A Paris, l’hommage et la solidarité aux personnels de santé visés à Alep et en Syri


La conférence « What’s up doc’ for Syria » a rendu hommage aux personnels soignants décédés, à ceux bloqués à Alep et à tous ceux qui exercent encore en Syrie. Raphaël Pitti, médecin chargé de formation à la médecine de guerre et Ziad Alissa, médecin et président de l’UOSSM, ont ainsi retracé ce qui est devenu le quotidien du personnel soignant.

Le personnel soignant en Syrie

Le courage du personnel soignant en Syrie mis à l’honneur lors de la conférence du « what’s up doc’ for Syria? » organisé par l’UOSSM

©UOSSM

« Alep est morte aujourd’hui mais il n’y a pas qu’elle. Le droit humanitaire international est mort à Alep. L’ONU est morte à Alep. L’Europe est morte à Alep« . La tonalité du docteur Raphaël Pitti est affichée lors de la conférence « What’s up doc’ for Syria? » organisée par l’Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM) le 13 décembre 2016. « J’espère que dans l’Histoire on se souviendra que les héros de ce drame syrien ont été les personnels de santé« . Sont inclus les secouristes et les casques blancs : 85 de ces derniers sont morts sous les bombardements en allant chercher des victimes sous les décombres. En tout, 750 personnes du corps médical ont péri, estime Raphaël Pitti. Ils ont payé un lourd tribut pour sauver et soigner. Ce rendez-vous était donc avant-tout un hommage aux personnels soignants décédés, à ceux bloqués à Alep, et à tous ceux qui exercent encore en Syrie. Raphaël Pitti, chargé de formation à la médecine de guerre et Ziad Alissa, médecin et président de l’UOSSM, ont ainsi retracé ce qui est devenu le quotidien du personnel soignant pendant cette guerre.

Des médecins qui se sont adaptés à la guerre

La guerre en Syrie est urbaine. Ce n’est pas une confrontation d’une armée contre une autre armée, avec une organisation sanitaire et un personnel militaire formé aux spécificités de la guerre et à la prise en charge de ses blessés. Dans la guerre syrienne, les blessés se retrouvent dans des hôpitaux civils. Le personnel soignant doit faire face à des pathologies propres à la guerre (plaies avec arrachage, blessures par explosion, lésions internes, écrasement de membres…). Il a été confronté à un afflux incessant de victimes. Avec des moyens délabrés, peu de médicaments, pas de réanimation. Et à devoir prioriser : ils voulaient trop bien faire, faire de la chirurgie totale comme s’ils n’avaient qu’un seul patient alors que d’autres personnes, sévèrement atteintes, étaient en train d’attendre. « A quel moment devaient-ils privilégier la vie à un membre ? » insiste le docteur Pitti. Les bons réflexes deviennent également des enjeux vitaux, car « 50% des victimes meurent sur le terrain dès la 1ère heure d’une asphyxie ou une hémorragie« . Il faut donc savoir réagir dans les 5 à 10 premières minutes et le mauvais geste peut être fatal. Tel était leur environnement, et tout cela conduisait à la nécessité de trier, s’organiser, protocoliser les soins, simplifier au maximum. D’où la création le 7 janvier 2012 de l’UOSSM à l’initiative de médecins franco-syriens pour notamment aider et former les médecins sur place.

Les hôpitaux et équipes soignantes cibles de cette guerre

Autre particularité de cette guerre, c’est que les soignants et hôpitaux sont volontairement visés par les bombardements. « Les hôpitaux sont ciblés toutes les 17h. Ce sont les lieux les plus dangereux du monde » martèle la vidéo de campagne de l’UOSSM pour soutenir les médecins et hôpitaux à Alep. Les intervenants confirment que « tous les jours, médecins et infirmiers passent leur temps à réparer les infrastructures« . Et qu’il n’est même plus possible d’aménager des centres de soins dans des sous-sols car « les méthodes actuelles de bombardement permettent d’atteindre les sous-sols« .

Pourquoi cet acharnement sur le personnel médical ? Ziad Alissa estime qu’en eux, on veut éliminer les observateurs de ce qui se passe en Syrie : « Les équipes soignantes sont les témoins directs de toute cette horreur, des blessés, des arrestations, de tout« . Le médecin cite plusieurs cas dont notamment celui « d’un étudiant en sixième année qui avec ses amis cachaient des pansements dans leurs sacs à dos pour soigner les blessés des manifestations. Les services de renseignements les ont suivis et ses deux amis ont été brûlés vifs  » avant de terminer d’un ton placide : « Dans toute guerre, il y avait des règles pour protéger les hôpitaux et les soignants. Et là rien n’est respecté« .

Prochain rendez-vous de l’UOSSM : le départ de convois humanitaires People’s convoy depuis Paris vers la Syrie le jeudi 15 décembre à 15h15 en présence de la maire de Paris, Anne Hidalgo et d’autres personnalités publiques.

La “victoire”, importée, d’une minorité déchue sur une majorité abandonnée.


La “victoire”, importée, d’une minorité déchue sur une majorité abandonnée. Le Monde, 13 décembre.

FRANÇOIS BURGAT·MARDI 13 DÉCEMBRE 2016

En Syrie, quelle que soit la teneur de l’actualité des jours prochains, une page de notre histoire contemporaine, aussi noire qu’importante, est en train de se tourner. Ce ne sont point les Russes qui vont quitter Alep mais bien ses habitants les plus légitimes. Car cette fausse « victoire » préfabriquée à Moscou est celle d’une minorité politique déchue, artificiellement perfusée par une double ingérence,– iranienne et chiite puis russe – sur une majorité abandonnée de tous. Ce faux triomphe n’est pas celui d’une partie de la société syrienne sur une autre. Seule l’a rendu possible la conjonction de la passivité irresponsable des Occidentaux face à une intervention étrangère hors de proportion avec celles des soutiens arabes ou autres, de l’opposition. C’est donc la victoire d’une minorité perfusée par des autoritarismes étrangers sur une majorité abandonnée par les prétendus défenseurs de la démocratie. C’est une victoire des armes de l’hiver autoritariste sur les espoirs du printemps démocratique.

L’objectif que les Russes et leurs recrues sont en passe d’atteindre est simple : c’est la destruction de toute résistance à la pérennité de leur pion syrien autre que cet épouvantail Daech qu’ils ont en fait habilement laissé prospérer et dont ils savent que la planète toute entière est en train de le combattre…à leur place.

Bien plus sûrement que sur son dépassement, ce triomphe de la force débouche donc sur une simple reconfiguration de la crise syrienne dont tous les acteurs, fut ce dans une nouvelle assise territoriale, entendent demeurer actifs. Il ne laisse en effet aucunement entrevoir cette « réconciliation au centre » qui est la condition d’une reconstruction du tissu politique. Il faudrait pour cela que ceux des vaincus du champ de bataille qui parviendront demain à s’extraire des ruines d’Alep pour rejoindre les millions de ceux qui les ont précédés puissent se sentir réellement associés à cette reconstruction. Mais il n’en sera rien. L’affirmation sur un registre explicitement sectaire de la présence iranienne au plus haut niveau de l’Etat ou en plusieurs points de son territoire (pour être « proche des frontières de l’ennemi israélien » comme l’a expliqué le guide Khamenei) augure mal du dépassement de la fracture sectaire. Ce triomphe de l’injustice risque inévitablement d’entretenir, voire d’accélérer le processus de montée aux extrêmes initié par l’usage illimité de la force accordé au régime par ses sponsors. A posteriori, il va achever de discréditer non seulement ces Occidentaux qui ont multiplié les reculades mais également tous les Syriens qui ont cru à leurs promesses et leur ont fourni les gages de « modération » qu’ils réclamaient. Il va donc donner de facto raison aux plus radicaux, c’est-à-dire aux djihadistes, les seuls à pouvoir se vanter de ne pas avoir été trahis.

Comment en est-on arrivés là ? Parce que le président Obama en voulant – loin des excès irakiens de ses prédécesseurs- faire du désengagement proche oriental de son pays le point fort de sa présidence en a fait la plus mortifère erreur. Parce que Turcs et Occidentaux, les principaux sponsors de l’opposition, ont progressivement considéré la grande mobilisation populaire par le seul prisme des deux avatars régionaux- auxquels elle a donné lieu : la mobilisation kurde d’une part et djihadiste d’autre part ont peu à peu borné égoïstement leurs agendas syriens respectifs. C’est donc sur l’autel de la peur turque de l’irrédentisme kurde et sur celui de la dérive occidentale qui – de Donald Trump à François Fillion – a irrésistiblement aboli la frontière entre “sunnites” et “djihadistes” que la révolution populaire syrienne a été sacrifiée.

La France a été un temps la partisane isolée de limiter les outrances de Bachar al- Assad. Avant même d’avoir été visée sur son sol par Daech, mais sur toile de fond d’islamophobie ambiante, elle s’est ensuite brutalement convertie à l’ option contre productive du « tous contre Daesh et seulement contre Daech » qui a scellé l’abandon de l’opposition révolutionnaire. Avec ses gesticulations guerrières, elle reste seule aujourd’hui face à ses prurits identitaires et ses urgences électoralistes. Espérons que l’histoire ne lui fera pas payer trop vite et trop cher ces nièmes manquements à ses vieilles ambitions humanistes.

 

Alep: un reportage terrible de l’AFP


 

«Tout le monde a peur» à Alep, de nouveau dans l’enfer de la guerre

ALEP (Syrie), 14 déc 2016 (AFP)

«Tout le monde se cache et a peur», confie Mohammad al-Khatib, un militant dans l’un des derniers quartiers insurgés d’Alep plongés de nouveau dans l’enfer des bombardements du régime syrien.

Peu après la suspension d’un accord prévoyant l’évacuation des civils et combattants antirégime de la deuxième ville de Syrie, le front s’est embrasé de nouveau, replongeant les habitants dans l’enfer des frappes du régime.

Mercredi vers 05H00 (03H00 GMT), heure à laquelle l’accord conclu sous la houlette des Russes et des Turcs devait entrer en vigueur, des habitants exprimaient à l’AFP leur soulagement d’échapper enfin à la mort, à la faim et aux violentes frappes qui ont rasé en grande partie Alep-Est depuis l’offensive d’envergure du régime lancée le 15 novembre.

Mais quelques heures plus tard, les bombardements reprenaient, semant la panique dans les 5km2 encore sous contrôle rebelle.

Des gens terrifiés couraient dans tous les sens à la recherche d’un abri, tandis que d’autres tentaient de se cacher dans les entrées des immeubles, a constaté le correspondant de l’AFP qui a vu beaucoup de blessés autour de lui.

’Indescriptible’

Il a notamment vu un char du régime tirer en direction de la poignée de quartiers encore tenus par les insurgés.

«La situation est horrible maintenant à Alep», s’écrie Mohammad al-Khatib, contacté par l’AFP via internet.

«Les blessés et les morts sont dans les rues, personne n’ose les retirer», dit-il. «Le bombardement est continu, personne n’arrive à bouger (…) C’est une situation indescriptible».

Le seul contact de ces habitants avec le monde extérieur n’est plus que virtuel: certains lancent des messages de détresse sur les réseaux sociaux.

«Le cessez le feu est fini. Tout le monde sera exécuté quand les forces d’Assad et leurs voyous vont capturer notre zone», tweete Ismail Alabdullah, un volontaire des Casques blancs, les secouristes en zone rebelle.

Il a accompagné son tweet d’une vidéo prise d’une fenêtre dans laquelle on peut entendre le bruit sourd de bombardements.

La scène contraste avec l’ambiance qui régnait dans la poche rebelle à l’aube, lorsque les civils avaient encore espoir d’être évacués.

Le correspondant de l’AFP a vu des gens soulagés mais dans le même temps gagnés par une profonde tristesse de devoir quitter leur ville.

«Tout le monde pleure autour de moi», rapporte-t-il.

Il a vu des civils brûler leurs voitures, leurs mobylettes pour éviter qu’elles ne tombent aux mains du régime, mais aussi les rebelles mettre le feu à leurs armes.

Comme pour tous les habitants, le départ est synonyme de dépossession. «Tout est parti: le quartier, la maison, les souvenirs, je ne reverrai plus ça qu’en rêves. Il n’y a plus de retour possible. Je ne reverrai plus jamais Alep», affirme le correspondant de l’AFP.

Civils affamés

Devant un hôpital du secteur, des cadavres gisent à terre car personne n’est venu les identifier ou les retirer depuis deux jours.

A l’intérieur, des blessés au visage fatigué et émacié, des personnes amputées dorment à même le sol en raison du manque de lits, certains se partageant une couverture.

Les médecins ont dit à l’AFP qu’ils passaient aussi la nuit à l’hôpital, faute d’abri.

En plus des bombardements et des espoirs douchés, les habitants, dont nombre de femmes et d’enfants, sont affamés en raison des graves pénuries qu’ils subissent depuis le début du siège imposé par le régime sur Alep-Est en juillet.

En apprenant la nouvelle de l’accord d’évacuation, une foule de gens a attendu pendant des heures avec leurs maigres bagages.

Rongés par la faim, et alors que les températures avoisinent zéro pendant la journée, la plupart des gens ne se nourrissent que de dattes depuis plusieurs jours, a constaté le journaliste de l’AFP.

Des familles entières ont passé la nuit sur les trottoirs, avec des enfants légèrement vêtus grelottant sous une pluie battante.

La faim et le désespoir donnent lieu à des scènes poignantes.
Une mère portant son nourrisson et des sacs fait tomber la boîte de lait en poudre pour son bébé. Elle se jette à terre pour ramasser le contenu qui a été souillé par la boue.