« J’ai vu des soldats syriens ouvrir le feu sur des camionnettes chargées de femmes et d’enfants »


Le Monde.fr | 28.05.2013 à 16h23 • Mis à jour le 28.05.2013 à 16h23

Jean-Philippe Rémy a passé pour Le Monde deux mois sur les différents fronts de la région de Damas. Il raconte dans un chat au Monde.fr son travail sur le terrain, ses relations avec les groupes rebelles et les événements qui l’ont poussé à enquêter sur l’utilisation de gaz toxiques.

Archibald : Avec ces révélations sur les armes chimiques, vous semblez pousser les pays occidentaux à intervenir… C’est ce que vous voulez ?

Jean-Philippe Rémy. Nous ne nous sommes pas rendus en Syrie à l’origine pour y enquêter sur la question des armes chimiques, mais beaucoup plus simplement pour nous rendre dans la région de Damas, à laquelle très peu de journalistes ont pu accéder et qui constitue pourtant un point crucial de ce conflit. Nous avons découvert l’ampleur et l’importance de l’utilisation de composés toxiques aux effets d’une grande gravité une fois sur place, dans les environs de Damas. Il était dès lors évident qu’il fallait rendre compte de tous les aspects que nous pouvions observer dans cette situation en tout point exceptionnelle.

D’un certain point de vue, c’est sans doute la fonction de base du journalisme. Il n’est entré aucun calcul dans l’exposition des faits que nous rapportons.

Visiteur : Il y a ce que vous avez vu et il y a les échantillons que vous ramenez. Comment les avez-vous obtenus ? Et qu’allez-vous en faire ?

Les efforts que consacrent les médecins de la périphérie de Damas pour rassembler des échantillons qu’ils prélèvent sur les personnes exposées aux émanations chimiques dans cette région montrent bien l’ampleur du problème. Sur place, beaucoup de gens ont le plus grand mal à imaginer qu’on puisse douter de la réalité de ces attaques avec des composés toxiques, même si personne ne connaît le nom précis des produits utilisés. Il y a dans de nombreux centres médicaux de cette région des médecins qui s’efforcent désespérément de rassembler des preuves de l’existence de ces attaques et qui essaient tout aussi désespérément de les faire passer à l’étranger pour qu’elles puissent y être analysées.

C’est un processus extrêmement compliqué pour plusieurs raisons. Dans le chaos ambiant, il est très difficile de réaliser des prélèvements en toute sérénité. Il est encore plus difficile de les faire passer à partir de cette région encerclée vers des pays voisins. Et, enfin, il est compliqué de les acheminer jusqu’à l’un des rares laboratoires capables d’identifier avec certitude leur composition exacte.

Il est vrai que quelques médecins nous ont demandé d’essayer d’acheminer une petite partie de ces échantillons. D’autres éléments de même nature sont confiés à toute sorte de personnes dès lors qu’elles tentent de sortir du pays. Aucun laboratoire indépendant ne traite des questions d’armes chimiques. Tous sont liés au gouvernement du pays dans lequel ils se trouvent. Nous avons confié les échantillons que nous avions ramenés à un laboratoire en France avec la garantie des autorités françaises que l’ensemble des résultats nous serait communiqué.

Protonéniet : Est-ce que vous avez constaté une utilisation de la part des rebelles (ou groupes rebelles) d’armes chimiques ?

Non, jamais.

Orel : Et d’autres types d’exactions ?

Non plus. Mais peut-être faut-il préciser que compte tenu des difficultés pour circuler en Syrie, il est possible de passer à côté de certains événements.

Fabiola : Comment êtes-vous entrés en Syrie ?

Rolf : Aviez-vous prévu d’y rester aussi longtemps ?

Nous sommes entrés en Syrie clandestinement parce que c’est la seule façon d’accéder aux zones tenues par les rebelles de l’Armée syrienne libre (ASL). Nous y avons donc circulé en leur compagnie. Il est impossible de procéder autrement. Nous nous sommes trouvés dans des villes encerclées par les forces gouvernementales, dont il a été difficile et long de sortir. Cela a permis de constater à quel point les civils de certaines de ces villes étaient dans le même cas.

Al : Pourquoi ne choisir de témoigner que du côté des rebelles ?

On couvre tous les camps dans toutes les guerres quand on nous en laisse la possibilité. Depuis deux ans, Le Monde ne s’est jamais vu accorder de visa d’entrée par les autorités syriennes.

Anna : Sauriez-vous dire, parmi les combattants que vous avez vus, la proportion de salafistes ou djihadistes et de laïcs ?

Je ne suis pas certain de pouvoir dire quelle est la proportion actuelle de combattants se réclamant du salafisme, mais je suis convaincu – et du reste tout le monde dans l’Armée syrienne libre est à peu près d’accord avec cette analyse – que plus le temps passe, et plus l’attraction des mouvements conservateurs ou extrémistes du point de vue religieux devient forte, notamment pour les combattants les plus jeunes, éprouvés par les difficultés de cette guerre. Il y a des combattants qui préfèrent rejoindre certaines brigades plus proches du salafisme parce qu’elles sont parfois mieux organisées ou mieux financées par des bailleurs extérieurs, tandis que les brigades plus modérées fonctionnent avec des moyens beaucoup plus limités.

Le temps joue donc en faveur des groupes les plus conservateurs ou les plus durs. C’est un facteur essentiel de la transformation du conflit en Syrie.

Tina07 : Les islamistes et les laïcs vont-ils pouvoir s’entendre en cas de victoire ? Quelle était leur attitude à votre égard ?

Les divisions au sein de l’ASL et des groupes voisins ne sont un mystère pour personne. Il est vrai que le futur en cas de chute du président Bachar Al-Assad suscite beaucoup d’interrogations et quelques craintes. Rien n’est encore joué. Mais il est vrai qu’un certain nombre de commandants avouent facilement redouter de voir des groupes comme le Jabhat Al-Nosra tenter de prendre l’ascendant sur les autres brigades. Beaucoup de ces commandants y sont opposés. Ils notent qu’en cas de coup dur, faute d’aide extérieure, ils sont bien obligés de composer sur les fronts avec des combattants du Jabhat Al-Nosra. Mais la volonté de ce groupe de leur dicter sa propre loi les hérisse profondément.

La présence d’éléments extrémistes est avérée, mais il ne me semble pas qu’elle ait atteint un tel seuil critique dans la région de Damas au point de colorer l’ensemble de la rébellion syrienne. En revanche, il faut bien comprendre que plus le temps passe et plus l’influence des groupes les plus durs risque d’augmenter. Si les pays occidentaux souhaitaient apporter une aide à la rébellion syrienne, il serait bon qu’ils tiennent compte de ce facteur temps.

Concernant l’attitude des islamistes à notre égard, les journalistes étrangers sont tellement rares dans la région de Damas qu’ils n’ont peut-être pas eu le temps d’adopter des attitudes bien définies. Alors que dans d’autres régions de Syrie il est pratiquement impossible d’engager la discussion avec des membres du Jabhat Al-Nosra, par exemple, la chose est arrivée à plusieurs reprises pendant ce séjour, près de la capitale. Les fronts autour de Damas sont tellement durs qu’on ne peut pas exclure que les combattants les plus extrémistes soient surtout accaparés par les combats. On a croisé à plusieurs reprises et même fait un bout de chemin avec des éléments du Jabhat Al-Nosra qui, en dehors de quelques tentatives pour nous convertir et d’une insistance pour interdire les cigarettes, se sont révélés plutôt ouverts à la discussion. Il est vrai qu’elle n’a pas duré.

Grégo : Avez-vous dû prendre des risques importants ? Avez-vous eu peur pour votre vie ?

La Syrie est un conflit de première importance, notamment en raison de la violence des combats qui s’y déroulent. Il y a donc inévitablement une part de risque pour en rendre compte. Mais, franchement, ce n’est pas la préoccupation principale dans cette région. Le fait de voir des familles exposées à toutes les violences, et en particulier à des bombardements continuels de l’armée, est la chose qui me hante le plus.

Pendant ce voyage, j’ai vu des soldats de l’armée syrienne ouvrir le feu avec des armes antiaériennes sur des camionnettes chargées d’hommes, de femmes et d’enfants qui étaient de toute évidence des civils. Je ne parviens pas à le comprendre.

Niklas : Est-ce que vous viviez dans les mêmes conditions que les combattants ? Qu’est-ce qui est le plus dur à supporter, dans les combats ou au quotidien ?

Oui, dans la périphérie de Damas, c’est obligatoire. Il n’y a plus d’hôtels…

Bilal : Une peur en l’Occident serait une épuration ethnique en cas de chute du régime. Avez-vous senti une haine envers certains groupes religieux ou ethniques chez les rebelles que vous avez fréquentés ?

En deux mois, il me semble avoir entendu essentiellement deux opinions à ce sujet. Oui, on note l’apparition d’un discours plein de ressentiment à l’égard des chiites, soudainement accusés de tous les maux. L’idée que s’est constitué un front chiite avec l’Iran et le Hezbollah, et des appuis en Irak, enflamme les esprits parfois parmi les rebelles, qui sont majoritairement sunnites. C’est un peu comme si le sentiment anti-alaouite des débuts s’était étendu pour le pire au fil des mois de guerre.

Moyennant quoi, en poursuivant la discussion, j’ai trouvé que mes interlocuteurs étaient capables de nuancer cette opinion. Un certain nombre de personnes, par exemple, se font la réflexion qu’il n’y a pas si longtemps, le discours anti-chiite était très marginal et font la corrélation entre la guerre et certaines dérives possibles de ce point de vue. J’ai aussi entendu les gens les plus éduqués au sein de l’Armée syrienne libre expliquer clairement que leur ennemi n’était pas la communauté alaouite, encore moins le monde chiite, mais un pouvoir manipulant les questions communautaires pour son propre bien.

Contrairement à ce qu’on imagine, ce n’est pas du tout une opinion marginale. Mais, dans le contexte d’extrême violence du conflit, avec des preuves de plus en plus évidentes de l’appui de l’Iran et du Hezbollah au pouvoir du président Bachar Al-Assad, les nuances tendent à disparaître. Là encore, le temps joue contre un éventuel apaisement après le conflit.

F. : Le conflit semble stagner… Vers quoi le voyez-vous évoluer et quels facteurs extérieurs pourraient bouleverser l’échiquier ?

Je crois qu’à ce stade il faut prendre conscience d’une chose : avec le recul, la guerre civile en Syrie restera sans doute l’exemple des crimes majeurs commis au XXIe siècle. Il faut garder en tête l’extrême violence qui règne dans ce pays pour réfléchir sur les responsabilités des pays de la communauté internationale. Si certains de ces pays pensent qu’il est de leur devoir de tout mettre en œuvre pour éviter que cette guerre d’usure ne se prolonge, avec son effroyable coût humain, il faudra bien aborder franchement la question de l’appui à la rébellion syrienne.

Faut-il livrer des armes aux rebelles ? Cela a-t-il une chance de mettre fin à cette guerre d’usure ? Voilà des questions qui devraient être débattues de manière claire. Aujourd’hui, plusieurs gouvernements occidentaux ont apparemment des éléments probants sur l’utilisation d’armes chimiques en Syrie. Il me semble que cela exigerait immédiatement un débat international, car il ne s’agit pas d’un simple problème syrien. A moins, bien sûr, qu’on choisisse de se désintéresser du reste de la planète. Il y a déjà eu près de 100 000 morts en Syrie. En ce moment, le gouvernement reprend l’avantage militairement sur plusieurs fronts importants. Cela ne garantit pas sa victoire, mais cela indique qu’en l’état actuel des rapports de force, ce conflit peut se poursuivre dans toute son atrocité. C’est terrible d’y penser.

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Bachar Al Assad ignore le mécontentement populaire et tente de rassurer fidèles et alliés


Aurélien Pialou

Au cours de ce qui constitue l’événement médiatique du jour, le chef de l’Etat syrien Bachar al Assad s’est prononcé sur la manière dont il souhaitait conduire la Syrie pour lui permettre de surmonter la crise. Trois aspects de son dicours retiennent l’attention.

Nouveau discours, nouvelles promesses
(selon Ali Farzat)

Tout d’abord, la rhétorique. Dans le conflit en cours, il – le président… et ceux qui monopolisent avec lui les moyens de la violence qui s’exerce sur les masses – représente le peuple. Il ne fait que se défendre. Il est attaqué en raison de ses positions, ô combien courageuses, sur la Palestine, qui ne l’ont pas dissuadé, rappelons-le, d’attaquer récemment le camp de Yarmuk et de massacrer les Palestiniens qui y résident. Bref, le diptyque, « je suis la nation » et « la nation syrienne représente le monde arabe légitime », reste plus que jamais d’actualité dans la pensée présidentielle.

Ensuite, le programme. Il est clair. Un pardon circonstancié en fonction de critères obscurs, un dialogue national et un nouveau gouvernement. Précisons bien les termes. Le nouveau gouvernement demeurera sous la conduite du chef de l’Etat. Le dialogue national sera conduit et le pardon prononcé par les services compétents, les moukhabarat.

Enfin, le décorum. Des foules fanatisées qui ne crient pas pour défendre la Syrie, mais pour clamer leur amour de Bachar al Assad. Elles considèrent, mais sous une autre forme qu’en avril 2011, que leur « leader maximo » dispose de toutes les qualités requises pour accéder au titre et à la fonction de « président de l’univers ». Dans les rituels staliniens, il est indispensable de disposer d’une foule galvanisée, prête à s’enflammer quel que soit le discours. On est ici face au même cas de figure. En cela, il faut saluer la constance du président. Son discours d’avril 2011 et celui de janvier 2013 exploitent les mêmes arguments, les mêmes logiques, les mêmes visions, les mêmes méthodes. Le message est clair !

« Ophtalmo, guéris-toi toi-même »
(par Ali Farzat)

Pendant ce temps, la réalité devient chaque jour plus dramatique pour les Syriens, trop souvent occultée par la succession des événements. Elle offre deux faces, radicalement antagonistes.

D’un côté, le message du président et de son régime. Il s’écrit en lettre de sang. Le nombre de morts, objet d’un débat indécent depuis quelque jours, est brutalement passé de 47 à 60 000 morts durant la semaine écoulée. Ce « rattrapage » révèle la difficulté de ceux qui assitent au drame en simples spectateurs à percevoir l’ampleur du carnage. Alors qu’à l’intérieur, tout le monde s’entend pour parler de plus de 100.000 morts, voire peut-être 150.000, reconnaître une telle réalité reviendrait, pour les instances internationales, à reconnaître la faillite de leur approche. Que dire alors d’autres réalités de cette politique défendue et martelée par le président en personne ?  Que dire du million de Syriens et Syriennes torturés, dont quelques uns ne sont sortis des geôles du régime que pour décéder dans les jours suivants, et dont les autres ne se remettront sans doute jamais de cette épreuve, durablement brisés dans leur chair et leur être ? Que dire des quatre millions de Syriens jetés sur les routes par la destruction de leur demeure, grâce au zèle d’une armée qui brûle le pays pour sauver un seul homme, son « dieu », Bachar al Assad ? Faudra-t-il être en mesure de dénombrer les yeux arrachés dans les geôles syriennes par les sbires assadiens, pour comprendre notre aveuglement ? Le message est pourtant clair !

De l’autre côté, le manque de recul dissimule quelques traits qui ne manquent pourtant pas de force. Bien qu’affecté et meurtri, le peuple syrien reste uni dans l’épreuve. Il n’est pas une famille qui ne compte pas de martyrs, morts pour que vive un président dont l’unique souci est de se maintenir. Mais ces mêmes familles, dans leur majorité, participent à l’entraide quotidienne. Dans le chaos syrien, déclenché, maintenu et accru par la seule volonté d’un chef à mille lieues de la réalité, les Syriens font preuve d’un courage sans nom pour s’aider les uns les autres. Aujourd’hui, le lien social qui fait que la Syrie demeure un pays – et qu’elle le demeurera – tient à la solidarité quotidienne entre ses habitants, qui pour loger un proche déplacé, qui pour fournir une couverture, qui pour conduire un blessé vers un espace de soin, qui pour le soigner, qui pour fournir un panier de nourriture… Et ce sont ces Syriens anonymes, grâce à qui la Syrie reste unie après deux ans bientôt de massacres et de tortures, qui sont qualifiés, par la loi de juillet 2012, de « terroristes » !

« Même pas peur… »
(selon Ali farzat)

La Syrie d’aujourd’hui, c’est la rencontre de deux forces. L’une est celle du peuple. L’autre celle d’une mécanique dévastatrice. La première, incarnée dans l’Armée Syrienne Libre, a libéré depuis le mois d’août dernier la majorité des espaces ruraux du pays. Elle a assuré la maitrise des axes dans le Nord du pays. Elle a récupéré de nombreux quartiers dans les villes. De manière évidente, tout espace qui bascule se libère, et aucune force, quelle que soit sa puissance de feu, ne permet de le récupérer. Sur le terrain, le message est donc clair.

Et pourtant, malgré la limpidité de ce message, que fait la communauté internationale ? Successivement, à différents niveaux, elle a envoyé des observateurs qui ont vu le peuple syrien se faire massacrer. Puis elle s’est décidée à deléguer des médiateurs, sans mandat précis et sans capacité de contrainte. On en voit le résultat dans les pérégrinations touristiques de Lakhdar Brahimi, qui, affolé par la dégradation de la situation humanitaire sur le terrain, répète qu’il « faut trouver une solution ». Mais cette même communauté internationale reste paralysée, imputant tour à tour son immobilisme à la complexité de la situation, à l’absence de structuration de l’opposition, aux désaccords prévalant entre les puissances, et au blocage par la Russie et la Chine de tout processus politique. Leur inaction ne dissuade pas ces mêmes pays de poclamer leur « soutien ».

Les Syriens n’attendent que deux choses de notre part. Ils ne veulent ni de corps expéditionaire, ni d’opération militaire. Ils ont démontré, depuis deux ans, leur courage et leur capacité au combat. En revanche, ils attendent toujours les moyens qui leur permettront d’acquérir les armes qui leur font défaut pour contrer la folie destructrice d’un régime aux abois. Et ils demandent que nous cessions de parler, que nous agissions, que nos gouvernements donnent effectivement les sommes qu’ils promettent dans leurs discours, et qu’on les laisse enfin se procurer ce dont ils ont besoin pour assurer leur survie…

Au nom de quoi ces demandes seraient-elles illégitimes? Quel peuple, dans son histoire, n’a pas affronté de temps compliqués ? Si George Washington avait été abandonné sans arme et si un « dialogue » lui avait été imposé, les Etats-Unis auraient-ils aujourd’hui le privilège de vivre libre? Si les Alliés n’avaient pas consenti à fournir les matériels nécessaires pour contrer les forces de l’Axe, l’Europe serait-elle aujourd’hui une terre d’espoir et de droits pour ses citoyens?

A certains moments, il faut que les messages soient clairs!

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Réfugiés palestiniens, le mythe et la réalité


L’opinion de Gilles Paris

Safed

Chassé par les combats, Mahmoud Abbas avait quitté avec sa famille sa ville natale de Safed en Galilée pour la Syrie en mai 1948. Y sera-t-il enterré un jour? Probablement non si on en croit ses déclarations à la Deuxième chaîne israélienne, jeudi 1er novembre. Au cours de cet entretien, le président de l’Autorité palestinienne a tracé les limites de la Palestine qu’il appelle de ses voeux: c’est 1967 (Gaza et la Cisjordanie) avec, on l’imagine, des échanges de territoires. Logique avec lui-même, M. Abbas a exclu revenir à Safed autrement qu’en visite. L’opposition palestinienne, le Hamas en tête, a fustigé ce renoncement.

En la matière, il est pourtant acquis de longue date pour la direction d’un mouvement pourtant né dans les camps qu’une partie infime des réfugiés de 1948 serait autorisée à s’installer dans ce qui est devenu Israël dans le cadre d’un règlement de paix, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il ne faudrait pas de longues négociations pour solder ce dossier: pour définir ce nombre de privilégiés, fixer les indemnités versées aux autres, trouver des pays tiers pour une installation définitive (principalement dans le cas du Liban où les Palestiniens sont très mal intégrés, un héritage de la guerre civile.)

Les dernières discussions en date, en 2008, ont précisément achoppées sur ce nombre de « returnees » si on se réfère au récit du négociateur palestinien de l’époque, Ziyad Clot et il n’a jamais été question depuis Oslo, en 1993, sans que l’on se prononce sur le fond, que l’Autorité palestinienne consulte un jour les camps de Jordanie, de Syrie et du Liban sur le contenu de ses tractations avec les Israéliens.

L’initiative arabe de 2002, magistralement ignorée par Israël, ne disait pas autre chose quand elle évoquait « a just solution to the problem of Palestinian refugees to be agreed upon in accordance with the UN General Assembly Resolution No 194 », sans la moindre mention du « droit au retour » inscrit dans le discours palestinien depuis 1948 et qu’a toujours contesté Israël.

Prétendre trouver la paix en exigeant la réinstallation en Israël de centaines de milliers de réfugiés serait aussi hasardeux qu’imaginer les Palestiniens, après une telle concession, prêts à accepter l’indivisibilité de Jérusalem. Mais que les jusqu’au-boutistes des deux camps se rassurent, de tels marchés ne sont pas pour demain.

http://israelpalestine.blog.lemonde.fr/2012/11/03/refugies-palestiniens-le-mythe-et-la-realite/

Dans le djebel turkmène, les barils venus du ciel sèment la mort


LE MONDE | Mis à jour le 17.10.2012 à 20h08

Par Lewis Roth (Rabie, djebel turkmène en Syrie, envoyé spécial)

La frontière n’est plus qu’un barbelé piétiné qu’on franchit sans y penser. Et voilà la Syrie ! Au nord, le sandjak d’Alexandrette, territoire turc peuplé majoritairement d’Arabes alaouites turquisés mais favorables au régime de Bachar Al-Assad. « Ce sont eux qui viennent mettre le feu à la forêt pour nous empêcher de passer la frontière », siffle Tarek en désignant les arbres calcinés.

Au sud, le djebel turkmène syrien, habité par des Turcomans arabisés, qui soutiennent la révolution dans laquelle ils voient l’occasion de prendre leur revanche sur un régime qu’ils accusent de persécuter les sunnites, dont ils font partie. Cette opposition à front renversé, de part et d’autre de la frontière turco-syrienne, pourrait finir par entraîner Damas et Ankara dans une guerre par procuration alors que la tension est à son comble depuis une dizaine de jours. Depuis que des obus syriens visant les rebelles installés à la frontière ont atterri en territoire turc, suscitant la riposte de l’armée turque.

Relativement tranquille au début de la révolution, le djebel turkmène a fini par se libérer en juin. Il n’a pas fallu plus de quatre jours de bataille aux révolutionnaires locaux pour prendre Rabie, la principale ville de la montagne. « Pendant les deux mois précédents, nous avons conquis les villages un par un, se souvient Abou Samer, un homme d’âge mûr qui fait office de chef de la police locale, Rabie est tombé comme un fruit mûr. »

Dans ce charmant village où les maisons épousent les contours de la montagne, le seul bâtiment à porter les stigmates de combats acharnés est le centre des renseignements militaires. Rabie est libre, mais vit au ralenti : les révolutionnaires ont remplacé les autorités locales par des conseils élus, soldant au passage de vieilles rancœurs. « Nous sommes les enfants du pays, mais sous le régime Assad, se plaint Abou Samer, tous les emplois de fonctionnaires vont aux alaouites. Tout est pour eux : le pouvoir, l’eau, l’argent. Nous ne faisons que reprendre ce qui nous revient. »

« LES FONCTIONNAIRES SONT TOUS PARTIS »

« Le jour où Rabie est tombé, les fonctionnaires sont tous partis », raconte Abou Nadir, le seul épicier resté ouvert. « L’école a fermé, le dispensaire aussi. Le gouvernement a cessé de verser les salaires, il a coupé l’eau et l’électricité. On vit un blocus presque complet. Pour faire venir du riz et des boîtes de conserve, je suis obligé de faire appel à des contrebandiers qui viennent de Jisr Al-Choghour. »

Les bombardements ont commencé au même moment, sporadiques, sans autre logique ni objectif apparent que terroriser ceux qui sont restés sur place. Jusqu’à début septembre, Rabie était à portée des canons de l’armée gouvernementale postés au sommet du nid d’aigle de Burj Al-Kassab. Depuis que la position a été prise de haute lutte par l’Armée syrienne libre (ASL), la menace vient des hélicoptères.

Tous les jours, ils viennent tourner haut dans le ciel, tels des rapaces à la recherche d’une proie. Et finissent par lâcher leur cargaison meurtrière : des barils bourrés de plusieurs dizaines ou centaines de kilogrammes de TNT et de morceaux de métal afin de faire le plus de victimes possible. Les Syriens appellent ces bombes improvisées les « barils ».

Dès qu’ils entendent le vrombissement d’un hélicoptère, ils courent se mettre à l’abri sous le vert tendre et l’ocre automnal des arbres, fuyant bâtiments et véhicules, cibles potentielles. Le régime n’utilise pas ses avions de chasse, qui sont obligés de franchir la frontière turque pour virer de bord.

« SANS LA TURQUIE, NOUS SERIONS TOUS MORTS ICI »

Terrorisés par les « barils » et épuisés par le blocus, la majorité des habitants du djebel ont fui vers la Turquie voisine. Mais depuis mi-septembre, la frontière est fermée aux réfugiés. Et les nouveaux candidats à l’exil dorment dans la forêt, le long de la frontière en attendant le moment le plus favorable pour passer de l’autre côté. Seuls les hommes sont restés à Rabie, pour combattre avec l’ASL ou protéger leurs maisons contre les pillards. Ceux qui ont fui en Turquie ont été remplacés par des déplacés intérieurs, le plus souvent des Turcomans de la région côtière, encore sous contrôle gouvernemental.

C’est le cas du docteur Mohamed Ahoualeh. Il a fui Lattaquié, où il est recherché par les services de sécurité, avec ses deux filles, Nesma, médecin, et Safa, pharmacienne. Il est le seul praticien à 15 km à la ronde et traite aussi bien les bébés en proie à des diarrhées que les combattants blessés au combat ou les civils déchiquetés par les bombardements. Il délivre tout à la fois ordonnances et médicaments, mais n’a ni ambulance, ni matériel de dialyse, ni carburant pour faire fonctionner quoi que ce soit.

Le seul hôpital de campagne de la région a été installé à Yamadieh, quasiment sur la frontière. « Nous sommes trop près de la Turquie pour que les avions et les hélicoptères de Bachar viennent nous bombarder, se réjouit Ayman Karajan, assistant médical et combattant à la carrure et à la barbe impressionnantes. Ici, c’est déjà la Turquie. Si Bachar vient nous chercher, il trouvera Erdogan pour nous protéger. Vive Erdogan ! Sans la Turquie, nous serions tous morts ici. »

Les rangs de l’ASL ne cessent de grossir dans la montagne turkmène et, de jour en jour, les combattants s’enhardissent. Après avoir coupé, début septembre, l’autoroute Lattaquié-Alep, ils s’attaquent désormais aux villages alaouites en contrebas, progressant peu à peu vers la grande ville côtière de Lattaquié. Des combats se déroulent actuellement près du lac Baloghan.

« JE PRÉVIENS NOS FRÈRES ARMÉNIENS À KASSAB : QU’ILS PARTENT « 

Mais cette nouvelle donne menace de faire basculer la montagne turkmène, dont la beauté préservée fait songer à une petite Corse, dans une sanglante guerre confessionnelle. Village contre village. « A chaque fois qu’on entre dans un village alaouite, nous prenons garde à ne faire de mal à personne, assure Abou Moustapha, un combattant turkmène. Hélas, ils préfèrent fuir vers Lattaquié et se réfugier dans les bras du régime. »

Le régime et les rebelles s’accusent mutuellement d’avoir mis le feu au village alaouite de Kindessieh après sa chute aux mains de l’ASL. L’armée de Bachar Al-Assad, qui ne peut se permettre de laisser les rebelles pénétrer dans le réduit alaouite, dernier refuge potentiel du régime, prend la menace au sérieux et a renforcé ses positions. « C’est grâce aux combattants du djebel turkmène que le projet d’Etat alaouite de Bachar va échouer, clame Abou Moustapha. Nous l’empêchons d’établir le contact avec les alaouites de Turquie. »

Tout au nord, la rébellion se prépare à attaquer le village de Kassab, frontalier avec la Turquie, peuplé de Turkmènes et d’Arméniens, et encore sous contrôle de l’armée syrienne. « Si on le prend, on aura accès à la mer et on disposera d’un passage officiel avec la Turquie. On pourra faire venir des armes », se réjouit Abou Moustapha, avant de menacer : « Je préviens nos frères arméniens à Kassab : qu’ils partent avant l’offensive de l’Armée libre, sinon ils vont avoir des pertes civiles et se plaindre d’un génocide perpétré par des Turcs. »

Dans le chaudron ethnico-confessionnel en fusion qu’est la Syrie en guerre, l’avertissement fait froid dans le dos.

Lewis Roth (Rabie, djebel turkmène en Syrie, envoyé spécial)

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Bosnie et Syrie


L’ombre portée du drame bosniaque

Par Nathalie Nougayrède

Et si l’histoire se répétait ? « Sur la Syrie, on en est là où je me trouvais en 1993 et en 1994 avec la Bosnie. Cela nous a pris deux ans ». Ce commentaire saisissant de l’ancien président américain Bill Clinton date du mois de juin. Parallèlement, William Hague, le chef du Foreign Office, faisait le même constat : la Syrie « ressemble à la Bosnie des années 1990 ».

Chaque crise est différente, les époques aussi. Pourtant, lorsque des responsables occidentaux, des observateurs, des acteurs ou témoins directs du drame dans les Balkans se remémorent ces événements, la comparaison avec la Syrie vient assez rapidement. « Après trente ans de travail sur des zones de conflit, nous déclare un ancien conseiller de la force de l’ONU en Bosnie, je dois constater que la Syrie est le dossier qui affiche le plus de similitudes avec la Bosnie : une guerre civile avec de fortes composantes ethnico-religieuses, un environnement régional où des pays « voisins » agissent comme parrains des parties au conflit, et un troisième cercle, celui des grandes puissances, incapables de s’entendre. »

Dans le nord d’Alep après un raid de l’armée syrienne

Un autre expert des deux dossiers, l’actuel émissaire suisse au Moyen-Orient, Jean-Daniel Ruch, qui a travaillé pour la justice internationale dans les Balkans, évoque comme points communs « une impasse politique, une escalade de la violence, une diplomatie impuissante, une opinion internationale choquée souhaitant que quelque chose soit fait pour mettre fin aux massacres des civils ».

En Bosnie, la guerre civile a duré de 1992 à 1995. La communauté internationale a paru longtemps hésitante et impuissante. Il fallut attendre cent mille morts et le crime de génocide, à Srebrenica, pour que les occidentaux décident de mettre fin au bain de sang. Des frappes aériennes ciblées de l’OTAN sur les positions serbes, couplées avec une aide en sous main aux forces bosno croates, ont contraint Slobodan Milosevic à la négociation. Elle a abouti aux accords de Dayton, en novembre 1995, qui ont sanctuarisé un partage du pays selon des lignes communautaires.

Aujourd’hui, le pilonnage aérien sur Alep et d’autres villes syriennes fait penser à Sarajevo. Les opérations de ratissage et d’épuration ethniques conduites en Syrie par les chabbiha (milices pro-Assad) rappellent cruellement celles de la soldatesque de Ratko Mladic et Radovan Karadzic. Une similitude d’ordre historique apparaît aussi : ces deux crises surviennent chacune dans un contexte international chamboulé. Les bouleversements géopolitiques induits par la chute du communisme à l’Est composent la toile de fond de la guerre en Bosnie. Ce conflit découle de l’effondrement idéologique de la Yougoslavie. Il est le théâtre de la folie meurtrière née du concept de « Grande Serbie », exalté par l’homme fort de Belgrade, Slobodan Milosevic.

Le drame de la Syrie se produit dans un contexte de transformations historiques : un printemps de libération des peuples arabes en révolte contre les pouvoirs. A Damas, c’est le crépuscule d’un système clanique, celui des Assad, qui repose sur une coalition de minorités. Il lutte contre sa disparition par un déferlement de violence.

L’affrontement en Bosnie était religieux (Serbes orthodoxes contre Croates catholiques et Bosniaques musulmans) et nationaliste (Serbes contre Bosniaques et Croates, Sarajevo étant martyrisée parce qu’elle portait l’étendard de la multiethnicité). En Syrie, le soulèvement anti-Assad est né au sein de la majorité sunnite, tandis que la minorité alaouite est assimilée au pouvoir (tous les alaouites ne sont pas pro-Assad). Ce n’est pas à proprement parler une guerre confessionnelle, même si cette pente existe. L’affrontement se joue principalement entre un peuple en révolte et un régime prêt à recourir aux dernières extrémités pour se maintenir en place. Pendant des mois, en 2011, les contestations de rue étaient pacifiques. La guerre a d’abord été le choix du pouvoir.

Le spectacle d’une longue inaction de la communauté internationale est un autre élément commun aux deux dossiers. La paralysie et la division des puissances sont la conséquence du positionnement russe face aux Occidentaux : soutien de Moscou au pouvoir syrien aujourd’hui, soutien de Moscou aux Serbes hier. Pourtant, c’est la posture, en retrait, de Barack Obama qui apparaît comme l’élément le plus déterminant. Comme l’était, en 1993 et 1994, l’attentisme de Bill Clinton face à la Bosnie. Il a hésité pendant près de trois ans avant de se résoudre à une intervention.

La Syrie n’a pas été la priorité de Barack Obama. En campagne électorale, il ne veut pas de nouvelle guerre américaine dans le monde musulman. Ce qui prime, c’est de prévenir tout dérapage dans le dossier nucléaire iranien, où la coopération de Moscou est par ailleurs recherchée. Dans les années 1992-1994, les Etats Unis de George Bush père, puis de Bill Clinton, ne voient pas d’intérêt stratégique à se mêler de l’affaire bosniaque. Les Balkans sont à leurs yeux le dossier des Européens. James Baker, le secrétaire d’Etat de George Bush, a cette formule devenue célèbre : « We don’t have a dog in that fight » (« Nous n’avons aucun intérêt à défendre dans ce conflit »). Warren Christopher, son successeur, renchérit : « Bosnia is a problem from Hell ».

La Syrie, un « problème infernal » ? Les Etats Unis semblent, pour l’essentiel, déléguer la crise à leurs partenaires régionaux, à savoir la Turquie et certains pays arabes. On cherche à contenir le risque de contagion. Mais cette valorisation des acteurs régionaux, dont l’action est confuse, contribue à amplifier l’effet de « guerre par procuration » dans le grand clash stratégico-confessionnel : sunnites contre chiites, Arabie saoudite contre Iran.

Sur la Bosnie comme sur la Syrie, les Européens s’illustrent par leur impuissance à agir seuls. Et par leurs divisions, plus ou moins visibles. Dans les années 1991-1994, les Croates ont l’appui de l’Allemagne. Les Serbes, eux, bénéficient d’une forte indulgence de François Mitterrand.

Appels français peu suivis d’effets

La France de François Hollande, autant que celle de Nicolas Sarkozy, est en pointe en Europe pour dénoncer les agissements du régime Assad. Mais ses solos restent des solos.

L’annonce faite par François Hollande, le 27 août, d’une « reconnaissance » d’un futur « gouvernement de transition » à Damas et son récent appel à l’ONU en faveur d’une protection pour les « zones libérées » en Syrie ont eu peu d’effet d’entraînement jusqu’à présent. Les Britanniques comme les Américains ont jugé ces initiatives prématurées. Paris semble avoir étudié l’idée, pendant plusieurs semaines, de s’appuyer sur les « zones libérées » à l’intérieur de la Syrie pour conférer une légitimité à une politique d’ingérence. L’autorité de Damas ne s’exerçant plus sur ces régions, la souveraineté de l’Etat syrien ne serait pas enfreinte.

La récente tournée du ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, en Jordanie et au Liban a cependant signalé l’abandon de cette option : ni livraisons d’armes ni « zones tampons » protégées. On s’en tient aux équipements « non létaux » distribués à des groupes d’opposants armés que les services français tentent de trier sur le volet, une démarche conforme à ce que font les Américains. Le reste de l’aide concrète est dans le registre de l’humanitaire et du soutien à la société civile. A leurs interlocuteurs français, les chefs de katibas (unités de combattants) anti-Assad répètent que le refus occidental de leur fournir des armes antiaériennes ne fait que pousser la rébellion vers d’autres sources d’approvisionnement : le marché noir, où les islamistes financés par le Golfe auraient la haute main…

On retrouve là certains échos du débat qui avait cours à l’époque de la Bosnie : faut-il livrer des armes, violer l’embargo (onusien en Bosnie, européen en Syrie) ? L’administration Clinton était favorable à un approvisionnement des Bosniaques. Paris et Londres étaient contre. Aujourd’hui, la politique des Occidentaux sur la Syrie est de ne pas adopter de posture de belligérant, même si cela paraît en décalage avec leurs appels au départ d’Assad, lancés depuis août 2011. La crainte est vive de voir des armes sol-air sophistiquées tomber un jour entre les mains de groupes radicaux, terroristes ou hostiles aux intérêts occidentaux. Israël a envoyé des messages catégoriques sur ce point, obsédé par le stock d’armement du Hezbollah.

Selon une source proche des milieux saoudiens, Washington a mis un veto à toute livraison d’armes antiaériennes performantes à la rébellion syrienne par des pays du Golfe. Vrai ou faux ? Si c’est vrai, quelles en seraient les conséquences pour une rébellion que l’on prétend soutenir ? « Les Américains ont mis quinze ans à retrouver tous les missiles Stinger qu’ils avaient envoyés aux moudjahidin d’Afghanistan », rappelle un expert des questions de défense à Paris. En Bosnie, le problème du « contrôle des airs » ne se posait pas. Milosevic n’employait pas l’aviation car une zone d’exclusion aérienne avait été imposée en 1993, ce qui n’est pas le cas en Syrie.

Depuis 2011, la diplomatie internationale a repris à propos de la Syrie une série de figures imposées, déjà observées pour la Bosnie. Elles se déclinent en conférences, sommets, tentatives de médiations, scénarios hypothétiques de règlement. Sans lendemain. Hier, les émissaires étaient Lord Carrington, Lord Owen, Cyrus Vance ; aujourd’hui, Kofi Annan et Lakhdar Brahimi. La formule « groupe de contact » se retrouve sur les deux crises. De même que la formule des « observateurs internationaux » (casques bleus en Bosnie, missions de la  Ligue arabe et de l’ONU en Syrie). Impuissants, ces observateurs sont cantonnés dans un rôle de spectateurs de la dévastation et des crimes. Le problème de leur sécurité en fait des otages potentiels.

Alors, on s’en remet à l’humanitaire, indispensable volet. Qui a en outre l’avantage de fournir des images plus positives aux téléspectateurs. Comme à Sarajevo autrefois, l’assistance acheminée vers les Syriens allège des souffrances, mais ne règle en rien le fond du problème. La violence continue de s’abattre sur les civils. On compte trente mille morts à ce jour.

Comment la donne a-t-elle changé en Bosnie ? Le « facteur CNN » a sans doute été décisif. L’impact de la couverture médiatique de la Syrie est d’ailleurs, aujourd’hui, suivi de très près par les décideurs occidentaux, sur fond de « fatigue des guerres » ressentie par les opinions. En 1995, le choc créé par le massacre de huit mille hommes et adolescents bosniaques à Srebrenica a été un tournant majeur. La passivité face à l’horreur, au coeur de l’Europe, est alors devenue intolérable pour tous. Le rôle des personnalités politiques ne doit pas être négligé. Après l’arrivée au pouvoir de Jacques Chirac, un puissant duo franco-américain se forme avec Bill Clinton. Les deux dirigeants s’entendent pour que l’OTAN montre ses muscles.

Afin que la pression militaire sur les Serbes soit crédible et décisive, les Occidentaux décident, en juillet 1995, que le feu vert de l’ONU ne sera pas nécessaire pour déclencher des frappes massives. L’obstacle russe à l’ONU est contourné. Quatre ans plus tard, Américains et Européens iront encore plus loin en intervenant au Kosovo sans mandat explicite délivré par le Conseil de sécurité. L’épuisement de la carte diplomatique et la volonté d’en finir avec Slobodan Milosevic agissent comme un accélérateur majeur.

François Hollande répète que rien ne peut être entrepris en Syrie sans résolution de l’ONU – ce que n’ont dit ni les Etats-Unis ni les Britanniques. Le président français enterre ainsi la « doctrine Kosovo », regrettent certains diplomates. Et raye la logique de Jacques Chirac en 1999 selon laquelle « le scandale humanitaire efface le scandale juridique ». La seule « ligne rouge  » fixée par les Occidentaux à Bachar al Assad concerne l’emploi d’armes chimiques. Il y a là un paradoxe qui peut susciter des accusations de cynisme : les Occidentaux semblent plus préoccupés par le problème de la prolifération des armes de destruction massive que par la protection des civils.

En 1995, le dénouement est arrivé en Bosnie avec l’inversion du rapport de forces sur le terrain. Les Serbes ont fini par céder parce qu’ils étaient pris dans la double tenaille des frappes de l’OTAN et de la reconquête menée sur le terrain par les forces croates. Celles-ci ont été équipées et entraînées par une société privée militaire américaine. « Nous savions que la diplomatie ne pouvait pas réussir tant que les Serbes n’auraient pas subi des pertes importantes sur le terrain », racontera Bill Clinton dans ses Mémoires. En novembre 1995, les accords de Dayton entérinent les lignes de front en Bosnie. Une paix imparfaite, aux lourdes séquelles aujourd’hui, mais les armes se sont tues.

Les ingrédients du dénouement bosniaque ne sont pas réunis à l’heure actuelle en Syrie. Les Occidentaux sont convaincus que Bachar Al-Assad finira par tomber, à plus ou moins longue échéance. Mais avec le temps, le pourrissement de la situation rendra de plus en plus difficile l’endiguement d’une crise qui menace de déborder dans un Moyen-Orient explosif. Des Etats arabes poussent à faire plus, mais peinent à s’accorder entre eux.

En Occident, la perception du facteur islamiste refroidit les enthousiasmes et fait oublier un peu vite la formidable résistance civile à l’oeuvre en Syrie au niveau local. Aucun dirigeant occidental n’a cherché à prendre un leadership sur ce dossier. C’est au contraire Vladimir Poutine, ardemment opposé à une politique de changement de régime imposée de l’extérieur, qui campe une figure dominatrice.

Les Balkans furent peut-être une parenthèse. Un cas très spécifique où l’ingérence pouvait s’exercer hors des clous de la légalité internationale stricte car, après tout, les Européens intervenaient « chez eux », en Europe, et non pas dans d’anciens protectorats ou colonies. Mais la leçon de la Bosnie, à vingt années de distance, est aussi que le moment finit par arriver où il faut répondre aux appels à l’aide. On s’aperçoit alors que le temps perdu fut un gâchis, que les belligérants les plus actifs, les plus extrémistes, ont pris le dessus, et que, pour la population civile, il est tout simplement trop tard. Des dizaines de milliers de morts trop tard.

Florence Aubenas : « Les rebelles syriens n’ont aucun doute : ils vont gagner »


Le Monde.fr | 16.08.2012 à 22h02 • Mis à jour le 16.08.2012 à 22h02

Par Le Monde.fr

Florence Aubenas.

Pendant plusieurs semaines, la reportrice du Monde Florence Aubenas était en Syrie pour couvrir le conflit. Elle a répondu aux questions des internautes lors d’un chat organisé le jeudi 16 août.

Est-ce que vous vous sentiez menacée en tant que femme lorsque vous suiviez des combattants en Syrie?

Florence Aubenas : Pas du tout. En général, être une femme sur les lieux de combat m’a plutôt semblé un avantage, jusqu’ici en tout cas : cela évite les surenchères ou les défis que ce type de situations suscitent parfois. Les gens font tout pour vous aider : lorsque des hélicoptères se sont mis à tirer à Alep, les premiers jours, les habitants se bousculaient tous pour m’inviter à me mettre à l’abri chez eux.

Ça vous fait quoi d’être une journaliste « embedded » dans la rébellion ? Vous pensez faire votre travail honnêtement ?

Florence Aubenas : Ce n’est pas un choix d’être « seulement » aux côtés de la rébellion : c’est une obligation dans le cas de figure syrien. Les journalistes n’ont actuellement pas de visa officiel (à l’exception de quelques-uns) : il nous faut donc entrer dans le pays clandestinement et continuer à y vivre et à y travailler de la même manière. Pas d’hôtel, pas de location de voiture, aucun des circuits habituels. Le seul réseau par lequel nous pouvons passer est celui des Syriens engagés, c’est-à-dire des opposants au régime, militaires ou pas.

Comptez-vous rejoindre l’armée régulière si vous en avez la possibilité ?

Florence Aubenas : « Rejoindre » n’est pas le mot que j’utiliserais. Mais, oui, j’aimerais aussi couvrir ce conflit de l’autre côté, si j’en avais la possibilité.

Quel est l’état d’esprit de la population à Alep ? Est-ce qu’on parle d’une « ville fantôme » ou plutôt d’une ville qui vit malgré l’horreur des combats ?

Florence Aubenas : A Alep, je ne suis allée que dans les quartiers qui étaient sous le contrôle des forces rebelles. La raison en est simple : je n’avais pas de visa officiel et se faire arrêter par les militaires du régime aurait été extrêmement dangereux.

Dans les secteurs de la ville que j’ai vus, les gens ont commencé à fuir aux premiers jours du conflit. C’était vraiment une ville fantôme. Personne dans les rues, tous les magasins fermés, pas une voiture : un vrai décor de cinéma. Les gens ont commencé à y revenir petit à petit. Les combats n’avaient pas ralenti, mais chacun avait fini par s’y « habituer ». Les marchés ont repris, les habitants ne se mettaient même plus à l’abri quand un avion apparaissait dans le ciel. Cette accoutumance à la violence est une des choses les plus terribles dans les conflits.

Martine : Quelle est la situation alimentaire à Alep ? Et la situation des quartiers de la ville qui ne sont pas tenus par les « rebelles » ? Les soins médicaux sont-ils encore possibles?

Florence Aubenas : A Alep, capitale économique du pays, les seules entreprises que la guerre n’a pas arrêtées sont celles qui fabriquent la farine et le pain ! Pour l’instant, la situation alimentaire ne pose pas de problème. Le Croissant-Rouge fait des distributions dans certaines villes, mais toutes n’en ont pas besoin ; il y a énormément de solidarité, à la fois pour la nourriture et pour l’hébergement.

Les soins médicaux sont plus compliqués : en fait, la Turquie (à quarante minutes d’Alep), qui soutient les rebelles, a ouvert ses hôpitaux aux blessés syriens. Cela dit, beaucoup de gens continuent de mourir, faute de soins. Dans les quartiers toujours tenus par le régime, la situation est bien plus calme : par définition, ils sont à l’abri des bombardements et des chars.

Ressent-on encore la révolte populaire à Alep ou n’est-ce plus qu’une guerre civile ?

Florence Aubenas : Il y a un mot qui fait hurler tous les opposants au régime, celui de « guerre civile ». Pour eux, c’est une « révolution », au sens où ils veulent renverser le régime. La manière dont ils définissent eux-mêmes le sens de leur combat est une lutte contre les injustices du régime.

Cette dimension de liberté et de dignité reste très forte dans un pays où il est interdit de regarder une autre chaîne que les télévisions officielles, même chez soi. Maintenant, la guerre a sa propre dynamique ; elle amène les gens à se radicaliser, alors qu’ils ne se sentaient pas spécialement impliqués au début.

L’influence de djihadistes « salafistes » étrangers fait l’objet d’une controverse intense entre le pouvoir régulier et les rebelles. Avez-vous des éléments sur cette question ?

Florence Aubenas : Oui, c’est l’argument principal du régime contre les rebelles. Dans la région du Nord où j’ai passé un mois, je n’en ai pas rencontré. Il serait impossible pour des combattants étrangers d’y passer inaperçus : la rébellion recrute par famille, par village. Tout le monde se connaît, loge au même endroit.

J’ai longuement interrogé des commandants sur l’existence de camps d’entraînement ou de soldats venus d’ailleurs. Eux non plus n’en connaissaient pas. Autre élément : la manière dont les rebelles se battent montrent la pauvreté de leur moyens, en armes et même en nourriture. Il n’y a même pas une kalachnikov par personne. Je pense que si Al-Qaida les épaulait, ils auraient moins de difficultés face à l’armée de Bachar Al-Assad. Cela dit, il faut rester modeste : la situation peut être différente dans d’autres parties du pays.

Croyez-vous à une explosion de la Syrie en différents États ethniques ou religieux ?

Florence Aubenas : C’est l’une des grandes théories sur l’après-Bachar : tous les alaouites vont se réfugier dans la zone côtière, où ils sont majoritaires, et créer une sorte d’Etat indépendant, laissant le reste du pays aux sunnites. Certains soutiennent même que cette solution, façon ex-Yougoslavie, est le plan secret du président. Je reste assez sceptique : beaucoup de Syriens de tous bords restent très attachés à leur pays. Il y a un sentiment national très fort.

Les rebelles croient-ils en leur chance de victoire ?

Florence Aubenas : Ils n’ont aucun doute : ils vont gagner. Cette conviction dans la victoire est même leur arme principale.

Khadija H. : Quelles sont les attentes des « rebelles » vis-à-vis de la communauté internationale?

Florence Aubenas : Cette question revient toujours dès qu’on interviewe les rebelles : « Pourquoi personne ne nous aide ? » Elle s’adresse à la fois aux pays arabes et aux pays occidentaux. En même temps, ils restent assez philosophes. Certains répètent : on se bat seuls et on gagnera seuls.

Victor RF : Un rapport affirme que des crimes de guerre ont été commis par l’ASL. Que pouvez-vous nous dire sur cela ? Comment sont traités les prisonniers ?

Florence Aubenas : J’ai vu, personnellement, des soldats de l’armée rebelle exécuter au moins un sniper qu’ils avaient capturé pendant un combat de rue à Alep. C’est un crime de guerre. Il y en a certainement eu d’autres. La diffculté est de dire : est-ce que ce sont des exceptions ou est-ce une méthode systématique ? Du côté des gradés, on affirme que les soldats ont l’ordre de ne pas s’y livrer, mais je pense que des enquêtes devront avoir lieu.

Quant aux prisonniers, certains ont été maltraités, pas de doute non plus. Je les ai vus, visiblement battus et maltraités pour certains. Human Rights Watch est en train de boucler un rapport là-dessus. L’armée rebelle a promis d’y participer. On attend la suite, il faut être très vigilant.

Victor RF : Les versions de l’ASL et de l’armée officielle sont parfois contradictoires. La guerre se joue t-elle également sur le plan de la communication ?

Florence Aubenas : Bien sûr ! Le même jour, les deux armées ont parfois annoncé en même temps qu’elles maîtrisaient le même quartier. La guerre s’est doublée d’une bataille de communication. Je pense qu’aujourd’hui, c’est inéluctable. Une des premières mesures de l’armée libre, en entrant dans Alep, a été de nommer un « responsable de la presse ». C’était assez cocasse, car nous étions trois journalistes dans la ville à ce moment-là, aucune ligne de téléphone ne passait et le responsable en question n’était jamais joignable.

Nono : Y a-t-il des alaouites parmi les rebelles?

Florence Aubenas : Alep et toute la zone nord, où j’étais, constituent une région sunnite presque à cent pour cent. Il y a quelques Kurdes et quelques chrétiens, mais pas de communautés alaouites. Il n’y en avait donc pas dans les troupes rebelles que j’ai vues. En revanche, dans les villes de Homs, de Hama, de Damas, qui sont mixtes, quelques alaouites se sont enrôlés. Ils restent très minoritaires. La dimension de révolte des sunnites contre les alaouites, considérés comme favorisés par le régime, est très forte dans ce conflit.

Existe-t-il une haine entre les communautés alaouite et sunnite en Syrie ?

Florence Aubenas : Je crois que cette haine existe dans certaines zones mixtes, où les gens se sont retrouvés confrontés les uns aux autres. Je pense à Homs ou à Damas, où des voisins qui s’appréciaient ont pu s’enrôler, les uns, dans les milices pro-Bachar, les autres, côté rebelles. Dans les zones majoritaires, sunnites ou alaouites, cela se pose moins durement, on y parle davantage d’injustice que de haine. On n’y entend pas les gens prononcer des mots terribles ou même des menaces d’extermination les uns contre les autres, comme cela a pu être le cas au Rwanda ou en ex-Yougoslavie. Si le conflit s’éternise, le risque existerait que la haine gagne peu à peu tout le pays. Ce serait terrible.

Léon Z : Y a-t-il des femmes, des enfants, des adolescents parmi les combattants rebelles ?

Florence Aubenas : J’ai vu des adolescents de 16 ou 17 ans, mais ni femme ni enfant. Dans les grandes villes, les femmes ont participé aux manifestations, aux côtés des hommes ou dans des cortèges séparés. Cela ne se fait pas dans les campagnes. Beaucoup s’occupent de soins médicaux à domicile, font la cuisine pour les compagnies.

Une victoire du régime est-elle envisageable ? On a l’impression que le régime a des ressources illimitées et a l’avantage par rapport aux opposants.

Florence Aubenas : C’est vrai que le régime syrien a des alliés de poids, la Chine, la Russie, l’Iran, ce qui implique un armement important, une armée nombreuse, des finances. Cela dit, le poids des désertions, militaires et civiles, montre un régime littéralement pourri de l’intérieur. Près de trente pour cent de l’armée rebelle est composée de déserteurs de l’armée officielle.

Ces éléments donnent aussi un thermomètre sur l’état réel des institutions et leurs capacités à garder l’avantage. On a parfois l’impression qu’en dehors d’un cercle de fidèles, de moins en moins de gens y croient, y compris à l’intérieur. Je pense que cela contre-balance les faibles ressources des rebelles.

Le Monde.fr

A Alep : “Ce matin, quand on a ouvert les yeux, l’ASL était partout”


LE MONDE | 24.07.2012 à 10h55 • Mis à jour le 24.07.2012 à 11h39

Par Florence Aubenas, envoyée spéciale à Alep (Syrie)

Un combattant de l’ASL montre un char de l’armée syrienne détruit, dans les rues d’Alep, le 23 juillet.

“Ce n’est pas la chute d’Alep mais le début”, annonce Abdallah, un des commandants de l’Armée syrienne libre (ASL), mardi 24 juillet au matin. La veille encore, remonter une rue ressemblait à une opération commando pour sa troupe de trente rebelles.

Maintenant, des pans entiers de la cité sont tombés sous le contrôle des différentes brigades de l’ASL, des check-points sont dressés à quinze minutes du centre historique et des combats de rue ont lieu notamment dans le quartier de Bab Al-Hadid, dans la vieille ville. Ce revers pour l’armée du président Bachar Al-Assad dans la deuxième ville du pays paraît pour la première fois faire basculer la situation en faveur de la rébellion.

Lundi et toute la nuit, les événements se sont enchaînés de manière confuse sans que personne n’ait une vision d’ensemble claire depuis l’entrée, samedi soir, des rebelles en ville. Toutefois, il est rapidement apparu que les renforts militaires envoyés par le régime n’auraient pas l’impact annoncé.

Deux hélicoptères ont été abattus, deux chars détruits. Un troisième a été capturé avec son chauffeur. Il trône maintenant devant l’école du centre-ville, où une partie des troupes rebelles a installé son QG. Comme au champ de foire, tout le quartier s’y succède pour poser à la place du tireur et chacun se prend en photo. Dans la nuit, quatre véhicules sur quatorze du convoi de l’armée régulière étaient à leur tour détruits dans une embuscade.

PRIS DE COURT

“Le soir, on a fermé les yeux. Quand on les a rouverts, l’ASL était partout”, explique, mardi, vers 9 h 30, un étudiant. Cette rapidité du mouvement a pris tout le monde de court. Dans les rues, les visages sont intrigués, inquiets, personne ne sait trop à quoi s’en tenir. Il faut se trouver dans certains quartiers acquis à la cause de la “révolution” pour que l’on se réjouisse ouvertement.

Des groupes de gens se rassemblent, crient : “Allah akbar !” Des échanges de tirs les interrompent. On se met à l’abri dans les rues alentours. On appelle au téléphone des voisins à cent mètres de là. Ici, on ne sait pas ce qui se passe à l’autre coin de la rue. Alors, à Damas ? “Personne n’est au courant. On s’occupe d’abord de se libérer nous-mêmes, déclare un habitant d’Alep. Pour la suite, cela viendra tout seul.”

Florence Aubenas, envoyée spéciale à Alep (Syrie)