La Syrie au jour le jour. 2 / L’âge stalinien


20 décembre 2012

Aurélien PIALOU

La première partie de cet article,
« La Syrie au jour le jour. 1 / L’âge colonial« 
a été mis en ligne le 24 novembre 2012

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Les batailles de Damas et d’Alep ont montré que, conformément à sa nature « coloniale », le régime syrien n’hésitait ni à recourir au contrôle minutieux des villes et de sa capitale, ni à l’emploi indiscriminé de l’aviation pour écraser des populations jugées indésirables. Mais, pour autant, ses agissements et ses pratiques de violence ne se réduisent pas à une vulgaire reproduction des pratiques coloniales.

Quelques traits spécifiques sautent immédiatement aux yeux. Dans la capitale, c’est la Garde Républicaine qui assure la surveillance. Dans la périphérie, la 4ème Division dirigée par Maher al-Assad. Mais ces forces ne sont pas seules à intervenir. Les quartiers se dotent de « Comités Populaires », des groupes de volontaires que le régime incite à se défendre et auxquels il distribue des armes pour assurer leur protection… et la sienne. Trouvent place à leur côté des contingents de chabbiha et d’autres sortes de milices, dont l’origine et les contours se caractérisent par un grand flou. Chaque espace est quadrillé par des unités indifférenciées, dont la juxtaposition et la coexistence interdisent aux populations de savoir précisément à quels types de groupes elles ont à faire. Il ne s’agit pas d’une milice ou d’une armée divisée en plusieurs sous-groupes. Les failles de la coordination, la présence ou l’absence d’uniformes, l’affirmation des appartenances… ne permettent pas de le penser. Retenons donc pour le moment l’existence de groupes et cherchons à en préciser la nature.

« Tiens, il faudra vérifier pourquoi la voiture blanche stationnée d’ordinaire devant le bureau de … n’était pas là lundi et mardi », remarque soudain un enquêteur de la police politique, la Sureté générale. Cette phrase n’est pas tirée d’un récit ancien. Elle ne remonte pas à une époque abolie où une dictature aussi ordinaire que féroce régnait en Syrie. Elle figure dans un témoignage enregistré au mois d’octobre 2012. Elle reflète une dimension essentielle du fonctionnement de l’Etat… si l’on peut appeler ainsi le système en place en Syrie. Dans un pays désormais en proie au chaos et à la désolation, les moukhabarat, répartis entre au moins six services principaux, poursuivent inlassablement leur travail, comme si de rien n’était. Ils collectent des renseignements, surveillent les populations, torturent les suspects et les détenus, répriment tout mouvement de contestation, dans des centres sans cesse plus nombreux et agrandis où croupissent des hommes et des femmes arrêtés sans distinction. Le fonctionnement du régime n’a absolument pas été modifié par la révolution : les organes de sécurité continuent de s’octroyer tous les pouvoirs et toutes les prérogatives, et s’emploient à faire régner leur autorité. Cette dernière repose sur la suspicion et la peur.

Il peut être utile de se référer, pour comprendre l’articulation des multiples services de sécurité et la redondance des unités armées, semblables dans leur accoutrement et apparentées par leurs agissements à de vulgaires bandes armées terrorisant les civils qu’elles devraient protéger, à l’expérience de certains pays européens. La Russie et l’Allemagne des années 1930, sous Staline et Hitler, ont présenté deux caractéristiques que les études historiques ont mis longtemps à percevoir. D’une part, un chef charismatique et omnipotent, exerçant ou paraissant exercer seul la décision. De l’autre, une prolifération des centres de répression, ici la SS ou la Wehrmacht pendant la guerre, là le GPU, l’armée rouge ou les brigades d’enrôlement des citoyens. Les historiens ont proposé un mode de conciliation de ces deux extrêmes. Les régimes sont polycentriques, au sens où des institutions concurrentes existent et prennent des décisions, qui, tout en travaillant « dans le sens du chef », contribuent souvent au « dérapage de la situation ». Le chef ne peut que cautionner ce qu’ont décidé et fait ses subordonnés, quitte, dans un second temps, à réprimer par une purge l’organe déviant.

En reprenant ce schéma, deux traits apparaissent : d’une part, la proximité qu’entretient le régime syrien avec les régimes totalitaires, et, d’autre part, la spécificité du système mis en place par Hafez al-Assad. Des centres de pouvoir et des unités de police politique ont été dotés de tous les pouvoirs leur permettant de « gouverner » – entendons « terroriser » – le pays. Ils ne sont pas, entre eux, des alliés objectifs, même s’ils s’entendent globalement. Ils se concurrencent. Ils s’affrontent. Ils disposent de la latitude de sanctionner à leur guise la population et les partenaires affaiblis ou discrédités du régime. Ainsi, au cours du mois d’avril 2012, des rafales de kalachnikov tirées contre les entrées de la caserne du stade des Abbassides ont signalé à ses occupants, des moukhabarat, que leurs homologues d’autres services étaient prêts à profiter de leur faiblesse passagère, qui ne leur avait pas échappé.

Cette guerre des services s’exerce en premier lieu au détriment du peuple. Pour démontrer ses capacités, chaque service se doit de procéder à davantage d’arrestations d’ennemis du régime, à la mise hors d’état de nuire d’un nombre supérieur de terroristes. La loi de juillet 2012, qui a élargi le champ conceptuel du terme « terrorisme » pour y inclure la fourniture de soins aux blessés et la distribution de nourriture aux populations réfugiées dans les zones libres, a naturellement avivé la concurrence entre services. Ils sont dorénavant assurés de pouvoir réaliser de véritables scores, qu’il s’agisse de débusquer d’infâmes « comploteurs » ou de réduire au silence les jeunes enfants « soudoyés par le Qatar pour crier famine devant les caméras d’al Jazira ». Dans le monde des Al-Assad, comme dans celui de Staline dont Rifa’at al-Assad, frère de Hafez al-Assad se réclamait, la caractéristique dominante est bien la paranoïa institutionnalisée.

Comment une telle architecture peut-elle tenir ? Il lui faut une figure, un chef, qui dise ce qui est, ou plutôt ce qui doit être. Loin d’être un simple chef d’Etat, Bachar al-Assad assume à présent ce rôle. Son père, de haute lutte, avait réussi à s’imposer comme l’arbitre suprême, celui qui décidait et celui qui arbitrait les conflits. Son héritier a fièrement pris le relai. C’est lui qui porte désormais le flambeau de la tyrannie. Il dit ce qui est : que « la Syrie est en guerre », comme lors du discours de juin 2012 ; ou que « la guerre est totale », au cours du mois de septembre 2012. Il ne s’agit pas là de simple rhétorique. La différence entre ces deux formes de conflit est simple, et il faut en être conscient. Dans le cas d’une guerre, l’ennemi est extérieur. Il faut donc porter ses troupes contre lui, sur les frontières. Lorsque le conflit devient total, l’ennemi est tout à la fois interne et externe. Relisons les discours d’Hitler et de Staline : le premier, en 1941, ne déclare-t-il pas que les juifs qui l’agressent de l’extérieur (Moscou et Washington) ne pourront vaincre à l’intérieur ? Or tout le monde sait ce qu’il est ensuite advenu.

La fracture provoquée par le déclenchement des batailles d’Alep et de Damas précipite la fin du régime. Ce dernier n’a plus de protection. Il est à la merci de ses composantes essentielles : les forces qui, disposant de tous les pouvoirs, peuvent faire montre d’une agressivité sans limite à l’encontre de tout le monde. La paranoïa institutionnelle, dans laquelle vivent ceux qui en Syrie dirigent et exécutent, est telle qu’elle peut conduire au franchissement de toutes les lignes rouges.

Faudra-t-il que la répression en Syrie soit qualifiée de « premier génocide du XXIe siècle » pour voir enfin les consciences se réveiller ?

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