Moncef Marzouki invite les Français à apprendre l’arabe


le 20. octobre 2012 – 9:00

«  Il est temps que les Français apprennent l’arabe ! » A l’heure de la mondialisation qui a sonné le retour en force du nationalisme revanchard, ce conseil prodigué par le président tunisien Moncef Marzouki est pourtant frappé au coin du bon sens, même s’il présume de l’humilité, de la curiosité, voire de l’envie qui animent les Français de découvrir d’autres idiomes que ceux de la langue de Molière,  et notamment ceux de l’arabe.

Une vraie gageure en l’occurrence, tant nos concitoyens, avant de se heurter à la barrière de la langue, doivent d’abord dépasser le prisme de leurs a priori négatifs et rester sourds à la préférence nationale, qui aimerait réduire l’arabe à une langue morte…

En marge du Sommet de la Francophonie qui se tenait à Kinshasa, Moncef Marzouki était l’invité de TV5Monde, lorsque réagissant à une remarque du journaliste de la chaîne qui décrivait une Tunisie métamorphosée sous l’influence des islamistes au pouvoir, privilégiant l’emploi de la langue arabe à celle du français, ce dernier a rétorqué : « Moi aussi je préfère la langue arabe. Il est normal qu’en tant qu’Arabe, nous préférions notre langue ».

Quoi de plus naturel, en effet, que de favoriser l’usage de sa langue maternelle dans son propre pays ! Mais force est de constater que la France des Lumières, à force de se reposer sur ses lauriers, accuse un réel retard linguistique par rapport aux pays arabes, à l’Egypte et à la Tunisie tout particulièrement, dont les insurrections populaires  ont  résonné d’un vibrant « Dégage ! » qui a contribué à porter haut les valeurs de la francophonie dans le monde.

Assurant que le français fait partie intégrante du patrimoine culturel tunisien, Moncef Marzouki a cependant appuyé là où le bât blesse : « un peuple qui ne possède pas deux, trois langues n’est pas bien dans le monde. Et je pense que les Français aussi feraient mieux d’apprendre d’autres langues que le français », a-t-il suggéré avant de rappeler que cela « fait tellement longtemps » que le français est enseigné en Tunisie, comme dans plusieurs autres pays arabes d’ailleurs.

Francophile dans l’âme, le président tunisien mesure la richesse inestimable que représente la Francophonie, et, à ses yeux, se priver d’un  « espace aussi extraordinaire, avec tous ces peuples divers », confinerait à « la bêtise« , a-t-il déclaré. Que n’aimerait-on voir la France suivre le conseil avisé de Moncef Marzouki, et s’initier en retour aux rudiments de l’arabe, une langue devenue incontournable sur l’échiquier mondial, bien que n’ayant toujours pas gagné ses lettres de noblesse républicaines !

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Dans le djebel turkmène, les barils venus du ciel sèment la mort


LE MONDE | Mis à jour le 17.10.2012 à 20h08

Par Lewis Roth (Rabie, djebel turkmène en Syrie, envoyé spécial)

La frontière n’est plus qu’un barbelé piétiné qu’on franchit sans y penser. Et voilà la Syrie ! Au nord, le sandjak d’Alexandrette, territoire turc peuplé majoritairement d’Arabes alaouites turquisés mais favorables au régime de Bachar Al-Assad. « Ce sont eux qui viennent mettre le feu à la forêt pour nous empêcher de passer la frontière », siffle Tarek en désignant les arbres calcinés.

Au sud, le djebel turkmène syrien, habité par des Turcomans arabisés, qui soutiennent la révolution dans laquelle ils voient l’occasion de prendre leur revanche sur un régime qu’ils accusent de persécuter les sunnites, dont ils font partie. Cette opposition à front renversé, de part et d’autre de la frontière turco-syrienne, pourrait finir par entraîner Damas et Ankara dans une guerre par procuration alors que la tension est à son comble depuis une dizaine de jours. Depuis que des obus syriens visant les rebelles installés à la frontière ont atterri en territoire turc, suscitant la riposte de l’armée turque.

Relativement tranquille au début de la révolution, le djebel turkmène a fini par se libérer en juin. Il n’a pas fallu plus de quatre jours de bataille aux révolutionnaires locaux pour prendre Rabie, la principale ville de la montagne. « Pendant les deux mois précédents, nous avons conquis les villages un par un, se souvient Abou Samer, un homme d’âge mûr qui fait office de chef de la police locale, Rabie est tombé comme un fruit mûr. »

Dans ce charmant village où les maisons épousent les contours de la montagne, le seul bâtiment à porter les stigmates de combats acharnés est le centre des renseignements militaires. Rabie est libre, mais vit au ralenti : les révolutionnaires ont remplacé les autorités locales par des conseils élus, soldant au passage de vieilles rancœurs. « Nous sommes les enfants du pays, mais sous le régime Assad, se plaint Abou Samer, tous les emplois de fonctionnaires vont aux alaouites. Tout est pour eux : le pouvoir, l’eau, l’argent. Nous ne faisons que reprendre ce qui nous revient. »

« LES FONCTIONNAIRES SONT TOUS PARTIS »

« Le jour où Rabie est tombé, les fonctionnaires sont tous partis », raconte Abou Nadir, le seul épicier resté ouvert. « L’école a fermé, le dispensaire aussi. Le gouvernement a cessé de verser les salaires, il a coupé l’eau et l’électricité. On vit un blocus presque complet. Pour faire venir du riz et des boîtes de conserve, je suis obligé de faire appel à des contrebandiers qui viennent de Jisr Al-Choghour. »

Les bombardements ont commencé au même moment, sporadiques, sans autre logique ni objectif apparent que terroriser ceux qui sont restés sur place. Jusqu’à début septembre, Rabie était à portée des canons de l’armée gouvernementale postés au sommet du nid d’aigle de Burj Al-Kassab. Depuis que la position a été prise de haute lutte par l’Armée syrienne libre (ASL), la menace vient des hélicoptères.

Tous les jours, ils viennent tourner haut dans le ciel, tels des rapaces à la recherche d’une proie. Et finissent par lâcher leur cargaison meurtrière : des barils bourrés de plusieurs dizaines ou centaines de kilogrammes de TNT et de morceaux de métal afin de faire le plus de victimes possible. Les Syriens appellent ces bombes improvisées les « barils ».

Dès qu’ils entendent le vrombissement d’un hélicoptère, ils courent se mettre à l’abri sous le vert tendre et l’ocre automnal des arbres, fuyant bâtiments et véhicules, cibles potentielles. Le régime n’utilise pas ses avions de chasse, qui sont obligés de franchir la frontière turque pour virer de bord.

« SANS LA TURQUIE, NOUS SERIONS TOUS MORTS ICI »

Terrorisés par les « barils » et épuisés par le blocus, la majorité des habitants du djebel ont fui vers la Turquie voisine. Mais depuis mi-septembre, la frontière est fermée aux réfugiés. Et les nouveaux candidats à l’exil dorment dans la forêt, le long de la frontière en attendant le moment le plus favorable pour passer de l’autre côté. Seuls les hommes sont restés à Rabie, pour combattre avec l’ASL ou protéger leurs maisons contre les pillards. Ceux qui ont fui en Turquie ont été remplacés par des déplacés intérieurs, le plus souvent des Turcomans de la région côtière, encore sous contrôle gouvernemental.

C’est le cas du docteur Mohamed Ahoualeh. Il a fui Lattaquié, où il est recherché par les services de sécurité, avec ses deux filles, Nesma, médecin, et Safa, pharmacienne. Il est le seul praticien à 15 km à la ronde et traite aussi bien les bébés en proie à des diarrhées que les combattants blessés au combat ou les civils déchiquetés par les bombardements. Il délivre tout à la fois ordonnances et médicaments, mais n’a ni ambulance, ni matériel de dialyse, ni carburant pour faire fonctionner quoi que ce soit.

Le seul hôpital de campagne de la région a été installé à Yamadieh, quasiment sur la frontière. « Nous sommes trop près de la Turquie pour que les avions et les hélicoptères de Bachar viennent nous bombarder, se réjouit Ayman Karajan, assistant médical et combattant à la carrure et à la barbe impressionnantes. Ici, c’est déjà la Turquie. Si Bachar vient nous chercher, il trouvera Erdogan pour nous protéger. Vive Erdogan ! Sans la Turquie, nous serions tous morts ici. »

Les rangs de l’ASL ne cessent de grossir dans la montagne turkmène et, de jour en jour, les combattants s’enhardissent. Après avoir coupé, début septembre, l’autoroute Lattaquié-Alep, ils s’attaquent désormais aux villages alaouites en contrebas, progressant peu à peu vers la grande ville côtière de Lattaquié. Des combats se déroulent actuellement près du lac Baloghan.

« JE PRÉVIENS NOS FRÈRES ARMÉNIENS À KASSAB : QU’ILS PARTENT « 

Mais cette nouvelle donne menace de faire basculer la montagne turkmène, dont la beauté préservée fait songer à une petite Corse, dans une sanglante guerre confessionnelle. Village contre village. « A chaque fois qu’on entre dans un village alaouite, nous prenons garde à ne faire de mal à personne, assure Abou Moustapha, un combattant turkmène. Hélas, ils préfèrent fuir vers Lattaquié et se réfugier dans les bras du régime. »

Le régime et les rebelles s’accusent mutuellement d’avoir mis le feu au village alaouite de Kindessieh après sa chute aux mains de l’ASL. L’armée de Bachar Al-Assad, qui ne peut se permettre de laisser les rebelles pénétrer dans le réduit alaouite, dernier refuge potentiel du régime, prend la menace au sérieux et a renforcé ses positions. « C’est grâce aux combattants du djebel turkmène que le projet d’Etat alaouite de Bachar va échouer, clame Abou Moustapha. Nous l’empêchons d’établir le contact avec les alaouites de Turquie. »

Tout au nord, la rébellion se prépare à attaquer le village de Kassab, frontalier avec la Turquie, peuplé de Turkmènes et d’Arméniens, et encore sous contrôle de l’armée syrienne. « Si on le prend, on aura accès à la mer et on disposera d’un passage officiel avec la Turquie. On pourra faire venir des armes », se réjouit Abou Moustapha, avant de menacer : « Je préviens nos frères arméniens à Kassab : qu’ils partent avant l’offensive de l’Armée libre, sinon ils vont avoir des pertes civiles et se plaindre d’un génocide perpétré par des Turcs. »

Dans le chaudron ethnico-confessionnel en fusion qu’est la Syrie en guerre, l’avertissement fait froid dans le dos.

Lewis Roth (Rabie, djebel turkmène en Syrie, envoyé spécial)

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L’incompréhensible sanction contre un journaliste marocain


Baudouin Loos

Omar Brouksy se souviendra du reportage effectué à Tanger lors des élections partielles du 4 octobre pour le compte de l’Agence France Presse. Dès le lendemain, en effet, le gouvernement marocain a annoncé sa décision de retirer à notre collègue son accréditation. Sa faute ? « Une dépêche anti-professionnelle, comportant des allégations mêlant l’institution monarchique à cette compétition électorale », dixit Mustapha al-Khalfi, le ministre de la Communication.

Ah ! le roi… En l’espèce, la phrase incriminée évoquait la participation au scrutin de candidats « proches du palais royal ». Etait-ce donc, comme l’a dit le ministre, « des allégations infondées, irresponsables et en opposition avec les traditions d’un prestigieux établissement de presse » ? Que nenni ! Les candidats en question font partie du Parti authenticité et modernité, fondé par Fouad Ali El Himma, dont tout le monde au Maroc sait l’amitié que lui porte le roi Mohammed VI. Tout le Maroc avait d’ailleurs interprété la création du PAM en 2007 comme procédant d’une volonté royale…
« J’ai été très surpris par la décision de me retirer mon accréditation, nous confie Omar Brouksy. Mon papier n’avait pas du tout pour objectif de porter atteinte à quiconque. Cette sanction, non justifiée par une faute professionnelle, est injuste. J’espère que les autorités reviendront sur leur décision. »
Omar Brouksy connaît la musique : en entrant à l’AFP en 2009, il avait dû attendre un an et demi pour être accrédité. Il est vrai qu’il venait du Journal hebdomadaire, dont il était rédacteur en chef, poussé à la fermeture en 2009 pour son indépendance qui confinait à l’impertinence.
LE SOIR, Bruxelles

Elections américaines: Les «classeurs plein de femmes» de Mitt Romney détournés sur le Web


Créé le 18/10/2012 à 00h14 — Mis à jour le 18/10/2012 à 08h01

ETATS-UNIS – L’étrange tournure du candidat lors du débat fait le bonheur du Net…

Lors du 2e débat face à Barack Obama, Mitt Romney n’a sans doute pas marqué beaucoup de points auprès de l’électorat féminin. Attaqué par le président sur l’avortement et l’aide à la petite enfance, le candidat a fourni une réponse sur la parité salariale qui a laissé beaucoup de spectateurs perplexes.

Il a d’abord expliqué qu’au moment de former son cabinet dans le Massachusetts, «presque tous les candidats étaient des hommes». «Ne peut-on pas trouver des femmes qualifiées? Je suis allé voir plusieurs groupes de défense des droits des femmes pour leur demander de nous aider à trouver des candidates et j’ai ramené des classeurs plein de, de femmes»

Sur le fond, le Boston Globe conteste cette version, expliquant que c’est le groupe MassGAP qui a pris cette initiative, qu’il a présentée aux deux candidats. Dans les faits, Mitt Romney a embauché 42% de femmes dans son cabinet au cours des deux premières années mais seulement 25% au cours des deux suivantes.

Détournements

Mais plus que le fond, c’est l’expression «des classeurs plein de femmes» qui a fait la joie des internautes. Il a fallu moins de 10 minutes à la tournure pour percer sur Twitter et une demi-heure pour devenir un mème immortalisé sur le tumblr BindersFullOfWomen. La page Facebook compte déjà plus de 300.000 fans.

Sélections des meilleures créations:

«Personne ne me met dans un classeur», dit la fameuse image d’Hillary Clinton avec son BlackBerry, en référence au film Dirty Dancing («Nobody puts Baby in a corner»)

Dora l’exploratrice, attaquée par certains conservateurs comme symbole de l’immigration illégale, candidate au «départ volontaire» prôné par Mitt Romney.

«Où as-tu trouvé un classeur aussi grand?» version Call me maybe.

«Des classeurs plein de femmes? J’en ai des centaines», dit le patron de Playboy Hugh Hefner.

 P.B.

LE DÉSERTEUR SYRIEN


par Ronald Barakat

Monsieur le Président,

Je vous envoie un mot,
Même s’il n’est plus temps
Vu l’ampleur de vos maux,

Pour vous dire que moi,
Soldat de la patrie,
Avec beaucoup d’émoi
Je vous dis : Non merci!

Je ne peux plus servir
Au sein de votre Troupe
Qui sadiquement tire
Sur tout ce qui s’attroupe,

Sur des gens innocents,
Animés de fierté,
Dont on répand le sang
Pour le mot : Liberté;

Sur des voix par milliers,
De simples citoyens
Qui voyagent à pied,
À défaut de moyens,

Pour un pays meilleur,
À l’air plus respirable,
Aux murs moins «écouteurs»,
Sous des cieux tolérables.

Monsieur le Grand Seigneur,
J’ai vu tomber les miens
Au champ du déshonneur
Par vos hommes de main,

Pour avoir refusé
De tirer sur la foule,
D’étrangler, d’écraser
Le pigeon qui roucoule;

Pour avoir protégé,
Comme veut la devise,
Les foyers du danger,
Du malheur qui les vise.

J’ai vu vos gens marcher
L’air grave, aux funérailles,
Sous leur béret cacher
Leur conscience canaille;

Sur leurs galons honteux
Porter les militaires
Assassinés par eux!
− On ne peut plus se taire −

Jeter leur acte odieux,
Leur crime, sur les «autres»,
Les gangs, les séditieux…
Et jouer les apôtres.

Et je vous vois complice,
Monsieur le Président,
Des horreurs, des sévices,
De tous ces coups de dent

Dans nos corps et nos cœurs,
Dans nos chants, notre chair,
Dans le fond des valeurs
Qui nous étaient si chères.

Car en aucun moment
N’avez-vous ordonné
Que cessent les tourments,
Que vivent les damnés,

Que l’on mène une enquête
Pour saisir les coupables,
Que l’on cherche la Bête
Dans votre propre étable.

Monsieur le Président,
En tant qu’officier fier,
Je resterai «dedans»,
En deçà des frontières,

N’étant pas plus précieux
Que ces braves qui meurent
Sous vos lugubres cieux,
Au seuil de leurs demeures.

Dites aux tortionnaires
Qui viendront me chercher
Que je suis au grand air
Librement à marcher

Avec mes sœurs et frères
Et la même rengaine,
Jusqu’à voir se défaire
La Syrie qu’on enchaîne

Et voir couler la sève,
Croître comme un enfant,
Une Syrie de rêve :
La Syrie du Printemps!

Après le mauvais temps,
Couvrant de père en fils
De son linceul sanglant,
Des pères et des fils.

R.B.
Meurtrière d’Espoir (à paraître)

Ronald Barakat : Contemple dans la photo le déserteur qui sourit. Un sourire poignant. Une bravoure sans pareille. Qui sait s’il a pu sécuriser sa famille avant, car beaucoup n’ont pas pu le faire et en ont payé le prix. Qui sait s’il est encore en vie. Il y a aussi les secouristes, les médecins, les simples bons samaritains qui ont aussi payé le prix. On n’est plus devant l’Héroïsme, mais l’Héroïcité des vertus.

Syrie. Un pays occupé… par l’armée chargée d’en protéger la population


15 octobre 2012

Un billet d’Aurélien Pialou

Pour les « Syriens ordinaires », qui tentent de survivre à la crise majeure qui affecte leur pays, le quotidien s’est progressivement transformé. Mises à part, peut-être, les villes de Tartous et de Souweida, à ce jour épargnées par les destructions et les vagues de répression, leur pays est devenu un immense champ de bataille.

Destruction à Homs

Précisons de suite ce qu’il faut entendre par « champ de bataille ». Deux forces s’affrontent : un ensemble d’hommes, qui ont pris les armes après avoir constaté le massacre et l’agression de leurs proches, font face à une armée organisée disposant de toutes les technologies de guerre.
Pour les premiers, l’engagement a été progressif, nullement commandé par un djihad afghan ou un quelconque fanatisme. Lorsque le rappel des supplétifs a été ordonné pour la première fois à la fin du mois d’avril 2011, les jeunes gens concernés se sont retrouvés face à une alternative dramatique. Devaient-ils rejoindre les forces du régime et apporter leur concours à l’assassinat de manifestants non armés, parmi lesquels nombre de femmes et d’enfants ? Ou bien devaient-ils fuir pour échapper à la conscription, si possible en direction d’un pays voisin, avec le risque de voir leurs parents, leurs frères et leurs proches aussitôt traités comme des « familles de déserteurs ». Pour une grande partie des jeunes concernés, qui avaient compris ce qui se jouait sur le terrain et avaient décidé de « prendre le maquis », le choix s’est imposé de s’opposer par la force à la force du régime.
Mais en face, ont-ils affaire à une armée ? L’accoutrement de leurs adversaires, baskets et bandana, montre qu’il s’agit moins de militaires que de civils en armes (musallahîn). D’ailleurs, leur discipline est à l’image de leur uniforme : disparate, imprévisible et relâchée. Les « forces du régimes » sont aujourd’hui constituées par un rassemblement d’individus en provenance d’horizons différents, recrutés de diverses manières. Certes, dans la capitale et dans ses environs, placés sous la protection de la Garde républicaine et de la 4ème division, les combattants ont le profil de militaires entraînés, préparés à résister aux assauts de la population civile. Il est d’ailleurs aisé de les reconnaître sur les barrages. Mais collaborent avec eux tout un ensemble d’hommes : des agents des services de renseignement, des membres des chabbîha et des katâ’ib al-Assad, éphémères milices composées de volontaires habillés d’uniformes bleu, portant la barbe et équipés de gourdins, mises sur pied pour assurer la surveillance des quartiers.

Membres des forces syriennes de sécurité

Ces forces assument au quotidien des missions différentes. Aux troupes d’élite, les tanks, les hélicoptères et les avions. Une trentaine d’hélicoptères ont été abattus par les « rebelles », mais l’armée en détient encore un grand nombre en réserve, prêts à décoller et à aller ouvrir le feu, avec des missiles ou des mitrailleuses, sur les quartiers récalcitrants. Le régime n’étant pas en mesure de récupérer ces quartiers, ou ne voulant pas engager ses hommes dans une guérilla urbaine aux résultats incertains, le recours aux moyens aériens s’est imposé à lui comme naturel. Lorsque les hélicoptères ne parviennent pas à obtenir le résultat souhaité – ce qui est le cas partout aujourd’hui, y compris dans la capitale – les Mig entrent dans la danse pour achever les destructions. Parfois il fait donner les chars, comme au début du mois d’octobre, mais il prend alors le risque de voir ses pertes augmenter fortement.

La capacité de résistance des « rebelles » s’explique-t-elle par l’obtention de moyens de défense supplémentaires ? On peut plutôt y voir le résultat de l’accoutumance, au cours des huit mois écoulés, aux techniques de la guérilla et l’optimisation des maigres matériels dont ils disposent. Incapables de récupérer les quartiers dans lesquels les combattants de l’ASL se retranchent parmi les habitants, les forces du régime considèrent qu’elles n’ont pas d’autre alternative que de réduire ces quartiers en poussière. Y engager des hommes serait prendre le risque d’en voir tuer un grand nombre. Or, depuis quelques mois, les réservistes ne répondent plus aux appels et les volontaires se font rares….

Résultat de cette stratégie, les villes syriennes se muent peu à peu, sous les coups des bombardements, en autant de Stalingrad. A l’image de la ville soviétique, les amas de ruines deviennent des nids imprenables au milieu desquels les civils qui n’ont pas pris la fuite – par choix ou par impossibilité – tentent tant bien que mal de survivre, privés des moindres commodités. Tout quartier considéré comme rebelle est en effet privé d’eau et d’électricité. En dépit des moyens considérables mis en oeuvre par le régime, force est de constater que, jusqu’à ce jour, aucun des quartiers perdus par ses troupes n’a jamais été récupéré.

Un combattant syrien dans la région nord

Outre les opérations militaires proprement dite, si tant est que l’on puisse qualifier de « propres » les faits et gestes des soldats syriens lâchés contre les populations…, la majeure partie du temps et de l’activité des forces armées est consacrée aux contrôles et aux fouilles. Les campagnes de perquisition se succèdent sans discontinuer, alors que les barrages entre les villes ou à l’intérieur des villes sont légion. L’obsession du pouvoir est de protéger le moindre axe urbain ou routier. Le nombre de postes de contrôle ne cesse donc de croitre dans la capitale. Destinés à entraver les mouvements de l’opposition, ils aboutissent à paralyser l’ensemble de la population.

Mais ce dispositif n’est pas dépourvu de profits, puisque chaque barrage génère pour ceux qui les tiennent, et surtout pour ceux qui y détiennent l’autorité, de multiples rémunérations. Il n’est pas difficile d’obtenir le « marché » de l’approvisionnement des hommes qui en assurent la garde : il suffit, pour les commerçants tenant boutique à proximité, de se montrer généreux et reconnaissants envers l’officier qui le dirige. Son franchissement sans problème est conditionné, pour un citoyen ordinaire, surtout quand il transporte avec lui des effets personnels, à l’acquittement d’une taxe, qui peut être tantôt une couverture, tantôt une bouteille de gaz, tantôt un élément de mobilier, tantôt un vêtement… La Loi – en réalité la capacité d’imposer leur propre loi – est évidemment du côté de ceux qui gardent ces barrages.

Un poste de contrôle des forces de sécurité à Nahr Aïcha (Damas)

Pour les simples citoyens, ces postes sont aussi synonymes d’arrestation ou de disparition. Quiconque a l’âge ou présente le profil d’un opposant, peut être mis en joue à titre d’avertissement sans frais. Un autre passera quelques jours en prison pour avoir pris le risque de se présenter à cette « frontière ». Enfin, les barrages sont l’occasion d’un exercice dans lequel les militaires à la solde du pouvoir sont passés maîtres : la discrimination. « Tu es chrétien ? Tu es druze ? Tu peux passer. Nous te faisons confiance »… Quoi de plus simple et de plus efficace pour accentuer la division nationale, exacerber le confessionnalisme et dresser les unes contre les autres des communautés qui n’aspirent qu’à vivre en bonne intelligence ? Malheur au contraire à ceux et celles qui sont nés ou qui résident dans une « mauvaise ville ». Lorsqu’ils se présentent aux barrages, ils ont droit à toutes sortes de brimades, aux injures, parfois aux coups. La guerre, selon le régime, doit être menée contre tous ses ennemis. Or, comme le président l’a indiqué, les ennemis sont à l’intérieur. C’est donc bien toute la population qui est devenue la cible. Il faut être vigilant et penser à freiner en arrivant près des barrages, pour éviter les tirs sans sommation des hommes trop zélés qui les gardent…

Pendant ce temps, à travers la Syrie, des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants sont contraints à l’errance. Les flots de réfugiés ne cessent de grossir dans le pays. Une minorité d’entre eux se dirigent vers les pays limitrophes. La majorité vers les villes et villages où ils disposent de quelques proches. Mais pour ceux d’entre eux, originaires de Homs et de sa région, qui ont abandonné leur domicile au cours de l’hiver dernier, la pérégrination est loin d’être achevée. Ils ont successivement gagné Qousseir, Douma, Qoudsaya, Qadam… Ayant laissé en route, à chaque étape, les maigres biens emportés au départ, ils dorment désormais dans des écoles ou des jardins publics. Ils s’installent autour des points d’eau, ignorant de quoi leur lendemain sera fait, mais confrontés aujourd’hui à une quantité de problèmes. Quand la cohabitation dans un même lieu impose aux familles une promiscuité de tous les instants, est-ce le père, le mari, le frère ou le fils qui doit  rester avec les femmes ? Vaut-il mieux opter tout de suite pour  la rue, un lieu encore réputé sûr… au moins au centre de Damas, ou tenter de louer quelque temps un appartement dans une banlieue, avec le risque d’y connaître bientôt les visites dépourvues de délicatesse des moukhabarat et les perquisitions ? Et que dire des problèmes de survie qui se posent au quotidien : se nourrir, se vêtir, se soigner…? Pas d’autre solution que de solliciter les hôtes et de vivre aux dépens des populations qui accueillent, alors que la désorganisation des activités économiques prive une part croissante de Syriens de toute source de revenus. Les pénuries s’aggravent, occasionnées, il faut le dire, par l’instrumentalisation politique des sanctions internationales. Cependant, alors qu’une partie importante de la population est réduite à la rue, les Syriens qui le peuvent contribuent par dizaines de milliers aux réseaux de soutien. Ils fournissent de l’aide, ils offrent des logements, ils donnent de la nourriture, ils proposent un couchage, démontrant à ceux qui en doutaient les immenses qualités d’accueil et de partage dont ce peuple est porteur.

Alors que les barrages isolent les régions en révolte et que les villes sont la cible de raids menés par les forces du régime, les Syriens tentent de survivre, donnant chaque jour davantage l’image d’une population prise en otage par l’armée censée la protégée.

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