Syrie : Jabhat al-Nusra, l’erreur américaine


12 décembre 2012 Par Thomas Pierret

La décision annoncée hier par le gouvernement américain d’inscrire le groupe syrien Jabhat al-Nusra (le Front du Soutien) sur la liste des organisations terroristes internationales est une erreur aux conséquences potentiellement désastreuses.

Les Etats-Unis n’ont pas nécessairement tort d’affirmer que Jabhat al-Nusra est liée à al-Qaeda : cette dernière n’a pas formellement adoubé al-Nusra mais l’organisation syrienne a néanmoins reçu l’approbation du site Shumukh al-Islam, considéré comme une référence dans les milieux salafistes-jihadistes. Par ailleurs, Jabhat al-Nusra s’est distingué des autres groupes armés syriens en revendiquant des attentats qui, visant des cibles militaires et sécuritaires en zone urbaine, témoignaient d’une totale indifférence à l’égard des civils qui pouvaient se trouver dans les environs. Enfin, la rhétorique anti-alaouite adoptée par le groupe est indéniablement inquiétante. Mon propos n’est toutefois pas ici d’évaluer le caractère plus ou moins « terroriste » de Jabhat al-Nusra mais plutôt de souligner le caractère politiquement inopportun de la décision américaine.

Premièrement, l’inscription de Jabhat al-Nusra sur la liste des organisations terroristes internationales est un merveilleux cadeau fait à Assad, qui a qualifié ses opposants de terroristes islamistes dès les premiers jours de la révolution. Souhaitant ardemment affronter des jihadistes plutôt qu’un mouvement démocratique, le régime syrien a, dans les premières semaines du soulèvement, libéré des islamistes radicaux dont certains ont ultérieurement participé à la création de groupes tels que Jabhat al-Nusra. La genèse de ce dernier mouvement est d’ailleurs obscure, de lourds soupçons existant quant à une possible manipulation de la part des services secrets d’Assad (voir à ce propos l’article de François Burgat et Romain Caillet).

Paradoxalement, la criminalisation de Jabhat al-Nusra par les USA est aussi un cadeau fait au groupe lui-même puisqu’elle lui confère un surcroît de crédibilité en raison de la haine croissante de l’Occident observée parmi les Syriens. Depuis deux ans, ces derniers ont été abandonnés à une répression effroyable par les acteurs internationaux, qui ont assisté sans broncher à la destruction de villes entières par des bombardements terrestres et aériens. Sur le plan diplomatique, les Etats-Unis ont donné et continuent de donner du temps au régime syrien en soutenant qu’il est possible d’arriver à une « solution politique » en discutant avec les Russes et cela en dépit du fait que leurs échecs répétés ont démontré le caractère totalement vain de cette démarche. Qui plus est, les USA ont entravé les livraisons d’armes aux insurgés syriens, posant en particulier leur veto à l’acquisition par ces derniers de missiles antiaériens dont ils ont cruellement besoin pour se défendre face aux bombardiers du régime.

Dans un tel contexte, l’inscription de Jabhat al-Nusra sur la liste des organisations terroristes est perçue comme une ultime trahison par une grande partie des Syriens. Il faut bien comprendre que ces derniers ne perçoivent pas le groupe jihadiste du point de vue de la guerre américaine contre le terrorisme, dont ils n’ont que faire dans les circonstances actuelles, mais plutôt sur la base de leurs réalités quotidiennes. Dans cette perspective, Jabhat al-Nusra est perçue comme un groupe défendant la population contre les forces d’Assad et cela en raison de son efficacité redoutable sur le plan militaire. Certes, le groupe a d’abord suscité la réprobation, en raison des soupçons de manipulation par le régime et des nombreuses victimes civiles de ses attentats. Toutefois, les choses ont changé au cours des derniers mois en raison de l’implication croissante de Jabhat al-Nusra dans des opérations de guérilla classiques, en particulier dans la région d’Alep. Le groupe y a ainsi participé au siège de nombreuses positions de l’armée d’Assad en collaboration avec d’autres bataillons rebelles. Déterminés à mourrir en martyrs, les combattants d’al-Nusra montent systématiquement en première ligne et y font preuve d’un courage qui impressionne leurs compagnons d’armes. Ajoutons que les jihadistes suscitent également la sympathie en raison de leur discipline, qui contraste avec les pillages et enlèvements crapuleux pratiqués par certains éléments de la rébellion. L’autorité morale acquise par les membres de Jabhat al-Nusra dans certaines régions a parfois conduit d’autres groupes armés à solliciter leur arbitrage dans les conflits qui les opposent. En résumé, le profond désespoir qui s’est emparé des Syriens après deux ans de massacres a fait de Jabhat al-Nusra un acteur légitime aux yeux d’un grand nombre de gens qui ne sont nullement des extrémistes : tout ce qui les préoccupe est que les jihadistes se battent dans leur camp à l’heure où le reste du monde les a abandonnés. C’est de ce point de vue qu’il faut comprendre la dénonciation de la décision américaine par de larges segments de l’opposition syrienne qui rejettent pourtant les idées et méthodes de Jabhat al-Nusra.

L’idée selon laquelle l’inscription de Jabhat al-Nusra sur la liste américaine des organisations terroristes risque de renforcer la popularité du groupe n’est pas un simple hypothèse mais s’appuie déjà sur des faits. J’étais hier soir en compagnie d’un opposant syrien, coordinateur d’une coalition politico-militaire rassemblant bataillons rebelles et activistes de la société civile dans la région d’Alep. Pendant notre discussion, mon interlocuteur reçut un message lui annonçant que quatre bataillons de sa coalition quittaient cette dernière pour rejoindre Jabhat al-Nusra …

Un dernier problème est que la criminalisation de Jabhat al-Nusra par les Etats-Unis risque de rendre impossible la réintégration future de certains de ses éléments dans le mainstream de l’opposition syrienne. La montée en puissance du groupe au cours des derniers mois et sa popularité croissante se sont traduites par le recrutement d’un nombre croissante de (très) jeunes syriens qui ne sont pas forcément des partisans déterminés du jihad global ou de l’extermination des alaouites. Il aurait été préférable de laisser la porte ouverte à ces éléments plutôt que de les conforter dans l’idée que le monde entier fait le jeu du régime.

Pour conclure : si les Etats-Unis souhaitaient sincèrement limiter l’importance du courant salafiste-jihadiste au sein de l’opposition syrienne, ils auraient dû soutenir sérieusement les autres composantes de cette dernière, option qu’ils ont constamment rejetée au profit de palabres diplomatiques dont ils savent pertinemment bien qu’ils sont voués à l’échec.

"Le Front du Soutien aux Gens de Syrie"« Le Front du Soutien aux Gens de Syrie »

Tous avec Bachar !


Une fête secrète devant la tour Eiffel avec les derniers partisans du régime

Par Julien Morel


Le jeune Florent affiche son soutien à Bachar al-Assad. C’est la deuxième fois qu’il manifeste en faveur du régime.

Samedi 20 octobre, sur le parvis du Trocadéro à Paris, une quarantaine de personnes sont réunies avec des pancartes, des sifflets et ce qui ressemble à un gigantesque drapeau syrien. Postés devant la tour Eiffel, ces militants sont venus pour revendiquer la souveraineté de la Syrie et célébrer leur soutien à la dynastie al-Assad. En me rapprochant du groupe, entre les touristes et deux autres manifestations prenant place sur ce même parvis – des militants pour l’indépendance du Sud marocain et une dizaine d’Ivoiriens réunis autour d’une table –, j’aperçois plusieurs panneaux à l’effigie du dictateur le plus détesté sur Terre, responsable de plus de 20 000 morts en 20 mois de guerre civile: Bachar al-Assad.

Sur les pancartes (montrant des photos si retouchées qu’on a l’impression de regarder une peinture), celui-ci est en costume gris, arborant un sourire gêné qui semble indiquer sa situation à l’heure actuelle: celle d’un mec dont les autorités mondiales souhaitent le départ. Saïd, un Franco-Syrien d’une trentaine d’années, insiste sur le look impeccable du chef d’État syrien : « Regarde un peu le costume. Y’a rien à dire, il est élégant. » Alors que je discute avec lui, essayant de discerner ses arguments au milieu des coups de sifflet et des applaudissements, il me précise que lui et sa famille soutiennent Assad depuis le début des révoltes. Il est musulman sunnite par son père, chrétien par sa mère, et est convaincu que le régime d’Assad est le seul qui puisse faire régner la laïcité dans son pays d’origine : « Avec Bachar, les différentes religions pouvaient vivre ensemble. Si les États-Unis le font partir, c’est foutu. Les salafistes vont s’emparer du pouvoir et tuer tout le monde. »

Tout le monde signifie en fait la majorité des personnes présentes aujourd’hui sur le parvis: familles de hauts dignitaires du régime, chrétiens de Syrie et membres de la frange musulmane chiite la plus implantée au nord du Proche-Orient, les alaouites. Al-Assad étant lui-même de confession alaouite, on comprend facilement que ceux-ci soient inquiets pour leur avenir si jamais le dirigeant venait à s’exiler. C’est ce que me confirme Nordine, pilote de chasse français d’origine syrienne, venu ici en costume militaire et casquette ornée du drapeau syrien. De loin, il a l’air d’un gros con. De près, c’est pire. « J’ai étudié et appris mon travail aux États-Unis; protéger et servir mon pays. En tant qu’alaouite syrien, je ferai de mon mieux pour protéger les miens des barbares. » Lorsque je demande ce qu’il entend par « barbares », sa réponse est immédiate – comme apprise par cœur : « Ceux qui tuent femmes et enfants. Les salafistes, les Saoudiens, les Qataris. » Il marque une pause, remarquant mon air circonspect. « Les juifs. »

Derrière lui s’amassent des gens qui ne cessent d’applaudir et de chanter. Nordine s’approche d’eux et confirme son rôle de meneur. Il entreprend un nouveau chant, viril, comme une menace à destination du président français : Hollande, casse-toi, la Syrie n’est pas à toi ! Réunis autour du grand drapeau syrien, tous côte à côte autour de l’immense morceau de tissu vert, blanc et rouge (dans la pure tradition des photos illustrant la libération des peuples), ils se mettent à entonner un nouveau slogan, cryptique : Fabius [ministre français des Affaires étrangères], Hollande, ONU en Syrie? Pas de place pour les fascistes dans le pays! Ce refrain laisse plusieurs manifestants dubitatifs, qui préfèrent taper dans leurs mains en souriant.


Ces trois Syriennes vivant à Paris sourient pour leur dictateur préféré.

Ce n’est pas le cas de Florent, 17 ans, qui chante si fort qu’il a l’air de torpiller les tympans de la mère de famille syrienne à côté de lui. Il est Français de souche, porte un appareil dentaire et est venu au Trocadéro pour défendre ses convictions politiques – pour autant qu’on puisse en avoir à cet âge. « Mes parents pensent comme moi mais ne sont pas là aujourd’hui. C’est la deuxième fois que je viens défendre l’armée nationale de Syrie. »

Il était présent lors de la première manifestation pro-Assad à Paris qui se tenait entre Saint-Michel et le Panthéon le 16 septembre 2012. Il affirme être venu après avoir vu l’annonce du rassemblement sur le site jeuxvideo.com. Alors que je lui demande si sa vision politique correspond à celle des autres adolescents présents sur le forum, il semble décontenancé et bafouille une réponse, visiblement trop excité. « Jeuxvideo.com brasse plein de sujets : musique, cinéma, politique… Tous les gens n’ont pas le même avis. Je suis l’un des seuls à être impliqué politiquement, me dit-il. Quand j’aurai l’âge de voter, je ne donnerai pas mon bulletin aux gauchos! »

Outre les manifestants d’origine arabe qui constituent environ 90 % de la population présente – et de deux, trois pères de famille communistes égarés là, opposés au droit d’ingérence de l’ONU – le reste est composé de militants de droite dure disposant d’une connexion Internet. On les reconnaît puisqu’ils sont les seuls à être mal à l’aise; malgré leur enthousiasme de façade (illustré par leurs « Allez la Syrie ! » répétés en tapant des mains), ils ont conscience de ne pas être acceptés par la communauté syrienne, qui ne leur adressera pas la parole de l’après-midi.

Alors que la fête bat son plein, j’en oublie presque que les gens devant moi sont en train de soutenir gaiement un régime indéfendable. Étant le seul journaliste présent, on me considère désormais comme un « ami » ; plein de gens tiennent à me serrer la main. Parmi eux, j’ai retenu : un gamin de 20 ans (il pourrait en avoir 30) qui lançait les chants autour du drapeau quelques minutes plus tôt, deux vieux Syriens chiites en djellaba et une meuf d’une quinzaine d’années en tenue camouflage. Celle-ci porte une pancarte à l’effigie de Mouammar Kadhafi. « Il représente la liberté des peuples arabes, précise-t-elle. Il ne s’est jamais rendu devant l’empire américano-sioniste. Comme moi. »

Ça fait bientôt deux heures que je suis sous la pluie. Alors que la fête laisse place à des discussions agitées entre manifestants (j’entends un « ONU, trous du cul ! » pas loin de moi), je décide de me tirer. Tandis que je marche en direction du métro, une femme d’un certain âge m’aborde; douce et amicale, elle me raconte les raisons qui l’ont poussée à venir manifester. Sa famille vit toujours sous les bombes à Damas. « J’y suis allée quatre fois depuis le début de la guerre. C’est terrible. J’ai vu des gens mourir sous mes yeux. En revenant en avion, j’ai pleuré tout le long du trajet. Les rebelles tuent n’importe qui. » Chrétienne, elle est terrifiée à l’idée du sort réservé à ses proches si la rébellion venait à l’emporter. Alors qu’elle passe en revue toutes les nations impliquées dans le conflit syrien, elle termine, épuisée : « Vous savez bien qui est derrière tout ça, hein ? » Pour signifier mon ignorance, je réponds par une grimace. « Eux, comme toujours. Les juifs. »

Photos par Hugo Denis-Queinec.

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