Histoires de Hama : souvenirs du peintre Khaled Al Khani – troisième partie


Troisième partie (deuxième partie, première partie)

    Peinture de Khaled L Khani de 2012 intitulée : la vie sous les bombardements

Peinture de Khaled L Khani de 2012 intitulée : la vie sous les bombardements

Quand mon père m’a giflé et m’a envoyé rejoindre ma mère et mes frères ainsi que le reste des habitants du quartier de Baroudeyeh, c’était comme s’il savait que je n’oublierais jamais de ma  vie les détails de la tragédie. Je vous assure que je le reconnais aujourd’hui dans chaque martyr parmi les détenus. Pardonnez-moi. Vous jugerez peut-être cette partie de mon témoignage un peu confuse, mais il s’agit de mon père.

Père, comment as-tu pu nous envoyer vers l’inconnu ? Quelle douleur! Qu’est ce qui t’a traversé le coeur et l’esprit ?

Mon père a été capturé dans l’abri où il s’était rendu avec ma tante tandis que  l’armée, contenue par quelques jeunes gens courageux, est arrivée plus tard. Je connais très bien un de ces jeunes gens et il m’a dit combien ils avaient souffert sous le bombardement et comment ils ont pu contenir l’invasion des sauvages pendant quelques jours.

Mon père a été arrêté en même temps que les hommes de l’abri et il a été envoyé à la fabrique de céramique. Certains de ses compagnons m’ont dit plus tard qu’ils sont restés des jours sans nourriture et qu’ils n’avaient que l’eau de pluie pour étancher leur soif. Des soldats sont alors venus une ou deux fois leur jeter du pain, les forçant sous la menace de leurs armes à se bousculer pour le prendre afin d’accroître encore leur humiliation. Il y avait des caves et des hangars dans l’usine que les détenus se partageaient comme d’habitude. Les caves étaient plus chaudes que les hangars car ils y étaient protégés du vent mais la cour de l’usine est devenue le  théâtre d’actes inhumains,  où l’on tuait, on mutilait, on traînait et on battait, on arrachait les dents, on coupait les oreilles et les langues, on arrachait les yeux et on cassait les os. Malgré tout cela les gens étaient solidaires.

Après quelques jours dans ce camp de détention certains ont commencé à appeler mon père « docteur » en signe de respect pour lui qui les avait soulagés souvent par le passé. Il leur disait « ne m’appelez pas docteur » parce que ayant été un des signataires de la déclaration des intellectuels de la ville envoyée au régime pour demander la démocratie et le respect de la liberté ainsi que d’autres droits humains, il savait que le régime n’épargnerait aucun intellectuel de la ville. Aujourd’hui nous demandons à nouveau nos droits et nous les obtiendrons s’il plaît à Dieu. Un témoin m’a dit que mon père l’avait réprimandé parce qu’il avait grillé un morceau de pain sur un feu de fortune lui disant de le manger tel quel. Je n’ai pas encore compris pourquoi ce reproche. Craignait-il que le pain perde sa valeur nutritive en étant grillé ? Ou était-ce à cause de l’odeur, qui arriverait aux narines des détenus affamés ?

Dans ce camp il y avait 5000 détenus et l’officier apprit qu’il y avait un médecin parmi eux. Il a donc réuni les détenus dans la cour et leur a dit qu’il avait besoin d’un médecin laissant entendre qu’il y avait une urgence médicale. Mon père et un autre médecin, ayant prêté le serment d’Hippocrate, se sont manifestés. Ils étaient loin de se douter du piège. Mon père et l’autre médecin ont été torturés. À mon père, ils ont arraché un oeil et un des témoins m’a dit que mon père se tordait de douleur sur le sol sous les coups des soldats ; c’était comme s’ ils jouaient avec lui pendant son agonie et ils se sont jetés sur lui comme une meute de loups. Il a souffert pendant des heures. O père, qu’est-ce que tu as senti…. ? Après cela, son corps, qui me ressemble, son visage qui ressemble au mien, et son âme, qui ressemble à celle des martyrs d’aujourd’hui, a été jeté dans une cour et ensuite envoyé à l’hôpital national où on l’a laissé devant la porte avec ceux des autres martyrs. Les tortionnaires de mon père ne se sont pas arrêtés à cela; ils ont arraché l’autre oeil , ils ont pris sa carte identité et l’ont agrafée à ses vêtements.

Un de nos proches a pu récupérer le corps de mon père. Il a été enterré sans ses yeux.

Aujourd’hui, je continue à demander nos droits et un juste châtiment pour les meurtriers. Je n’ai jamais cessé mes demandes et j’exige qu’on me rende les yeux de mon père pour les déposer avec lui.

J’ai écrit les premières parties de mon témoignage sous l’empire de la peur et de l’anxiété et je vous les envoie pour dénoncer les crimes de ce régime corrompu. Dieu m’est témoin que je n’arrivais pas à retrouver les lettres de l’alphabet ni ma langue. Parfois je cherchais un mot ou une phrase et j’essayais de l’écrire mais elle m’échappait comme un fugitif devant ce régime tyrannique. Vous n’avez aucune idée du nombre de brouillons que j’ai jetés par peur pour la sécurité des personnes et combien de fois j’ai hésité, balbutié et pleuré jusqu’à m’effondrer. Quand j’écris, croyez-moi,  je n’arrête pas de pleurer et ce que j’écris est toujours arraché par la force à mes souvenirs qui essaient constamment d’aller se réfugier dans les méandres de mon cerveau.

Le corps de mon père a été jeté avec d’autres corps à la porte de l’hôpital national où il est resté pendant plusieurs jours. Mon père, qui n’appartenait pas au parti Baath avait été nommé directeur de l’hôpital et président du syndicat des médecins de la ville. Cette nomination avait eu pour but de montrer que le régime réagissait à la déclaration des intellectuels et voulait entreprendre un dialogue avec les membres de la société civile de la ville, mais en fait la démarche était analogue à celle qu’ils utilisent aujourd’hui pour que de telles personnes sortent au grand jour. Nous devons faire preuve de prudence et interpréter correctement les manoeuvres du régime.

Une infirmière, qui travaillait avec mon père lorsqu’il était directeur de l’hôpital m’a dit que c’était un flux rapide et constant de blessés qui arrivaient à l’hôpital. Elle rappelle un incident où un blessé est arrivé en hurlant de douleur. Il criait tellement fort que tout le monde l’entendait à l’hôpital. Il n’était pas le seul à crier de douleur mais il criait le plus fort. Les gens qui l’avaient amené pensaient, comme nous faisons tous maintenant, que ces cris de douleur inciteraient les soldats qui campaient à l’hôpital à achever les blessés et à nous finir tous. Ce n’était pas des soins qui attendaient les blessés pour atténuer leur douleur mais la torture. L’infirmière a raconté que les soldats accompagnés d’une autre infirmière qui les aidait à tuer, ont ouvert la poitrine de l’homme qui se tordait de douleur lui ont arraché le coeur, tandis que son sang giclait sur leur visage et leurs uniformes. Ils l’ont finalement réduit au silence pour toujours. Mais mon Dieu, je suis sa voix, sa douleur et son corps et il nous faut l’honorer comme il sied à un être humain.

Ils ont tué pour célébrer leur victoire sur le genre humain. C’est leur guerre éternelle. Celle qui m’a raconté l’histoire m’a assuré que l’infirmière qui collaborait avec les soldats a arraché le foie de l’homme et l’a mâché ; elle en a craché un morceau comme si Dieu n’existait pas dans ce lieu. La femme qui m’a rapporté l’histoire n’en a pas parlé pendant des années. Aujourd’hui encore elle reste bloquée dans cet endroit, incapable de le quitter et elle rejoue la scène constamment dans sa tête.

Elle m’a dit qu’elle n’a jamais demandé le nom de cet homme. Ils ne tiennent pas le registre des noms. Les barbares ne connaissent pas le langage des femmes et des enfants ; notre langage. Ils ne connaissent que celui du meurtre.

Les corps étaient défigurés dans cet hôpital. Sur les murs ils ont écrit en lettres de sang « il n’y a de Dieu que la nation et il n’y a de prophète que le Baath ». Ils ont coupé les têtes pour exprimer leur peur de nos pensées, ou peut-être parce qu’ainsi les gens ne n’étaient pas certains de la mort de leurs chers disparus ou se demandaient s’ils étaient dans les prisons de ces bandits. Ce n’est qu’une illustration de la torture psychologique qu’ils nous infligeaient et  qu’ils ont essayé de maintenir jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à maintenant le doute persiste et les gens, le coeur brisé, aspirent encore au retour de ceux qui ont été enfermés dans cet endroit.

C’était comme si les barbares faisaient fi de l’humain dans une peinture dominée par le rouge à laquelle ils ajoutaient la noirceur de leur coeur pour équilibrer leur art inhumain. C’était leur façon de peindre, de sculpter, de faire des films et du théâtre et peut-être même de la poésie et de la musique mais c’est évidemment à moi qu’il incombe d’en faire le récit. Ils excellaient par rapport à ceux qui pratiquaient alors l’art contemporain, mais ils ont oublié qu’ils tuaient l’être humain parce que c’est l’art que pratiquent les barbares. Ils ont même fait leurs expériences scientifiques : ils injectaient par voie intraveineuse de l’eau et de l’alcool dans le sang des blessés pour observer ce qui se passait. Ça, des scientifiques ? Ils ont fait mieux que ceux qui les ont précédés. Ils ont crevé des tympans, tailladé des veines et coupé des organes sexuels, des doigts et des oreilles. Ils ont arraché les yeux et ont enfoncé leurs armes dans tous les orifices. Ils ont utilisé du cyanure contre nous (je vous en dirai davantage plus tard). Ils voulaient que Dieu nous crée sans oreilles et sans coeur. En fait ils souhaitaient que Dieu de nous ait jamais créés.

Une femme blessée leur procurait plus de plaisir parce qu’ils pouvaient s’adonner à leur art en violant la femme pendant qu’elle agonisait ou saignait; parfois, pris de pitié, ils la tuaient et la violaient ensuite. Si elle portait des bijoux ils les lui arrachaient avec violence et sadisme, par exemple en lui coupant la main ou en lui fendant l’oreille. Et comme ils le font aujourd’hui, à l’époque, ils avaient donné pour instructions aux hôpitaux dans cette partie de ma ville de n’accueillir que les soldats blessés et quand les hôpitaux n’ont pas obtempéré ils ont détruit tous les hôpitaux privés. Personne n’a échappé à leur sauvagerie alors qu’ils pillaient, saccageaient et détruisaient toutes les pharmacies de notre quartier.

Hommage aux pigeons de Hameedo. Depuis 31 ans Hameedo et ses pigeons sont restés dans la mémoire de l' artiste pour avoir résisté à la culture de mort du régime. Que Hameedo ait insisté pour que ses pigeons n'atterrissent pas en défiant les balles des soldats est l'une des rares choses qui ont inspiré l'enfant de six ans que j'étais et qui vivait les horreurs du massacre.

Hommage aux pigeons de Hameedo. Depuis 31 ans Hameedo et ses pigeons sont restés dans la mémoire de l’ artiste pour avoir résisté à la culture de mort du régime. Que Hameedo ait insisté pour que ses pigeons n’atterrissent pas en défiant les balles des soldats est l’une des rares choses qui ont inspiré l’enfant de six ans que j’étais et qui vivait les horreurs du massacre.

Il est probable que tous les survivants du quartier de Boaroudeyeh connaissent Hameedo, un garçon handicapé mental, qui dépassait les meurtriers en intelligence et en humanité. Hameedo était là lorsque le massacre de Hama a commencé et il n’a pas hésité à se faire  le défenseur de sa ville saccagée. Tout le monde dans le voisinage connaissait Hameedo parce que avec la précision d’une horloge,  il lâchait ses vols de pigeons dans le ciel au lever du soleil. Avec sa forte voix, Hameedo réveillait  tout le voisinage quand il lâchait ses pigeons. Le soir,  il prenait congé du soleil à voix forte et battait le rappel de ses oiseaux. Hameedo n’aurait jamais arrêté même si tout le monde était parti. Après que les barbares eurent attaqué notre ville la nuit,  je ne sais pas vraiment où il est parti, mais le matin, alors que nous étions chez nous, et que les balles sifflaient dans tous les sens, Hameedo est monté sur le toit et a lâché ses pigeons de sa forte voix. Sa voix se mêlait au sifflement des balles et ses pigeons ne faisaient pas le même bruit que d’habitude. Leurs cris ressemblaient  aux  nôtres. Les pigeons de Hameedo avaient peur des balles et ils ont tournoyé désespérément en essayant de se poser. Certains se sont perdus. Mais pas Hameedo qui a défié les tirs alors que sa mère l’appelait et sa voix était la seule que  l’on entendait à ce moment. Nous ne comprendrons sans doute jamais ce qu’il ressentait pas plus que lui je crois ,  mais il restait aux côtés de sa ville saccagée et il a peut-être lâché  ses pigeons pour que les barbares comprennent le message. Quel homme ! Sa stature grandit à nos yeux ; il s’est libéré face aux assassins. Depuis ce jour j’ai essayé d’émuler  Hameedo et de vous raconter sa lutte qui ne ressemble à aucune autre. Les soldats ont vu les pigeons de Hameedo et ont commencé à tirer dessus, les descendant l’un après l’autre mais il continuait à crier et par ses cris il disait que les barbares ne s’arrêteraient à rien. Il n’a pas cédé et n’a pas permis à ses pigeons d’atterrir sur le toit de sa maison. Certains ont atterri sur d’autres toits,  les autres ont été tués et même à ce moment-là Hameedo ne s’est pas arrêté il a cherché ses pigeons en allant d’un toit à l’autre en les incitant à voler à nouveau. Il a fait face aux barbares ; il ne s’est pas caché et n’a pas plié devant le sifflement des balles; il a continué à crier jusqu’à ce que les soldats le descendent, soldats qui n’ont jamais compris le sens du mot humanité et n’en ont jamais fait preuve à l’égard d’autrui.

Hamedoo s’est éteint sur le toit de sa maison mais sa voix ne s’est jamais éteinte dans ma mémoire. C’est comme si il m’insufflait ce qu’il a ressenti dans le vaste ciel. Dieu m’est témoin, aujourd’hui nous somme tous comme Hamedoo qui a utilisé son arme de simple humanité pour arrêter les assassins. Il savait avant quiconque que les barbares étaient là pour exterminer tous les oiseaux et il est parti avec ses pigeons pour le lieu où il souhaitait être et il m’a laissé pour mission de vous communiquer ce qu’il voulait pour chacun d’entre vous. Où es-tu maintenant Hamedoo ? Tu déclares la liberté à ta manière, tu es maintenant éternel dans la mémoire des survivants du quartier de Baroudeyeh. Tout le monde savait alors que Hamedoo s’envolait avec ses pigeons vers le ciel. Il a été un des premiers martyrs de notre voisinage.

Les chevaux

Les habitants du district de Baroudeyeh adoraient  leurs chevaux arabes. Ils leur donnaient leur propre nom pour signifier la relation unique qui les liait à leurs nobles animaux. Le tableau ci-dessus de l'artiste illustre la place centrale que les chevaux occupent dans leur vie.

Les habitants du district de Baroudeyeh adoraient leurs chevaux arabes. Ils leur donnaient leur propre nom pour signifier la relation unique qui les liait à leurs nobles animaux. Le tableau ci-dessus de l’artiste illustre la place centrale que les chevaux occupent dans leur vie.

À Baroudeyeh nous avions des écuries dans nos maisons de style arabe. Toutes les familles du voisinage avaient des chevaux et ces chevaux étaient notre fierté et notre honneur. Nous ne les avons jamais considérés comme des animaux car ils portaient nos noms ce qui traduisait clairement la nature de la relation que nous avions avec eux. Lorsque nous nous sommes enfuis de notre voisinage, certains sont restés mais la plupart des habitants sont partis. Ceux qui sont restés nous ont dit plus tard ce qui est advenu de nos chevaux. Avant de partir, certains avaient libéré leurs chevaux tout comme Hamedoo avait fait avec ses pigeons, c’est-à-dire qu’ils voulaient  les tenir éloignés  de la maison. Nous avons forcé beaucoup de pur-sang arabe à partir ce que nous n’avions jamais fait pendant des centaines d’années et d’une manière qui ne reflétait absolument pas ce que nous ressentions envers nos chevaux.

Et pourtant beaucoup de chevaux sont restés et on leur a laissé de l’orge  en espérant qu’ils survivraient. Certains pensaient qu’ils retrouveraient leurs chevaux à leur retour mais ceux-là  ne savaient pas que les barbares ne laissent rien derrière eux et qu’ils ne nous laisseraient pas notre héritage culturel, les habitudes de nos grands parents car ils connaissaient  la valeur symbolique des  chevaux pour nous. Ils n’ont pas tué les chevaux parce qu’ ils en connaissaient la valeur culturelle; ils savaient combien leur perte nous causerait de peine , ce qui était leur but. Aucun des survivants n’a vu de chevaux parmi les cadavres parce que les barbares les ont enlevés vers un autre lieu. Je vous assure qu’à la fin du massacre,  lorsque les survivants sont rentrés dans la ville, ils sont partis à la recherche de leurs chevaux comme ils auraient cherché leurs propres enfants. Si quiconque signalait qu’ un beau cheval ou une jument avaient été aperçus dans un autre gouvernorat,  ils partaient vérifier  si c’était l’un des nôtres. Nous n’en avons jamais retrouvé mais nous avons eu la réponse lorsque le cavalier d’or est apparu et à ce moment-là les habitants de Hama ont su où les chevaux étaient partis. Son père n’a jamais été un cavalier pas plus que son grand-père. Il a peut-être appris à monter à cheval sur nos chevaux mais tout le monde ne comprend par le langage des chevaux car ceux-ci vous enseignent la morale et cette morale n’appartient qu’à nous. Bassel El-Assad tu n’as jamais été un cavalier et  ça n’a rien à voir avec l’art équestre.

À suivre

Texte anglais traduit de l’arabe

traduction en français : anniebannie

Histoire de Hama : souvenirs du peintre Khaled Al-Khani. Deuxième partie


 première partie

Nous avons échappé au massacre de Hama, événement qui ne ressemble à aucun autre massacre de l’histoire; nous avons fui les images, les sons, l’odeur du sang, le goût du pain rassis et les voix des femmes se faisant violer et celles des hommes et des enfants se débattant avec la mort après avoir été abattus, et la destruction de notre ville comme si un tremblement de terre lui était tombé dessus. Nous avons atteint le point de non-retour. Nous sommes partis vers la campagne sans chaussures et à moitié nus. Ils nous ont déplacé de nos maisons et ils ont tué tous ceux qu’ils voulaient et nous ont lancés dans un voyage encore plus pénible que ce qui l’avait précédé.

khaled-al-khani-200Les villageois se sont montrés très hospitaliers et nous ont témoigné du respect, preuve que tout le peuple syrien était au courant des mensonges du régime corrompu. Nous sommes restés dans ce village en tant que réfugiés et j’y ai terminé le second semestre scolaire. Mon père est mort en martyr. Ses biens ont été soit dérobés, soit détruits. Nous sommes restés dans ce village jusqu’au début de l’année scolaire suivante et nous sommes rentrés à Hama où nous avons vécu chez l’une de mes tantes maternelles avec laquelle nous avons partagé notre douleur. Plus tard un de nos proches a réussi à localiser ma tante paternelle perdue dont nous étions sans nouvelles et qui habitait à la campagne. Je me souviens que je n’aurais jamais imaginé la retrouver dans cet état. Elle avait été une reine mais tout cela avait changé. Je l’ai serrée longuement dans mes bras tandis que mes frères et soeurs et notre mère (en fait nous tous) sanglotaient éperdument. Plus tard, ma tante a raconté l’arrestation de mon père dans l’abri devant lequel nous passions et elle m’a dit qu’elle ne l’avait plus revu vivant mais que l’on lui avait relaté sa mort. Nous sanglotions et sanglotions. Les sanglots viennent d’abord avant qu’on ne se salue et c’était devenu l’habitude à Hama quand les gens se rencontraient à l’occasion de visites. Pendant des années, la maison où nous avons vécu a accueilli beaucoup de personnes déplacées à cause de la destruction complète de plusieurs quartiers tels que Al-Baroudyyeh, Al-Kilanyyia, Al-Zanbaqa et Shimali, (الباروديه، الكيلانية، الزنبقة، شمالي ) et beaucoup d’autres. Il n’y avait guère de maison à Hama qui n’avait pas ses martyrs et ses prisonniers et ça c’était un minimum.

Nous sommes retournés à l’école après des souffrances indicibles, après avoir été humiliés et opprimés et affamés. Je vous jure que dans ma classe (en deuxième) il n’y avait que deux enfants qui n’étaient pas orphelins. Imaginez donc l’effort qu’il nous a fallu  pour surmonter notre drame personnel, et nous n’y sommes pas encore arrivés jusqu’ici.

Ensuite le régime (et il ne mérite même pas ce nom) nous a infligé de nouveaux tourments. Les arrestations n’ont jamais cessé. Beaucoup de mes contemporains un peu plus âgés que moi ont été arrêtés et beaucoup sont toujours disparus. Leurs noms sont bien connus des habitants de Hama. Pour tourmenter encore la population de Hama et nous prouver combien nous étions humiliés, cassés, foulés aux pieds, les gangsters au pouvoir ont commencé à libérer quelques prisonniers, parmi ceux qui n’avaient pas été liquidés à Tadmor, mais uniquement lors de leurs propres jour fériés qui n’avaient aucun rapport avec le nom qu’ils leur donnaient ; des journées célébrant « le mouvement correctif » et «la  naissance du parti » etc.

Au fil des années le peuple de Hama s’est habitué à l’événement.  À chacune de ces occasions, les gens se rassemblaient à l’entrée sud de la ville (c’est-à-dire sur la route de Homs طريق حمص)) et voici ce qui se passait:

Des femmes, des enfants et des hommes, en fait toute la population de la ville, arrêtaient les bus et les voitures en provenance de Homs et les scrutaient tout en criant le nom de leur disparu et en pleurant sans arrêt. Ce spectacle durait toute la journée dans le chaos et le désordre; la recherche de disparus se poursuivait de façon incroyable, en dépit de toute logique. Parfois on retrouvait ses disparus ; peut-être trois ou quatre seulement et toute la ville rentrait démoralisée. Les voix étaient trop étranglées pour exprimer la douleur intérieure. Ceux qui retrouvaient leurs prisonniers n’avaient pas plus de chance que ceux qui ne les retrouvaient pas car la plupart des survivants étaient très faibles et sans force et je jure qu’ils brisaient les coeurs encore plus que ceux qui étaient morts.

Nous connaissions un homme qui avait été libéré et nous sommes allés le saluer. Dieu merci son état mental était intact parce qu’ils l’avaient sorti de la prison de Tadmor pour le transférer à celle de Sydnaya afin qu’il récupère pendant six mois avant sa libération. Je jure qu’on voyait son squelette et qu’il avait un teint  inhumainement pâle car il n’avait pas vu le soleil pendant des années. Il m’a tout raconté sur son séjour à Tadmor et une des histoires les plus étranges était celle d’un prisonnier de sa cellule qui avait une rupture de l’appendice et qui souffrait beaucoup depuis plusieurs jours. Les prisonniers savaient qu’ils ne pouvaient pas demander l’aide du gardien qui les surveillait depuis un trou dans le plafond parce que s’ils appelaient à l’aide et lui disaient que leur ami souffrait, les geôliers auraient résolu le problème en le liquidant. Les prisonniers ont donc décidé d’opérer leur ami dans le dortoir dans un silence total. Imaginez ça ! Ils ont ouvert le ventre du prisonnier avec un bout de fer-blanc pendant que d’autres le retenaient pour l’empêcher de bouger et que d’autres encore lui fermaient la bouche avec un morceau de tissu. Un médecin a fait l’opération avec une aiguille chirurgicale fabriquée à partir du même fer-blanc et je ne sais pas ce qu’il a utilisé comme fil pour recoudre la blessure. L’opération s’est déroulée dans le silence le plus complet. Ceci montre bien la terreur et le sort qui attendaient les prisonniers à l’intérieur des prisons de ce régime corrompu.

Je vous décris quelques images déchirantes reflétant la logique des barbares qui ont violé ma ville en 1982.

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Alors que nous étions dans la salle des ablutions de la mosquée Omar Ibn-Alkhattab, la porte s’est ouverte sur cinq adolescentes qui offraient un spectacle pitoyable. Le bas de leurs vêtements était plein de sang et bien que nous les enfants ne comprenions pas ce que cela signifiait, certaines des femmes en voyant cela on fait une crise. Nous ne comprenions pas pourquoi on criait de plus en plus fort la sourate Yassin (سورة يسين), et le Takbeer (تكبير) et pourquoi les pleurs montaient en crescendo mais nous aussi avons pleuré comme je ne pleurerai plus jamais de ma vie car rien de tel n’aurait pu arriver où que ce soit et plût au ciel que ceci ne se reproduise jamais.

Les adolescentes ont été amenées dans un coin reculé de la salle des ablutions. Les femmes plus âgées ont essayé d’arrêter le sang qui se répandait par terre (quelle indécence, quelle sauvagerie, bande de barbares). Et puis dans un geste troublant marqué de douleur, certaines femmes ont commencé à enlever leurs sous-vêtements et les ont donnés aux jeunes filles. Nous, les enfants étions en état de choc parce que nous ne comprenions pas ce qui se passait sous nos yeux et pourquoi les femmes enlevaient leurs sous-vêtements pour couvrir les vertus violées. Les femmes ont même réussi à arrêter  le terrible saignement. Au début certaines femmes ont demandé l’aide des soldats, mais les soldats ont refusé en riant et en se moquant de façon extrêmement vulgaire comme si ils n’étaient pas nés d’une mère mais avaient été engendrés par un roc et comme s’ils n’avaient jamais connu Dieu mais uniquement la brutalité. Les femmes ont essayé d’embrasser les jeunes filles blessées pour atténuer leur panique et ce n’est qu’après des heures que nos esprits se sont apaisés mus par notre instinct de survie. Les enfants se sont approchés gentiment des jeunes filles blessées pour les consoler. Je me souviens encore de leur visage horrifié comme si elles venaient de sortir d’une grange pleine de loups enragés.

Les jeunes filles ont raconté aux femmes ce qui leur était arrivé. Elles avaient refusé d’accéder aux demandes des loups; alors ceux-ci les ont frappées avec une brutalité dépassant l’imagination . Ils les ont battues, les ont insultées et leur ont arraché leurs vêtements puis ils les ont violées de manière absolument barbare. Le sexe n’était pas leur seul but;  ils étaient animés par un sadisme incommensurable et violaient l’âme des jeunes filles avant que de violer leur corps ; ces bêtes monstrueuses écrasaient nos cous sous leurs bottes.

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Dans ce même lieu une femme a parlé de sa grand-mère handicapée qui les avait renvoyés dans l’espoir qu’ils survivraient au bain de sang et qui est restée en arrière avec ses béquilles.

Ils étaient dans le quartier de Al’aseeda (العصيدة) après que l’armée l’eut bombardé et fut entrée. Les tueurs ont immédiatement exécuté les hommes dont ils ont atrocement mutilé le corps. Il n’ont pas hésité à assassiner même des enfants et les soldats ont arrêté les survivants. Je jure, je connais un homme qui était alors un enfant et il m’a dit dans quel état étaient les corps de ses oncles maternels et il m’a raconté que quand ils se sont enfuis, ils ont dû enjamber les corps de leurs proches pour sortir. Quelle façon terrible de dire au revoir et quelle mort horrible. Sa souffrance l’habitait jusqu’à ce jour et il m’a dit « j’ai peur de leur pouvoir et je ne peux pas résister à ma peur. Ils ont à tout jamais violé ma paix d’esprit ». Il m’a demandé naïvement « nous allons les vaincre n’est-ce pas ? » Je me mis à rire moi qui n’avais pas ri depuis des mois et je lui ai confirmé que nous remporterions la victoire tout en esquissant un timide sourire. Mais je sais que nous célébrerons notre victoire.

Grand-mère (um Ibrahim) avait décidé de faire sortir tout le monde du voisinage et par tout le monde j’entends uniquement les femmes et les enfants. Elle les a accompagnés avec ses béquilles sous les balles des francs-tireurs et des obus et a grimpé avec eux jusqu’à ce qu’ils atteignent le début du quartier “Hadher, حاضر”. Um Ibrahim est devenue fatiguée et elle n’a pas pu continuer à marcher ; elle est donc restée dans la maison d’une de mes tantes paternelles et de son mari après les avoir renvoyés vers leur destin inconnu comme un vol d’hirondelles parmi les bêtes. Grand-mère Um Ibrahim n’avait pas d’autre choix et elle savait très bien que ces tueurs n’étaient pas humains et que tout le monde devait échapper au bain de sang qui menaçait à tout moment. Dans la salle des ablutions quand les femmes parlaient de la manière dont Um Ibrahim les avait incitées à fuir en criant, tout le monde a lu la Fatiha “الفاتحة” pour son âme croyant qu’elle avait été tuée par les barbares qu’elle avait décidé d’affronter. Mais Um Ibrahim était plus forte qu’un canon et quand ma tante et son mari ont décidé d’échapper à une mort de plus en plus menaçante, elle les a libérés et pleine de défi, elle est restée dans leur maison .

Pendant une semaine Um Ibrahim est restée dans la maison de ma tante ouverte à tous les vents. Les soldats entraient et sortaient de la maison dont ils volaient et saccageaient le contenu tandis qu’Um Ibrahim leur criait dans le visage; elle les effrayait, ébranlant leur prétendue bravoure. Elle n’a pas cédé devant les tueurs. Elle a défendu la maison avec son courage symbolisant la défense de l’entière ville violée. Sa fermeté les a humiliés ainsi que leurs dirigeants et ils ont commencé à obéir à ses ordres pour découvrir que c’était elle la victorieuse avec ses béquilles. Ils ont décidé de dynamiter les maisons de tout le voisinage pour qu’elle voie la mesure de leur inhumanité. Ils l’ont donc fait sortir de la maison et l’ont mise au milieu de la rue et pendant trois jours elle est restée assise sur une chaise au milieu de la rue ensanglantée et pendant ce temps Um Ibrahim n’a jamais négocié ni même manoeuvré dans cette jungle. Elle a annoncé sa présence comme un palmier, un porte- drapeau sans jamais demander l’aide de quiconque. Certains soldats, impressionnés par son courage ont commencé à l’aider physiquement. Um Ibrahim a juré qu’elle n’a jamais eu peur d’eux parce qu’ils étaient trop petits à ses yeux au point de devenir invisibles. Elle prétendait que Dieu lui avait envoyé tout ce dont elle avait  besoin pour pouvoir dire  aux tueurs que nous reviendrons,  que nous demanderons justice, que nous honorerons nos martyrs avec des pierres tombales individuelles et que nous refuserons de les laisser dans une fosse commune et que « contrairement à ce que vous croyez, vous ne serez jamais victorieux ». En fin de compte Dieu miséricordieux a bien voulu que des gens également en fuite l’aient trouvée et l’aient transportée, elle  qui refusait d’être portée,  jusqu’au village où se trouvaient les autres déshérités

à suivre

Histoire de Hama : souvenirs du peintre Khaled Al-Khani


Première partie

Introduction par Off the Wall

Tableau du peintre syrien Khaled Al-Khani

Caves

Le 30e anniversaire du massacre de Hama a lieu en février 2012. Cet anniversaire revêt cette année-ci une signification particulière. Les Syriens ont en effet abattu la barrière de la peur et ils parlent maintenant ouvertement des événements qui ont filtré il y a 30 ans dans leur pays. A présent, même l’observateur le plus obtus  se rend compte des mensonges du régime Assad; ceci a amené beaucoup d’entre nous à chercher la véritable histoire de Hama, histoire que le régime a essayé de supprimer pendant des décennies en diabolisant les Frères musulmans et en cachant par extension l’ histoire des victimes innocentes de Hafez Assad et de ses bourreaux.  Selon les habitants de Hama, ces derniers auraient tué 40.000  victimes, sans parler des viols, des pillages et d’actes de barbarie dont les bandits maintenant vieillissants essaient de se rejeter la responsabilité.

Les fils des assassins du massacre de Hama, aidés sans aucun doute par certains participants de cette génération,  essayent maintenant d’écraser l’actuel soulèvement syrien avec la même combinaison de brutalité,  de mensonges et de tromperie. Il devient de plus en plus nécessaire de récupérer la véritable narration de Hama. C’est l’histoire des enfants qui ont assisté à l’assassinat de leur père et de leur frère aîné, des femmes qui ont été violées et tuées de sang-froid et de quartiers entiers de la ville complètement rasés avec une haine vengeresse qui nous fait honte à tous.

Mon ami Khaled Al-Khani, qui était alors âgé de sept ans, est à présent un peintre syrien connu. Il raconte l’histoire du massacre tel qu’il l’a vécu à travers le meurtre de son père, et son propre exode avec quelques femmes et enfants qui ont survécu à la machine meurtrière d’Assad. Dans cet article et dans les deux suivants je vais essayer de traduire les mémoires de Khaled pour les lecteurs. C’est ma seule façon de dire au  gang des Assad que nous tiendrons pour responsables  les auteurs de ce massacre et que nous ne vous permettrons jamais de recommencer. Jamais plus.

Histoires de Hama (souvenirs du peintre Khaled Al-Khani) première partie.

Je ne sais pas ce qui m’est arrivé aujourd’hui … ? Je ne veux pas continuer à me cacher  et je vais aller à mon atelier et à toutes les manifestations. Je ne peux pas continuer à cacher ma véritable identité. Moi, l’artiste, devenu un rebelle depuis l’incident de l’ambassade libyenne. Ma transformation n’a rien à voir avec mes souvenirs lointains de Hama, du meurtre de mon père, de la mort de la ville de mon enfance, du viol de nos femmes, de notre emprisonnement, des bombardements et de la prise de la ville et du déplacement forcé des survivants vers la campagne afin d’occulter les crimes.

Je jure devant Dieu que je n’ai pas de haine et que je ne cherche pas la revanche, mais uniquement le châtiment. Ma tristesse actuelle vient de ce que j’apprends quotidiennement autour de moi. Nous manifestons, ils tirent sur nous à balles réelles, nous suivons alors  un convoi funéraire et ils nous bombardent d’une pluie de plomb. Et quand une fois de plus nous nous suivons  un enterrement, ils recommencent et ils recommencent. Nous restons à la maison, ils démolissent la porte, nous arrêtent et intimident nos mères et  si je ne suis pas tué quelqu’un d’autre le sera.

Je le  jure devant Dieu, j’aime la vie mais j’aime encore plus la justice. S’ils vous plaît,  dites-moi ce que je dois faire. Je ne sais pas ce qui m’est arrivé aujourd’hui. Aujourd’hui, je me souviens, plus que tout autre jour. Je me souviens de mon père. Mon père était ophtalmologue à Hama. Il n’était pas membre des frères musulmans,  mais il a pris le parti de sa ville violée. Croyez-moi, la moitié des habitants de Hama peuvent en témoigner. Ils lui ont arraché un oeil alors qu’il était toujours vivant, ensuite il l’ont tué et ont mutilé son corps. J’étais petit lorsque nous l’avons enseveli et je me souviens qu’il n’avait pas d’yeux.

En février 1982,  j’avais six ans et j’étais en première. Nous venions de terminer le premier semestre et j’étais parti en vacances, et quelles vacances ! La nuit, tandis que nous dormions, le silence était rompu par des sons bruyants qui transformaient la sérénité du lieu en une horreur de meurtre. La panique de ma tante qui m’avait élevé était évidente ; je dormais avec elle pour combler son instinct maternel car elle s’était jamais mariée et elle vivait donc avec nous dans notre belle maison arabe traditionnelle. Le reste de ma famille et mon père et ma mère dormaient à l’étage. Bientôt, les voix de mes soeurs et de mes parents sont devenues de plus en plus fortes arrivant  jusqu’à la chambre de ma tante à mesure que les tirs s’intensifiaient. Ma mère a dit à mon père «ne t’ai-je pas dit qu’il fallait rester à la ferme ? » Pendant des années, cette phrase est restée gravée dans ma mémoire et l’idée que mon père avait quitté la ferme me faisait très mal et je ne lui ai pardonné que plus tard quand j’ai reconnu que  c’était le destin.

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Le son des tirs de balles remplit une vie. C’est la première fois que j’entendais les balles siffler. Le son a augmenté et augmenté et ensuite il y eut les explosions. Les heures ont passé et quelques voisins ont commencé à venir chez nous. Partout c’était le chaos : les enfants pleuraient,  les femmes lisaient le Coran et l’inquiétude était générale. Ceci a continué pendant trois jours et ensuite nous avons entendu une grande explosion. Mon père a dit qu’un obus était tombé sur le toit. La maison a tremblé et la poussière a envahi mes poumons comme le reste de la maison;  les femmes récitaient la sourate de Yacine. Entre-temps nous avons entendu des cris perçants et mon père a dit que nous devions quitter la maison le plus vite possible; nous sommes donc sortis et les gens se sont rassemblés en criant. La panique englobait tout le monde et nous sommes allés à la maison d’un voisin,  ensuite nous sommes descendus dans une cave sombre que les hommes croyaient être plus sûre. Nous étions trop nombreux pour ce local et nous sommes restés là-dedans pendant trois jours alors que tirs se poursuivaient sans arrêt. Puis, un tir d’obus, et la sourate Yacine continuait à monter vers le ciel, ensuite un deuxième obus et un troisième qui ont fortement secoué la cave. Aucun de ceux qui s’étaient réfugiés dans la cave n’était blessé, mais beaucoup d’habitants de notre quartier sont morts et beaucoup ont été blessés. Le médecin qui vivait dans le voisinage a pu en sauver quelques-uns. Nous sommes restés dans la cave jusqu’à ce que le bombardement et les coups de feu se soient calmés et ils nous ont fait sortir en nous disant que nous devions nous réfugier dans un quartier plus sûr. Nous étions loin de nous douter qu’ils se trompaient car ils ne se savaient pas que nous étions en plein génocide. Nous nous sommes hâtés vers le quartier d’Ameeriyyah en traversant le marché de Hadher. Nous avons dû traverser certaines rues à quatre pattes parce qu’ il y avait des francs-tireurs partout.

Après des difficultés incroyables, nous sommes arrivés au quartier d’Ameeriyyah en rampant pour traverser la dernière rue. Mon père aidait ma vieille tante à laquelle je m’accrochais. Ma mère et mes soeurs ont traversé avec le reste des gens et nous trois, nous sommes restés. Mais ensuite mon père m’a demandé de partir  avec tout le monde et j’ai refusé parce que je voulais rester avec ma tante qui m’avait élevé. Il m’a obligé à rattraper ma mère et les autres et il est resté avec ma tante et c’est la dernière fois que j’ai vu mon père en vie.

Dans le district d’Ameeriyyah, nous avons continué à chercher un abri et nous avons trouvé une cave remplie de gens, mais ils ne nous ont pas laissés entrer parce que nous étions trop nombreux (presque toute la population du quartier de Baroudeye). Plus tard,  ils ont laissé entrer mon père et ma tante parce qu’ils n’étaient que deux. C’est dans le refuge d’ Ameeriyyah que mon père a été arrêté et c’est là que ma tante a été témoin de sa mort et a survécu pour nous raconter ce qui était arrivé.

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Notre groupe a suivi la route vers le nord d’ Ameeriyyah où nous avons trouvé un abri plus grand pouvant nous accueillir tous. Nous sommes restés dans cet abri jusqu’à l’arrivée de  » l’armée arabe syrienne » qui a transformé l’abri en prison. Ils ont fait sortir de l’abri tous les hommes y compris les jeunes et les ont rapidement exécutés devant la porte et ils ont arrêté les hommes âgés. Seules les femmes et les enfants sont restés sur place. Certaines pleuraient tandis que la majorité a été obligée à crier, sous la menace du fusil (« par notre âme, par notre sang nous nous sacrifions pour toi Hafez » بالروح بالدم نفديك يا حافظ et « Dieu, il est plus que temps que Hafez prenne ta place  ) , cela afin de nous humilier davantage. Nous sommes restés enfermés pendant trois jours,  pendant qu’ils tuaient et assassinaient tous ceux qu’ils voulaient. Nous n’avions pas à manger et je me souviens de l’odeur de l’endroit. C’était insoutenable. Nous entendions constamment des cris à l’extérieur, les voix des femmes que l’on violait et les cris de ceux qu’on torturait -et il m’est encore difficile d’en parler jusqu’à maintenant. Certaines femmes avaient quelques bonbons ou des chocolats et avant qu’ils n’emmènent les hommes,  un des soldats nous avait apporté du pain et des olives que nous avons partagés,  mais il y en avait beaucoup trop peu. Les femmes lisaient constamment le Coran, mais à voix basse. Ensuite la porte s’est ouverte et ils nous ont ordonné de sortir parce qu’ils allaient maintenant nous exécuter. Nous sommes sortis en criant « nous sacrifierons notre sang pour toi…. » ,mais ils nous ont alors dit de prendre la direction de la route d’Alep et de sortir de la ville.

Nous avons marché, les bras en l’air en répétant ce qu’on nous disait de dire.

Le paysage était irréel ; il y avait plein de cadavres, bouffis, avec du sang noir,  et nous avons parcouru les rues jonchées de cadavres où tout était détruit. Nous avons marché jusqu’à la mosquée Omar Ibn Khattab (vous en avez entendu parler récemment puisque c’est de cet endroit que son parties les manifestations réclamant la liberté). La mosquée était totalement détruite et il ne restait que la salle des ablutions. A l’intérieur  des soldats ont pointé leurs armes sur nous, des fusils et des mitraillettes, et nous ont obligés à nous coucher le visage contre terre. Ensuite ils nous ont emmené dans la salle des ablutions et ils ont fermé la porte à clé. Des femmes ont demandé aux soldats de nous tuer et de laisser sortir tous les autres habitants de la ville, mais ils ont refusé. Quand nous sommes entrés dans la salle des ablutions, nous avons trouvé du pain couvert de moisissure et nous l’avons mangé. Il y avait également deux statues  de colombes blanches. Je ne sais pas ce qu’elles faisaient là,  mais pour moi elles signalaient  le début du salut hors de ce bain de sang. La porte est restée fermée pendant un jour et demi,  après quoi un des officiers nous crié  : « celle qui attend son mari, son frère ou son fils ou son père qu’elle n’attende pas, parce qu’ il ne sortira pas vivant et il ne reviendra jamais ».

Ils nous ont lâchés en direction d’Alep, nous avons marché plus de 10 km aussi vite que possible et nous pleurions et les femmes, pieds nus, lisaient le Coran et chaque fois que nous entendions des tirs, nous nous couchions par terre jusqu’à ce que nous soyons arrivés à l’endroit où ils avaient autorisé les villageois à aider les survivants. Qu’est-ce que je peux dire… Je jure par Dieu que ceci n’est que la pointe de l’iceberg.

(à suivre)

Traduction de l’anglais : anniebannie

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