Jérusalem, capitale des ressentiments


LE SOIR du 11 mars 2013

REPORTAGE
JERUSALEM
DE NOTRE ENVOYE SPECIAL

Une ambiance à nulle autre pareille. La vieille ville de Jérusalem, derrière ses remparts centenaires, pourrait passer pour le centre du monde… religieux. Moins d’un kilomètre carré en pente, 40.000 habitants presque tous piétons, mais surtout, des lieux saints, tellement saints. Les touristes, nombreux, ne s’y trompent pas : ils viennent pour visiter – vénérer – le Saint-Sépulcre (chrétien), l’esplanade des Mosquées (musulmane) ou le mur des Lamentations (juif). Trois religions révélées qui cohabitent dans une ambiance d’apparence sereine mais la tension politique, pourtant, n’est jamais loin.

Nous entrons par la porte de Jaffa, proche du petit quartier arménien vite traversé. Au sud, le quartier juif rénové ces dernières années accueille nombre de visiteurs américains. Au détour d’un escalier public, le spectacle fait frissonner : à deux cents mètres en contrebas apparaît le mur des Lamentations qui soutient l’esplanade des Mosquées. Le dôme du Rocher y resplendit sous les rayons d’un soleil hésitant. Guide pour un groupe venus d’Atlanta, Daniel nous confie ses impressions un tantinet amères.
« Les journalistes européens se focalisent sur les malheurs des Palestiniens et ignorent la réalité.

Le processus de paix est en panne, OK, mais à qui la faute ? Comment faire confiance aux Arabes ? Vous avez vu ce qui s’est passé à Gaza, on leur a rendu tout le territoire en 2005 et ils en ont fait une base terroriste de lancement de roquettes ! On ne peut prendre le même risque avec la Cisjordanie, cela voudrait dire que le Hamas pourrait prendre pour cibles les grandes villes, dont Tel-Aviv, qui n’est qu’à 20 km de la Cisjordanie, sans parler de l’aéroport, encore plus près, non c’est impossible ! »

Une Américaine d’âge mûr veut se mêler à la conversation. « De toute façon, ils sont éduqués dans la haine des juifs, ils n’accepteront jamais notre présence sur cette terre, donc il faudra nous défendre pendant longtemps encore, et tant pis si cela nous oblige à empêcher l’établissement d’un vrai Etat palestinien, ils devront se contenter d’une autonomie accrue, au mieux, ‘sorry’ ! »

Il ne faut pas parcourir plus de deux cents mètres d’étroites ruelles pavées pour plonger dans un autre monde. A travers le dédale des venelles du souk, côté musulman, les senteurs diffèrent, les couleurs divergent, le bleu et blanc et l’étoile de David disparaissent comme par enchantement. Ici, on s’interpelle d’une boutique à l’autre, on évite les charrettes qui livrent les marchandises, les enfants jouent en criant. Mais la bonne humeur ambiante cache de lourds ressentiments.

Khaled, comme la plupart des boutiquiers, aurait préféré nous vendre les verres peints de Hébron qui font sa spécialité, mais il ne refuse pas un brin de causette. « J’habite une maison de 35 m² louée ici près de la porte d’Hérode, nous dit cet homme sans âge. En dehors de la vieille ville, les loyers sont prohibitifs pour moi. Sans ce logement, je devrais quitter Jérusalem et, alors, je perdrais ma carte de résident et donc l’accès à la ville. Des milliers de Palestiniens sont victimes de ce système inique : après trois ans d’absence pour, par exemple, aller travailler dans le Golfe ou étudier en Europe, ils ont perdu leur carte de résident et ne peuvent plus habiter chez eux ! Alors que les résidents juifs peuvent quitter la ville pendant dix ans sans perdre aucun droit, évidemment… Moi j’appelle cela du racisme. »

Un groupe se forme autour de nous. Adel, plus jeune, intervient dans un anglais approximatif : « Le but des (Israéliens) juifs a toujours été de contrôler le plus grand territoire possible avec le moins d’Arabes. Regardez comme ils cantonnent les Palestiniens dans quatre ‘réserves’, à Gaza, Ramallah, Naplouse, Hébron. »

Le sujet fait vibrer nos interlocuteurs. « Un aspect cruel de plus dans la dépossession, explique encore Khaled en offrant un second thé, c’est que n’importe quel juif de New York, de Kiev ou de Sydney débarque à (l’aéroport) Ben Gurion et il devient israélien en une demi-heure, alors que des millions de réfugiés palestiniens ne pourront jamais – jamais ! – retrouver des terres qu’ils ont dû quitter de force il y a quelques décennies. »

Nous quittons la vieille ville. Dans la partie Ouest, juive, de Jérusalem, un ami israélien nous attend. Un intellectuel qui aime la discrétion mais ne fait aucun effort pour dissimuler son pessimisme. « On s’extasie parce que la formation du soi-disant centriste Yaïr Lapid a fait une percée aux élections de janvier, devenant le second parti israélien. Mais c’est un vote qui n’est pas progressiste, il suffit de voir ce que Lapid pense de Jérusalem. Il explique que ‘l’on avancera quand les Palestiniens comprendront qu’ils n’auront jamais Jérusalem’. Les membres israéliens de l’Initiative de paix de Genève, comme l’ex-colonel Shaul Arieli, invitent régulièrement des députés à venir visiter Jérusalem, constater les ravages causés par le mur de séparation, etc. Eh bien ! Lapid a interdit à ses députés d’y aller ! En outre, il a conclu une alliance pour aller ensemble au futur gouvernement avec le parti de Naftani Bennet, qui représente tout simplement les colons ! »

Se peut-il que les frustrations palestiniennes aboutissent à une troisième intifada (soulèvement) ? « Tous les éléments sont là et la colère de la population palestinienne s’accroît. La crise financière de l’Autorité palestinienne qui peine à payer les salaires, l’absence de négociation qui prive de perspective d’avenir, la colonisation juive qui continue sans relâche, le rejet populaire des deux grands partis, Fatah et Hamas… Pourtant on n’en est pas à la révolte. La population palestinienne se préoccupe d’abord de ses problèmes quotidiens ; elle est notamment très endettée. Mais qui sait ? Les deux intifadas ont débuté par des étincelles imprévisibles… »

BAUDOUIN LOOS »