruments nécessaires pour les combattre (…). Un hadîth unanimement considéré comme authentique rappelle que “le croyant ne se fait pas piquer deux fois devant le même trou de serpent”. Et selon un athar11, ‘Umar12 a dit : “Je ne trompe personne et je ne laisse personne me tromper”. »

L’ultime source du septicisme d’at-Tartûsî vient du caractère artificiel de l’argumentaire du communiqué, trop proche à son sens de ceux qu’utilisaient, dans des contextes très différents, les combattants luttant en Irak ou en Afghanistan :

« Ensuite, il faut que tout le monde sache qu’on ne peut pas reproduire en Syrie les modèles des Jihad afghan ou irakien et y employer les mêmes rhétoriques. L’Afghanistan, tout comme l’Irak, sont occupés par des forces américaines et occidentales et leurs alliés. La Syrie est occupée par des Qarmates13 du régime Nusayrî14 assadien et fasciste, et ses alliés les rawâfid15 zoroastriens (majûs)16, d’Iran et du Hizbu-l-Lât17. Donc tout ce qui se dit à propos de l’Afghanistan ou de l’Irak ne nous oblige pas et réciproquement, à propos de la Syrie. Comme si c’était une situation unique. Alors qu’il y a encore d’autres différences que l’on ne peut toutes mentionner ici.

La réponse « pour le groupe mentionné et sur le contenu de son message », vaut, précise t-il, « pour tout groupe combattant qui annoncera sa création ultérieurement ». « Il faut », ajoute t-il, « que tous prennent garde à ce que nous venons d’exposer ». Et de se prémunir d’une réplique qui viendrait de ces faux combattants qu’ils les soupçonnent d’être : « De même, j’exhorte les frères, s’ils sont des combattants authentiques, à tirer profit de mes paroles. Si ce n’était pas le cas, je ne serai alors aucunement affecté par la réplique qui serait faite en leur nom ».

Beyrouth le 27 mai 2012.

 François Burgat, politologue, est directeur de l’Institut français du Proche-Orient.

Romain Caillet prépare une thèse d’histoire contemporaine Les nouveaux muhâjirûn. L’émigration des salafistes français en terre d’Islam, sous la direction de François Burgat, Université de Provence/IREMAM.

Page personnelle : http://www.ifporient.org/romain-caillet

source : http://ifpo.hypotheses.org/3540

Nouvelles d’Alep – par Fay Badrane


7 août 2012

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© Khaled Akil (photo reproduite avec l’autorisation du photographe)

Les informations que je reçois de ma famille et de mes amis en Syrie – via internet et les réseaux sociaux – sont très sombres et très alarmantes comme le ciel bas et lourd qui pèse sur Alep dans cette photo.

Alep, où Bachar Al-Assad a décidé de lancer la “mère des batailles” depuis quelques jours, avec l’objectif de mater définitivement la révolte de son peuple. Se maintenir au pouvoir à tout prix, lui et sa clique, telle est sa ligne de conduite. Quitte à massacrer, dans sa folie meurtrière, jusqu’au dernier syrien. Alep qui, aujourd’hui, malgré la résistance, meurt bombardée et privée de tout.
Pendant que Hama, Homs, Deraa et d’autres villes se faisaient écraser, le silence d’Alep et de ses habitants a longtemps été décrié par le reste de la population syrienne. En fait, depuis plus d’un an, c’est une ville muselée et contrôlée d’une main de fer par les chabbiha (milices d’Assad) car le régime a très vite compris qu’un soulèvement d’Alep, poumon économique du pays, lui serait fatal. Mais les Alépins ne pouvaient faire exception par rapport au reste de leurs concitoyens. Et c’est ainsi que le couvercle a sauté au mois de mai dernier et que la contestation a fusé tel un volcan, avec d’abord les étudiants qui ont été les premiers à manifester. Il s’en est suivi une répression impitoyable, des arrestations par centaines et des tueries au sein même du campus universitaire.

Depuis, Alep, elle aussi, a connu jour après jour des manifestations de plus en plus massives mais toujours pacifiques appelant, ici comme ailleurs, à la liberté, à la dignité et au départ du despote qui, avec le soutien de ses sbires, règne sans partage sur le pays. C’en était trop pour le régime qui a donc décidé de la faire plier, de la réduire à néant… en envoyant, le 28 juillet dernier, ses colonnes de chars, ses avions et ses hélicoptères. Et ce n’est rien moins qu’une nouvelle déclaration de guerre qu’Assad fait à son peuple opprimé depuis 40 ans. Aujourd’hui, à Alep, les combats qui font rage provoquent l’exode massif des habitants vers la Turquie voisine, dans le dénuement et la détresse extrêmes.

C’est aussi la guerre des communautés, la guerre de tous contre tous que le régime veut provoquer, même dans cette cité plusieurs fois millénaire qui fut hittite, araméenne, grecque, romaine avant de devenir arabo-musulmane et ottomane, ayant abrité depuis des siècles chrétiens et musulmans mais aussi des juifs jusqu’à un passé pas trop lointain. Ne dit-on pas qu’elle est la ville la plus ancienne du monde avec Jérusalem et Damas et que son nom originel, Halab, vient de l’araméen (Halba) – langue du Christ encore parlée en Syrie – et signifie blancheur, en référence à la couleur de son sol, de sa pierre. Dans une autre version, son nom viendrait de ce que Abraham y trayait son troupeau (Halab, du verbe “traire” en arabe et racine du mot “halib” lait en arabe). Sans tomber dans une vision idéalisée de ce passé, c’est dire son ancrage historique, pluriculturel et multiconfessionnel à présent mis en péril.

Des voix se sont élevées ces dernières 24 heures pour appeler à la protection des chrétiens de Syrie contre les exactions qui les guettent. On doit toujours craindre que l’esprit de vengeance anime certains au point de les conduire à commettre des actes irréparables. Mais ce sont tous les Syriens qui sont en danger dans cette guerre orchestrée par le régime qui, restant sourd aux revendications de son peuple, n’a rien voulu lâcher, selon la logique “moi ou le chaos”. De nombreux Syriens le savent, qui témoignent de leur volonté de ne pas céder à l’esprit de revanche, à la loi du “œil pour œil et dent pour dent” : ainsi, à Alep, suite à l’exécution intolérable perpétrée voici trois jours contre des membres du clan Berri (sunnite) favorable à Assad, les condamnations de Syriens de cet acte barbare ont fusé de toutes parts sur Facebook (unique espace d’expression), au nom du respect de la convention de Genève pour les prisonniers de guerre ; vendredi 3 août, à Yabroud (à 80 km de Damas), d’après le Comité de coordination de cette ville, l’église du lieu a appelé l’importante communauté chrétienne à faire le jeûne du ramadan en solidarité avec les musulmans, pour rester fidèle à la longue coexistence pacifique entre les deux communautés. On pouvait lire dans cet appel : « La rupture du jeûne se fera dans le préau de l’église. Nous resterons à jamais unis comme les doigts d’une main ! Cette révolution est celle de tout le peuple syrien.” Dans ce contexte de chaos et de désespoir, de telles initiatives méritent d’être mentionnées.

Les Syriens ne peuvent pas comprendre l’inertie des nations face à la guerre de religions et des communautés qui menace de détruire leur pays et leur histoire, face au drame quotidien qu’ils vivent dans un huis clos inhumain. Alors, c’est sur la toile qu’ils lancent leurs appels, leurs cris et qu’ils expriment leurs messages d’espérance parfois teintés d’humour. Je veux ici simplement vous en faire partager quelques-uns.

Mail reçu d’Alep le 29 juillet 2012

“Ne t’inquiète pas. Ce matin, j’ai retrouvé ma mère et tous mes frères. Nous nous sommes dit adieu car c’est peut-être la dernière fois que nous nous voyons.
Les missiles sont aveugles et les roquettes encore plus. Voilà la situation que vivent les gens d’Alep en ce moment. Tout le monde attend la délivrance, par la mort ou par la victoire. L’hôpital Ibn Rochd (Averroès) à Alep est évacué de tous les patients qui sont transférés dans un hôpital de campagne appartenant aux milices d’Assad. Ceux qui sont atteints de maladies chroniques, comme les maladies des reins, ne sont dirigés vers aucun autre hôpital. A eux de se débrouiller tout seuls dans de pareilles circonstances. C’est ce qui a été annoncé à ma mère aujourd’hui, elle qui a besoin d’une dialyse chaque semaine. D’autres malades ont besoin d’être dyalisés deux ou trois fois par semaine. Les crimes du régime affectent tous les secteurs de la vie.”

Un tag sur un mur de la faculté de médecine d’Alep

L’an dernier, l’étudiant classé premier avec distinction, est notre camarade Ali Melhem qui a passé 5 mois dans les geôles d’Assad.
L’année précédente, le premier de la promotion avec aussi distinction est le héros Hayyan Al-Mahmoud qui est mort hier sous la torture des services de renseignements. Il n’y a qu’en Syrie que les meilleurs étudiants sont honorés par la prison ou le martyre.

Blague postée sur Facebook le 30 juillet

“Pardon cher Salvador Dali, ce qui est arrivé aujourd’hui à l’école Hassân Kayali à Alep dépasse de loin ton surréalisme… Un premier mariage y a été célébré dans la communauté des réfugiés… deux amoureux musulmans, laïques, ont uni leur destinée. Le père de la mariée a tenu que les témoins soient chrétiens… A ces noces ont dansé des kurdes, des alaouites, des chiites, des ismaélites, des chrétiens : la Syrie toute entière a célébré leur mariage. Il y a ceux qui tentent d’assassiner la vie par les bombardements et les massacres… et nous avec AMOUR nous traçons le chemin de notre LIBERTE… Félicitations sincères aux jeunes mariés.”

Vidéo de l’évêque et des chrétiens de Yabroud accueillant les musulmans à l’église

Vidéo de la rupture du jeûne de ramadan au sein de l’église de Yabroud

Pancartes (manifestation à Damas) :
“Les erreurs commises au nom de notre révolution sont plus nocives que les balles du régime”

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“Quand tu combats ton ennemi, prends garde à ne pas suivre son éthique et à lui ressembler”

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Pancarte (à Kafr Soussa, près de Damas) : 
“La différence entre la justice et la vengeance  est la même que celle entre la révolution et le régime”

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source : http://www.huffingtonpost.fr/fay-badrane/alep-syrie-repression-revolution_b_1736300.html

TRIBUNE : Pas d’amalgame : ce n’est pas une guerre civile, c’est une répression barbare contre les civils


05-08-2012

Des « violences », des « civils pris entre deux feux », des « loyalistes », une « rébellion » … Pour
certaines mouvances actives auprès des médias, il s’agirait encore de se borner à compter les
points … et à mettre à jour le macabre compteur des milliers de victimes, en affichant une bien
commode symétrie entre les parties, et en incriminant leur manque d’aptitude à « se mettre autour
d’une table » … Une telle vision ne sert que le régime criminel en fin de course.

Lire la suite ici : http://appelsolidaritesyrie.free.fr/ACTUALITE/120805_TRIBUNE.SYRIE/120805_Tribune.Syrie.pdf

 

Le premier ministre syrien, Ryad Hijab, a fait défection et a rejoint l’opposition


Le Monde.fr avec AFP | 06.08.2012 à 11h48 • Mis à jour le 06.08.2012 à 15h18

Le premier ministre syrien, Ryad Hijab, qui a fait défection, a rejoint l'opposition.

C’est un nouveau coup dur pour le régime, après seize mois d’une révolte sans précédent contre Bachar Al-Assad. Le premier ministre, Ryad Hijab, qui a fait défection lundi 6 août, a rejoint l’opposition, selon son porte-parole, Mohamed Otri. Il s’agit du plus important membre du clan Assad à faire défection depuis le début de l’insurrection.
Dans un communiqué lu à la télévision Al-Jazira du Qatar par son porte-parole, Ryad Hijab confirme sa défection et annonce qu’il se rallie à la « révolution » : « J’annonce aujourd’hui que j’abandonne ce régime terroriste et criminel et que je rejoins les rangs de la révolution pour la liberté et la dignité. J’annonce aujourd’hui que je suis un soldat de la sainte révolution. » Mohamed Otri a affirmé que l’ancien premier ministre se trouve en « lieu sûr » avec dix membres de sa famille.
LE PREMIER MINISTRE SERAIT EN JORDANIE
Khaled Zine El-Abidine, membre du Conseil national syrien (CNS) a, lui, indiqué que Ryad Hijab, sa famille et deux ministres se trouvent en Jordanie depuis dimanche soir. L’Armée syrienne libre (ASL) aurait mené l’opération leur permettant de passer la frontière. « L’opposition et l’Armée syrienne libre se coordonnent à présent pour aider à ce que plus d’officiers et d’officiels fassent défection et passent en Jordanie dans les prochains jours », a dit un autre membre de l’opposition, sous le couvert de l’anonymat.

Le premier ministre syrien a été vu dimanche soir en train de passer en Jordanie, a indiqué Zayed Hammad, chef de l’association Kitab wal Sunna, qui s’occupe de plus de 50 000 Syriens réfugiés dans le royaume, citant des collègues de son association. « Des travailleurs humanitaires ont vu M. Hijab, sa famille et d’autres passer la frontière la nuit dernière et je peux confirmer cela », a dit M. Hammad.

« Il y a des informations contradictoires sur le lieu où il se trouve, expliquait un peu plus tôt dans la matinée Rami Abdel Rahmane, chef de l’OSDH. Certaines affirment qu’il a pu gagner la Jordanie, et d’autres, qu’il a été arrêté avant de fuir. »

« C’EST LE DÉBUT DE LA FIN »

Abdel Basset Sayda, chef du CNS, la principale coalition de l’opposition, a salué cette défection, y voyant un signe de la « désagrégation » du régime. « Nous saluons la défection de Ryad Hijab et toutes les autres défections parmi les responsables civils ou militaires », a déclaré Abdel Basset Sayda. « Cette défection signifie que le régime se désagrège. C’est le début de la fin », a-t-il ajouté.

« Ces informations montrent à quel point l’érosion du régime d’Al-Assad est avancée, a estimé lundi le ministre allemand des affaires étrangères, Guido Westerwell, dans un communiqué. Ces événements confirment aussi à quel point sont nécessaires une cessation immédiate des violences et la formation d’un gouvernement de transition sans Assad. »

Ce matin, la télévision d’Etat indiquait, elle, dans un bandeau que « Ryad Hijab a été démis de ses fonctions de premier ministre » et qu’Omar Ghalawanji, vice-premier ministre et ministre de l’administration locale, avait été désigné pour « expédier temporairement les affaires courantes ». Selon le quotidien gouvernemental Techrine, M. Hijab avait présidé dimanche deux réunions au ministère de l’administration locale « sur les mesures à prendre pour réaménager les régions purifiées des groupes terroristes armés », terme par lequel les autorités désignent opposants et rebelles.

 

Ancien ministre de l'agriculture, Ryad Hijab, avait été nommé en juin par le président Bachar Al-Assad à la tête du gouvernement.

Ancien ministre de l’agriculture, Ryad Hijab, 46 ans, avait été nommé en juin par le président Bachar Al-Assad à la tête du gouvernement, à la suite des élections législatives du mois précédent. L’ancien numéro deux du régime n’était pas une figure consensuelle. Il avait succédé à Adel Safar, nommé tout juste un mois après le début du mouvement de contestation, en mars 2011. Il avait été chargé de former un nouveau gouvernement après les législatives de mai, qualifiées de « mascarade »par l’opposition et les pays occidentaux. 

Ryad Hijab est né dans une famille musulmane sunnite à Daïr az Zour, dans l’est de la Syrie. Il fut président d’une des branches de l’Union nationale des étudiants syriens de 1989 à 1998, puis un des dirigeants du parti Baas à partir de 1998. Responsable de ce parti à Deir Ezzor, il a été gouverneur de plusieurs provinces.

LES DÉFECTIONS SE MULTIPLIENT

Avant lui, trois officiers des renseignements politiques à Damas, dont deux frères issus du clan du vice-président sunnite Farouk Al-Chareh, ont fait défection dimanche et trouvé refuge en Jordanie, a assuré le colonel Kassem Saad Eddine, porte-parole de l’Armée syrienne libre en Syrie. Par ailleurs, le premier cosmonaute syrien, le général Mohammad Ahmad Fares, 61 ans, s’est, lui, réfugié en Turquie, selon l’agence Anatolie.

L’annonce de la défection de Ryad Hijab est intervenue quelques heures après un attentat au siège de la radio-télévision d’Etat, et au moment où l’armée prépare une offensive contre la ville d’Alep.

Lire : A Alep, l’armée s’apprête à lancer une nouvelle offensive

De son côté, le vice-ministre iranien des affaires étrangères a annoncé, lundi, la tenue, jeudi 9 août à Téhéran, d’une « rencontre consultative » des pays ayant une « position réaliste » sur la Syrie. M. Hossein Amir-Abdollahian a ajouté que dix pays ont déjà donné leur accord pour participer à cette rencontre « à des niveaux différents », sans préciser lesquels.

Depuis le début de la crise syrienne, l’Iran s’affirme comme un allié de poids du régime Assad, accusant régulièrement des pays occidentaux, mais aussi l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie d’aider militairement les rebelles syriens. « Nous nous demandons pourquoi les Etats-Unis et d’autres pays soutiennent l’envoi d’armes [aux rebelles syriens] alors qu’on assiste à la présence d’Al-Qaida et une augmentation des actions terroristes et violentes en Syrie », s’est interrogé M. Amir-Abdollahian.

Un nouveau général syrien déserteur en TurquieUn nouveau général de l’armée syrienne est arrivé en Turquie pour rejoindre les troupes des combattants de l’opposition, accompagné de cinq officiers de haut rang et plus de trente soldats, a rapporté lundi 6 août l’agence Anatolie. Quelque quatre cents civils syriens, dont une majorité de femmes et d’enfants, ont suivi les soldats, a ajouté l’agence.

Cette dernière défection porte le nombre des généraux syriens réfugiés en Turquie à trente-et-un, depuis le début du soulèvement l’année dernière à la mi-mars. Certains des généraux déserteurs ont toutefois regagné la Syrie pour rejoindre les combattants actifs dans ce pays déchiré par les conflits, a déclaré un responsable turc, refusant de donner le nombre exact des généraux syriens actuellement présents sur le sol turc.

Ces derniers mois, des centaines de militaires syriens ont passé presque quotidiennement la frontière avec la Turquie pour rallier l’Armée syrienne libre (ASL), souvent accompagnés par des soldats du rang. La Turquie abrite désormais 46 500 réfugiés qui ont fui les violences en Syrie, hébergés dans des camps proches de la frontière.

L’étudiante et la bague en or, une arnaque bien ficelée



La bague soi-disant en or (Nesrine Briki)

J’ai assisté à une scène assez étrange lors de mon dernier séjour à Paris : cela remonte à quelques jours, fin juillet, en pleine saison touristique. Fatiguée d’avoir trop marché, je décide de faire une halte au niveau du pont Alexandre III. Je m’accoude à la rambarde pour me reposer et admirer ce chef-d’œuvre architectural et la vue sur les Invalides.

Mon esprit vogue au gré des bateaux-mouches de passage, lorsqu’un « Madame » vient interrompre mon activité méditative. En tournant la tête, je m’aperçois que ça ne m’est pas adressé, mais destiné à une femme occupée à prendre des photos à quelques pas de moi.

La personne qui a lancé le « Madame » est une jeune fille d’environ 25 ans. Son allure est rassurante, son look simple et discret… peut-être une étudiante, pensé-je.

« C’est sûrement de l’or »

L’étudiante pointe un objet brillant par terre, le ramasse et se dirige vers la femme aux photos. S’ensuit alors un échange troublant :

L’étudiante : « Vous avez perdu ça ?

La femme : – Non, ce n’est pas à moi.

L’étudiante : – Vous avez vu ça, c’est du vrai, vous pensez-pas ? »

La femme saisit l’objet que l’étudiante agite sous son nez : un gros anneau doré, style jonc en or, l’examine quelques secondes, puis déclare : « Effectivement, elle est poinçonnée, c’est sûrement de l’or »

L’étudiante reprend la bague et revient à la charge :

« Et vous avez vu la grosseur ?

La femme : – Oui c’est massif, elle doit avoir beaucoup de valeur. Vous avez de la chance de l’avoir vue en premier.

L’étudiante, en souriant : Ah ! ça, c’est la vie ! »

Cette dernière parle un français correct, mais avec un petit accent que mon oreille n’arrive pas à identifier.

« 200 euros et je vous la laisse »

Toujours en souriant, l’étudiante met la bague trouvée à son annulaire puis, l’air déçu, déclare : « C’est dommage, elle est beaucoup trop grande pour moi. » Elle l’ôte, la glisse prestement au doigt de la femme et dit avec enthousiasme : « Regardez, elle est à votre taille, quelle chance ! »

La femme tend la main devant elle pour voir l’effet. L’air satisfait, elle admet que la bague lui va très bien. L’étudiante ne lui laisse pas le temps de souffler et enchaîne :

« Ecoutez, elle ne me va pas à moi et elle vous va bien à vous, je suis en galère en ce moment, donnez-moi 200 euros et je vous la laisse. »

La femme répond vivement qu’elle ne les a pas, l’étudiante prend une voix très douce : « Vous faites comme vous voulez… Elle vous plaît, c’est dommage de rater cette affaire. Combien vous avez ? »

La femme sort son porte-monnaie et en tire deux billets bleus, l’étudiante dit que ça ira, s’empare rapidement des 40 euros, salue la femme, et les deux partent dans des directions différentes.

Cet échange s’est déroulé très vite ; le temps qui sépare la rencontre de la prise de congé n’excède pas les trois minutes.

Soit l’étudiante a une chance inouïe, soit…

Après un moment, je décide de reprendre ma marche. Je me dirige vers les Champs-Elysées, en repensant à la scène dont je viens d’être le témoin ; je me dis que cette étudiante est naïve ou pas très maligne, car au prix de l’or, n’importe quelle centrale de rachat d’or (comme on en voit un peu partout) lui en aurait offert plus que 40 euros…

Je constate aussi qu’à aucun moment, la femme et l’étudiante n’ont évoqué la possibilité de remettre la bague à la police.

Arrivée au niveau du Petit Palais, quelle n’est pas ma surprise de voir la même étudiante montrer une autre bague à une autre femme. Je reste interdite devant la scène déjà vue une demi-heure plus tôt : soit l’étudiante a une chance inouïe et un altruisme surhumain, soit…

Je viens de comprendre qu’il s’agit d’une arnaque et que l’étudiante est un escroc. Cette fois-ci en revanche, elle a moins de chance : la femme abordée a l’air de ne pas parler français et semble méfiante. Elle hoche la tête frénétiquement en s’écartant de l’étudiante.

Poussée par ma curiosité et sans réfléchir, je m’approche de l’étudiante, la salue et sort un Ticket Resto de mon sac, je lui propose de l’échanger contre sa bague. Elle fait mine d’hésiter, je finis par lui avouer que je l’ai vue tout à l’heure, sur le pont Alexandre III. Elle prend le Ticket Resto, me jette la bague et s’enfuit à toute vitesse.

Une boîte à chaussures pleine de bagues

Je ramasse la bague et l’examine minutieusement. Elle est effectivement massive et pèse assez lourd. Deux poinçons sont gravés à l’intérieur : « 750 » et « 18K ». A priori, rien ne les distingue des poinçons authentiques. Pour en avoir le cœur net, je me mets aussitôt en quête d’un bijoutier. Je traverse les Champs-Elysées, je passe l’Arc de triomphe et finis par en trouver un dans le XVIe arrondissement.

Je lui montre la bague et lui demande si c’est de l’or. Une seconde lui suffit pour m’affirmer de façon catégorique que c’est du toc. J’insiste pour savoir comment il peut en être aussi sûr si vite. Le bijoutier montre des signes d’agacement :

« Tenez, regardez ça si vous mettez ma parole en doute ! »

Il me tend une boîte à chaussure pleine à craquer de bagues identiques à celle « trouvée » par l’étudiante, si ce n’est qu’elles sont oxydées et que leur couleur vire au gris vert.

J’expose au bijoutier les circonstances de mon acquisition et ma véritable motivation (la rédaction de cet article), il me répond :

« Je sais juste que les gens qui viennent avec cette bague sont victimes d’une arnaque bien rodée et très efficace : on vous aborde pour vous rendre une bague en or que vous auriez soi-disant perdue, la personne prétend ensuite que sa religion lui interdit de porter des bijoux ou qu’elle n’est pas à sa taille et vous la cède contre de l’argent, sauf que la bague est en cuivre et qu’elle n’a aucune valeur. »

Selon le bijoutier, cette escroquerie est apparue il y a quatre ou cinq ans, mais les cas se multiplient depuis 2010.

Décryptage d’une manipulation

Si l’étudiante avait abordé ces femmes en leur proposant simplement de leur vendre des bagues en or, aurait-elle eu autant de succès ? Probablement que non, car elle paraîtrait immédiatement louche, et la réceptivité des victimes au discours en serait drastiquement réduite.

Tandis qu’en mettant en place un scénario stratégique impliquant des procédés de manipulation, il est plus aisé pour l’étudiante-escroc d’arriver à ses fins, tout en faisant croire à ses victimes que la décision de donner de l’argent émane de leur propre volonté. Là réside l’art de la manipulation – dont l’étymologie ne signifie rien d’autre que « conduire par la main ».

Dans « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens », rédigé par deux chercheurs en psychologie sociale, Vincent Joules et Jean-Léon Beauvois, on apprend que lorsqu’une requête est formulée directement, elle a peu de chances d’aboutir. Mais si une question anodine précède la demande, les probabilités de réussite sont multipliées par quatre.

La manipulation en question repose sur trois principes.

  • Ouvrir le dialogue

Effectivement, dans cette affaire, tout s’est joué lors de la phrase initiale. Le « Vous avez perdu ça ? » permet d’ouvrir le dialogue, d’attirer l’attention et d’imprimer dans l’esprit de la victime la notion d’honnêteté : puisque la personne restitue l’objet, elle est forcément vertueuse, donc crédible.

  • Obtenir l’adhésion

L’étudiante focalise l’attention sur la valeur de la bague, tout en cherchant à obtenir l’adhésion de l’interlocutrice par des questions récurrentes et des « Vous pensez-pas ? ». Aussi lorsque la victime confirme que la bague est probablement en or et qu’elle doit valoir beaucoup, elle a déjà mordu à l’hameçon, le leurre a bien fonctionné.

  • La victime a de la chance

En outre, la sollicitation par la forme interrogative prépare la victime à une requête ultérieure plus importante, c’est la technique du « pied dans la porte ». Lorsque, plus tard, l’étudiante s’exclame « Quelle chance ! », elle inverse la situation et place la chance du côté de la victime. La transaction devient imminente. Elle commence par faire une proposition exorbitante (200 euros) pour finalement accepter ce que la femme a sur elle (40 euros). L’étudiante a utilisé la stratégie de la « porte au nez ».

Dans cette arnaque, en plus de faire appel à ce sentiment humain qu’est la cupidité, le principe de réciprocité est également fortement utilisé ; si on offre un objet de valeur, il est normal d’attendre une compensation en retour.

Pour toutes ces raisons, cette escroquerie aux abords simplistes se révèle être d’une efficacité redoutable. Si vous flânez dans cette superbe ville, ouvrez l’œil

source

Vivre en Syrie


.

Ruth Grosrichard

Professeur de langue et civilisation arabes (Sciences Po Paris)

Témoignages sur la vie quotidienne, extraits de Facebook (traduits de l’arabe)

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Lorsque le sang me mêle au pain: le massacre des boulangeries à Homs

Le régime syrien ne se contente pas d’assiéger les villes et les quartiers rebelles, de couper l’approvisionnement en médicaments, et d’organiser la pénurie de nourriture et de farine. Il ne se contente pas, dans ses attaques, de cibler les boulangeries qui, pour certains, continuent de travailler dans des conditions difficiles en raison du manque de produits. Il ne se contente pas de supprimer tout ce qui est vital: l’eau, l’électricité et les communications. Plus, il s’attaque directement aux citoyens qui sont dans de longues files d’attente aux portes des boulangeries, par des bombardements aveugles. Plus, il s’acharne sur toute personne qui tente d’apporter de l’aide aux quartiers assiégés. Plus, ses snipers abattent les parents venus chercher une galette de pain pour leurs enfants.

C’est ainsi que les forces de sécurité et les chabbiha du régime syrien se sont attaqués à la boulangerie dite de l’étendard et ont ouvert le feu sur les citoyens qui faisaient la queue pour acheter du pain, tuant trois personnes et faisant plusieurs blessés, dont des dizaines d’enfants.

L’empoisonnement du pain au Krak des Chevaliers, une des options pour tuer 

Après l’arrêt de la fourniture de farine aux boulangeries de Talkalakh durant deux mois, après l’interdiction par les forces de sécurité, les chabbiha et les barrages militaires, de toute arrivée de farine et après le bombardement par l’armée syrienne des réservoirs d’eau qui alimentent les fours en énergie, la population a dû recourir au pain dit du gouvernement. C’est ce qui s’est passé récemment au Krak des Chevaliers où le régime syrien a introduit des sacs de « pain du gouvernement », lequel a provoqué plus de 45 cas d’empoisonnement, y compris parmi les enfants et les femmes, et a provoqué la mort de deux personnes. Dans un rapport de l’hôpital de campagne rédigé par les médecins de la région, ceux-ci décrivent les symptômes d’un empoisonnement: vomissements, douleurs abdominales, rétrécissement de la pupille, et ralentissement du rythme cardiaque. La situation médicale catastrophique se trouve aggravée du fait que les hôpitaux sont occupés par la sécurité et les chabbiha (…)

Source

Le grand défenseur des Palestiniens et massacre près de Daraa


Jaouneh street, Yarmouk refugee camp, Damascus, Syria .

Images horribles et cris de douleur à graver dans sa mémoire et à ne jamais oublier. Rien au monde ne peut compenser ces vie humaines, mais Bachar le sanguinaire et ses acolytes doivent payer le prix de leurs crimes ahurissants…

14 martyrs atrocement tombés d’un seul coup dont trois enfants à la commune de Basr al-Harir de la région de Daraa…

La prison, mémoire de la Syrie d’Assad


Après seize années passées en prison pour des raisons politiques, Yassin al-Hajj Saleh, une fois libéré, se lance dans des études de médecine puis dans l’écriture. Son troisième et dernier ouvrage publié dans la clandestinité fait la lumière sur la sombre machine à concasser les âmes et les os des opposants au régime des al-Assad. Paroles d’un rescapé au cœur libre.
Par Ziad MAJED
2012 – 08
Le 7 décembre 1980, Yassin al-Hajj Saleh, jeune homme de 20 ans et étudiant en médecine à l’université d’Alep, est arrêté par les services de renseignements du régime Assad. Il est « châtié » pour son engagement dans le Parti communiste – bureau politique (dirigé par Riad Turk) opposé au régime. Il est conduit sans acte d’accusation en prison où il passera 16 ans, dont la dernière année dans l’enfer de la prison de Palmyre !
Le 21 décembre 1996, Yassin est libéré. Il retrouve sa Syrie et se recueille sur la tombe de sa mère, décédée avant de l’avoir revu lui et deux de ses frères (Mostafa et Khaled) emprisonnés également durant la même période, mais pour des durées moins longues : 5 et 6 ans…
Il décide en 1998, par défi, de passer son diplôme de médecine et y parvient. Puis à partir de 2000, il commence à écrire et publier. Il devient en quelques années l’un des écrivains syriens et arabes les plus notoires. Autres que ses nombreux articles et recherches, Yassin al-Hajj Saleh a publié deux livres : Sourya min al-Zhil, Nazharat dakhil as-Sandouk al-Aswad (La Syrie de l’ombre, regards à l’intérieur de la boîte noire) en 2010 et Assatir al-Akharin (Les Légendes des autres) en 2011, une critique de la pensée islamique contemporaine et une critique de sa critique.
Depuis le début de la révolution syrienne il y a 18 mois, Yassin vit dans la clandestinité et publie ses textes dans la presse et sur Facebook. Son troisième livre est sorti le mois dernier. À travers ses pages, il cherche à se libérer du poids d’un sujet qu’il connaît tant, la prison, « pour mieux se préparer à accueillir la nouvelle Syrie, la nouvelle vie, et les nouveaux récits à venir ».
Bil-khalas ya Chabab ! (À notre salut, les jeunes !) est un recueil de 9 textes, précédés d’une introduction, évoquant sa vie dans les geôles syriennes. Les textes (à l’exception de deux entretiens) sont des essais racontant l’univers des prisons : l’espace, le temps, les prisonniers, la solidarité, la solitude, la peur, la torture, l’agressivité, la décadence, les tortionnaires, la faim, la corruption, le courage et la dignité. Un univers résumant la « condition humaine » sous un régime despotique qui cherche à écraser ses sujets et les déshumaniser.
Libérer la mémoire
Yassin raconte seize ans (et quatorze jours) de sa vie passés dans 3 prisons : Mosallamiyeh à Alep (de décembre 1980 à mars 1992), Adra au nord de Damas (d’avril 1992 à décembre 1995) et Palmyre (de janvier à décembre 1996). Ses essais contiennent des éléments les inscrivant à la fois dans la littérature carcérale, la sociologie politique et l’autobiographie. Plutôt que de coller à une discipline, il a avant tout cherché à organiser au mieux sa mémoire. Pour cela, il a analysé des contextes et des rapports, il a extériorisé des sentiments et raconté l’évolution des relations humaines dans trois lieux différents, traversés par des voyageurs/prisonniers. Tous portent en eux le temps, et essayent de le gérer au mieux sans pouvoir effectuer de compte à rebours, puisqu’ils ne connaissent pas (et heureusement pour eux) le nombre d’années que chacun doit passer.
Tête basse, tête levée
En décembre 1995, alors qu’il pensait que sa libération était une affaire de jours, Yassin est convoqué par des officiers des services militaires. Ces derniers lui proposent de « collaborer avec l’État » en signant une déclaration d’abandon de toute activité politique, et en acceptant d’écrire des rapports sur les « ennemis du président ». Il savait que son refus catégorique allait lui coûter cher, mais n’imaginait pas la suite… Quelques jours plus tard, il est envoyé, avec une trentaine de ses camarades, à la redoutable prison de Palmyre. C’est le voyage au bout de l’enfer. La découverte du lieu où les islamistes étaient incarcérés depuis la fin des années 1970, où le terrible massacre de 1980 avait eu lieu, et où les têtes sont baissées à longueur de journée, les yeux regardant le bas des dos des autres. Deux règles à ne jamais briser : ne jamais croiser les regards et toujours éviter de lever la main pour se protéger d’une gifle, d’un coup de pied, au risque d’en subir les conséquences graves.
Palmyre, c’était l’horreur au quotidien. La déshumanisation de l’être, la métamorphose de son corps, de sa silhouette, de ses rapports avec autrui. Alors que dans les deux prisons précédentes, Yassin et ses amis connaissaient les tortionnaires, comprenaient leurs regards et communiquaient avec eux, à Palmyre, il n’y avait que des voix, des accents, et la frayeur qui paralysait le dos. Jamais de visages, jamais d’yeux.
Une année dure, longue et atroce qui allait ravager des vies. L’auteur avoue même avoir souhaité repasser quelques mois dans son ancienne prison pour digérer son séjour à Palmyre, guérir de sa violence inouïe, avant de sortir et retrouver la vie « normale ».
La prison et ses intellectuels
Yassin n’attribue pas à la prison le mérite d’avoir formé entre ses murs et sous la lumière avare de ses lampes des intellectuels. C’est plutôt la résistance que certains ont menée contre le temps de la prison et contre l’oubli qui accomplira cette mission. Suite à des séries de protestations et de grèves de la faim (et à des pots-de-vin payés à certains tortionnaires), l’administration des prisons a accepté d’autoriser les livres en 1982, la télévision en 1986 et les crayons en 1988. Ainsi, des prisonniers allaient découvrir des œuvres de philosophie, de psychologie, de littérature, et allaient apprendre l’anglais. Ils seront meilleurs anglophones à leur sortie que beaucoup de leurs anciens camarades de classe à l’université !
C’est à ce niveau, de même qu’à celui des conditions de tortures physiques, que les détenus politiques de gauche avaient un « avantage » sur leurs voisins islamistes. Ces derniers, précise Yassin, subissaient toutes sortes d’humiliations, de violences, et finissaient dans leur majorité à Palmyre. Une hiérarchie dans la torture et la haine était ainsi pratiquée par les tyrans dans les geôles. Même à huis clos, le régime Assad cherchait à reproduire ses politiques de destruction et de fragmentation sociale.
La révolution comme véritable guérison
Après Mustafa Khalifé dans La coquille, Faraj Bayrakdar dans Les trahisons de la langue et du silence, et d’autres écrits sur les prisons syriennes, Yassin al-Hajj Saleh présente un nouveau témoignage poignant, puissant et intelligent, qui lui ressemble. Honnêteté et engagement, spontanéité de style et construction de la pensée, Yassin essaye de guérir en écrivant. L’arrivée de la révolution extraordinaire du peuple syrien accélère ce processus de guérison.
Les Syriens tournent aujourd’hui avec Yassin et des dizaines de milliers de citoyens et citoyennes comme lui, la dernière page d’une histoire, d’un livre. Ils vont reconstruire sur les décombres des prisons et des centres de détention, des musées de la mémoire et de la résistance à un des pires « États de barbarie » que l’histoire du monde arabe ait connus.

Faraj Bayrakdar


Faraj Bayrakdar est un poète syrien
né en 1951 près de Homs.
Son oeuvre, traduite en plusieurs langues,
a reçu divers prix littéraires,
notamment le prix Hellman-Hammet
(1998), l’American PEN Freedom-to-
Write Award (1999) et le Free Word
Award (Hollande, 2004). Ses premiers
recueils sont publiés dès 1979 ;
les pensées poétique et politique y
sont déjà intimement liées. Membre
du parti Baas, le poète s’en dégage
pour adhérer à un parti de l’opposition
: l’Organisation de l’action
communiste. Cet engagement provoque
son emprisonnement en 1987.
Comme plusieurs de ses camardes, il
est détenu sans accusation ni procès
jusqu’en 1993 où il est condamné
sans aucun recours juridique par la
Cour suprême de la Sûreté de l’État
à 15 ans de prison pour appartenance
à une organisation politique illégale.
Les autorités syriennes nient encore sa
torture bien qu’Amnesty International
affirme qu’il a souffert de plusieurs
dégâts vertébraux dont la déformation
de la colonne vertébrale jusqu’à
la nuque, suite à l’usage de la « chaise
allemande ». Durant sa captivité, paraît
à Beyrouth son quatrième recueil :
Une colombe aux ailes déployées. La
prison le pousse à apprendre à « écrire
sans papier ni crayon » des morceaux
confiés à sa mémoire orale et celle
de ses codétenus. Ils trouvent même
ensemble un moyen de fabriquer de
l’encre à partir de thé et d’émincés
d’oignon. Bayrakdar affirme : « La
poésie m’a aidé à emprisonner la prison.
» En novembre 2000, après 14
ans de captivité, dont 4 dans la prison
isolée de Tadmour, Faraj Bayrakdar
est libéré suite à une campagne de soutien
internationale. Il vit aujourd’hui
en Suède.

Un poème :

Visite
Enfin… !
Contrairement à ce que n’est
pas
Son habitude
Mon aimée
à l’appel de son nom
Sourit
L’univers alors célèbre la
naissance
De deux firmaments
nouveaux
Les papillons se parent d’ailes
Faites de liberté pure
Merci !
Disent les forêts
Elles démêlent leur chevelure
au peigne du vent
Merci !
Disent les mouettes
Elles secouent de leurs ailes
La fatigue des migrations
premières
(…)
Dieu à nouveau occupe son
trône
Enfin… !
Et tout comme à son habitude
La voix du gendarme
glougloute
Et annonce
Fin de la visite !
Alors
Les fenêtres de la prison
referment leurs paupières
Les visages des murs se
couvrent
De la couleur de la honte.
le 26 janvier 1993, prison de
Saydnaya.
Poème traduit de l’arabe par Ritta
BADDOURA.

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