Israël-Palestine: abattre le mur?


Qui parle encore du « mur/barrière de sécurité » érigé par Israël depuis 2002 essentiellement en territoire palestinien occupé? Plus grand-monde. Tout se passe comme si, avec l’habitude ou l’accoutumance, on oubliait. Eh bien! un homme politique israélien s’est récemment fendu d’un texte d’opinion publié dans le Haaretz du 5 mars 2013 intitulé « Abattons ce mur ». Un texte fort original.

Nord de Jérusalem, la colonie de Pisgat Zeev et le mur. Photo AFP.

L’auteur est-il encore un vulgaire « droitdel’hommiste » ou alors un autre gauchiste égaré? Que nenni! Il s’agit de Moshe Arens, ci-devant membre éminent du Likoud, la formation nationaliste du Premier ministre Binyamin Netanyahou, plusieurs fois ministre de la Défense et des Affaires étrangères dans les années 80 et 90.
Et que dit donc ce vétéran retraité du Likoud, qui n’est certes pas considéré comme un « faucon » invétéré? Il compare le mur à « une balafre le long du visage d’Israël ». Il explique que la barrière est « une punition sévère imposée aux Palestiniens », dont « la vie est rendue plus difficile », et notamment celle « de fermiers séparés de leurs terres ». Arens rappelle que le terrorisme palestinien a certes été quasi éradiqué mais estime que la présence de l’armée israélienne en « Judée et Samarie » (lire: la Cisjordanie occupée) et son retour en 2002 dans les zones laissées à l’Autorité palestinienne constitue la raison majeure, sinon la seule, de cette quasi-éradication. D’ailleurs, ajoute-t-il, le mur/barrière n’est pas terminé dans certaines zone, donc des terroristes pourraient passer par là (1).
Bref, conclut-il, il s’agit d’un poids financier pour Israël et d’une punition pour une bonne partie de la population palestinienne, cela n’en vaut pas le prix et il conviendrait de l’abattre.
L’article de Moshe Arens n’aura aucun effet. Le mur a été une idée de la gauche israélienne que Ariel Sharon avait dû accepter à contrecoeur, à l’époque des attentats suicides au plus fort de la seconde intifada, sous la pression de l’opinion publique israélienne. Celle-ci ne retient qu’une chose: les attentats suicides ont quasiment disparu et tant mieux. Que le Hamas ait décidé de renoncer à ce type de méthode sanglante en 2005 n’entre dans l’analyse de personne, dirait-on. En revanche, les autorités israéliennes estiment que la collaboration des services policiers de l’Autorité palestinienne dans la traque des activistes islamistes leur est précieuse (et d’ailleurs souvent mal perçue par l’opinion publique palestinienne).
Ariel Sharon avait fait construire cette ligne infranchissable selon un tracé qui permettait, au besoin, d’annexer un jour une partie des territoires palestiniens, celle située à l’ouest du mur/barrière (qui englobe une grande majorité des colons, plus de 400.000 sur 500.000, Est-Jérusalem compris). Mais, en même temps, son gouvernement puis ceux d’Olmert (2006-2009) puis de Netanyahou (depuis 2009), ont avalisé et favorisé l’extension de la colonisation juive des deux côtés de la séparation, y compris profondément en territoires palestiniens occupés (dans ce qu’on appelle la « zone C » depuis les accords d’Oslo, contrôlée à 100% par Israël, soit 60% de la Cisjordanie).
Résultat: le nombre de colons juifs installés en territoires occupés a largement plus que doublé depuis la signature des accords dits d’Oslo en 1993, il y aura bientôt vingt ans. Des accords pourtant censés préluder à des négociations de paix pendant cinq ans qui devaient, dans l’esprit des signataires plus que dans la teneur du texte, aboutir à l’établissement d’un Etat palestinien. De l’avis de nombreux observateurs avertis, y compris les diplomates occidentaux vivant à Jérusalem, la présence de ces nombreux colons israéliens prévient l’avènement d’un Etat palestinien souverain et disposant d’un territoire contigu. Elle empêche aussi l’installation de la capitale d’une future Palestine dans la partie Est de Jérusalem. Et si ces conséquences étaient en réalité le but réel des gouvernements israéliens successifs?

(1) Un détail qui n’en est pas un: le 9 juillet 2004, la Cour internationale de justice de La Haye, organe judiciaire principal de l’Organisation des Nations unies, a rendu un avis consultatif demandé par l’Assemblée générale de l’ONU sur les conséquences juridiques de l’érection du mur/barrière de sécurité. L’avis est cinglant pour Israël puisqu’il conclut que « l’édification d’un mur par Israël et le régime qui y est associé sont contraires au droit international », et il réclame le démantèlement de ce mur.

[ABP] Ce week-end 16 et 17 mars – Tribunal Russell sur la Palestine! A ne pas manquer!


Le Tribunal Russell sur la Palestine est un tribunal populaire créé en 2009 pour examiner le rôle et les complicités des parties tierces (États, institutions et multinationales) dans les violations du droit international commises par l’Etat d’Israël envers le Peuple palestinien.

 russell

 

Le 16 mars prochain, le Tribunal Russell sur la Palestine organise une grande soirée culturelle avec la participation de Pierre Galand, Christiane Hessel, Roger Waters, Mairead Maguire, Cynthia McKinney, Dennis Banks, et des interventions musicales de Miguel Angel Estrella et de Zebda.

La soirée débutera à 19h30. Ouverture des portes à 18h00.

Prix d’entrée : 10€ – 5€ pour les chômeurs et étudiants. Tickets en prévente à la Fnac et Ticketnet. 15€ à l’entrée.

Le 17 mars, le jury du Tribunal prononcera les conclusions générales des travaux menés depuis 5 ans au cours des sessions de Barcelone, Londres, Le Cap et New York. Cette présentation sera produite par des personnalités de renom telles qu’Angela Davis, John Dugard, Michael Mansfield, Ronald Kasrils, Anthony Gifford et José Antonio Martin Pallin.
Edgard Morin, Pierre Galand, Leila Shahid, Nurit Peled et Fadwa Barghouti prendront également la parole.
L’événement aura lieu de 9h30 à 13h30. Ouverture des portes à 8h30.
Entrée libre sur inscription préalable à l’adresse rtop.invitation@gmail.com

Plus d’infos sur www.russelltribunalonpalestine.com

 

AGENDA // AGENDA // AGENDA // AGENDA // AGENDA

 
 Samedi 16 mars 2013 // Soirée culturelle

18:00 Ouverture des portes (accès à l’exposition de photos de Véronique Vercheval et accès

au bar)

19:30 Début de la soirée

19:40 Discours d’ouverture de Pierre Galand

19:55 Hommage à Stéphane Hessel

20:10 Concert de piano par Miguel Angel Estrella

20:40 Pause

21:10 Table ronde avec les membres du jury Dennis Banks, Mairead Maguire, Cynthia

McKinney, Roger Waters

22:15 Concert de Mouss et Hakim (Zebda)

22:45 Fin du concert

23.30 Fermeture des portes

 

Dimanche 17 mars 2013 // Session de clôture

8:30  Ouverture des portes

9:30  Pierre Galand présente Nurit Peled et Leila Shahid

9:40  Edgar Morin rend hommage à Stéphane Hessel

9:50  Fadwa Barghouti lit une lettre de Marwan Barghouti

10:05  José Antonio Martin Pallin, sur la session de Barcelone

10:25  Anthony Gifford, sur la session de Londres

10:45  Ronald Kasrils, sur la session du Cap

11:05  John Dugard, sur la session de New-York

11:25  Daniel Machover, sur le sociocide

11 :35 Pause-café

12:00  Intermède musical avec Laïla Amezian et Anja Naucler

12:20  Michael Mansfield, sur les réalisations du TRP

12:50  Angela Davis, sur les perspectives futures

13:20  Pierre Galand clôture la session

Fin de la session publique

13:45  Conférence de presse (sur présentation de la carte de presse seulement)

14:30  Fin de la journée

   
   

 

 

 

 

Sionisme : « Pas en notre nom »


Yiddishland – Les fantômes du Shtetl

paru dans CQFD n°107 (janvier 2013), rubrique , par Gilles Lucas, illustré par
mis en ligne le 13/03/2013commentaires

Pierre Stambul, militant libertaire et antisioniste, vient de publier Israël/Palestine, Du refus d’être complice à l’engagement [1] . Il raconte ici ses racines juives et athées et, en opposition au colonialisme israélien, évoque un judaïsme multiethnique et sans frontières, ainsi que le souvenir du Yiddishland de ses ancêtres, vecteur d’une culture, d’un état d’esprit et de courants d’idées prônant une émancipation universelle.

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CQFD : Tu viens de publier un livre de six cents pages qui rassemble des textes et des interventions commis depuis une vingtaine d’années. Ce sont tes œuvres complètes ?

Pierre Stambul : Non, pas tout à fait… J’ai dû écrire trente ou quarante pages inédites et retranscrire également des textes antérieurs à l’existence de l’ordinateur. Mais l’essentiel était déjà rédigé. Ce sont des analyses, des articles ou des brèves, la plupart publiés depuis moins de dix ans, et pour certains vieux de trente ans.

Tu es un contributeur de CQFD. Mais tu es surtout co-président de l’Union juive française pour la paix (UJFP). On connaît tes positions antisionistes radicales. Une technique de propagande usuelle veut que dès l’instant où l’on critique l’État d’Israël, on soit accusé d’antisémitisme. Peut-on inverser le propos en disant que le sionisme est antisémite ?

D’une certaine manière, oui. Le sionisme, comme le dit Michel Warschawski, préfacier de mon bouquin, est une théorie de la séparation. À la fin du XIXe siècle, à l’époque où il y avait un large consensus antisémite en Europe, et où dans l’Empire russe, État où vivaient peut-être les deux tiers des Juifs du monde entier, il y avait une politique antisémite officielle, une majorité des Juifs se sont tournés vers les mouvements révolutionnaires aspirant à une émancipation universelle. Les sionistes étaient une petite minorité, qui affirmait que le mélange avec les autres populations était impossible et que l’antisémitisme est un mal inéluctable. Pour eux, la seule solution était la séparation et la création d’un État juif. Cette idéologie aboutit à l’état actuel des choses. Car elle a impliqué de fait une conquête coloniale.

C’est à ce propos que l’on peut dire que les sionistes sont profondément anti-Juifs : pour fabriquer l’Israélien, il a fallu tuer la figure du judaïsme née essentiellement au cours des deux derniers siècles, un judaïsme mêlé à une population à majorité non juive. Les Juifs d’alors voulaient à la fois conserver leur différence et lutter pour l’égalité des droits, ils pensaient que c’était la seule façon d’accéder à leur émancipation. Dans toutes ces figures du Juif, il n’y a ni colonialisme, ni exclusion du non-Juif, ni nationalisme, ni revendication d’une terre, ni militarisme, ni racisme. Ce qu’a construit le sionisme est complètement antijuif, à la fois pour le judaïsme athée – qui est mon origine –, mais aussi pour le judaïsme religieux, pour qui la conquête d’une terre est impie et aller à Jérusalem avant le retour du Messie un péché.

Quelle différence fais-tu entre antijuif et antisémite ?

Il y a eu quinze siècles d’antijudaïsme chrétien. Quand au IVe siècle, le christianisme triomphe dans un empire romain où énormément de citoyens étaient

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par Nardo

devenus juifs, le judaïsme cesse d’être prosélyte. Il va se replier sur lui-même et, pendant quinze siècles, les chrétiens vont inventer tout un tas de stéréotypes racistes. On est là sur un terrain de concurrence religieuse. Dans son étude sur le Moyen Âge, Robert I. Moore explique que la société féodale avait besoin de populations identifiables à détester et sur lesquelles concentrer la haine : il n’y avait pas que les Juifs, il y avait aussi les hérétiques, les prostituées, les lépreux… À partir de 1850, l’antijudaïsme chrétien cède la place à l’antisémitisme racial, qui résulte de l’émancipation des Juifs, du fait qu’ils sont sortis du ghetto et qu’ils sont « parmi nous ». Toutes ces « nouveautés » vont à l’encontre de l’explosion nationaliste en Europe qui affirme qu’« un peuple égale un État » et que ces États doivent être ethniquement purs. L’antisémitisme frappe spécifiquement le Juif intégré et invisible sur lequel se concentre la haine, parce que justement il est semblable à tous tout en étant différent. C’est ce qui explique qu’il n’y a pas d’antisémitisme contre le tankiste israélien et qu’aujourd’hui l’extrême droite européenne, foyer traditionnel de la stigmatisation des Juifs, est pro-israélienne. Il y a une véritable mutation. Lord Balfour, homme d’État britannique et artisan de la création du foyer national juif devenu ensuite État d’Israël, était très violemment antisémite. Il disait que les Juifs étaient des pouilleux, des révolutionnaires et des asiatiques inassimilables dont il fallait se débarrasser. Arrivés en Palestine, ces parias sont devenus des colonisateurs européens.

Shlomo Sand [2] , qui critique radicalement le sionisme en démontant notamment les mensonges fondateurs, affirme que cette idéologie a été favorisée par le christianisme et plus particulièrement par le protestantisme.

Il est vrai qu’aujourd’hui, les évangélistes chrétiens sionistes – ils sont plusieurs dizaines de millions aux USA, et pas seulement – disent que les Juifs doivent revenir en Terre sainte pour y chasser le mal – Armageddon, c’est-à-dire les Arabes –, puis se convertir au christianisme sous peine d’être anéantis. Mais, surtout, la sanctification de la Terre promise est d’origine chrétienne et ne correspond pas à la tradition juive, qui n’a pas d’attachement à la terre.

Le sionisme est un colonialisme très particulier. Il ne vise pas à asservir le peuple, il vise à l’expulser. C’est un nationalisme original parce qu’il a dû créer la terre, le peuple et la langue. C’est une idéologie qui a exercé une gigantesque manipulation de l’histoire, de la mémoire et des identités juives et qui raconte une histoire fantastique, complètement fausse. Les fondateurs du sionisme n’étaient pas croyants. Ils ont utilisé la bible comme un livre de conquête coloniale.

Lorsque l’on parle de ou des cultures juives, tu y considères un aspect ethnique, ou religieux ?

Il y a plusieurs peuples ayant en commun la religion. Il y avait un peuple yiddish entre mer Noire et Baltique, il y avait un peuple juif espagnol sépharade établi à Salonique, Izmir, et en Afrique du Nord, il y a un peuple judéo-arabe descendant de Berbères convertis, il y a un peuple falacha venu d’Éthiopie… C’étaient des peuples différents avec une tradition, une culture, une cuisine, une musique liées à l’endroit où ils vivaient. La langue maternelle de ma mère était le yiddish, elle était athée et quand j’étais petit, en Picardie, on mangeait la cuisine du shtetl – ces petites bourgades d’Europe orientale – qu’elle avait réussi à concocter ici. Et sur le tourne-disque, j’écoutais des chants en russe, en roumain ou en yiddish, auxquels je ne comprenais rien, mais que je connaissais par cœur.

Ce serait donc plus une culture ethnique qu’une culture religieuse ?

Bien sûr. Il y a cette question : est-ce que lorsque l’on cesse d’être religieux, on reste juif ? Sur les six millions de morts de la Shoah, il ne faut pas oublier que la moitié n’était pas croyante. Le judaïsme n’est pas une religion. À partir de la fin du XIXe siècle, l’abandon de la religion s’est beaucoup développé. L’antisémitisme nazi ne s’adressait pas aux rabbins, mais à l’entièreté de ce que les nazis avaient défini comme une race.

Que reste-t-il, selon toi, des courants messianistes venus pour une grande part du Yiddishland et qui ont profondément influencés les mouvements d’émancipation en Europe ?

Aujourd’hui les restes de ce messianisme ne se retrouvent plus que, de façon falsifiée, chez les pires colons israéliens. Le génocide nazi n’a pas simplement tué la moitié des Juifs européens. Il a fait disparaître le Yiddishland, et après guerre tout a été fait par toutes les parties pour qu’il ne soit pas reconstitué. À l’Est, il y a eu le pogrom de Kielce (en Pologne), en 1946, où quarante-six survivants des camps ont

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Affiche de propagande soviétique pour l’installation juive au Birobidjan (1929)

été massacrés. Les dirigeants juifs des nouvelles démocraties populaires ont été emprisonnés ou exécutés pour sionisme ou cosmopolitisme. À l’Ouest, des milliers de survivants rassemblés dans d’anciens camps de concentration ont attendu pendant six ans après la fin des hostilités des visas pour les USA, l’Angleterre, le Danemark. Certains d’entre eux se sont révoltés et ont été immédiatement expulsés en Palestine. En fait, l’Europe s’est défaussée sur le dos des Palestiniens, en entérinant la liquidation du Yiddishland, qui représentait un danger pour elle. Et les sionistes ont pris leur part dans cette volonté de faire disparaître une culture que les Européens considéraient comme séditieuse.

Le fait de se dire juif est important pour toi ?

Ma sœur et moi, nous avons été élevés comme des rescapés, car mes parents avaient été persuadés qu’ils ne survivraient pas à la guerre. À la maison, mes parents parlaient une autre langue. Tous leurs amis avaient un accent yiddish à couper au couteau. J’ai toujours eu ce sentiment de venir d’ailleurs. Mon identité juive est là. Un jour, alors que j’avais sept ou huit ans, je répète des propos anti-juifs que j’avais entendus dans la cour de l’école. Dans mon souvenir, mes parents m’ont chopé dans une pièce et pendant une heure j’ai eu droit à tout : au Moyen Âge, à l’Espagne, à Auschwitz… Je savais que nous étions un peu différents, mais j’avais l’impression que la nourriture que nous mangions était ce que tout le monde mangeait, que tout le monde devait entendre des langues différentes à la maison. Quand j’entendais déblatérer contre les Juifs, je n’avais pas l’impression que l’on parlait de moi.

Après le mouvement de mai 68 et avoir lutté pour de très nombreuses causes, j’ai commencé à prendre position sur la question Israël-Palestine. Je n’avais alors pas du tout envie de le faire en tant que juif. Avant d’adhérer à l’UJFP, le J m’indisposait fortement. Je me suis aperçu que parler de cette guerre en tant que juif a une efficacité sans commune mesure. C’est le sionisme qui m’a fait juif…

Jusqu’à ta rencontre avec l’UJFP, ton identité juive t’était secondaire ?

Mes parents étaient profondément juifs et laïques. Cela n’a jamais été un sentiment d’appartenance, mais de connaissance d’un monde dont je suis issu.

Comme le serait un jeune d’origine maghrébine ou asiatique ?

Tout à fait. Les premières réunions de l’UJFP ressemblaient à une espèce d’outing. On entendait dix ou vingt histoires différentes. Mais le dénominateur commun, quelles que soient les raisons de chacun, était que ce qui se passe en Israël ne se fasse « pas en notre nom ». Ce militarisme raciste et suffisant de l’État d’Israël, les colons, Tsahal, ce n’est pas nous. Nous, en tant que personnes ayant une relation avec le judaïsme. Cela insulte notre identité.

Qu’en est-il aujourd’hui de cette culture juive ?

La plus grande partie des Juifs qui vivent en France, en Angleterre ou encore en Allemagne, ne font plus rien d’autres que d’être des supports inconditionnels de l’État d’Israël, de son militarisme et de son racisme. La fonction historique qui était celle de mêler émancipation singulière et émancipation universelle est morte, sans doute définitivement. En transformant une partie de la main-d’œuvre persécutée d’Europe en colons, cette disparition-là a profité à l’Occident, qui détient aujourd’hui un porte-avion en plein Moyen-Orient. Quand le président américain G.W. Bush a déclaré le choc des civilisations, cette guerre du bien contre le mal – le mal étant les Arabes et les musulmans –, les Israéliens l’ont totalement reprise à leur compte et se sont vus comme la pointe avancée de l’Occident dans la lutte contre les Arabes.

Ton père a visiblement suivi ce grand écart historique qui va de positions révolutionnaires de type prolétariennes au sionisme le plus réactionnaire…

Mes parents avaient côtoyé des dirigeants de la résistance comme Artur London, Boris Holban, qui ont tous, après guerre, subi les purges antisémites menées par les partis communistes. Mais le grand virage a été la guerre de 1967, où la propagande a rabâché le fait que les Juifs allaient être encore une fois jetés à la mer. Si mes parents sont devenus sionistes, c’est aussi parce qu’une énorme partie du judaïsme européen qui avait versé dans la révolution s’est vu confronté au stalinisme, qui a lui aussi contribué de façon décisive au succès du sionisme.

Et aujourd’hui ?

Shlomo Sand dit que même un enfant né d’un viol a droit à l’existence. Bien sûr, les Juifs vivants en Israël resteront, mais ils resteront sur la base d’une égalité des droits. Quand on parle d’un État juif et démocratique, Sand dit qu’il s’agit là d’un oxymore. Si on y supprime la discrimination, la colonisation, ce pays-là n’est plus Israël… Il ne pourra pas y avoir de paix avec le sionisme, de même qu’en Afrique du Sud, il ne pouvait pas y avoir de paix avec le maintien de l’apartheid.

Voir aussi « Révolutionnaires au cœur de l’Europe ».

par le Cresadt {PNG}

Notes

[1] Pierre Stambul, Israël/Palestine. Du refus d’être complice à l’engagement, Acratie 2012.

[2] Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard 2008. Et Comment la terre d’Israël fut inventée, Flammarion 2012.

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En Syrie, nous devons avancer


13 mars 2013 à 19:06
Par LAURENT FABIUS Ministre des Affaires étrangères

Plus de 70 000 morts et d’un million de réfugiés, la destruction systématique d’un pays : le deuxième anniversaire du déclenchement de la révolution syrienne est un anniversaire de sang et de larmes. Les milices du régime frappent indistinctement hommes, femmes, enfants. Les corps ensanglantés, allongés sur des lits d’hôpitaux, de trois enfants – 7, 9 et 11 ans – tués par un tir de missile sur le village d’Abou Taltal, dans la province d’Alep, sont devenus un des symboles de ce peuple qu’on assassine. Ceux qui survivent voient disparaître leur passé et leur avenir, anéantis par la mécanique meurtrière d’un clan. L’antique cité de Homs, «capitale de la révolution», assiégée depuis plus de huit mois par l’armée du régime, n’est plus qu’un champ de ruines. L’eau, l’électricité, les médicaments, la nourriture manquent. Tout un peuple est pris en otage par un dictateur qui bombarde, torture, assassine, avec pour seul objectif sa propre survie.

Depuis le début, le gouvernement français est solidaire de la révolution syrienne. Sur le plan humanitaire, comme sur le plan politique, nous avons pris nos responsabilités et, plus que d’autres sans doute, notre part du fardeau, dans un contexte où une intervention directe terrestre en Syrie n’était et n’est toujours pas praticable. Notre aide humanitaire aux populations civiles atteint plusieurs dizaines de millions d’euros, auxquels s’ajoute notre quote-part de l’aide européenne. Nous avons été pionniers dans l’aide directe aux conseils révolutionnaires civils et aux réseaux locaux de solidarité. Comme beaucoup, face au drame humanitaire et au scandale de cette répression sanguinaire, j’aurais, nous aurions voulu faire davantage. Mais l’action de l’opposition et la mobilisation de tous ceux qui la soutiennent permettent de garder espoir. A condition qu’on admette que le moment est venu d’avancer pour passer à une nouvelle étape.

Il est aujourd’hui largement reconnu que Bachar al-Assad n’aura personnellement plus sa place dans la Syrie de demain, y compris par ceux qui avaient jusqu’ici soutenu son régime en invoquant l’absence d’alternative crédible. Dorénavant, celle-ci existe. Depuis novembre 2012, la Coalition nationale syrienne s’est structurée – nous avons été les premiers à la reconnaître. Son président, Moaz al-Khatib, s’est révélé être un chef courageux et un leader à l’écoute du peuple syrien et de ses souffrances. Il n’a pas hésité à tendre la main à certains adversaires pour tenter de mettre fin à cette boucherie. Pour l’instant, Bachar al-Assad a répondu par un surcroît de bombardements et en posant des conditions inacceptables. Mais l’offre politique de la Coalition est toujours présente : un chemin peut se dessiner en vue d’une solution politique pour sortir la Syrie du chaos.

La Coalition nationale travaille également à la formation d’un gouvernement provisoire ayant autorité sur les zones libérées, même si des divergences doivent encore être surmontées pour aboutir. Sa Constitution représentera une nouvelle étape vers une solution politique en vue d’une Syrie unie, pacifique, démocratique, où toutes les communautés auront leur place. La France soutiendra l’action de ce gouvernement s’il est constitué, ainsi que le président de la République l’a indiqué dès août 2012.

Mais le processus politique risque de rester bloqué si la situation sur le terrain n’évolue pas. Or, à ce stade, le combat du peuple syrien pour la liberté est terriblement inégal. Le régime de Bachar al-Assad – qui dispose en outre d’armes chimiques – est ravitaillé en armes puissantes et en munitions par Téhéran et Moscou. L’opposition, elle, ne dispose pas des moyens suffisants pour protéger la population.

L’offre de négociation de la Coalition nationale ne sera prise au sérieux par Bachar al-Assad que s’il n’a pas d’autre choix. Pour qu’une solution politique prenne réellement corps, la Coalition ne peut pas continuer à se battre à armes inégales.

En ce deuxième anniversaire, nous devons tirer toutes les conséquences de cette situation. Un consensus international croissant reconnaît notre responsabilité dans la protection des populations civiles. Nous devons aller plus loin et permettre au peuple syrien de se défendre contre ce régime sanguinaire. Il nous revient d’aider par tous les moyens la Coalition, son état-major et l’Armée syrienne libre (ASL). Sinon, la tuerie continuera, sans autre issue probable que le renforcement des groupes les plus extrémistes et l’effondrement de la Syrie. Avec des conséquences ravageuses pour ce pays et toute la région.

Nous devons convaincre nos partenaires, notamment en Europe, que nous n’avons désormais plus d’autre choix que de lever l’embargo sur les armes, en faveur de la coalition. Sur le plan international, la France a été la première à soutenir à chaque étape la cause du peuple syrien. Elle doit l’être également en ce moment charnière. L’embargo européen sur les armes partait d’une idée généreuse : ne pas ajouter des morts aux morts, et des combats aux combats. Mais, aujourd’hui, cet embargo se retourne contre ceux qu’il avait l’ambition de protéger : il ne contraint pas ceux qui livrent des armes au régime Assad et il empêche de soutenir ceux qui luttent légitimement contre lui. Les modalités de cette levée de l’embargo sont à définir en urgence. C’est lorsqu’il mesurera qu’il ne peut survivre par la force des armes que Bachar al-Assad bougera ou que la situation bougera sans lui.

Reste à traduire rapidement ce constat en actes pour mettre fin aux souffrances du peuple syrien : c’est cela, avancer.

Aller plus loin Lire tous les articles du dossier Syrie, l’horreur à huis-clos

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Secrets de table et de soie


Une émission de 58 minutes de France Culture en podcast; passionnante de bout en bout. Et j’ai adoré tout à la fin la profession de foi de l’auteure, Florence Ollivry, à l’égard du peuple syrien et sa confiance, que je partage, sur son avenir malgré l’enfer total qui le submerge actuellement.

Secrets de table et de soie

01.02.2013 – 15:00

 

Notre invitée a vécu en Syrie (Alep, puis Damas) pendant cinq ans, dans les années 2000. De ce séjour, elle nous rapporte une belle enquête sur la cuisine alépine, célèbre dans tout le Proche-Orient. Elle a circulé de table en table parmi les multiples communautés (chrétienne, sunnite, arménienne, kurde, turque). Elle soumet les mets qu’elle déguste à ce qu’il peut en être dit dans le manuel de cuisine ayyubide al-Wusla dont l’un des auteurs, Ibn al-‘Adîm (1192-1260) est un petit-neveu de Saladin qui a vécu à Alep où il fut célèbre comme poète, calligraphe, chroniqueur, vizir. Florence Ollivry remonte jusqu’au Moyen Age  dans sa tentative de reconstituer la généalogie des saveurs à travers le croisement et la fermentation de multiples apports d’origines ethniques ou religieuses diverses. Elle nous rapporte ainsi un savoir-faire prolongé par un savoir-vivre à la fois pratique et livresque. Elle nous révèle bien des secrets de cette cuisine alépine. Pendant son séjour à Damas, elle oriente son énergie investigatrice vers les survivances de l’art de la soie dont elle suit les étapes de l’élevage au filage et de la teinte au tissage. Elle évoque aussi bien son traitement millénaire à mains nues que son passage par  les machines  qui datent du premier âge manufacturier. Et ses mots sont accompagnés par les belles images qui apparaissent sur les magnifiques et fort suggestives photographies de la libanaise Rima Maroun. Entre les secrets de cuisine et de soie, la parole de Florence Ollivry témoigne d’un monde qui était en cours d’extinction avant de subir la terrible destruction qui est en train de l’anéantir lors de la présente guerre civile. L’expérience de notre invitée est due à  l’impressionnante immersion d’une jeune étrangère dans la société qui lui a accordé l’hospitalité. Et le rôle de l’étranger c’est de révéler les identités et les différences qui colorent les singularités locales cohabitant dans l’entretien d’une  méconnaissance mutuelle.

Bibliographie :

Florence Ollivry, Les secrets d’Alep, Une grande ville arabe révélée par sa cuisine, illustration de Georges Coussa, Sindbad/Actes Sud, 2006

Florence Ollivry, La soie et l’orient, photographies de Rima Maroun, Editions du Rouergue, 2011

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