Des journalistes syriens refusent de «tuer par la parole» pour Bachar el Assad


Publié le 28.12.2012, 19h05 | Mise à jour : 29.12.2012, 00h33

Lama al Khadra, Kamal Jamal Beck et Baddour Abdel Karim travaillaient tous pour une radio syrienne publique avant de fuir le pays. Aujourd'hui réfugiés à Paris, ils dénoncent les manipulations médiatiques du régime de Bachar el Assad.

Lama al Khadra, Kamal Jamal Beck et Baddour Abdel Karim travaillaient tous pour une radio syrienne publique avant de fuir le pays. Aujourd’hui réfugiés à Paris, ils dénoncent les manipulations médiatiques du régime de Bachar el Assad. | AFP / Pierre Verdy

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Plusieurs journalistes ont fui la Syrie pour Paris. Ils affirment avoir été forcés de manipuler l’information pour le compte du régime de Bachar el Assad.

Lama al-Khadra résume son travail à Radio Damas d’une phrase : «Notre mission était de tuer par la parole». Avec deux autres responsables de cette radio officielle syrienne, elle a fait défection  pour rejoindre le camp de l’opposition au président Bachar el-Assad.

«C’est difficile de toujours porter un masque, ne rien montrer, penser, parler, comme eux, les hommes du régime», confie-t-elle après la lecture solennelle d’une déclaration de défection dans l’arrière-boutique d’une librairie du centre de Paris.

Pendant des mois, cette responsable des programmes politiques et culturels de Radio Damas, la radio publique historique en Syrie, a dû «mettre des mots» sur les opposants au régime. «Il fallait se cantonner aux dépêches de Sana (l’agence officielle de presse syrienne), et dénigrer les opposants, ce n’est pas facile», assure-t-elle. Lama écrit alors «groupes armés» pour «manifestants», «complot» pour «contestation».

«Beaucoup de journalistes vivent la souffrance du peuple»

La journaliste décrit un climat de paranoïa générale dans la rédaction, où on n’ose regarder que les télévisions officielles : «Il était dangereux de regarder al-Jazeera sans passer pour un révolutionnaire. Au sein des rédactions des médias officiels, beaucoup de journalistes vivent la souffrance du peuple», assure-t-elle.

Kamal Jamal Beck, directeur des programmes de la radio et également patron du site internet de la radio et de la télévision, affirme avoir été «interrogé à trois reprises par les services secrets».

«Travailler pour un média d’Etat en Syrie, c’est comme être dans une prison invisible», confesse Baddour Abdel Karim, ancienne patronne du service culture de la radio. «Nous n’étions plus journalistes», regrette-t-elle, décrivant une rédaction où «certains soutiennent le régime et ne s’en cachent pas, d’autres restent en place parce qu’ils n’ont pas le choix».

17 journalistes tués dans le pays depuis le début du conflit

Avec l’aide des autorités françaises, les trois journalistes ont quitté la Syrie pour le Liban, avant de rejoindre cette semaine Paris. «Pour nous, assoiffés de liberté, le départ est amer», disent-ils. Mais ils ne veulent plus rester en Syrie, «avec des balles dans la bouche». Ils vivent désormais dans la banlieue sud de Paris et rêvent de lancer une nouvelle radio, «embryon d’une future radio publique de l’après-Assad»
Tous trois veulent, avec la Coalition nationale syrienne, la principale instance de l’opposition, créer une radio qui «prenne le pouls de la révolution syrienne pour renforcer l’union nationale entre les Syriens».

Depuis le début de la contestation qui a tourné à la guerre civile, des dizaines de journalistes ont fait défection. La plupart ont quitté leur poste en toute discrétion et ont pris la route de l’exil, en Turquie, en Jordanie ou au Liban comme des centaines de milliers de Syriens. D’autres, telle l’ancienne présentatrice Ola Abbas partie en juillet de la chaîne officielle d’informations télévisées en continu Al-Ikhbariya, ont déserté le micro et l’ont fait savoir. Pour tous ceux qui continuent de se rendre au siège de la radiotélévision d’Etat, place des Omeyyades, dans le centre de Damas, l’enlèvement ou l’assassinat par les rebelles sont des menaces de plus en plus fortes.

17 journalistes professionnels, étrangers et Syriens, et 44 citoyens-journalistes ont été tués depuis le début du conflit en mars 2011 en Syrie, «cimetière des acteurs de l’information».

La Russie prône un dialogue entre Bachar el Assad et l’opposition

Seule grande puissance aux relations étroites avec le régime syrien, la Russie a pressé vendredi le président Bachar el-Assad de dialoguer avec l’opposition en vue de résoudre le conflit et multiplie les contacts avec tous les acteurs de ce dossier. «Nous avons activement incité, comme nous le faisons depuis des mois, le régime syrien à faire le maximum pour concrétiser ses intentions de dialoguer avec l’opposition», a déclaré le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, lors d’une conférence de presse à l’issue d’une rencontre avec son homologue égyptien, Mohamed Amr.

Le chef de la diplomatie russe a également déclaré que Moscou refusait toujours de soutenir les appels de certains pays à la démission du président Assad, réaffirmant que cette question revenait au peuple syrien. La Russie, de facto l’un des derniers soutiens du régime de Damas auquel elle vend des armes, multiplie les contacts ces derniers jours à propos du dossier syrien. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Mikhaïl Bogdanov, a indiqué à l’agence Ria Novosti que Moscou avait envoyé une invitation au chef de la Coalition de l’opposition syrienne, Moaz El-Khatib, afin de participer à des négociations en vue d’un règlement du conflit. Mais l’opposition syrienne a toujours exigé, comme préalable à tout dialogue, le départ de Bachar el-Assad.

VIDEO. Moscou presse Assad de dialoguer avec l’opposition
vidéo ici à la fin du texte 

Syrie : offensive diplomatique pour une médiation, la Russie se rapproche de l’opposition


28 décembre 2012 | Par Pierre Puchot

Le salut des Syriens viendra-t-il de Moscou ? Pour la première fois de manière officielle depuis le début d’un conflit qui dure depuis près de deux ans maintenant, le principal allié du régime de Bachar al-Assad tend la main à l’opposition syrienne. Le vice-ministre russe des affaires étrangères, Mikhaïl Bogdanov, a affirmé jeudi 27 décembre à l’agence Ria Novosti que la diplomatie russe avait envoyé une invitation au chef de la coalition de l’opposition syrienne, Moaz El-Khatib, afin qu’il participe à des négociations en vue d’un règlement du conflit syrien.

La Russie incite par ailleurs le régime syrien de Bachar al-Assad à faire le « maximum » pour concrétiser ses intentions de dialoguer avec l’opposition en vue de résoudre le conflit, a déclaré vendredi le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov. Un premier pas qui marque un tournant : jusqu’à ce jour, la Russie – qui maintient une base militaire en Syrie et contribue au réarmement de l’armée régulière – et la Chine ont toujours bloqué les projets de résolution du Conseil de sécurité des Nations unies condamnant le président Bachar al-Assad et ouvrant la porte à des sanctions voire au recours à la force.

En Syrie, le conflit se poursuit et du côté du régime d’al-Assad, les défections se succèdent. Mercredi 26 décembre, c’était au tour du chef de la police militaire, le général Abdelaziz Jassim al Challal, d’annoncer son ralliement à l’opposition, dans une vidéo diffusée sur You Tube.

« L’armée a détruit des villes et des villages et commis des massacres contre une population sans arme qui manifestait pour réclamer la liberté », explique celui qui, selon une source officielle syrienne citée par le site de la chaîne France 24, devait de toute façon partir en retraite le mois prochain.

Moins rapide qu’annoncée cet été, la lente déliquescence du régime se poursuit néanmoins, comme l’expliquait Mediapart fin novembre (lire ici l’enquête de Caroline Donati). Reste le principal obstacle à une solution diplomatique : le départ de Bachar al-Assad, tabou pour le régime, condition sine qua non du dialogue pour l’opposition. Les Syriens réclament « un changement réel et tout le monde comprend ce que cela veut dire », a d’ailleurs affirmé Lakhdar Brahimi, l’émissaire international de l’ONU pour la Syrie qui, après avoir patienté plusieurs mois, a finalement rencontré le président syrien cette semaine. « Le changement réclamé ne doit pas être cosmétique, le peuple syrien a besoin et réclame un changement réel, et cela tout le monde l’a compris », a déclaré l’envoyé spécial de l’ONU et de la Ligue arabe lors d’une conférence de presse à Damas, au cours de laquelle il s’est en revanche bien gardé d’évoquer un possible départ de Bachar al-Assad. « Il faut former un gouvernement ayant tous les pouvoirs (…), qui assumera le pouvoir pendant la période de transition. Cette période transitoire prendra fin avec des élections », a-t-il cependant conclu.

Un gouvernement de transition, solution idoine pour un arrêt des combats en Syrie ? Le porte-parole de la diplomatie russe a déja démenti jeudi l’existence d’un accord entre Moscou et Washington sur la constitution d’un tel gouvernement de transition, avec maintien du président syrien Bachar al-Assad jusqu’au terme de son mandat en 2014, sans possibilité de se représenter, comme cela été envisagé un temps. De son côté, le ministère français des affaires étrangères a de nouveau faire savoir, jeudi 27 décembre lors d’un point presse, que le président syrien, « qui porte la responsabilité des 45 000 victimes de ce conflit, ne peut faire partie de la transition politique » en Syrie.

mediapart

Des Syriens réduits à manger des racines


MINOUI,DELPHINE

Le Soir Page 10

Mercredi 26 décembre 2012

LE CAIRE

DE NOTRE CORRESPONDANTE

A Kafranbel, il n’y a plus d’écoles – elles servent d’abris aux milliers de Syriens des villages alentours qui fuient les bombardements du régime. D’ailleurs, il n’y a même plus de bancs ni de pupitres pour étudier. « On s’est mis à les brûler pour survivre au froid de l’hiver », raconte Raed Fares, un activiste, par le biais d’une connexion skype aussi fébrile que sa voix.

Près de deux ans après le début de l’insurrection contre Bachar el-Assad, sa ville est au bord de l’agonie. « Nous manquons de tout : d’essence, de lait en poudre pour les enfants, de pain », dit-il. Vendu au marché noir, et en quantités limitées, le fioul est inabordable pour la plupart des familles : en l’espace de quelques mois, il est passé de 0,6 dollar à plus de 3 dollars le litre. « Alors, pour pouvoir se réchauffer, les gens en sont réduits à couper les oliviers et les figuiers, dont ils brûlent le bois », raconte-t-il. Faute d’électricité, le feu garantit également un minimum de lumière à la nuit tombée, avant que la ville, située au Nord du pays, ne plonge dans l’obscurité la plus totale.

La journée, c’est la course aux denrées entre deux averses. « Trouver de quoi se nourrir est un combat quotidien. La grande boulangerie de la ville avait l’habitude d’approvisionner 22 villages. Aujourd’hui, elle est au point mort faute de fioul, de farine et d’argent pour payer ses employés. Du coup, vous pouvez passer votre journée à faire la tournée des quartiers et à faire la queue pendant des heures dans l’espoir de décrocher un morceau de pain », poursuit Raed Fares. Et bien souvent, ajoute-t-il, « les parents se contentent de quelques racines d’herbes bouillies, ramassées au fond des vergers, pour laisser le pain aux plus jeunes ».

Les nouveau-nés, eux, sont nourris à l’eau de riz selon l’ONG Avaaz, qui évalue à 2,5 millions le nombre de déplacés qui ont fui leur logement à cause de la guerre. Dans son nouveau rapport, le Programme alimentaire mondial estime à un million le nombre de Syriens qui vont être victimes de la faim cet hiver. L’organisation onusienne, qui avoue souffrir d’un manque de financement, se dit également dans l’impossibilité d’approvisionner certaines zones à cause de la violence des combats et des bombardements.

Des raisons que Raed Fares refuse d’accepter. « Kafranbel est à 10 kilomètres de la Turquie. La frontière est ouverte et la route est relativement sûre. Pourtant, aucune aide ne nous parvient. Je connais une famille de déplacés qui a trouvé refuge dans une des 13 écoles de Kafranbel. Les gamines passent leur temps à faire des bonds sur place pour ne pas mourir de froid : est-ce une façon de vivre ? Où est la communauté internationale avec ses belles promesses ? Si les étrangers ont peur de venir en Syrie pour nous aider, qu’ils nous approvisionnent à la frontière et on se chargera de faire la distribution dans les villages », s’emporte-t-il.

Dans la ville de Kafrnabod, au centre du pays, l’hiver est encore plus rude. « C’est une prison à ciel ouvert », lâche Adnan, un de ses habitants. Contacté lui aussi grâce à une connexion Internet bricolée clandestinement – le pouvoir de Damas ayant bloqué la téléphonie mobile dans la région de Hama depuis plus d’un an –, cet instituteur anti-Bachar raconte que les rebelles ont fini par libérer la ville du régime il y a quatre jours. Mais les habitants, recroquevillés entre la vie et la mort, ont à peine de quoi se nourrir. « L’armée s’est retirée mais elle nous assaille de bombes au quotidien. Impossible de sortir de Kafrnabod pour s’approvisionner dans les autres villes : les tanks sont postés à 5 kilomètres. Et quand bien même nous voudrions prendre la voiture pour nous réfugier ailleurs, il n’y a plus d’essence pour remplir les réservoirs », ajoute Adnan.

A Kafrnabod, où la température frôle le zéro degré, la population se réchauffe avec des branches d’arbre et du vieux plastic brûlé. « C’est très toxique, mais on n’a pas d’autre solution », avance-t-il. Le pain, aliment de base des Syriens, est désormais rationné à la miette près et les médicaments font cruellement défaut. « Je connais une femme dont le nouveau-né, âgé de 22 jours, a fait une terrible poussée de fièvre. Quand elle a voulu l’emmener à l’hôpital de la ville la plus proche, l’armée lui a bloqué la route. Alors, elle est rentrée chez elle et son enfant est mort à 4 heures du matin. Des exemples comme celui-ci, j’en ai à profusion. Vous pensez peut-être qu’on exagère, qu’on invente des histoires. Mais dans notre pays, la réalité a dépassé la fiction. Toutes ces images d’horreur que vous voyez à la télévision, c’est un dixième de ce que nous vivons au quotidien », murmure Adnan.