Syrie: Homs, la ville dont on se moquait


Depuis des siècles, les plaisanteries moquant l’intelligence des Homsis faisaient rire dans les cafés de Damas, d’Alep et de Hama. Aujourd’hui, la ville est l’épicentre de la la révolte syrienne sur lequel s’acharne le pouvoir de Bachar al-Assad. Mais rira bien qui rira le dernier.

Un enfant dans les rues de Homs, le 23 janvier 2012. REUTERS/Ahmed Jadallah– Un enfant dans les rues de Homs, le 23 janvier 2012. REUTERS/Ahmed Jadallah –
Un jour, feu Hafez al-Assad décida de visiter Homs. Son ministre de la Défense ordonna alors à la garde d’honneur de tirer vingt-et-un coups de feu pour accueillir le président syrien lors de sa descente d’avion. Un soldat de la ville lui posa alors cette question:

«Chef, et si ma première balle le tue? Faudra-t-il gâcher les vingt suivantes en les tirant en l’air?»

Aujourd’hui, cette plaisanterie ne fait plus rire personne: Homs fait l’objet d’une répression chaque jour plus sanglante –orchestrée par Bachar al-Assad, le fils d’Hafez. Jadis, la troisième ville du pays passait pour la plus loufoque de toutes, mais cette image s’efface au fur et à mesure que l’assaut du régime s’intensifie; un assaut qui vient d’entrer dans son onzième mois. C’est la mort lente d’une vieille réputation: depuis des siècles, les plaisanteries moquant l’intelligence des Homsis faisaient rire dans les cafés de Damas, d’Alep et de Hama.

Exemple de blague typique:

«Un Homsi s’approche d’un homme dans la rue. “Où est l’autre côté de la route?”, demande-t-il. “Là-bas”, répond le passant, en pointant du doigt l’autre côté de la chaussée. “Bon sang, s’exclame l’Homsi; j’étais là-bas il y a un instant, et on m’a dit que c’était ici!”»

Pourquoi les Homsis sont-ils la cible de tant de plaisanteries? Peut-être parce qu’ils sont les éternels rebelles du pays. Au fil de l’histoire, Homs a tenu un rôle unique dans le tissu social et politique syrien, et s’est attiré la fascination, les railleries –et parfois la colère– de ses voisins. Les blagues homsies sont le reflet choc des valeurs morales, de l’instabilité des frontières sociales, et de la lutte des structures de pouvoir au sein de la société syrienne, en temps de paix comme de guerre.

Où est l’autre côté de la route?

Tout commence il y a 2.000 ans. Les habitants de l’ancienne cité d’Emèse (l’actuelle Homs) sont connus pour leur vénération d’Elagabal, dieu du soleil, mais aussi pour leur respect des anciennes traditions païennes: ils entretiennent ainsi celle dite du «Jour des fous». Ce jour-là, les comportements les plus absurdes sont tolérés de tous. La fête connaît bientôt un succès fulgurant dans toute la ville. Les Homsis se convertiront plus tard au christianisme, puis à l’islam; mais selon le chercheur français Jean-Yves Gillon, la tradition du «Jour des fous» s’est perpétuée jusqu’à la moitié du XXe siècle.

Cette étrange fête ne suffit cependant pas à expliquer la réputation d’iconoclastes qui poursuit les Homsis. Au VIIe siècle, Homs est conquise par l’armée musulmane du célèbre commandant militaireKhalid ibn al-Walid. Elle devient alors la première cité syrienne à abriter une importante population musulmane –ce qui incite Omar, second calife de l’islam après la mort du prophète Mahomet, à faire de Homs une capitale régionale. Les habitants des autres cités historiques –Hama, Palmyre, Tartous…– envient leurs nouveaux maîtres: le nombre des poèmes dénigrant les Homsis monte bientôt en flèche.

Dans les conflits opposant la future dynastie des Omeyyades à Ali, cousin et beau-fils du prophète Mahomet, les Homsis se rangent du côté d’Ali. Nombre d’entre eux rejoignent son armée à la bataille de Siffin, en 657. Après la défaite d’Ali, en 659, les Homsis perdent leur statut de privilégiés; huit décennies plus tard, lorsque l’une des tribus de Homs se soulève contre Marwan II, dernier calife des Omeyyades, de nombreux habitants sont massacrés, torturés, mutilés.

Une ville méprisée

Du fait de sa position stratégique, de nombreuses dynasties rebelles ont fait de Homs le cœur de leurs complots –et les récits pleins de mépris ont continué de fleurir aux quatre coins du pays.

«Je me promenais dans les rues de Homs, lorsque j’ai vu un troupeau de chèvres suivi par un chameau, écrit al-Jahiz, célèbre écrivain et poète du IXe siècle. J’ai entendu un homme demander: “Ce chameau fait-il partie de la famille des moutons?” “Non”, répondit un autre. “Il était orphelin; ils l’ont donc adopté.”»

Les stéréotypes négatifs ont fait leur grand retour au XIe siècle, lorsque la dynastie Mirdaside a repris la ville avant de la convertir à l’islam chiite. Les Homsis ont alors rapidement été les victimes des débats polémiques opposant les clercs sunnites à leurs homologues chiites. Ibn al-Jawzi (célèbre clerc sunnite) a rapporté nombre de récits ironiques consacrés aux étranges coutumes des responsables religieux de Homs, ainsi qu’à l’imbécilité supposée de leurs ouailles.

Voici l’une de ces anecdotes. Un beau jour, trois étudiants d’une école religieuse homsie discutaient d’un hadith –communication orale du prophète Mahomet– consacré aux parties du corps humain. «Le nez sert à sentir, la bouche à manger, et la langue à parler, conclurent-ils;mais à quoi sert l’oreille?» Le hadith ne répondant pas à cette question, ils décidèrent d’aller la poser à leur cheikh. Sur la route qui menait à sa maison, ils virent un tailleur qui rapiéçait une étoffe. Il coupait des bouts de fil, et les plaçait sur son oreille. «Dieu nous a envoyé la réponse», conclurent les étudiants, avant de reprendre le chemin de la mosquée.

Voilà bien longtemps que Homs est un bastion de résistance –une forteresse musulmane pour repousser les envahisseurs européens au temps des croisades, puis une base pour les commandants mamelouks dans leur guerre contre les Mongols. Mais cet héroïsme n’a pas délivré les Homsis des anciens préjugés qui pèsent sur leurs épaules, bien au contraire: on attribue souvent les victoires de Homs à la simplicité d’esprit supposée de ses habitants.

Homs, bastion de résistance

Une anecdote rapporte que lors d’un «Jour des fous», les anciens de la cité décidèrent d’ouvrir les portes de Homs aux forces ennemies. Les Mongols s’y engouffrent, et découvrent des habitants qui portent leurs vêtements à l’envers, et marchent à reculons dans les rues. Le chef des Mongols pense alors qu’ils sont frappés par quelque maladie, et fait immédiatement sonner la retraite, afin que ses soldats échappent à l’infection. La véritable histoire de Homs est beaucoup moins amusante: après la chute des Mamelouks, la cité fut ravagée par des attaques de bédouins. Ce fut le début de son déclin.

Une fois incorporée à l’Empire ottoman (au cours du XVIe siècle), Homs regagne son statut de centre économique, et devient un carrefour commercial des marchands de soie, d’huile d’olive et d’animaux reliant les cités du nord et du sud de l’empire. Observant son activité économique en pleine expansion et son industrie du tissage, un consul britannique de la fin du XIXe siècle la qualifia un jour de «Manchester de Syrie».

L’âge d’or de la cité prend fin avec la chute des Ottomans. Homs passe sous l’autorité de l’Etat de Damas pendant le mandat français, au lendemain de la Première Guerre mondiale. Confrontés au déclin économique de leur cité, les Homsis ont tôt fait –en 1925– de rejoindre la révolution contre l’occupant français. Les bandits de la région assaillent les troupes françaises. L’un des généraux de la révolution, Mazhar al-Sibai, est originaire de Homs.

Les tensions s’apaisent peu à peu, et en 1932, les Français ferment leur académie militaire de Damas pour la rouvrir à Homs. Elle demeurera la seule académie militaire de Syrie jusqu’en 1967. Hafez al-Assad lui-même était diplômé de cet institut –mais en dépit de ses années d’études, il n’a jamais ressenti d’attachement particulier pour la cité en elle-même. Le président alaouite a passé des accords avec les élites sunnites de Damas et d’Alep pour assoir sa mainmise sur le pays –abandonnant à son sort la communauté sunnite (majoritaire) de Homs.

Et c’est ainsi que dans les cafés syriens, les plaisanteries prirent de nouveau les Homsis pour cible; ils redevinrent les idiots de service. Prenez cette blague populaire: nous sommes en pleine guerre de 1973, et un soldat homsi joue avec une grenade. Un compagnon d’armes lui dit de faire attention, car une explosion est vite arrivée. «Ne t’inquiète pas, répond le Homsi. J’en ai d’autres en stock!»

Aujourd’hui, Homs la tumultueuse se retrouve de nouveau dans l’œil du cyclone. Le régime de Bachar al-Assad poursuit son effroyable assaut sur la cité, et l’humour noir est désormais de mise. Un partisan d’Assad a récemment posé cette question sur Twitter:

«Pourquoi les Homsis se soulèvent-ils? Réponse: parce que les blagues homsies leur tapent sur le système.»

Mais, cette fois, plus personne ne rit.

Omar Adam Sayfo
Journaliste et chercheur spécialiste du Moyen-Orient

Traduit par Jean-Clément Nau

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Homs sous le siège’


‘Homs sous le siège’ est une nouvelle série (sous-titrée en Français) sur la situation humanitaire dans les quartiers assiégés de Vieille Homs.
L’activiste Bebars Telawe se promène dans les rues de Homs, rencontre ses habitants qui nous parlent de leurs vies quotidiennes, leurs souffrances et leur détermination de lever le siège de Homs !
Homs sous le siège || Episode 1 || Politique d’immigration
Homs sous le siège ||
Episode 2 || Un tour dans le quartier Al Qusur
Episode 3 || Rencontre avec des enfants Homsis.
Episode 4 || Tout faire pour lever le siège

Comment Édith Bouvier a survécu à l’enfer de Homs


Par Adrien Jaulmes , Service InfographiePublié le 02/03/2012 à 22:49 Réactions  (86)
Édith Bouvier, à son arrivée à l'aéroport de Villacoublay.
Édith Bouvier, à son arrivée à l’aéroport de Villacoublay. Crédits photo : Sébastien SORIANO/Le Figaro

Édith Bouvier et William Daniels, les deux derniers journalistes piégés neuf jours durant à Homs, dans le quartier de Baba Amr, ont enfin pu rejoindre la France vendredi. Retour sur une folle équipée.

Dans leur chambre de l’Hôtel-Dieu, le grand hôpital de Beyrouth, Édith Bouvier et William Daniels sont souriants, soulagés. Après plus de cinq jours d’une équipée semée d’embûches et de dangers, les deux journalistes sont arrivés jeudi soir à Beyrouth, quelques heures après avoir franchi la frontière libanaise. En attendant leur évacuation vers la France, ils racontent leur périple. Leur récit est digne d’un roman d’aventures. Il est aussi un hommage aux courageux insurgés de l’Armée syrienne libre, qui les ont soignés, protégés et transportés, souvent au péril de leur vie, sous les obus et à travers les lignes de l’armée gouvernementale qui assiégeait la ville.

Édith, malgré sa blessure, montre un moral à toute épreuve. S’excuse presque de l’inquiétude qu’elle a suscitée. «Pour l’instant, nous sommes très, très heureux, mais pour le reste, on en discutera plus tard», lui a dit sa mère au téléphone. Édith n’a qu’une hâte, celle de pouvoir marcher, courir. William s’aperçoit qu’il a été tellement occupé par l’évacuation d’Édith qu’il n’a pratiquement pas eu le temps de prendre des photos.

Entrés clandestinement en Syrie grâce aux réseaux de l’Armée syrienne libre, insurgée contre la dictature de Bachar el-Assad, Édith et William étaient arrivés le 21 février au soir à Baba Amr, le quartier de Homs encerclé par l’armée syrienne. Ils ont retrouvé en route le photographe Rémi Ochlik, un copain de William, avec lequel il a couvert la révolution libyenne au printemps dernier.

Un groupe de reporters chevronnés

Le 22 février au matin, un pilonnage d'artillerie de l'armée syrienne a frappé le bâtiment dans lequel se trouvaient les journalistes.
Le 22 février au matin, un pilonnage d’artillerie de l’armée syrienne a frappé le bâtiment dans lequel se trouvaient les journalistes. Crédits photo : HONS/ASSOCIATED PRESS

Ils retrouvent à leur arrivée un tout petit groupe de correspondants de guerre déjà présents dans la ville encerclée. On les héberge dans une maison à trois étages, surnommée le «centre de presse» par des insurgés syriens qui accueillent à bras ouverts des reporters qui vont aider à faire connaître au monde extérieur le calvaire de la ville,pilonnée par l’artillerie syrienne depuis des mois. Il y a l’équipe du Sunday Times : Marie Colvin, l’une des plus fameuses figures du petit monde des correspondants de guerre. D’un courage à toute épreuve, un bandeau noir sur l’œil, souvenir d’une blessure reçue au Sri Lanka, elle est toujours la première à arriver sur les lignes de front. La dernière à partir aussi. Elle a décidé de rester dans Homs malgré les signes d’une offensive imminente de l’armée syrienne. Paul Conroy, son photographe, est aussi un vétéran. Tout comme Javier Espinosa, le correspondant au Moyen-Orient du grand quotidien espagnol El Mundo, qui sillonne depuis plus de dix ans tous les coins chauds d’Afrique et du Moyen-Orient.

Le lendemain matin, comme tous les jours, les salves d’artillerie commencent à s’abattre sur le quartier. Mais cette fois, les roquettes de 122 mm, les terribles Katioucha tirées par l’armée syrienne, tombent très, très près de la maison. «Il y a eu au moins cinq explosions successives, très proches. On avait vraiment l’impression que nous étions directement visés», racontent Édith et William. «Les activistes syriens qui étaient avec nous, habitués à ces bombardements, ont compris tout de suite le danger. Ils nous ont dit, il faut s’en aller tout de suite.» Le temps d’attraper leur équipement, tout le monde se précipite vers la porte. Marie Colvin et Rémi Ochlik sont les premiers à sortir dans la petite rue. Un jeune Syrien, qui avait entendu le départ d’une nouvelle roquette, retient à la dernière minute Édith et William sur le seuil de la pièce. Le projectile s’abat juste devant le petit immeuble. La déflagration est terrible. Marie Colvin et Rémi Ochlik se trouvent pratiquement sur le point d’impact. Ils sont tués sur le coup.

Dans un hôpital de fortune

Dans la maison, le souffle de l’explosion projette la porte vers l’intérieur de la pièce. Dans la poussière et les débris de l’explosion, Édith réalise qu’elle ne peut plus bouger la jambe. «J’ai hurlé», dit-elle. À tâtons dans une épaisse fumée, William parvient à la porter à l’abri dans un coin, derrière le frigo. Puis ils se réfugient dans la salle de bains, où ils attendent que se calme l’orage d’acier qui se déchaîne à l’extérieur. À la première accalmie, le jeune homme, qui a sans doute sauvé la vie d’Édith et William en les retenant à l’intérieur à la dernière minute, fonce chercher des secours. Il revient avec une voiture de l’Armée libre syrienne, qui les emmène vers le petit hôpital de campagne installé par les insurgés dans un appartement. Une pièce sert de bloc opératoire. Trois chambres ont été transformées en salle de soins, où jour et nuit, des infirmiers et des médecins volontaires opèrent et administrent les premiers soins à des dizaines de civils blessés chaque jour, hommes, femmes, enfants, victimes du bombardement incessant de l’artillerie syrienne.

Alors que les obus continuent d’exploser autour de l’immeuble, ils donnent de la morphine à Édith pour calmer la douleur et examinent sa blessure. «Ils m’ont fait une radio et ont réalisé que ma jambe était fracturée au niveau du fémur», dit Édith. «Ils m’ont dit: Il faut t’opérer rapidement. Il faut t’évacuer! C’est là que commence la grande évasion…»

 

Les quatre journalistes sont installés dans l’une des maisons les plus sûres du quartier de Baba Amr, juste à côté de l’hôpital. Un pâté de maisons serrées autour d’une cour étroite, dont les pièces intérieures sont relativement protégées contre les obus qui s’abattent en permanence. Javier Espinosa et William Daniels sont indemnes. Paul Conroy a été aussi blessé, mais peut marcher. Édith est la plus gravement atteinte. Outre le fait qu’elle ne peut être déplacée qu’avec les plus grandes précautions, les médecins craignent que ne se forme un caillot dans sa jambe blessée. S’il remonte jusqu’au cœur, c’est la mort assurée.

Le quartier de Baba Amr est assiégé. Les rues sont coupées, les francs-tireurs et les chars de l’armée syrienne ouvrent le feu sur tout ce qui bouge. Le dernier lien du quartier avec l’extérieur est une canalisation longue de trois kilomètres, par où arrivent encore au compte-gouttes des vivres et des médicaments. C’est par cette voie que les journalistes sont entrés dans Baba Amr. Mais la blessure d’Édith rend impossible de la faire passer par ce boyau, auquel on accède par une échelle dans un trou d’homme.

Presque aucun contact avec le monde extérieur

L’espoir repose d’abord sur les ambulances. La Croix-Rouge Internationale à Damas et à Genève a mobilisé ses équipes, pris contact avec le Croissant-Rouge syrien et s’efforce d’obtenir une courte trêve des autorités qui assiègent la ville pour tenter de secourir les blessés, syriens et étrangers, pris au piège dans Baba Amr.

À l’intérieur, les quatre journalistes n’ont que des contacts épisodiques et limités avec le monde extérieur. Quelques échanges via Skype au moyen de l’unique connexion Internet que les insurgés ont réussi à rétablir, mais pas assez pour coordonner quoi que ce soit de précis. Ils doivent en plus parcourir les rues soumises au feu des tireurs embusqués pour atteindre le bâtiment où se trouve cette dernière ligne de communication. Dans Baba Amr pilonné du matin au soir, parfois avec une pause à l’heure du déjeuner des artilleurs, les habitants du quartier restent cachés dans leurs maisons pendant la journée. Ils sortent le soir, et les rues sont pleines de monde.

«Quand les bombes tombaient, ils nous disaient, c’est Bachar qui nous dit bonjour», se rappelle Édith.

Le vendredi 24, les tirs incessants se calment soudainement. «C’était la première fois que ça se produisait», dit William. Javier Espinosa et lui en profitent pour aller voir les corps de Marie Colvin et de Rémi Ochlik, qui ont été enroulés dans des linceuls improvisés et placés dans une pièce vaguement réfrigérée. Les Syriens leur présentent leurs condoléances. Ils ont récupéré toutes les affaires des deux journalistes. Javier et lui écrivent les noms au marqueur sur les deux linceuls improvisés. «Ne vous inquiétez pas, on va faire sortir les corps avec vous», leur disent les insurgés syriens. William récupère l’appareil photo de son ami Rémi. Le solide boîtier est complètement éventré, comme ouvert en deux par une force d’une violence inouïe. Puis les deux journalistes regagnent leur abri.

La Croix-Rouge bloquée à 500 mètres

«Quand on est revenus, on a vu dans la rue plusieurs ambulances du Croissant-Rouge syrien», dit William. «Personne de la Croix-Rouge en revanche. Le médecin syrien qui dirige le petit convoi nous aperçoit, et nous dit: “Ah bonjour, vous devez être les journalistes. Nous ne venons pas pour vous chercher, nous sommes là pour les blessés syriens. Mais je peux vous mettre en contact avec la représentante de la Croix-Rouge, qui se trouve à 500 mètres d’ici.”»

«L’armée syrienne ne veut pas laisser la Croix-Rouge avancer, mais si vous montez avec nous, on vous emmène auprès d’eux à l’hôpital d’Homs», explique le médecin du Croissant-Rouge. «Vous devrez aussi vous expliquer avec les autorités syriennes sur les raisons de votre présence», ajoute-t-il.

Avec la radio de l’une des ambulances, William parvient à entrer en contact avec la responsable du CICR en Syrie, Maryanne Gasser, et lui demande pourquoi elle ne peut pas faire les derniers 500 mètres jusqu’à eux. «Elle m’a dit qu’elle comprenait parfaitement le problème, qu’elle négociait et avait bon espoir de recevoir l’autorisation de venir jusqu’à nous.»

«Nous nous sommes réunis tous les quatre et mis d’accord pour demander qu’au moins une voiture du CICR soit présente dans le convoi avant de partir», expliquent Édith et William. «On avait peur que se produise quelque chose comme lorsque Gilles Jacquier avait été tué, par des prétendus tirs rebelles venus d’on ne sait où. On se disait, on va se faire tirer dessus, et les autorités diront les terroristes les ont tués.»

Le responsable du Croissant-Rouge leur glisse qu’ils «pourraient se faire attaquer par l’ALS en sortant». L’attitude des ambulanciers syriens inquiète aussi les journalistes. «Ils avaient l’air de chercher quelque chose, ils regardaient partout», raconte William. Quand ils découvrent la chambre d’Édith, ils rentrent à une trentaine de personnes dans la pièce. Dans Baba Amr, tout le monde se souvient que plus personne n’a eu de nouvelle des blessés évacués précédemment par le Croissant-Rouge.

«La seule chose qu’on a hésité à faire, c’était la vidéo»

Lorsque la nuit tombe, le CICR est toujours bloqué. Les ambulances repartent. «Ils nous ont dit, on revient vous chercher dans vingt minutes. On ne les a jamais revus», disent Édith et William. «Ils avaient en revanche parfaitement localisé où on était. Le soir même, les obus sont tombés juste à côté de notre immeuble.» «On s’est fait engueuler. L’ambassade de France nous a demandé pourquoi on n’était pas montés dans les ambulances», raconte William. «Ils nous ont dit d’attendre, que les ambulances allaient revenir le lendemain.»

Les journalistes craignent d’être arrêtés par les autorités de Damas, mais ont décidé de prendre les ambulances quand elles reviendront. «On s’est préparé en détruisant les pages de nos carnets, et nos cartes SIM libanaises avec les numéros de téléphone, pour éviter que des gens soient compromis», dit Édith. Mais elle explique que les insurgés syriens ne les ont jamais contraints à quoi que ce soit. Ni empêchés de monter dans les ambulances, comme l’a affirmé la propagande du régime.

«On n’a jamais eu l’impression que l’Armée syrienne libre empêchait les ambulances de rentrer. Ils ont accepté toutes les demandes de cessez-le-feu. Ce n’était pas eux qui tiraient sur la ville de toutes façons», expliquent Édith et William. «La seule chose qu’on a hésité à faire, c’était la vidéo», dit Édith. «C’était leur idée. Au début, on ne voulait pas. Mais on s’est aperçus qu’ils avaient très peur que le régime prétende qu’on était gardés en otage et les fasse passer pour des terroristes.»

Mais les ambulances ne reviennent pas. Ou du moins pas assez près pour que les journalistes soient en contact avec elles. Le dimanche soir, l’alerte est donnée dans le quartier insurgé. Les blindés de la redoutable 4e division de Maher el-Assad sont arrivés en renfort. L’assaut final est imminent, sans doute le lendemain matin. «Les Syriens nous ont dit qu’ils allaient tenter d’évacuer tous leurs blessés et nous ont proposé d’en faire partie», dit Édith. Décidés à ne pas laisser passer cette dernière chance, les journalistes acceptent.

William et les infirmiers placent Édith sur une civière et l’enroulent dans du ruban adhésif. «J’étais scotchée à la civière, dit Édith, et heureusement, vu ce qui allait suivre.»

Les blessés sont chargés dans des véhicules et emmenés de nuit vers l’entrée du tunnel. «Il y en avait des dizaines et des dizaines. C’est alors que j’ai réalisé les terribles blessures de certains autres blessés et que j’étais loin d’être la plus gravement atteinte», dit Édith.

L’interminable traversée du tunnel

Édith est la plus difficile à transporter, et elle est parmi les derniers à pénétrer dans le tunnel. Scotchée sur sa civière, elle est descendue par ses brancardiers à la verticale dans le trou d’homme. L’étroite galerie est haute d’à peine 1,60 mètre et l’on n’y avance que plié en deux. On s’y croise avec difficulté, et le tunnel est rempli de gens qui fuient eux aussi le quartier. Le convoi de blessés progresse avec lenteur. La galerie est en partie effondrée par endroits. L’obscurité est totale. On avance à la lueur des lampes frontales. Paul Conroy et Javier Espinosa sont devant. Quatre volontaires brancardent Édith en se relayant tous les trente mètres. Alors qu’ils parviennent presque à l’autre extrémité, un mouvement de panique se déclenche sous terre. L’armée syrienne vient de déclencher un tir d’artillerie nourri sur la sortie du tunnel. Déjà à l’extérieur, Paul Conroy et son groupe sont séparés des autres et se fondent dans la nuit et la pluie. Javier Espinosa, qui porte à l’abri un blessé, se retrouve lui aussi isolé avec un petit groupe.

 

William Daniels (ici à son retour, vendredi, avec Nicolas Sarkozy) n'a pas quitté les côtés de sa consœur blessée.
William Daniels (ici à son retour, vendredi, avec Nicolas Sarkozy) n’a pas quitté les côtés de sa consœur blessée. Crédits photo : JACQUES DEMARTHON/AFP

Édith et William, eux, sont restés prisonniers dans leur souterrain. À l’intérieur du tunnel, c’est le chaos. Les explosions résonnent dans la galerie qui se remplit de poussière et de l’odeur âcre de la cordite. Les brancardiers finissent par déposer Édith et partent chercher du secours. «L’un d’eux m’a posé sa kalachnikov sur moi. Et m’a mis la main sur le front en récitant une prière. J’étais assez peu rassurée. Et il est parti», dit Édith.

William et Édith scotchée sur sa civière se retrouvent seuls dans le noir et la fumée. Des coups de feu résonnent. «On ne savait rien. On ne comprenait rien à ce qui se passait. La sortie était-elle bloquée? Les soldats syriens allaient-ils descendre? J’ai eu très envie de m’enfuir. Avant de me rappeler que j’étais immobilisée», dit Édith.

William essaye de tirer la civière, mais réalise qu’il est impossible à un homme seul de traîner le fardeau sur plus de deux kilomètres. Et le boyau est trop étroit pour qu’il puisse la porter sur son dos. Soudain, un bruit de moteur résonne dans la galerie. C’est une moto. Un motard solitaire, téméraire, monté sur une vieille bécane déglinguée, est venu voir s’il restait des blessés et arrive dans leur direction. Deux ou trois de ces engins servaient à transporter des gens et du ravitaillement dans le tunnel. On leur faisait faire demi-tour à grand-peine aux quelques endroits où la galerie s’élargit un peu.

«Il était stupéfait de nous voir là-dedans», dit William. Avec l’aide du motard providentiel, il arrache Édith à son cocon de ruban adhésif et la font monter en selle en lui pliant le plus délicatement possible le genou et le pied pour la faire tenir sur l’engin. Commence alors une folle course souterraine et motocycliste. L’engin surchargé fonce dans le boyau, les trois passagers courbés sous le plafond qui les frôle, vers l’entrée du tunnel. «La moto heurtait les parois, on manquait de tomber. Je me suis cognée plusieurs fois, je me suis aperçue que je saignais à la tête», dit Édith. Contre toute attente, ils parviennent néanmoins à revenir à l’entrée du tunnel et à hisser Édith vers la sortie.

Opération d’urgence

À la surface, quelques militants syriens voient stupéfaits surgir du sol Édith, en culotte et en chaussettes depuis qu’elle a perdu la couverture qui l’emmaillotait, la jambe bandée, le visage couvert de sang, et qui leur demande une cigarette. L’un des Syriens la charge sur son dos et la transporte vers une voiture.

Quand elle arrive de nouveau à l’hôpital, les médecins sont eux aussi étonnés de la voir. «Qu’est-ce que tu fais là?», m’a dit l’un d’entre eux. «Toi, tu vas finir tes jours ici? Si c’est dans longtemps, je veux bien, mais pas tout de suite», leur répond Édith. Les médecins sont inquiets des conséquences de cette escapade sur sa jambe. Ils décident de l’opérer. Après sa folle course souterraine et une nuit de terreur, ils lui injectent de la Kétamine, puissant anesthésiant, mais aussi connu aussi pour ses effets stupéfiants, et l’opèrent d’urgence.

Lorsqu’elle se réveille au petit matin, les rebelles syriens lui proposent de tenter le tout pour le tout. Il reste une solution, la plus risquée, mais c’est la dernière chance: sortir de Homs par un véhicule, le long d’un itinéraire secret. «On a accepté. On sentait qu’on était à bout, psychologiquement et physiquement, et qu’il fallait qu’on sorte», dit Édith.

 

Après avoir franchi la frontière libanaise, Édith Bouvier a finalement pu être prise en charge médicalement.
Après avoir franchi la frontière libanaise, Édith Bouvier a finalement pu être prise en charge médicalement. Crédits photo : Hussein Malla/AP

Les détails de cet itinéraire ne peuvent pas être divulgués, pour ne pas mettre en danger les nombreuses personnes qui vont leur venir en aide au cours de cette partie de leur périple. Mais les difficultés sont évidentes, et l’opération comporte des risques énormes. Il leur faut d’abord échapper à l’encerclement de l’armée syrienne, qui entoure Homs de façon quasi hermétique. Et ensuite échapper aux nombreux barrages, avant de franchir les champs de mines posés le long de la frontière libanaise. De plus, leur présence dans la ville est maintenant bien connue, et le régime de Damas a mis ses hommes en alerte maximum. Complication supplémentaire, alors qu’à l’aller, il était envisageable de franchir des points de contrôle en se couvrant la tête d’un foulard, ce n’est plus possible à présent que leurs visages ont été diffusés sur toutes les télévisions. La nouvelle de l’arrivée de Paul Conroy, puis celle de Javier Espinosa ont mis en alerte les Syriens. Ils sont l’objet d’une chasse à l’homme à grande échelle.

L’Armée syrienne libre va pourtant tenter l’impossible. Les insurgés mobilisent tous leurs réseaux, toutes leurs filières d’évasion tout en laissant entendre qu’ils sont encore dans Homs pour brouiller les pistes.

Quatre jours pour parcourir 40 km

Dans la campagne qui entoure Homs, et dans la tempête de neige et de pluie glacée qui souffle sur la région, les fugitifs vont de cachette en cachette. Accueillis, malgré les risques, dans des maisons par des habitants qui les saluent par leurs prénoms, leur itinéraire est chaque fois minutieusement ouvert par des éclaireurs qui reconnaissent les routes et les chemins détournés, il va leur falloir quatre jours pour parcourir la quarantaine de kilomètres qui les séparent de la frontière libanaise. «Ils se sont vraiment mis en danger pour nous, ils ont tout fait pour nous», dit Édith. Petit à petit, changeant de véhicules, tantôt à l’arrière d’un pick-up ou dans la benne d’un camion, qui cahote sur les chemins pierreux des montagnes, ils avancent lentement vers la frontière libanaise.

Ils finissent par l’atteindre jeudi à la nuit tombée. Quelques mètres après l’avoir franchie, Édith appelle ses parents pour les rassurer. «Je ne leur ai pas dit où j’étais. Juste que j’étais saine et sauve

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Urgence humanitaire pour les assiégés d’Homs


LEMONDE | 28.02.12 | 16h33   •  Mis à jour le 29.02.12 | 09h05

Lors d'une réunion d'opposants au régime à Qusayr, à 15 km de Homs, le 27 février.

Lors d’une réunion d’opposants au régime à Qusayr, à 15 km de Homs, le 27 février.AFP/GIANLUIGI GUERCIA

« Baba Amro et Inchaat sont au bord de la mort ; la détresse des résidents ne cesse de grandir », écrivent, lundi 27 février, les militants du Conseil révolutionnaire d’Homs sur Internet. Ces deux quartiers rebelles et voisins, dans le sud-ouest de la « capitale de la révolution », sont particulièrement exposés à l’offensive lancée par le régime de Bachar Al-Assad depuis le 3 février. Le Croissant-Rouge syrien, qui distribue, en coordination avec le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), de l’aide (nourriture, couvertures, aide médicale d’urgence, kits d’hygiène) dans d’autres parties de la ville, ne peut même pas y pénétrer.

Nul ne sait aujourd’hui combien, des 20 000 habitants de Baba Amro avant l’offensive, sont toujours présents. Les résidents restés sur place se terrent, pour échapper aux bombardements à l’arme lourde et aux combats entre les groupes armés se réclamant de l’Armée syrienne libre (ASL) et les troupes régulières. « Baba Amro est l’un des deux quartiers où la situation est la plus critique, à Homs. Karm Al-Zeitoun (sud-est) est aussi très touché. Il n’y a pas de communications, pas d’électricité, pas de nourriture qui rentre. L’eau manque, affirme Abou Adham, un Syrien originaire d’Homs, installé à l’étranger. Les soins aux blessés sont de plus en plus difficiles. »

Lundi, le Croissant-Rouge syrien est parvenu à évacuer trois blessés de Baba Amro ; vendredi, sept blessés avaient été déjà escortés par l’organisation vers l’hôpital Al-Amine, attenant au quartier rebelle. Des opérations limitées par les combats, mais que le Croissant-Rouge syrien et le CICR voudraient multiplier : « Pour cela, nous continuons à demander un cessez-le-feu humanitaire d’au moins deux heures par jour », explique Saleh Dabbakeh, porte-parole du CICR à Damas.

De retour à Paris après une mission à Inchaat, assiégé par l’armée, Jacques Bérès, 71 ans, chirurgien et cofondateur de l’organisation non gouvernementale Médecins sans frontières (MSF), raconte « des conditions d’opération difficiles, notamment à cause de l’éclairage défectueux et des pannes de courant. La clinique était installée dans un appartement privé. Les gens ne veulent pas aller à l’hôpital où ils risquent d’être arrêtés ou torturés ».

Lors de son déplacement, du 8 au 24 février, dans le village de Qussair puis à Homs, le médecin a été confronté, chaque jour, à de nouveaux blessés, « des civils pour la plupart, des vieillards, des femmes, des enfants ». Selon lui, l’évacuation des blessés les plus graves, qui se faisait auparavant vers le Liban, est devenue impossible.

M. Bérès, parti clandestinement en Syrie à l’initiative de l’ONG France-Syrie Démocratie et de l’Union des associations musulmanes de Seine-Saint-Denis, évoque aussi un quotidien, dans le quartier d’Inchaat, où « l’eau, l’électricité et le fioul sont les denrées qui manquent le plus. Il n’y a plus d’eau en bouteilles, seulement des jus de fruits et du thé. Je n’ai pas entendu parler de cas de manque de nourriture, mais les gens se nourrissent de pain, de riz et de mandarines ». Les boulangeries encore ouvertes se font rares. La trêve demandée par le CICR permettrait de fournir à Baba Amro et Inchaat nourriture et assistance médicale.

Une source humanitaire évoque toutefois, dans ces lieux sinistrés, une situation différente selon les quartiers : « Seule une partie de Baba Amro est tenue par les rebelles. Là où se livrent les combats, personne ne peut sortir. Dans les autres quartiers, c’est aléatoire. Les gens limitent leurs déplacements au maximum. Quand une accalmie le permet, certains vont encore se ravitailler dans des épiceries de quartier. »

Un scénario rendu impossible, lundi, par les intenses tirs de barrage de l’armée syrienne sur les quartiers de Khaldiyé et la vieille ville d’Homs. Sur des vidéos, les rideaux de fer des magasins apparaissent baissés dans le quartier central de Boustane Al-Diwani, où vit la minorité chrétienne. Une source religieuse au Liban, en contact avec les chrétiens d’Homs, estime que 90 % de la communauté a fui. « Ceux qui sont encore dans le quartier de Boustane Al-Diwani restent enfermés chez eux. Ils ont peur. Ils survivent avec le peu qu’ils ont. Ils ont besoin d’aide », indique-t-elle.

« L’aide humanitaire est nécessaire, mais ce n’est pas de faim ou de maladie qu’on meurt à Homs, insiste le chirurgien Jacques Bérès. On y meurt des balles et des obus tirés par l’armée et les snipers. »

Depuis début février, deux convois d’aide ont été acheminés par le CICR et le Croissant-Rouge syrien vers Homs. « Nous fournissons aussi du matériel aux hôpitaux privés qui continuent de fonctionner dans la ville, ajoute M. Dabbakeh. Le Croissant-Rouge syrien, de son côté, délivre du lait ou de la nourriture pour bébés. »

Tandis que l’attention médiatique se concentre sur Homs, les militants s’inquiètent que la répression en cours à Hama, à Deraa et à Idlib passe inaperçue. A Hama, le CICR et le Croissant-Rouge syrien ont fait parvenir, lundi, des colis alimentaires couvrant les besoins de 12 000 personnes durant un mois. Aucun convoi n’avait rejoint la ville d’un demi-million d’habitants depuis la mi-janvier.

Christophe Ayad et Laure Stephan (à Beyrouth)

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