Au Caire, l’heure n’est pas à la contre-révolution


Par Georges Malbrunot le 12 mars 2011 8h01 | 5 Commentaires
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Voici l’analyse que j’ai écrite dans Le Figaro sur la situation en Egypte.

Un mois après la chute d’Hosni Moubarak, la nouvelle Egypte est entrain de naître. Doté des pleins pouvoirs, le Conseil supérieur des forces armées contrôle la transition politique. Un calendrier a été annoncé avec des perspectives d’élections législatives et présidentielles à brève échéance.

Mais sortir de trente ans de régime policier sera long et difficile. Les partisans du raïs déchu gardent une certaine capacité d’obstruction. Ils l’ont prouvé cette semaine en attaquant aux couteaux des manifestants sur la place Tahrir, épicentre de la révolte. Des policiers, de leur côté, ont brûlé des documents compromettant sur leurs agissements antérieurs, et il n’est pas interdit de penser que des nostalgiques de l’appareil sécuritaire aient cherché à alimenter les derniers affrontements entre coptes et musulmans près du Caire.

Y-a-t-il pour autant un risque de « contre-révolution », comme vient de mettre en garde le gouvernement égyptien? Sans doute pas, estiment la plupart des experts. « Aucune force n’est capable d’organiser une telle contre-révolution », assure Basma Kodmani, experte de l’Egypte. Personne ne voit l’armée, qui s’est rangée du côté du peuple, confisquer à court terme du moins « la révolution du papyrus ».

Quant à la police et aux services de renseignements, ils sont en pleine crise, et attendent fébrilement d’être réorganisés. « Leur démocratisation est bien le principal défi aujourd’hui pour les nouvelles autorités », concède Mme Kodmani.

Que faire du million de policiers ripoux et de leurs indics, qui manipulaient les foules du Caire et de ses alentours ? Les radier au nom d’une purge radicale ? Ou simplement nommer une nouvelle direction, avant de parvenir à l’objectif plus lointain d’un contrôle civil sur les services de sécurité du nouvel Etat ?

Le débat fait rage, y compris au sein de la hiérarchie militaire, qui veut s’assurer de la pérennité de ses privilèges économiques, tout en limitant la démilitarisation des institutions. Sous Moubarak en effet, les militaires dirigeaient les gouvernorats de province, les cabinets ministériels et les grandes entreprises publiques.

Comment solder les comptes du passé, s’interroge-t-on au sein des nouvelles instances dirigeantes égyptiennes ? Tourner la page dans l’espoir de limiter les règlements de comptes ? Ou alors faire toute la lumière sur les exactions du régime déchu et de ses affidés ? Sous l’impulsion de la rue, l’option radicale n’est pas à écarter, comme en témoignent les appels à juger les anciens barons de l’ère Moubarak.

A court terme, la priorité concerne la révision de la Constitution, promise par l’armée, et qu’un référendum doit ratifier le 19 mars prochain. Mais déjà certains opposants réclament une révision en profondeur. Avec en arrière-plan, de délicats litiges à résoudre sur le caractère islamique du nouvel Etat et sur la place de la charia dans la Loi fondamentale. Points sur lesquels les islamistes seront extrêmement vigilants. Autant de sujets de divisions en perspective. Mais pour l’heure, un élément de consensus continue de rassembler les Egyptiens : nettoyer le système de la corruption généralisée. Le meilleur antidote face à une hypothétique contre-révolution sur les bords du Nil.

La révolution égyptienne : 10 ans de gestation


Le mur de peur érigé par Hosni Moubarak a commencé à s’effriter lorsque le peuple a pu constater qu’il n’était pas le seul à vouloir se libérer.
Au centre du Caire, une femme tient une inscription commémoratrice portant la date de la révolution égyptienne, mais les graines de l’insurrection ont été semées bien longtemps avant le 25 janvier - Photo : Peter Andrews /Reuters

Dans les années 1990, on ne pouvait que murmurer le nom de Hosni Moubarak. Parler politique ou faire des blagues était à éviter dans les conversations téléphoniques. Cette année, des millions d’Egyptiens se sont battus pendant 18 jours contre leur tyran vieillissant, bravant les troupes de la police qui tiraient des gaz lacrymogènes, des balles en acier recouvertes de caoutchouc et des balles réelles. Le peuple d’Egypte a surmonté sa peur, mais cela ne s’est pas produit du jour au lendemain. La révolution égyptienne, plutôt que d’être arrivée à l’improviste le 25 Janvier 2011, est le résultat d’un processus de maturation tout au long de la décennie précédente – une réaction en chaîne à partir des manifestations de solidarité avec l’Intifada palestinienne à l’automne 2000. La poigne de fer de Moubarak et le déclenchement de la sale guerre entre les militants islamistes et le régime dans les années 1990 signifiait la mort de la dissidence dans la rue. Les rassemblements publics et les manifestations de rue ont été interdits et, si cela se produisait malgré tout, ils étaient confrontés à la force. Des armes mortelles ont été utilisées contre les grévistes. Les syndicats ont été placés sous contrôle gouvernemental.

C’est seulement après que l’intifada palestinienne ait éclaté en Septembre 2000 que des dizaines de milliers d’Egyptiens sont descendus dans les rues en signe de protestation – sans doute pour la première fois depuis 1977. Bien que ces manifestations étaient en solidarité avec les Palestiniens, elles ont rapidement pris une dimension anti-régime, et la police a voulu réprimer les manifestations pacifiques. Le président, cependant, reste un sujet tabou, et j’ai rarement entendu des slogans anti-Moubarak.

Je me souviens de la première fois en avril 2002, où j’ai entendu des manifestants scander en masse des slogans contre le président lors des émeutes pro-palestiniennes autour de l’Université du Caire. Luttant contre les forces de sécurité bien connues, les manifestants scandaient en arabe : « Hosni Moubarak est comme [Ariel] Sharon. » La colère devait exploser sur une échelle encore plus grande avec le déclenchement de la guerre contre l’Irak en mars 2003. Plus de 30 000 Egyptiens se sont batus avec la police dans le centre du Caire, investissant brièvement la Place Tahrir, et brûlant des portraits de Moubarak.

Les scènes diffusées par Al-Jazeera et d’autres réseaux satellitaire sur l’insurrection palestinienne ou l’attaque américaine en Irak ont incité les militants à travers l’Egypte à abattre le mur de la peur, brique après brique. C’est en 2004 que les pro-palestiniens et des militants anti-guerre ont lancé le mouvement Kefaya, qui s’est attaqué au président et à sa famille.

Bien qu’il n’a pas pu créer un mouvement de masse dans la classe ouvrière et les pauvres des villes, l’utilisation par Kefaya des médias sociaux et traditionnels a contribué à modifier la culture politique dans le pays. Des millions d’Egyptiens, tout en restant assis chez eux, pouvaient voir ces jeunes militants audacieux au centre du Caire se moquant du président, portant des banderoles avec des slogans qui étaient inimaginables une dizaine d’années auparavant.

En Décembre 2006, les travailleurs de la plus grande usine de textile au Moyen-Orient située dans la ville de Mahalla dans le delta du Nil, se mirent en grève. L’action succédait à deux décennies de calme relatif dans les grèves dans l’industrie suite à la répression et à un agressif programme néo-libérale qui avait la bénédiction du FMI et de la Banque mondiale. Après leur victoire, qui a reçu une large couverture médiatique, une vague de grèves a traversé le secteur du textile, les travailleurs des autres usines exigeant les mêmes gains que ceux de Mahalla. Le militantisme dans l’industrie allait bientôt s’étendre à d’autres secteurs de l’économie. Des images de grève ont été diffusées via les médias sociaux et traditionnels, prouvant que des millions de travailleurs pouvaient peu à peu surmonter leurs peurs et organiser des protestations inspirées par les succès rencontrés dans les grèves d’autres secteurs. Comme journaliste couvrant la vague de grèves en 2007, j’ai souvent entendu des grévistes dire : « Nous avons été encouragés à réagir après que nous ayons entendu parler de Mahalla. »

Bien que critiquée par certains comme seulement économique, la vague de grèves a été en substance politique. En avril 2008, une ébauche de révolte a eu lieu dans la ville de Mahalla à propos du prix du pain. Les force de sécurité ont réprimé le soulèvement en deux jours, faisant au moins trois morts et des centaines détenus, recourant à la torture. Les scènes de ce qui a été ensuite connu sous le nom d’ « Intifada de Mahalla » auraient pu constituer une répétition générale de ce qui s’est passé en 2011, les manifestants portant des banderolles caricaturant Moubarak, se battant contre les forces de police dans les rues et s’attaquant aux symboles du Parti National Démocratique tant détesté. Peu de temps après, une révolte similaire a eu lieu dans la ville d’el-Borollos, au nord du delta du Nil.

Bien que ces soulèvements aient été réprimés, le pays a continué à être le témoin presque quotidiennement de grèves et de sit-in des travailleurs comme des petites manifestations organisées par les militants au centre-ville du Caire et dans les provinces. Les travailleurs rassemblés occupaient, au printemps et à l’hiver 2010, les abords du Parlement dans ce que les chroniqueurs locaux ont décrit comme un « le Hyde Parc du Caire ».

Les luttes politiques et économiques quotidiennes contre l’Etat montraient que la légitimité du régime de Moubarak s’érodait rapidement, pour peu qu’elle ait jamais existé.

En octobre 2010, il y avait certainement quelque chose dans l’air. Il était devenu normal de tomber sur une grève ici ou là alors que l’on se rendait à son travail. Les fonctionnaires rentrant chez eux après avoir quitté leur bureau croisaient des militants qui organisaient de petites manifestations au centre du Caire. Ils contemplaient cela et réagissaient très rarement. Mais ils ont été les témoins de scènes quotidiennes de dissidence.

La Tunisie a ensuite mené sa propre révolte, renversant un tyran et, plus important encore, la révolution tunisienne a été vue par des millions de téléspectateurs en Egypte et ailleurs, en grande partie à nouveau grâce à al-Jazeera. Ce n’était qu’un des nombreux catalyseurs – les incidents quotidiens dus à la brutalité policière en ont fourni beaucoup d’autres.

Le soulèvement qui a débuté le 25 janvier 2011 a été le résultat d’un long processus grâce auquel le mur de la peur s’est étiolé peu à peu. La clé de tout cela était que les actions sur le terrain ont été transmises sous forme d’images au plus large public possible. Rien n’aide autant à laisser sa peur de côté que de savoir qu’il existe d’autres personnes, ailleurs, qui partagent le même désir de libération et qui ont commencé à agir en ce sens.

2 mars 2011 – The Guardian – Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.guardian.co.uk/commentis…
Traduction : Abd al-Rahim

source

Egypte : les mouvements sociaux, la CIA et le Mossad


James Petras

on MyCatBirdseat.com, 16 février 2011

http://mycatbirdseat.com/2011/02/james-petras-egypt-social-movements-the-cia-and-mossad/

L’image d’invincibilité du Mossad et de la toute-puissance de la CIA que veulent donner la plupart des auteurs, universitaires et journalistes a été mise à rude épreuve par leur échec avoué à déceler l’ampleur, la profondeur et l’intensité du mouvement de plusieurs millions de citoyens égyptiens ayant réussi à chasser la dictature de Moubarak.

Les limites des mouvements sociaux

Les mouvements des masses qui ont imposé le limogeage de Moubarak révèlent à la fois la force et les faiblesses de toute insurrection spontanée. D’un côté, les mouvements sociaux ont démontré leur capacité de mobiliser des centaines de milliers, voire des millions de personnes, en vue d’un combat incessant et couronné de succès, qui a culminé dans le limogeage du dictateur d’une manière dont les partis et les personnalités d’opposition préexistants ne voulaient pas entendre parler.

D’un autre côté, en raison de l’absence totale de tout leadership politique, les mouvements n’ont pas été en mesure de s’emparer du pouvoir politique et de mettre en œuvre leurs revendications, ce qui a permis au haut commandement de l’armée de Moubarak de s’emparer du pouvoir et de définir le processus « post-Moubarak », en garantissant ainsi la continuation de la subordination de l’Egypte aux Etats-Unis, la protection de la fortune illicite du clan Moubarak (estimée à 70 milliards de dollars), celle des nombreux trusts appartenant à l’élite militaire et la protection de la classe dominante. Les millions de personnes que les mouvements sociaux ont mobilisées afin de renverser la dictature ont été de fait exclues par la nouvelle junte militaire se disant « révolutionnaire » lorsqu’il s’est agi de définir les institutions politiques et les politiques à suivre, sans parler des réformes socio-économiques requises afin de satisfaire les besoins vitaux de la population (dont 40 % vit avec moins d’un dollar par jour, le chômage dépassant les 30 % de la main-d’œuvre disponible).

Le cas égyptien, comparable aux mouvements sociaux estudiantins et populaires contre les dictatures de la Corée du Sud, de Taiwan, des Philippines et de l’Indonésie, démontre que l’absence de toute organisation politique permet à des personnalités de la soi-disant « opposition » néolibérale et conservatrice de se substituer au régime. Ils s’emploient alors à mettre sur pied un régime électoral qui continue à servir les intérêts de l’impérialisme, à défendre l’appareil d’Etat existant et à en dépendre. Dans certains cas, ils remplacent les vieux capitalistes crounis par de nouveaux capitalistes. Ce n’est pas un hasard si les mass media encensent la nature « spontanée » des luttes (et absolument pas les revendications socio-économiques) et si ils enjolivent le rôle de l’armée (en balayant sous le tapis son rôle de pitbull de la dictature, trente années durant). Les masses sont célébrées pour leur « héroïsme », les jeunes le sont en raison de leur « idéalisme », mais on n’envisage en aucun cas qu’ils jouent le rôle des principaux acteurs dans le nouveau régime. Une fois la dictature renversée, l’armée et les électoralistes de l’opposition ont « célébré » le succès de la révolution, après quoi ils se sont occupés prestement de démobiliser et de démanteler le mouvement spontané afin de faire de la place à des négociations entre les politiciens libéraux électoralistes, Washington et l’élite militaire dirigeante.

Si la Maison Blanche peut tolérer, voire encourager des mouvements sociaux à pousser dehors (à « sacrifier ») des dictatures, elle a la ferme intention de préserver l’Etat. Dans le cas égyptien, le principal allié stratégique de l’impérialisme US était non pas Mubarak, mais l’armée, avec laquelle Washington était dans une collaboration constante avant, pendant et après la poussée vers la sortie de Moubarak, s’assurant que la « transition » vers la démocratie (sic) soit de nature à garantir la perpétuation de la subordination de l’Egypte aux politiques et aux intérêts israéliens et américains au Moyen-Orient.

La révolte populaire : double échec de la CIA et du Mossad

La révolte arabe démontre, encore une fois, plusieurs échecs stratégiques de la police secrète la plus introduite, les forces spéciales et les agences de renseignement des appareils d’Etat des Etats-Unis et d’Israël, dont aucun n’a anticipé (intervenir, n’en parlons même pas) afin d’empêcher tout succès de la mobilisation et d’influencer la politique de leurs gouvernements respectifs dans un sens favorable à leurs gouvernants-clients en difficulté.

L’image que donnent la plupart des auteurs, universitaires et journalistes, l’image de l’invincibilité du Mossad israélien et de l’omnipotente CIA, a été sévèrement mise à l’épreuve par leur échec avoué à déceler l’ampleur, la profondeur et l’intensité du mouvement de plusieurs millions de personnes déterminées à évincer la dictature de Moubarak. Le Mossad, qui fait la fierté et la joie des réalisateurs de cinéma de Hollywood et qui est présenté comme un « modèle d’efficacité » par ses collègues des organisations sionistes, n’a pas été capable de détecter la montée d’un mouvement de masse dans un pays voisin. Le Premier ministre israélien Netanyahu a été choqué (et désappointé) par la situation précaire de Moubarak et par l’effondrement de son client arabe le plus éminent – et cela, à cause du renseignement frelaté collecté par le Mossad. De même, Washington avait été totalement impréparée par ses 27 agences du renseignement américaines et le Pentagone, avec ses centaines de milliers de fonctionnaires et ses budgets se chiffrant en milliards de dollars aux soulèvements populaires massifs et aux mouvements émergents qui allaient se faire jour.

Plusieurs observations théoriques sont de mise. Le caractère erroné de la  notion selon laquelle des dirigeants hautement répressifs recevant des milliards de dollars en aide militaire et disposant de près d’un million de policiers, de soldats et de miliciens seraient les meilleurs garants de l’hégémonie impérialiste a été démontré. La présupposition selon laquelle des liens étendus, de longue date, avec de tels dirigeants dictatoriaux garantiraient les intérêts impérialistes des Etats-Unis a été démentie.

L’arrogance et la prétention de la supériorité organisationnelle, stratégique et politique juive sur les « Arabes » ont été sérieusement dégonflées. L’Etat israélien, ses experts, ses agents secrets et ses universitaires de la Ivy League ont été aveugles aux réalités en train de se dérouler sous leurs yeux, ils ont ignoré la profondeur de la désaffection et incapables d’éviter une opposition massive à leur client le plus précieux. Les publicistes sionistes aux Etats-Unis, qui résistent rarement à l’opportunité de promouvoir la « brillance » des forces de sécurité israéliennes, que ce soit quand elles assassinent un dirigeant arabe au Liban ou à Dubaï, ou lorsqu’elle bombarde une installation industrielle en Syrie, sont restés sans voix, cette fois-ci.

La chute de Moubarak et la possible émergence d’un gouvernement indépendant et démocratique signifieraient qu’Israël pourrait perdre son principal « flic en patrouille ». Un peuple démocrate ne saurait coopérer avec Israël au maintient du blocus contre Gaza, qui vise à affamer les Palestiniens afin de briser leur volonté de résister. Israël ne pourra pas compter sur un gouvernement démocratique pour soutenir ses violentes confiscations de terres en Cisjordanie et son régime palestinien fantoche. Les Etats-Unis, eux non plus, ne sauraient compter sur une Egypte démocratique pour soutenir leurs intrigues au Liban, leurs guerres en Irak et en Afghanistan et leurs sanctions contre l’Iran. De plus, l’insurrection égyptienne a servi d’exemple pour des mouvements populaires contre d’autres dictatures liges à Washington, en Jordanie, au Yémen et en Arabie Saoudite. Pour toutes ces raisons, Washington a soutenu le coup d’Etat militaire (en Egypte) afin de ménager une transition politique correspondant à désirs et à ses intérêts impérialistes.

L’affaiblissement du principal pilier du pouvoir impérial américain et du pouvoir colonial israélien en Afrique du Nord et au Moyen-Orient révèle le rôle essentiel que jouent les régimes collaborationnistes de l’impérialisme. Le caractère dictatorial de ces régimes résulte directement du rôle qu’ils jouent au service des intérêts impérialistes. Et les packages d’aide militaire qui corrompent et enrichissent les élites au pouvoir ne sont que les récompenses qu’on leur accorde pour avoir été des collaborateurs zélés des Etats impérialistes et colonialistes. Etant donnée l’importance stratégique de la dictature égyptienne, comment expliquer l’incapacité des services de renseignement américains et israéliens à anticiper ces insurrections ?

Tant la CIA que le Mossad travaillaient en étroite collaboration avec les services de renseignement égyptiens et ils se fiaient à eux en matière d’information, confiant à leurs rapports internes que « tout était sous contrôle » : les partis d’opposition étaient affaiblis, décimés par la répression et l’infiltration, leurs militants croupissant dans les geôles ou subissant des « crises cardiaques fatales » en raison de « techniques d’interrogatoire » particulièrement énergiques. Les élections étaient falsifiées afin d’aboutir à l’arrivée au pouvoir de clients d’Israël et des Etats-Unis : aucune (mauvaise) surprise, donc, ni dans l’immédiat, ni à moyen-terme.

Les services égyptiens du renseignement sont formés et financés par des officines israéliennes et américaines, l’on peut donc compter sur eux pour suivre la volonté de leurs maîtres. Ils ont été tellement complaisants en remettant des rapports rédigés de manière à plaire à leurs mentors qu’ils ont ignoré toutes les informations relatives à des troubles populaires montants ou encore à l’agitation sur Internet. La CIA et le Mossad étaient tellement intégrés au sein du vaste appareil sécuritaire de Moubarak qu’ils étaient incapables d’assurer une quelconque information alternative sur les mouvements de base, décentralisés et bourgeonnants, totalement indépendants qu’ils étaient de l’opposition électorale traditionnelle « sous contrôle ».

Quand ces mouvements de masse extraparlementaires ont fait irruption, le Mossad et la CIA ont compté sur l’appareil d’Etat de Moubarak pour en prendre le contrôle via la politique classique de la carotte et du bâton : des concessions à deux balles, d’un côté, et la mobilisation de l’armée, de la police et des escadrons de la mort. Tandis que le mouvement populaire grossissait, passant de quelques dizaines de milliers à plusieurs centaines de milliers, puis à des millions de participants, le Mossad et les membres du Congrès américain partisans d’Israël les plus en vue exhortèrent Moubarak à « tenir bon ». La CIA en fut réduite à présenter à la Maison Blanche des profiles politiques d’officiers de l’armée de confiance et de personnalités politiques traditionnelles « de transition » achetables susceptibles de succéder à Moubarak. Mais, là encore, la CIA et le Mossad ont démontré leur dépendance vis-à-vis de l’appareil du renseignement de Moubarak en matière de connaissance de qui pourrait être une alternative « viable » (aux yeux des américano-israéliens), ignorant les exigences élémentaires des masses révoltées. La tentative de coopter la vieille garde électoraliste des Frères Musulmans via des négociations avec le vice-président Suleiman a échoué en partie parce que les Frères ne contrôlaient pas ce mouvement et parce qu’Israël et ses soutiens américains y étaient opposés. De plus, la jeune garde des Frères ont obligé leurs aînés à se retirer de ces négociations.

Ce flop en matière de renseignement a compliqué les efforts de Washington et de Tel-Aviv visant à sacrifier le régime dictatorial en vue de sauver l’Etat : la CIA et le Mossad n’ont développé de lien avec aucun des nouveaux leaders (égyptiens) émergents. Les Israéliens ont été incapables de trouver ne serait-ce qu’un seul « nouveau visage » disposant d’un certain soutien populaire pour servir de collaborateur zélé de l’oppression coloniale. La CIA était totalement impliquée dans l’utilisation de la police secrète égyptienne pour torturer des suspects de terrorisme (« exceptionnal rendition ») et dans le flicage des pays arabes voisins. Résultat : tant Washington qu’Israël ont anticipé et promu la prise du pouvoir par l’armée afin de prévenir toute radicalisation ultérieure. En fin de compte, l’échec de la CIA et du Mossad à détecter et à empêcher l’émergence du mouvement démocratique révèle la précarité des fondements du pouvoir impérial et colonial. Sur le long terme, ce n’est ni les armes, ni les milliards de dollars, ni les polices secrètes et les chambres de torture qui décident de ce que sera l’Histoire. Les révolutions démocratiques se produisent quand l’immense majorité d’un peuple se lève et dit « ça suffit ! », quand elle descend dans les rues, paralyse l’économie, démantèle l’Etat autoritaire et exige la liberté et des institutions démocratiques exemptes de toute tutelle impériale et de toute soumission coloniale.

[James Petras est professeur émérite de sociologie à l’Université de Binghamton, New York Il a écrit soixante-quatre ouvrages, publiés en vingt-neuf langues, et plus de 560 articles publiés dans des revues professionnelles, dont The American Sociological Review, The British Journal of Sociology, Social Research, Journal of Contemporary Asia et Journal of Peasant Studies. Il a publié plus de 2000 articles. Son dernier ouvrage est : War Crimes  in Gaza and the Zionist Fifth Column in America (Atlanta, Clarity Press, 2010) (Les crimes de guerre à Gaza et la Cinquième colonne sioniste en Amérique)].

Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier

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