Massacre à Alep, une arme de guerre de plus


Le Monde.fr | 08.09.2012 à 19h53 • Mis à jour le 08.09.2012 à 21h27

Par Jean-Philippe Rémy (envoyé spécial)

 

Au grand carrefour de Tarik al-Bab, à l'est de la ville d'Alep, une bombe a été larguée par un avion gouvernemental sur un immeuble d'habitation.

 

Cela pourrait être une explosion comme les autres, comme tant d’autres depuis des heures à Alep, mais celle-ci est un coup au but de la pire espèce. Au grand carrefour de Tarik al-Bab, à l’est de la ville, la bombe larguée par un avion gouvernemental vient de frapper de plein fouet un immeuble d’habitation.

La taille du projectile est de celle qui ouvrent des piscines lorsqu’elles frappent le sol, ou écrasent un bâtiment. Cette fois-ci, c’est un immeuble où de nombreuses familles habitent encore. Alors, dans le gigantesque nuage de poussière, émergent les formes fantômatiques du massacre. Des blessés sortent des décombres, regards vides, corps en lambeaux. Il y a des miraculés, un peu, et beaucoup d’atroces choses qui sortent du béton fracassé. On emporte un garçonnet blessé à la bouche qui promène sur la scène un regard étonné qui donne envie de pleurer. Des véhicules comme fous arrachent les blessés aux décombres, à la foule qui grossit, pour les amener vers l’hôpital le plus proche.

Trois étages, peut-être quatre, ont été volatilisés par le tir, l’immeuble aussi est défiguré à un point tel qu’il est impossible de dire. Il y a des survivants qui essayent de rejoindre le sol depuis des chambres coupées en deux, ouvrant désormais sur quinze mètres de vide, au risque de chuter comme les tonnes de pierres et de gravats qui jonchent toute la place. Il n’est même pas question de compter les vivants, les morts, les abîmés. Des hommes et des femmes hurlent, mais bientôt, ces hurlements sont couverts par d’autres cris.

 

Trois étages, peut-être quatre, ont été volatilisés par le tir de l'armée syrienne, l'immeuble aussi est défiguré à un point tel qu'il est impossible de dire.

 

« ILS ONT DES CRIS, ET UNE ENVIE DE TUER »

Des hommes se sont rassemblés un peu plus loin, juste à quelques dizaines de mètres, et ils sortent, tout à coup, les longs gourdins des nervis du pouvoir. Ils ont des pierres à la main, c’est facile, il n’y a qu’à se baisser pour les ramasser. Ils ont des cris, et une envie de tuer. Voilà, c’est un groupe de manifestants pro-Bachar al-Assad, qui crie à l’Armée syrienne libre de s’en aller, de foutre le camp, et qui fond sur les quelques responsables insurgés avec l’intention manifeste de les lyncher. Ces derniers tirent en l’air, s’extraient en catastrophe du carrefour de la mort, tandis qu’on continue de tirer encore des blessés et des morts de dessous des pans entiers d’étages écroulés.

Sous l’horreur, il y a une leçon, et personne ne peut dire qu’elle constitue une surprise. D’abord, le contexte : depuis 24 heures, une nouvelle phase de la bataille d’Alep est engagée, et elle sert de révélateur. L’Armée syrienne libre (ASL) est engagée contre les forces gouvernementales dans de nombreuses villes de Syrie, mais Alep a quelque chose de particulier. En plus du fait d’être la grande ville économique du pays et de rivaliser, en terme de population, avec Damas, les groupes insurgés y ont d’abord conquis des poches dans les campagnes environnantes, et longuement préparé l’attaque de la ville en se ménageant des couloirs vers les bases arrières rurales. Ils ont conquis la moitié est d’Alep, à peu de choses près, vers la fin juillet et évité le piège des autres villes de Syrie, où les hommes de l’ASL sont encerclés et réduits à s’infiltrer à travers les lignes gouvernementales, tout en subissant des bombardements.

Alep est donc capitale pour l’ASL, et lors de la première phase de sa conquête de la ville, les environs de Tarik al-Bab ont été un point important de contrôle important des zones insurgées. Dès le lendemain de l’entrée dans Alep, une myriade de groupes de l’ASL (souvent formés, à l’origine, sur la base de noyaux de déserteurs établis dans les villes du Nord, comme Mar’a, Tarif At, Azaz, etc…) a réussi un premier effort d’unification, précisément en créant une division (liwa) baptisée al tawid (unification).

UNE OFFENSIVE PRÉPARÉE DANS LE PLUS GRAND SECRET

Puis, dans les semaines suivantes, une forme de guerre d’usure s’est mise en place. Aucun des fronts n’a été enfoncé, ni par un camp, ni par une autre, même si on s’y bat chaque jour. C’est à cette phase que les unités de l’ASL tentent depuis vendredi 7 septembre de mettre fin, par une offensive préparée dans le plus grand secret. Des combattants ont été massés – de différentes divisions, car il en existe quatre à Alep – pour lancer l’assaut sur une position stratégique du nord-est de la ville, Hanano. Grand complexe militaire où les appelés de l’armée syrienne en provenance de tout le nord du pays (et jusqu’à Deir es-Zor) étaient regroupés avant d’être envoyés vers leurs unités respectives, mais aussi base de feu pour l’artillerie qui s’en donne à cœur joie, ces jours-ci, sur les quartiers pris par l’ASL.

LES ALBATROS, D’UNE EFFICACITÉ REDOUTABLE

La bataille, samedi, a été féroce, non seulement en raison des combats au sol, mais aussi parce que l’armée syrienne maîtrise totalement les airs. Depuis la veille, les avions du régime multiplient les largages de bombe sur le périmètre conquis à Hanano par l’ennemi, mais aussi dans les environs pour couper les lignes d’approvisionnement, ou plus simplement les voies de circulation des combattants de l’ASL.

Pour bombarder dans Alep, l’armée de l’air syrienne a recours à des petits avions à réaction conçus à l’origine pour l’entraînement, les Albatros (L39) de fabrication tchèque, si maniables pour évoluer au dessus des différents quartiers. Chargé de bombes, l’Albatros n’est pas équipé d’un viseur, obligeant le pilote à larguer son projectile en piqué pour choisir sa cible. Mais avec l’absolue liberté dont jouissent les jets au dessus d’Alep, la multiplication des passages et des largages rend leur efficacité redoutable.

 

L'explosion de cet immeuble de l'est d'Alep a fait des dizaines de victimes.

 

L’ARMÉE SYRIENNE PERD HANANO

Pendant toute la journée, aucune bombe n’est tombée sur Tarik al-Bab, qui se trouve suffisamment en retrait par rapport à la ligne de front, pour ne pas être frappé par une erreur de bombardement. Mais vers le début d’après midi, selon plusieurs sources rebelles, les forces gouvernementales ont fini par perdre le dernier quart de Hanano, dans lequel les soldats loyalistes se battaient depuis la veille sans relâche. Point important : l’armée syrienne vient ainsi de perdre une position clef du nord de la capitale économique, construite sur une colline pour dominer les environs.

Reste à déterminer, pour commencer, si l’ASL compte poursuivre son avancée à partir de cette victoire et avancer en direction du nord-ouest, au delà du rond point de Mysaloun (autre position gouvernementale), vers le bâtiment de la sécurité d’Asyasya, autre base de feu gouvernementale selon les rebelles. Mais si l’avancée se poursuit, l’ASL devra aussi faire face à un nouveau danger, dont certains de ses responsables ont une conscience aiguë.

DES QUARTIERS PAS HOMOGÈNES

Les quartiers conquis sur l’armée ne sont pas homogènes, certains abritent même des habitants fidèles dans leur soutien au président Bachar al-Assad, ainsi que les nombreux troupiers des services de sécurité et leurs homologues d’invention plus récente, les chabihas, gros bras faits pour faire mal et faire peur avec les moyens du bord. Leur nombre est impossible à déterminer avec précision, et la période ne se prête pas aux sondages. Du reste, l’habitude d’exprimer en public et en toute honnêteté ses opinions n’est pas exactement le trait de comportement le plus frappant dans une Syrie qui vit depuis des décennies sous l’emprise des multiples services de sécurité, de l’espionnage de voisinage, des dénonciations et de la torture.

 

Le quartier de Tarik al-Bab est pourtant considéré comme en partie fidèle au pouvoir syrien.

 

A Tarik al-Bab, quartier peuplé et considéré comme en partie fidèle au pouvoir syrien, pourquoi un seul et unique projectile gouvernemental est-il venu frapper à l’heure où les habitants, même en ces temps difficiles, sortent pour faire des courses ? La bombe a détruit un immeuble, des vies, mais l’horreur était peut-être l’arme que souhaitaient utiliser ceux qui ont fixé ce point précis à l’Albatros – dans la confusion générale, certains habitants se demandaient s’ils n’avaient pas été frappés plutôt par un engin explosif lancé depuis un hélicoptère, ce qui revient au même dans l’effet recherché. La « manifestation », par sa violence, par sa soudaineté, a peut-être surpris sur le moment. Mais elle révèle l’un des problèmes cruciaux qui accompagneront l’Armée syrienne libre dans Alep.

source

Syrie : à Daraya, la presse libre vous attend dans les cabines d’essayage


Marie Kostrz | Journaliste Rue89

De Beyrouth, Liban) Avant que son nom ne soit associé à un massacre, Daraya était déjà célèbre pour son journal libre, l’un des trois seuls distribués dans tout le pays.

« Tout le monde n’a pas Internet en Syrie »


Inab Baladi (Inab Baladi)

Depuis le début de la révolution, beaucoup de nouveaux médias sont apparus en ligne. Moins en version papier :

  • Oxygen, à Zabadani ;
  • Le Droit, à Midan ;
  • Inab Baladi (Raisins de mon pays), à Daraya.

Selon les fondateurs de ce dernier, une telle initiative était nécessaire. L’un d’eux, Walid – tous les prénoms ont été modifiés –, explique :

« Tout le monde n’a pas Internet en Syrie et c’est aussi un plaisir de tenir un exemplaire entre ses mains. »

L’obligation d’informer s’est pour eux transformer en une belle (et très risquée) aventure.

Le petit groupe ne s’est jamais réuni

Les versions PDF défilent sur l’écran d’ordinateur de Walid, sous son regard brillant de satisfaction. Distribué à Daraya et ses environs, Inab Baladi est un petit succès : 1 000 exemplaires sont diffusés chaque semaine (le premier numéro, sortie en janvier, a été imprimé à 100 exemplaires).

A ses côtés, Wael explique que le canard est avant tout l’histoire d’une bande de jeunes motivés par l’idée que la révolution syrienne n’est « pas menée seulement contre un dictateur, mais contre l’idéologie du régime en place » :

« Les journaux officiels sont bourrés de mensonges. On voulait pouvoir partager nos idées et les informations qui nous parvenaient librement. »

Des mots croisés « révolutionnaires »

La machine s’est mise en route rapidement. Jamais le petit groupe, dont les membres se sont connus grâce à la révolution, ne s’est réuni physiquement. Ce qui ne l’a pas empêché de discuter et définir les rubriques du journal via Internet, en fonction des intérêts des habitants :

« Dans le premier numéro, on avait une page sur la situation des forces de sécurité du régime, d’autres sur l’actualité syrienne, l’économie du pays et la littérature. »

Les événements organisés par les activistes à Daraya sont aussi listés. Tout y parle du mouvement de protestation, même les mots croisés, « au vocabulaire révolutionnaire ».

Les « citizen journalists » récompensés

Petit à petit, les apprentis journalistes – aucun n’a reçu de formation dans ce domaine – se sont rodés. En fonction du diplôme ou de la qualification, chacun a sa rubrique ou une tâche qui lui est attribuée.

Raisins de mon pays est l’illustration de l’avènement du journalisme citoyen, qui s’est développé avec le conflit syrien. Cette année, le Netizen prize de Reporters sans frontières a en effet été attribué aux « citizen journalists » syriens.

Il témoigne d’un engagement d’une partie de la population, qui continue de travailler la journée et participe à la création de l’actualité sur son temps libre, en se formant sur le tas.

Laisser un journal sur le banc d’un jardin

La réalisation du journal est artisanale. Produit grâce à l’investissement de ses membres et aux dons des habitants de Daraya, Raisins de mon pays est imprimé sur différentes photocopieuses puis assemblé à la main.

La distribution n’est pas moins épique. Fadia, qui y participe, explique ses petits trucs :

« On les laisse sous les portes, on les distribue aux manifestations, pendant que des activistes surveillent les environs. On dépose aussi des exemplaires sur les bancs des jardins publics, dans les cabines d’essayage des magasins de vêtements… »

« On ne pense pas au danger, on fonce »

La peur est omniprésente « mais on ne pense pas au danger, on fonce », assure la jeune femme. Dalya, l’une de ses camarades, très dynamique, ne manque pas de détermination, et de courage :

« Mon voisin soutient le régime à fond. Chaque semaine, je lui glisse un exemplaire de notre journal sous l’essuie-glace de sa voiture en espérant qu’il change d’avis ! »

Malgré les sourires et une apparence décontractée pour certains, les membres du journal ont cependant conscience qu’ils risquent leurs vies en l’éditant. Un habitant a été battu et mis en prison après que les forces de sécurité ont trouvé un exemplaire à son domicile, raconte Dalya :

« Le régime ne combat pas seulement l’armée libre, il combat aussi tout ce qui peut faire évoluer l’état d’esprit des Syriens et il est évident que notre journal y contribue. »

Rapprocher l’armée libre et les pacifistes

L’équipe a dû faire face aux changements de nature de la révolte syrienne. Dalya explique qu’un débat a eu lieu au sein de l’équipe :

« Nous sommes pacifistes donc au départ nous ne couvrions pas ce qui concernait l’armée libre. Maintenant, nous le faisons, tout en continuant d’évoquer les événements pacifiques de Daraya. Nous pensons que notre journal peut justement contribuer à rapprocher les deux courants. »

Très fort à Daraya, le mouvement pacifiste a réussi à perdurer depuis le début de la révolution, en grande partie grâce à l’influence du cheikh Jawdat Saïd, défenseur de la théorie de la non-violence. L’état d’esprit du journal est résumé par Youssef, qui participe également à l’écriture des articles :

« Nous avons besoin des deux pour faire tomber le régime et établir une nouvelle société civile. »

« Continuer après la chute du régime »

Le journal doit cependant encore gagner en professionnalisme :

« Jusqu’à présent nous n’avons pas couvert les bavures de l’armée libre, mais après un débat en interne nous avons compris qu’il était important de le faire pour gagner en crédibilité. »

L’initiative a en tous cas reçu un accueil mitigé. Si certains habitants sont chaque semaine très enthousiastes à l’idée de recevoir un nouveau numéro de Raisins de mon pays, d’autres pensent qu’un journal n’est pas la priorité et que l’argent qui y est investi devrait être utilisé autrement par l’opposition.

L’équipe ne compte pas s’arrêter en chemin pour autant. Walid a déjà prévu d’obtenir une licence pour le journal après la chute de régime. A cause du massacre, le dernier numéro n’a pas pu être distribué, mais tous souaitent continuer l’aventure à l’avenir.

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