La névrose syrienne de Richard Millet


Par Vincent Hugeux, publié le 13/09/2012 à 15:03, mis à jour à 15:08

Dans la famille Assadophiles, je demande l’intello, Richard Millet. Retour sur l’amer bréviaire publié au printemps par cet imprécateur que le crime fascine, Eloge littéraire d’Anders Breivik.

La névrose syrienne de Richard Millet
Richard Millet est un soutien régulier de la famille el-Assad, qui dirige la Syrie depuis plus de 40 ans.DR

Beaucoup d’appelés, peu d’élus, et moins encore de lus… Maints autres « bacharophiles » auraient mérité d’apparaître au fil de notre enquête. Et seule la brièveté de ce récit leur vaut de ne pas y figurer. Mais comment résister à la tentation de consacrer un bref codicille numérique à Richard Millet, cet écrivain-éditeur surgi voilà peu sous les feux d’une avant-scène qu’il prétend abhorrer pour son éloge délirant du nazillon norvégien Anders Behring Breivik?

En mai dernier, l’imprécateur corrézien de chez Gallimard a publié chez Fata Morgana, dans un format aussi raffiné que suranné, un court pamphlet sobrement intitulé Printemps syrien. Seize pages, 3€… Voilà qui hisse le tarif du sophisme géopolitique à un niveau prohibitif.

Ce libelle a une vertu: il livre une version érudite, précieuse, hautaine, amère, parfois amphigourique, de la logomachie chère aux assadolâtres. La charge toute en aigreur d’un aristocrate mal dans son temps, enclin à puiser dans les legs de l’histoire et de la littérature de quoi ennoblir ses fantasmes. Un florilège pompeux. De la propagande en dentelles d’antan.

Bachar « moins bien » qu’Hafez

Richard Millet sait. Lui est immunisé à jamais contre la jobardise de cet Occident dont il vomit la veulerie. Visionnaire au royaume des aveugles, il chante donc en vertu d’une implacable logique les louanges du cadet des al-Assad, ophtalmologue frappé de cécité. Louanges mezza voce au demeurant. Car Bachar, en un an, « n’a réussi à faire que 10.000 morts », donc « moins bien que son père ».

Deux fois moins bien: Millet crédite Hafez de 20.000 cadavres lorsqu’en 1982, « cet homme exceptionnel » anéantit dans le sang l’insurrection des Frères musulmans de Hama. Mais il est vrai que papa « avait compris les vertus du Blitzkieg ».

Sa politique intérieure? « Une merveille d’équilibre tactique », hormis, nous concède-t-on « en son extension libanaise ». Instructive audace lexicale: le pays du Cèdre, que Millet prétend chérir, ne demeure donc dans son esprit qu’un prolongement levantin de la mère Syrie.

Eloge par défaut disions-nous, et plutôt deux fois qu’une. C’est que l’auteur préférait à l’évidence à l’échalas Bachar le dauphin présomptif Bassel, foudroyé le 21 janvier 1994 – et non en 1993 comme il l’écrit à tort – par son goût immodéré pour les bolides et la vitesse.

Millet pourfendeur de la démocratie

Richard Millet sait. Il sait que les dictateurs arabes ne furent pas détrônés par leurs peuples, mais évincés au prix d’un complot américano-saoudo-qatari. Qu’en Syrie, l’éruption du printemps 2011 fut le fait de « factieux ». Lui sait qu’au-delà de Damas, la cible de l’Oncle Sam – le mal absolu – reste l’Iran; cette République islamique où le soulèvement civique de 2009 ne fut pas écrasé, mais « endigué », et dont « l’activisme nucléaire » sert de prétexte au bellicisme bêlant de l’Occident. Haro, dans la foulée, sur la démocratie, un « ballet de fantoches » qui consiste, aux yeux de notre acerbe dialecticien, « à faire croire à des esclaves qu’ils sont des maîtres ».

Au bon vieux temps, la Syrie était « un pays d’ordre », l’un des ultimes bastions de la résistance à l’ignoble multiculturalisme américain. Fasciné par les despotes, le thuriféraire du défuntSlobodan Milosevic -cet autre rempart contre les métèques- voit en eux d’incomparables protecteurs des minorités. Et tant pis si celles-ci, affligées d’un statut de dhimmitude laïque, paient au prix fort un tel privilège.

Il va de soi que l’unique rescapé du grand naufrage de la pensée voue un mépris rageur aux fantassins de la sous-culture médiatique. « Les journalistes occidentaux ‘couvrant’ cette guerre, grince-t-il, font assaut d’insignifiance. Leur vocabulaire est misérable, leur syntaxe minimaliste, leurs images sont aussi pauvres que celles des téléphones portables. »

Certes. Tout le monde ne peut se prévaloir d’avoir combattu, la kalach’ à la main, parmi les phalangistes libanais. Rite initiatique à l’évidence crucial pour le jeune Richard, puisqu’il lui offrira, dansConfession négative, la matière de cet aveu narcissique et glacé: « J’ai dû tuer des hommes, autrefois, et des femmes, et des vieillards, peut-être des enfants. » Sans doute une autre de ces « expériences spirituelles » dont le très chrétien Millet a nourri sa foi. Quand on se veut barrésien, il y a quelque chose de navrant à n’être, au mieux, que baroque.

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Alep, un crime d’Etat sans précédent


LE MONDE | 12.09.2012 à 15h14 • Mis à jour le 13.09.2012 à 08h35Par Editorial

Depuis les hauteurs de la citadelle d’Alep, le visiteur pouvait lire hier, dans les mille rides de la ville, l’héritage d’un long passé et l’énergie du présent. C’est aujourd’hui la mécanique barbare du régime de Bachar Al-Assad, mise à nu, qu’il pourrait déchiffrer s’il pouvait y accéder sans le payer de sa vie. Dans quel autre pays une armée se livre-t-elle au bombardement méthodique de son propre peuple ? Où ailleurs qu’en Syrie voit-on des avions de guerre, que rien ne menace, hacher, pilonner, détruire patiemment, au coeur de leur propre pays, des quartiers qui refusent d’être sous la coupe du pouvoir ?
Pour son malheur, le marteau-pilon à l’oeuvre dans la grande ville du nord de la Syrie n’intéresse guère. Les raisons sont nombreuses. Lassitude face à l’accumulation de massacres. Résignation devant la paralysie de la diplomatie. Prise de distance enfin vis-à-vis de « printemps arabes » qui ont amorcé, après l’euphorie des soulèvements, de tortueuses transitions favorables pour l’instant à des conservatismes islamistes promptement assimilés à un intégrisme univoque et définitif.
Ce désintérêt coupable l’est plus encore compte tenu de ce que le massacre d’Alep révèle, et que racontent les reportages de nos envoyés spéciaux. A cela, plusieurs raisons. Le soutien populaire dont le régime continue de se prévaloir ? Obtenu sous la torture des bombardements multipliés jusqu’à ce que grâce soit demandée, pour qu’enfin cela cesse : la « contre-insurrection » syrienne ne gagne pas les coeurs, elle les raye de la carte. L’utilisation des Mig, sans la moindre objection de Moscou, ne laisse pas espérer la moindre évolution russe.

L’ingérence des pays arabes hostiles à la Syrie et qui profiteraient du soulèvement pour régler de vieux comptes et modifier à leur profit la carte des alliances régionales ? Mais si le matraquage d’Alep témoigne d’une chose, outre l’incapacité du régime d’imposer sa présence au sol, c’est bien du dénuement qui caractérise les hommes de l’Armée syrienne libre. Nulle trace, à Alep, des armements que procureraient l’Arabie saoudite et le Qatar, et qui justifieraient, au nom d’un très douteux équilibre des forces, les approvisionnements russes ou iraniens au profit du régime. Quant aux djihadistes étrangers attirés par le maelström syrien, si leur présence est avérée, elle semble rester marginale.

Ce que dit Alep est d’une grande et terrible simplicité. Il n’y aura pas de réponse autrement que militaire au défi militaire posé par le régime de Damas. Armement véritable de l’opposition, interventions ciblées, qu’elles soient effectives ou plus symboliques : le conflit n’offre guère d’autres pistes pour éviter le scénario du pire en train de s’écrire.

Quel est-il ? Le déchaînement toujours plus fort d’une armée dont le coeur, homogène, ne donne pas de signe d’usure ; une radicalisation toujours grande de rebelles qui vomissent les voeux pieux occidentaux et, au final, la constitution, du Liban à l’Irak, d’une zone grise en proie aux convulsions multiples.

source : Editorial