MY SMALL LAND MABOULE par Claude Ferry et Loria (mai 2010)


anniebannie : ç’aurait été mieux dans les deux langues

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Interview de Philippe Geluck réalisée avant le 13 juin 2010


anniebannie a résolu le problème de son appartenance ethnique et linguistique en disant :
je suis moi et
la langue est ma patrie.Des patries, elle en a plusieurs, la Syrie entre autres, la Belgique également ou ce qui en restera.

Interview de Philippe Geluck, un artiste bien connu, notamment à Paris.

Autrefois belgicain, le chatoyant dessinateur humoriste ne veut plus de
cette Belgique-là. Et ça ne l’amuse pas.

Si une majorité de Flamands veut foutre le camp, qu’elle foute le camp!

Lorsqu’on évoque les très prochaines élections, même les responsables
politiques ont beaucoup de mal à dissimuler leurs pieds de plomb. Mais il y
a plus profond: dans la population, ce pays a fini par susciter une profonde
lassitude. Parce que les extrémistes du Nord ont fini par donner le cap des
comportements politiques, le sentiment que la Belgique a déjà franchi un
point de non-retour est plus que perceptible au Sud. Sentiment aggravé par
la conviction qu’un palier supplémentaire sera franchi le 13 juin, par un
vote massif en faveur des nationalistes flamands. Mais cette Belgique de
l’exclusion, certains n’en veulent plus.

Parmi eux, Philippe Geluck. Le dessinateur du Chat était un unitariste
jusqu’ici convaincu, imprégné qu’il était par la grâce biculturelle dont
bénéficiait notre petit pays. Mais les comportements d’une certaine Flandre
ont tout chamboulé: « J’ai passé ma jeunesse et le début de ma vie d’adulte à
Bruxelles. Puis j’ai longtemps habité en Wallonie, où j’ai peut-être moins
perçu ce qui se tramait réellement au nord du pays. Récemment, je suis
revenu habiter à Bruxelles. Cette plus grande proximité avec la Flandre
d’aujourd’hui m’a ouvert les yeux. Je ressens plus fortement le virage
qu’ont pris trop de Flamands. Et ce que je vois est détestable.
Inconciliable, en tout cas, avec ma conception du vivre ensemble, et même de
la démocratie. Ma déception est immense. » Et le coup de sang est à la
hauteur du désenchantement.

Récemment, vous déclariez dans un quotidien que « ce qui faisait la
spécificité et la richesse de la Belgique est devenu sa principale raison de
se séparer ».

Philippe Geluck – Oui. La vraie Belgique, celle de la diversité, du mixage
linguistique et culturel, représente quelque chose pour moi. J’ai toujours
dit et je continue de dire que j’aime la culture flamande et les Flamands.
Mais quand la Flandre me crache constamment au visage, ça va comme ça.
Disons que je suis patriote. Mais le patriotisme, c’est l’amour des autres.
Le nationalisme, c’est la haine des autres. Je suis très triste de voir
qu’au nord de mon pays, il y a de moins en moins de patriotes et de plus en
plus de nationalistes.

Ils le sont tous?

On nous dit qu’une majorité de Flamands tient encore à ce que j’aime dans la
Belgique. Mais alors, j’aimerais bien qu’ils me le montrent! Or, c’est tout
le contraire qui se passe. Qu’ils me le montrent le 13 juin par les urnes.
Qu’ils me le disent dans la presse. Qu’ils me le montrent en arrêtant toutes
ces mesures « anti-francophones ». Qu’ils me le montrent en arrêtant de
participer par dizaines de milliers au Gordel, cette « promenade » cycliste
autour de Bruxelles. Des pères et mères de famille avec leurs enfants font
le tour de Bruxelles à vélo, pour bien dire aux Bruxellois francophones:
vous êtes nos prisonniers, on vous encercle! Sous couvert d’une randonnée
familiale, c’est une manifestation de mépris et de haine.

[…]

Vous rejoignez donc Olivier Maingain, qui a comparé certaines pratiques
flamandes avec celles de l’Occupation allemande?

Je trouve qu’il y a des parallèles. Il faut voir ce qui se passe sur le
terrain, en Flandre. Quand la commune d’Overijse organise un bureau de
délation anti-francophone, ça doit quand même nous rappeler quelque chose.
Ce qui m’inquiète le plus, c’est que tout est écrit. Que des intellectuels
flamands ou des autorités se mobilisent pour organiser l’exclusion, puis en
fassent des écrits. Cette manière d’étouffer Bruxelles en la sous finançant
pour en faire un objet de chantage, ils l’ont écrite! La « doctrine Maddens »,
du nom de ce professeur d’université de la KUL qui préconise d’assécher
l’Etat fédéral de ses ressources pour que, finalement, les francophones
soient demandeurs de plus d’autonomie, c’est un écrit. Des décrets comme le
« Wooncode » sont des mesures d’exclusion de type raciste, et c’est écrit!
Tous ces écrits font froid dans le dos. Comme Mein Kampf aurait dû alerter
l’opinion internationale. Tout était écrit!

Et s’est réalisé…

Les Flamands pourraient encore empêcher la réalisation de ces doctrines
d’exclusion et de haine par voie démocratique. Mais le pire, c’est que
certains veulent vraiment les réaliser. C’est ça qui est devenu
irrespirable. En Flandre, les nationalistes et les extrémistes tiennent le
gouvernail. Et négocier avec ces gens-là, c’est entrer dans leur logique. Si
vous faites une concession pour montrer votre bonne volonté, ils la
saisissent puis exigent le truc suivant en inventant d’autres exclusions
pour mettre la pression. On ne peut pas entrer dans cet engrenage. C’est
pour cela qu’il faut changer la Constitution, et y inscrire la possibilité
de faire des référendums.

Pour définitivement poser aux Flamands la question de la rupture avec la
Belgique francophone?

Oui. Si c’est non à la rupture, il faudra qu’ils en déduisent une série de
choses: le respect des solidarités, des minorités et des droits humains
fondamentaux qu’ils ne respectent pas pour l’instant. Si c’est oui, il
faudra que les démocrates flamands se demandent où commence et où s’arrête
la solidarité au sein d’une Flandre devenue indépendante. Après s’être
désolidarisés des francophones, que feront-ils si une partie de la Flandre
est plus pauvre qu’une autre? Ils vont aussi l’exclure pour ne conserver
qu’une Flandre triomphante? Ça peut aller loin, ce genre de logique. Ça peut
aller jusqu’à une logique de sous citoyens. C’est là que ça rejoint la
logique du IIIe Reich.

Le 13 juin, la N-VA pourrait devenir le premier parti flamand. Quelle serait
votre réaction?

Je commencerai à regarder les annonces immobilières à l’étranger. Sans
déconner! Ces gens me glacent. Est-ce que je pourrai encore vivre dans un
pays où des nationalistes et des néo-fachos du Vlaams Belang façonnent les
mentalités? Est-ce que, comme les Juifs dans les années 1930, je ne dois pas
me dire: il est temps de quitter l’Allemagne?

Vous seriez prêt à entamer un processus de séparation dès maintenant?

Moi, je suis un démocrate. Si une majorité de Flamands dit qu’elle veut
foutre le camp, eh bien qu’elle foute le camp! Nous signerons l’acte de
séparation. Mais pas à n’importe quel prix. Vous avez votre indépendance,
mais à condition que nous gardions le nom de Belgique, qui sera composée de
Bruxelles, de la Wallonie et aussi des communes à facilités. Ce qui assure
donc un lien territorial entre la Wallonie et Bruxelles, via
Rhode-Saint-Genèse et quelques kilomètres carrés de forêt de Soignes, au sud
de Bruxelles, où les arbres ne parlent aucune langue. S’ils veulent qu’on
respecte leur volonté d’indépendance, il faudra aussi qu’ils respectent le
vote d’une majorité de francophones: vivre dans un autre espace que le leur.
Mais avec une grosse nuance par rapport à la Flandre actuelle: les
démocrates flamands seront les bienvenus dans cette nouvelle Belgique. Et
ils seront respectés dans leur identité linguistique.

Vous avez le sentiment d’un énorme gâchis?

Tout ça m’attriste. Je parle les deux langues, je crois en la richesse de
l’intégration des cultures. Mais aujourd’hui, trop de Flamands se fichent de
cela. Vous pouvez être parfait bilingue, ouvert à leur culture, vous serez
toujours le francophone à exclure. Une fois de plus, malheureusement, on
peut refaire un parallèle avec ce qui s’est produit en Allemagne: vous aviez
beau être Allemand, parler la langue parfaitement, aimer Beethoven et
Goethe, si vous étiez Juif, vous deviez être exclu. C’est là qu’on est dans
l’apartheid, le racisme, la haine de l’autre. Tout ça m’est odieux.

Les Belges dont nous sommes : une majorité d’inciviques ?


Publié dans le courrier des lecteurs de La Libre d’aujourd’hui

Nous n’aimons pas les grands mots. Encore moins l’extrémisme. Mais comment qualifier autrement que « d’inciviques » le grand nombre de concitoyens de notre pays qui n’ont pas l’aspiration sincère et profonde de comprendre l’autre moitié de leurs compatriotes : celle qui n’est pas née sous la même langue maternelle et la même culture qu’eux ? Désir profond de rencontre bienveillante, d’abord certes, mais aussi mise en place de moyens pour y arriver…
Nous sommes nés dans un pays qui de tous temps a été à cheval sur au moins deux langues et deux cultures et dont la devise fondatrice est « Union – Eendracht – Einheit ». Alors, le civisme, le devoir élémentaire du citoyen d’un tel pays, où commence-t-il ? Si ce n’est dans un effort bienveillant de compréhension et d’union de la diversité ? Et c’est une richesse !

Si les « seniors » peinent à apprendre une deuxième langue, ils peuvent au moins le souhaiter pour leurs enfants et petits enfants en pensant à leur avenir : il est démontré que dès leur naissance les enfants apprennent les langues sans efforts.

C’est ici qu’il ne suffit pas de « souhaiter » mais de mettre en place les moyens nécessaires pour y arriver. Et c’est ici qu’on débouche sur l’Organisation de la Cité, autrement dit, sur la Politique.

On en vient à se demander s’il n’y a pas eu un véritable complot de la classe politique contre les citoyens : ils ont tout fait pour nous diviser… en communautés, en régions, avec plusieurs parlements, plusieurs gouvernements… et toujours cette obsession de défendre une langue et une culture contre l’autre ! Avec une frontière linguistique de la honte. En prônant le séparatisme explicitement (Bart De Wever) ou en ne ratant pas une occasion de l’attiser et en affichant le mépris du Flamand (Olivier Maingain). Les Flamands n’en seraient d’ailleurs pas là si on avait respecté leur langue.

Les institutions sont devenues tellement complexes que personne ne s’y retrouve plus et qu’on fait n’importe quoi. À qui tout cela profite-t-il ? En tous cas pas à la majorité des citoyens qui ne cesse de s’appauvrir sur tous les plans : vie quotidienne, éducation, instruction, dégoût de la politique, etc. En tous cas pas non plus à notre réputation internationale et à notre crédibilité au sein de l’Union européenne !

Notre seul souhait : voir fleurir le bon sens belge et une politique à long terme dont le seul objectif soit le bien commun de l’ensemble des Belges.

Philippe & Anne Grell – De Backer

“Cela fait combien de temps que vous n’avez plus parlé à un Belge ?”


avec 23 commentaires

Ahmed Medhoune (à g.) est échevin PS à Saint-Josse (Bruxelles)

“Je vis la scène suivante très fréquemment tous les mardis soirs : deux hommes entrent dans ma permanence sociale pour demander un service et m’adressent la parole en marocain sachant qu’il y a à mes côtés des fonctionnaires qui ne parlent pas cette langue. J’arrête la conversation mais je m’interroge aussi sur le pourquoi de cette interpellation en marocain. Je me suis rendu compte que beaucoup n’avait plus parlé à un Belge depuis bien longtemps. Je leur demande : cela fait combien de temps que vous ne parlez plus à un Belge ? Un an, deux ans et parfois avec des civilités limitées. Dans cette situation, la pratique de la langue est quasiment inexistante. Pourtant, je suis convaincu qu’il n’y a pas d’intégration sans le fait d’habiter une langue, c’est ma profonde conviction“, a déclaré Ahmed Medhoune, échevin PS à Saint-Josse, lors d’un colloque de deux jours sur l’immigration turque, co-organisés par les Allemands de la Robert Bosch Stiftung et les Belges de la Fondation Roi Baudouin, pour les élus et responsables au niveau communal en France, Allemagne et Belgique qui s’est tenu à Berlin le 2 et 3 décembre 2009.

suite

lesoir : La Flandre n’a rien à apprendre de Sarkozy


Jan Goossens Directeur artistique du KVS

Qu’il pleuvine à Bruxelles lorsqu’il pleut à Paris, nous le savons tous. Mais en Flandre aussi, les discussions qui ont cours en France sont à l’ordre du jour. Le président Sarkozy avait à peine lancé le débat sur l’identité nationale, pour lequel il voulait mettre au travail le ministre de l’Identité Besson, qu’en Flandre, le thème monopolisait déjà plusieurs programmes radio et chroniques dans les journaux. Ce n’est pas vraiment surprenant dans une région où ils sont nombreux à être sous le charme d’un projet qui date au fond du XIXe siècle : le développement d’une nation flamande. Cela implique de cultiver l’illusion d’une identité flamande stable. Pourtant, de surprenantes alliances sont nées suite à la proposition de Sarkozy : le journaliste du Morgen Walter Pauli et le président de la N-VA Bart Dewever s’accordèrent parfaitement sur le fait que le président français avait réalisé un énième coup de maître.

Admettons-le : ce n’est pas un débat insensé ; et les années 90 postmodernes, au cours desquelles le mot « identité » ne pouvait plus être prononcé, sont révolues. Des positions fortes ont été défendues dans les pages du Morgen. L’historien Marnix Beyen de l’Université d’Anvers a plaidé pour le remplacement d’une identité flamande « statique », imposée par une majorité dominante, par des identités stratifiées. Les immigrants, qui s’identifient à deux ou trois langues et cultures, sont des exemples dont on peut s’inspirer. Beyens : « N’est-il pas révoltant qu’un demi-siècle après la grande vague de migration des pays méditerranéens, nous sachions si peu de l’histoire de ces pays ? Que pas un Belge autochtone n’ait des notions d’arabe ou de berbère ? » Le président de la N-VA Dewever pouvait au contraire se retrouver totalement dans un réveil identitaire. Pour lui, l’identité est la base de notre démocratie et de notre citoyenneté. Les nouveaux arrivants doivent s’adapter. Le sociologue de la VUB, Mark Elchardus estimait que le débat sur l’identité doit avant tout être mené par des scientifiques et des artistes, pas par des hommes politiques.

Indépendamment du fait de savoir qui a raison, plusieurs choses me frappèrent. Tout le monde parlait de l’identité flamande, alors que fut à peine abordée la question de l’identité belge ou européenne. Le défi est cependant de faire le lien entre les différents niveaux d’identité. En termes culturels : pourquoi puis-je, moi, en tant que Flamand qui réside à Bruxelles, m’identifier à un film flamand comme La merditude des choses, mais aussi au film bruxellois Les barons, de Nabil Ben Yadir ? Ou au cinéma wallon des frères Dardenne ? Pourquoi tous ces films me semblent-ils « de chez moi » ? Qu’est-ce que cela révèle de la relation complexe entre langue et identité en Belgique ? Dans une perspective européenne : pourquoi est-ce que je me sens en lien avec Almodovar, Haneke ou Von Trier, plus qu’avec, par exemple, Quentin Tarantino ? Pouvons-nous peut-être quand même parler d’espaces culturels belges et européens partagés ? Ne serait-il pas plus sensé de s’y investir, maintenant que des compromis politiques belges sont nécessaires et que nous sommes fiers comme Artaban de notre président européen ? Last but not least : qui n’a pas voix au chapitre dans ce débat ? Pourquoi Les barons fut-il catalogué en Flandre comme un film « allochtone » , comme s’il ne « nous » appartenait pas ?

L’époque où nous pouvions faire la sourde oreille aux débats sur l’identité est révolue. Tant mieux. Mais nous devons bien savoir comment et avec qui nous menons la discussion et qui sont nos exemples. Certainement pas Sarkozy. Les listes de questions simplistes sur le site web de son ministère de l’Identité sont franchement déprimantes. Plus parlant encore est l’incident récent autour de l’écrivain franco-sénégalaise Marie N’diaye. En août, deux mois avant qu’elle ne reçoive le prestigieux prix Goncourt, elle déclara dans le magazine Les Inrockuptibles pourquoi elle avait décidé d’échanger Paris contre Berlin : parce qu’elle trouve le pays de Sarkozy « effrayant » et ne veut rien avoir à faire avec des ministres comme Besson et Hortefeux. Dans les cercles de l’UMP, ce fut une raison suffisante pour poser la question de savoir si « nous » devions bien attribuer un prix à une artiste qui se retourne de cette façon « contre nous ». Le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand préféra lâchement se taire. Incompréhensible : N’diaye écrit de la littérature française par excellence et doit être une voix éminente dans le débat sur l’identité. Même si elle est noire, même si elle réside à Berlin et même si elle critique Sarkozy. Nous Belges, nous pouvons aussi en tirer la leçon : que la voix de l’autre et de l’opposant, qu’il soit flamand, wallon ou nouveau Belge, et même s’il parle une autre langue, est d’un intérêt capital pour « notre » identité. C’est seulement quand Sarkozy fera de N’diaye une partenaire de dialogue que le débat sur l’identité française pourra déboucher sur quelque chose.

Traduit du néerlandais par Fabienne Trefois.

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