Chroniques du délitement. 1 / La famille Al Assad entame son auto-nettoyage


19 septembre 2012, par Ignace Leverrier

A tout « saigneur » tout honneur ! Commençons donc ces « Chroniques du délitement du régime syrien » par la famille présidentielle, qui ne semble pas épargnée par le processus d’auto-nettoyage dont se félicitait dernièrement le chef de l’Etat syrien.

Selon le site All4Syria, Bouchra Al Assad, sœur aînée de Bachar Al Assad, a quitté son pays pour s’installer à Doubaï. Elle y bénéficie de la protection de la famille Maktoum au pouvoir. Elle a inscrit ses enfants dans un établissement d’enseignement local. Elle a pris avec elle le même petit personnel qui l’avait précédemment accompagnée, lorsque, en 2008, elle avait voulu exprimer son mécontentement à son frère pour l’humiliation infligée à son mari, le pourtant redoutable Asef Chawkat.

Bouchra Al Assad (extrait de sa fiche d’état-civil informatisée)

Rappelons que, à cette date, le chef de l’Etat syrien avait entamé un processus de marginalisation de son beau-frère, qui assumait la direction des moukhabarat de l’armée de terre, principale agence syrienne de renseignements. Bachar Al Assad redoutait qu’Asef profite des relations nouées par lui dans le cadre de ses fonctions avec un certain nombre de responsables sécuritaires et politiques occidentaux pour se poser en alternative possible, au cas où certains pays seraient tentés de le remplacer à la tête du régime. Il avait manifesté sa défiance envers le mari de Bouchra en le tenant à l’écart de la commission d’enquête créée pour faire la lumière sur une série d’évènements calamiteux pour la réputation des services syriens : le bombardement par l’aviation israélienne de la centrale nucléaire en construction à Al Kabar, sur la rive septentrionale de l’Euphrate (6 septembre 2007) ; l’attentat mené dans le quartier hautement sécurisé de Kafr Sousseh, à Damas, contre la principale personnalité militaire et sécuritaire du Hizbollah libanais, Imad Moughniyeh (12 février 2008) ; et la liquidation dans son chalet de la plage de Tartous du général Mohammed Sleiman, conseiller militaire particulier du chef de l’Etat, en charge des approvisionnements en armes de la Syrie et du parti de Dieu, dont la responsabilité s’étendait aussi sur l’ensemble des programmes de développement des armes prohibées, y compris dans le domaine nucléaire, mis en œuvre par le Centre d’Etudes et de Recherches Scientifiques (1er août 2008).

Est-il nécessaire de préciser que ladite commission n’a pas révélé les résultats de son travail ? A-t-elle vraiment cherché à savoir ce qui s’était passé… ce n’est pas sûr. Le régime syrien n’a jamais considéré, d’une part, qu’il avait quelque obligation de vérité ou de transparence vis-à-vis d’une population qui, de toute façon, n’a plus son mot à dire sur la dévolution et la gestion du pouvoir depuis 1963. Il est par ailleurs, depuis fort longtemps, très peu préoccupé par les agissements, interventions, provocations, agressions… en Syrie-même du voisin israélien, auxquels l’ensemble de ces actes ont aussitôt été imputés. S’étant comportée comme le « meilleur ennemi » d’Israël dans la région depuis l’accord de désengagement sur le Golan de 1974, la famille Al Assad sait que, si ses envolées sur la « résistance » et le « défi » ont jadis fasciné quelques pays arabes… et continuent de séduire certains milieux de la gauche française – dont quelques spécimens antédiluviens ont profité de la dernière « Fête de l’Humanité »… si mal nommée pour tenir meeting -, elles ne sont pas prises au sérieux du côté de Tel Aviv. Comme son père avant lui, Bachar Al Assad est prêt à fermer les yeux sur ce que les Israéliens estiment nécessaire d’entreprendre dans son pays pour leur sécurité, si tel est le prix à payer pour rester au pouvoir. En fait, ladite commission n’était destinée qu’à suggérer que le régime était mécontent et que, lorsqu’il aurait fait la lumière sur les tenants et aboutissants de ces affaires, il répondrait, selon la formule consacrée, « en temps opportun et avec les moyens voulus ». Autrement dit, jamais.

Asef Chawkat avec deux de ses enfants

Furieuse de la mise au placard du père de ses 5 enfants, tout autant que de la désignation de son cousin maternel, le colonel Hafez Makhlouf, à la tête de cette commission, dans laquelle elle voyait une machine de guerre contre son mari puisqu’elle était autorisée à s’introduire partout, à fouiller tous les placards et à exhumer tous les dossiers, Bouchra a résidé durant près d’un an à Abou Dhabi. Elle y a laissé libre cours à son mépris pour son jeune frère, qui n’était à la hauteur ni de leur père, ni de leur frère défunt Basel. Elle le décrivait comme « un faible » sous l’influence de deux femmes – une estimation très en-dessous de la réalité, si l’on se fie aux révélations de la boîte de courrier électronique du « Batta »… -, à savoir son épouse Asma Al Akhras, et une ambitieuse parvenue, Bouthayna Chaaban, sa conseillère médiatique et politique. Ses propos fort désobligeants étant parvenus aux oreilles de Bachar, celui-ci a estimé nécessaire, fin décembre 2008, d’avoir avec son beau-frère, évidemment retenu en Syrie, une discussion entre hommes, ferme et franche… dont les échos ont fait trembler les murs de la présidence.

A l’été 2009, le climat familial s’étant apaisé, Bouchra a repris le chemin de Damas avec sa progéniture. Elle y est restée, en dépit des nouvelles avanies imposées à son mari, « expulsé » de son fief des renseignements militaires pour être « promu », le 1er juillet, à un poste d’obscur chef d’état-major adjoint des forces armées syriennes. Même accompagné d’une promotion à un grade supérieur, ce transfert s’apparentait, avant l’heure, à un enterrement de première classe. Après avoir manifesté sa mauvaise humeur en partant bouder à Lattaquié, Asef était finalement rentré dans la capitale, mais il n’avait pas pour autant occupé son nouveau bureau à l’état-major. Pour ne pas se montrer moins têtu que son beau-frère, Bachar avait fait comprendre à tous qu’Asef avait perdu de son importance : il avait allégé la garde statique chargé de protéger son domicile et diminué le nombre de voitures de luxe parquées devant chez lui, signes extérieurs ordinaires, en Syrie, du degré d’importance et de faveur dont jouissent les principaux membres de la nomenklatura.

« Je suis triste, triste, mon canard » (sur chaque canard, le nom de l’une des correspondantes de Bachar)

Lorsque la « Révolution contre Bachar Al Assad » commence en Syrie, le 15 mars 2011, le chef de l’Etat ne sait toujours pas que faire de son encombrant beau-frère. Celui-ci a espéré un temps obtenir le poste de secrétaire général du nouveau Conseil de Sécurité Nationale, créé durant l’été 2009 pour remplacer le Bureau National de Sécurité… sans être jamais mis en place. Mais les évènements ne lui laissent pas vraiment le choix : face au défi que constitue pour le régime le soulèvement populaire, l’unité de la famille s’impose à tous. Le 13 septembre 2011, le chef de l’Etat nomme Asef Chawkat vice-ministre de la Défense. Il aura pour mission de « marquer à la culotte » le général Dawoud Al Rajiha, un chrétien, appelé à remplacer le général Ali Habib, un alaouite, chassé pour avoir exprimé des doutes sur l’ampleur et la forme de l’engagement de l’armée dans la répression. A la fin du mois de mai 2012, Asef Chawkat fait partie des membres de la Cellule Centrale de Gestion des Crises dont le décès aurait été provoqué par empoisonnement. Son décès n’est pas confirmé, mais le comportement des chabbiha du village d’Al Madhaleh d’où il est natif, qui déchargent aussitôt leur colère contre la localité voisine de Tall Kalakh acquise à la contestation, donne du crédit à cette hypothèse. L’annonce de sa mort, au soir d’une nouvelle opération contre la même Cellule, réunie au siège du Bureau National de Sécurité le 18 juillet 2012, pourrait bien n’avoir constitué que la reconnaissance et l’officialisation de sa mort déjà ancienne.

On n’ira pas jusqu’à supposer que, en regagnant les Emirats, Bouchra confirmerait en quelque sorte une prédiction du journal libanais Al Akhbar, dont il faut rappeler que, du moins jusqu’à une date récente, son « indépendance » n’en faisait pas précisément un média hostile au régime syrien, en général, et à la famille présidentielle, en particulier. Dans son édition du 13 juin 2009, le quotidien écrivait – allez savoir pourquoi… – que, selon Oumm Yousef, célèbre voyante libanaise, la sœur de Bachar Al Assad allait convoler avec un cheykh saoudien, aussi respectable que fortuné. Qui vivra verra…

En revanche, en décidant de quitter une nouvelle fois son pays, au moment où la situation s’aggrave pour une majorité de sa population… mais aussi pour un pouvoir incapable de rétablir son autorité, malgré 18 mois de répression d’une férocité sans égale, Bouchra Al Assad inflige un camouflet à son frère.

Il est possible, c’est l’hypothèse la plus favorable, que la veuve d’Asef Chawkat a pris sa décision pour assurer aux enfants du couple un enseignement convenable. Si tel est le cas, cela signifie que, pour elle au moins, la Syrie n’est plus en situation de garantir aux enfants et aux jeunes, y compris dans la capitale, un accès sûr aux établissements scolaires et, peut-être faute de professeurs, un niveau éducatif suffisant. Or, dans ce domaine, elle ne manque pas d’une certaine expertise. Bien que pharmacienne de formation, elle a en effet créé l’une des premières écoles privées de Syrie – Madrasat Al Bacha’er située dans le quartier ultra-résidentiel de Qoura Al Assad – lorsque, après la téléphonie mobile, les boutiques hors taxes, les médias, la publicité, les cimenteries et les universités…, celles-ci ont été ouvertes aux investisseurs privés, membres ou proches dans leur immense majorité de la famille présidentielle. Cela tombe mal au moment où le ministre de l’Education a sonné l’heure de la rentrée scolaire et de la reprise des cours, histoire de « faire comme si » tout était normal en Syrie. Les affrontements n’avaient pas empêché naguère les autorités syriennes de convoquer les électeurs, moins pour les consulter que pour démontrer que tout allait bien. Pourquoi ne convoqueraient-ils pas aujourd’hui les élèves et bientôt les étudiants, pour confirmer, malgré la destruction de près de 10 % des établissement d’enseignement du pays, que l’Etat est aux manettes et que, si la recherche de la paix peut attendre, l’affichage de la normalité reste une priorité. Certains peuvent se laisser abuser par ces gesticulations, mais pas la sœur du chef de l’Etat.

On n’écartera pas une autre hypothèse, celle récemment ouverte par Bachar Al Assad en personne, lorsqu’il a parlé, à propos de la défection du Premier ministre Riyad Hijab, d’une opération « d’auto-nettoyage ». Il est vrai que le temps presse et que, si Bouchra veut voir son nom supprimé de la liste des Syriens sanctionnés le 23 mars 2012 par l’Union européenne, elle a tout intérêt à prendre, ou au moins à afficher, une certaine distance avec le régime de son frère.

Le colonel Yousef Al Assad annonçant sa défection

Un autre membre de la famille Al Assad avait, quelques jours plus tôt, décidé lui aussi de « s’auto-nettoyer », bref de faire défection : le colonel d’état-major Yousef Al Assad, pilote dans l’armée de l’air. Il avait annoncé, le 14 septembre, qu’il rejoignait la révolution pour protester contre les missions de mort et de destruction que son parent, le chef de l’Etat, imposait à l’aviation syrienne.

En revanche, une autre défection n’a pas été confirmée : celle de l’homme d’affaires Nizar Al Asaad, qui n’est pas membre de la famille présidentielle, mais qui, en tant que spécialiste des questions pétrolières, a longtemps apporté sa contribution au Bureau du Pétrole installé à la présidence pour contrôler et affecter aux cassettes concernées les révenus des hydrocrarbures syriens. Comme Rami Makhlouf avec Bachar Al Assad et comme Mohammed Hamcho avec Maher Al Assad, Nizar Al Asaad est le partenaire privilégié de Ghassan Mohanna, oncle maternel du même Rami Makhlouf, au sein de la société LEAD de services pétroliers.

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