Lettre d’une pigiste perdue dans l’enfer syrien


Créé le 31-07-2013 à 18h17 – Mis à jour le 04-08-2013 à 18h28

A Alep, en avril 2013 (Sipa)

A Alep, en avril 2013 (Sipa)

Ce texte sur son expérience syrienne a été publié le 1er juillet 2013, sur le site de la ‘Columbia Journalism Review’, par Francesca Borri, journaliste indépendante italienne, par ailleurs auteur d’un livre sur le Kosovo et d’un autre sur les rapports entre Israéliens et Palestiniens intitulé ‘Quelqu’un avec qui parler’ (Manifestolibri, 2010).

Il a suscité de très nombreuses réactions, auxquelles Francesca Borri a elle-même répondu sur le site du ‘Guardian’. Il nous a semblé qu’il méritait d’être traduit en français. 

Il m’a finalement écrit. Voilà plus d’un an que je lui envoie des articles à la pige. Pour lui, j’ai attrapé la typhoïde et reçu une balle dans le genou. Aujourd’hui, mon rédacteur en chef a regardé les infos et a pensé que je faisais partie des journalistes italiens qui ont été kidnappés. Il m’a envoyé un e-mail: «Si tu trouvais une connexion, pourrais-tu tweeter ta captivité ?»

Le même jour, dans la soirée, j’ai retrouvé le camp rebelle où je vivais, au beau milieu de cet enfer qui s’appelle Alep, et dans la poussière et la faim et la peur, j’ai espéré trouver un ami, un mot compatissant, un geste tendre. Au lieu de ça, je n’ai trouvé qu’un autre e-mail de Clara, qui passe ses vacances chez moi en Italie. Elle m’a déjà envoyé huit messages «Urgents !». Aujourd’hui elle cherche ma carte de spa, pour se faire masser gratuitement. Les autres messages dans ma boîte de réception ressemblaient à ça: «Excellent, ton article aujourd’hui ; aussi excellent que ton livre sur l’Irak.» Malheureusement, mon livre ne parlait pas de l’Irak, mais du Kosovo.

Du reporter freelance, les gens gardent l’image romantique d’un journaliste qui a préféré la liberté de traiter les sujets qui lui plaisent à la certitude d’un salaire régulier. Mais nous ne sommes pas libres, bien au contraire. Rester en Syrie, là où personne ne veut rester, est ma seule chance d’avoir du boulot. Je ne parle pas même d’Alep, pour être précise. Je parle de la ligne de front. Parce que les rédacteurs en chef, en Italie, ne veulent que le sang et les «bang bang» des fusils d’assaut. J’écris à propos des groupes islamistes et des services sociaux qu’ils mettent à la disposition des populations, les racines de leur pouvoir – une enquête beaucoup plus complexe à mener que le traditionnel article en direct du front. Je fais tout mon possible pour expliquer, et pas seulement pour émouvoir, et je me vois répondre: «Qu’est-ce que c’est que ça ? Six mille mots et personne ne meurt ?»

A vrai dire, j’aurais dû comprendre ça la fois où mon rédacteur en chef m’a demandé un article sur Gaza, parce que Gaza, comme d’habitude, était bombardé. J’ai reçu cet e-mail: «Tu connais Gaza par cœur», écrivait-il. «Quelle importance, que tu sois à Alep ?» Exactement. La vérité est que j’ai fini en Syrie parce que j’avais vu dans «Time» les photos d’Alessio Romenzi, qui est entré dans Homs par les égouts quand personne ne savait ce qu’était Homs. J’ai regardé ses clichés en écoutant Radiohead – ces yeux, qui me fixaient ; les yeux de ces gens en train de se faire massacrer par l’armée d’Assad, un par un, et personne n’avait même entendu parler d’un endroit nommé Homs. La conscience broyée comme par un étau, je n’ai pas eu d’autre choix que de partir en Syrie.

Mais que vous écriviez d’Alep ou de Gaza ou de Rome, les rédacteurs en chef ne voient pas la différence. Vous êtes payé pareil: 70$ par article. Même dans des endroits comme la Syrie, où la spéculation délirante fait tripler les prix. Donc, par exemple, dormir dans une base rebelle, sous les obus de mortier, sur un matelas posé à même le sol, avec cette eau jaune qui m’a donné la typhoïde, coûte 50$ par nuit ; une voiture coûte 250$ par jour.

Donc, plutôt que de minimiser les risques, vous finissez par les maximiser. Non seulement vous ne pouvez pas vous payer une assurance – presque 1000$ par mois – mais vous ne pouvez pas non plus payer un fixeur ou un traducteur. Vous vous retrouvez seul en terre inconnue. Les rédacteurs en chef sont bien conscients que rémunérer un article 70$ vous pousse à économiser sur tout. Ils savent aussi que si vous êtes sérieusement blessé, une partie de vous espère ne pas survivre, parce que vos finances ne vous permettent pas d’être blessé. Mais ils achètent l’article, même quand ils refuseraient d’acheter un ballon de foot Nike fabriqué par des enfants pakistanais.

Les nouvelles technologies nous amènent à penser que la vitesse est un élément de l’information. Mais ce raisonnement repose sur une logique autodestructrice: le contenu, désormais, est standardisé, et votre journal, votre magazine, n’a plus aucune singularité, et il n’y a donc plus aucune raison de payer un reporter. Pour les nouvelles, j’ai Internet – gratuitement. La crise que les médias traversent est une crise du média lui-même, pas du lectorat. Les lecteurs sont toujours là, et contrairement à ce que croient beaucoup de rédacteurs en chef, ce sont des gens intelligents qui demandent de la simplicité sans simplification. Ils veulent comprendre, pas uniquement savoir.

Chaque fois que je publie un témoignage de guerre, je reçois une douzaine d’e-mails de personnes qui me disent : «Ok, bel article, tableau saisissant, mais je voudrais comprendre ce qu’il se passe en Syrie.» Et j’aimerais tellement répondre que je ne peux pas proposer d’articles d’analyse, parce que les rédactions vont simplement le survoler et me dire: «Tu te prends pour qui, gamine ?» – malgré mes trois diplômes, mes deux livres et mes dix années passées à couvrir des guerres, d’abord comme enquêtrice humanitaire puis comme journaliste. Ma jeunesse, au passage, s’est volatilisée quand des morceaux de cervelle m’ont éclaboussée. C’était en Bosnie. J’avais 23 ans.

Les journalistes freelance sont des journalistes de seconde zone – même s’il n’y a que des freelance ici, en Syrie, parce que c’est une guerre sale, une guerre du siècle dernier ; c’est une guerre de tranchée entre des rebelles et des loyalistes qui sont si proches qu’ils se hurlent dessus pendant qu’ils se mitraillent. Quand vous découvrez la ligne de front, vous n’en revenez pas, avec ces baïonnettes que vous n’avez jamais vues que dans les livres d’histoire. Les guerres modernes sont des guerres de drones, mais ici ils combattent mètre par mètre, rue par rue, et on en chie de peur.

Et pourtant les rédacteurs en chef, en Italie, vous traitent comme un enfant ; vous prenez une photo hallucinante, et ils vous disent que vous avez été chanceux, au bon moment au bon endroit. Vous décrochez une exclusivité, comme l’article que j’ai écrit un septembre dernier sur la vieille ville d’Alep, classée au patrimoine de l’UNESCO, réduite en cendres tandis que les rebelles et l’armée syrienne se disputaient son contrôle. J’ai été la première reporter étrangère à y pénétrer, et les rédacteurs en chef vous lancent: «Comment pourrai-je justifier que mon journaliste n’ait pas pu entrer et que vous y êtes parvenue ?» J’ai reçu un e-mail d’un chef de service à propos de cet article: «Je le prends, mais je le publierai sous le nom de mon journaliste.»

Et puis, bien sûr, je suis une femme. Un soir, récemment, il y avait des tirs de mortier partout et j’étais assise dans un coin, avec la seule expression qu’on peut avoir sur le visage quand la mort risque de frapper d’une seconde à l’autre, et un autre reporter arrive, me regarde de la tête aux pieds, et me dit: «Ce n’est pas un endroit pour une femme.» Que pouvez-vous répondre à un type comme ça ? Crétin, ce n’est un endroit pour personne.

Si je suis effrayée, c’est parce que je suis lucide. Parce qu’Alep n’est que poudre à canon et testostérone et que tout le monde est traumatisé: Henri, qui ne parle que de guerre ; Ryan, bourré d’amphétamines. Et pourtant, à chaque fois que nous voyons un enfant taillé en pièces, c’est d’abord vers moi, la femme «fragile», qu’ils se tournent, pour savoir comment je me sens. Et je suis tentée de leur répondre : je me sens comme vous. Et les soirs où j’ai l’air blessée, ce sont les soirs où je me protège, où j’évacue toute émotion et tout sentiment ; ce sont les soirs où je m’épargne.

Parce que la Syrie n’est plus la Syrie. C’est un asile de fous. Il y a cet Italien qui était au chômage et qui a rejoint al-Qaeda, dont la mère sillonne Alep pour le retrouver et lui mettre une bonne raclée ; il y a le touriste japonais qui arpente les lignes de front parce qu’il dit avoir besoin de deux semaines de «sensations fortes» ; le Suédois diplômé d’une école de droit qui est venu pour rassembler des preuves de crimes de guerre ; les musiciens américains qui portent la barbe à la Ben Laden, prétendant que ça les aide à se fondre dans le décor alors qu’ils sont blonds et qu’ils mesurent plus d’un mètre quatre-vingt-dix. (Ils ont apporté des médicaments contre la malaria, même s’il n’y a pas de cas de malaria ici, et veulent les distribuer en jouant du violon). Il y a les membres de diverses agences des Nations-Unies qui, lorsque vous leur dites que vous connaissez un enfant souffrant de leishmaniose (une maladie transmise par piqûre d’insecte) et que vous leur demandez s’ils pourraient aider les parents à le faire soigner en Turquie, vous répondent qu’ils ne le peuvent pas parce que c’est un cas particulier et qu’ils ne s’occupent que de «l’enfance» en général.

Mais nous sommes des reporters de guerre après tout, n’est-ce pas ? Une bande de frères (et de sœurs). Nous risquons nos vies pour donner une voix à ceux qui n’en ont pas. Nous avons vu des choses que la plupart des gens ne verront jamais. Nous sommes parfaits pour animer les dîners en ville. Les bons clients que tout le monde veut inviter.

Mais le secret sordide, c’est qu’au lieu d’être unis, nous sommes nos propres pires ennemis ; et la raison du papier payé 70$, ce n’est pas le manque d’argent, parce qu’il y a toujours de l’argent pour un papier sur les petites amies de Berlusconi. La vraie raison, c’est que quand vous demandez 100$, quelqu’un d’autre est prêt à le faire pour 70. C’est une compétition féroce. Comme Beatriz, qui aujourd’hui m’a indiqué une direction erronée pour pouvoir être la seule à couvrir une manifestation, tromperie qui m’a menée au milieu des snipers. Juste pour couvrir une manifestation, semblable à des centaines d’autres.

Pourtant nous prétendons être ici afin que personne ne puisse dire : «Mais nous ne savions pas ce qui se passait en Syrie.» Alors que nous ne sommes ici que pour emporter un prix, pour gagner en visibilité. Nous sommes ici à nous mettre des bâtons dans les roues comme si un prix Pulitzer était à notre portée alors qu’il n’existe absolument rien de ce genre. Nous sommes coincés entre un gouvernement qui ne vous accorde un visa que si vous êtes contre les rebelles et les rebelles qui, si vous êtes avec eux, ne vous autorise à voir que ce qu’ils veulent bien vous montrer.

La vérité, c’est que nous sommes des ratés. Deux ans que ça dure et nos lecteurs se rappellent à peine où se situe Damas, le monde entier qualifie ce qui se passe en Syrie de «pagaille» parce que personne ne comprend rien à la Syrie – hormis le sang, encore le sang, toujours le sang. Et c’est pour cette raison que les Syriens ne nous supportent plus maintenant. Parce que nous montrons au monde entier des photos comme celle de cet enfant de sept ans avec une cigarette et une kalachnikov. Il est clair que cette photo est une mise en scène mais elle a été publiée dans les journaux et sur les sites web du monde entier en mars et tout le monde criait: «Ces Syriens, ces Arabes, quels barbares !»

Lorsque je suis arrivée ici la première fois, les Syriens venaient vers moi et me disaient: «Merci de montrer au monde les crimes du gouvernement.» Aujourd’hui, un homme est venu vers moi ; il m’a dit: «Honte à vous.»

Si j’avais réellement compris quelque chose à la guerre, je n’aurais pas essayé d’écrire sur les rebelles et les loyalistes, les sunnites et les chiites. Parce que la seule histoire qui vaille d’être racontée en temps de guerre, c’est comment vivre sans peur. Tout peut basculer en une fraction de seconde. Si j’avais su cela, alors je n’aurais pas eu si peur d’aimer, d’oser, dans ma vie ; au lieu d’être ici, maintenant, recroquevillée dans l’obscurité et la puanteur, en regrettant désespérément tout ce que je n’ai pas fait, tout ce que je n’ai pas dit. Vous qui demain serez encore en vie, qu’attendez-vous ? Pourquoi hésitez-vous à aimer ? Vous qui avez tout, pourquoi avez-vous si peur ?

Francesca Borri

Traduit de l’anglais par Véronique Cassarin-Grand et David Caviglioli

Avec l’autorisation de la ‘Columbia Journalism Review’

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Pape François: les Syriens ont besoin de votre soutien


Pape François: les Syriens ont besoin de votre soutien
  • A Pape François
    1. Paolo Dall'Oglio
    2. Lanciata daPaolo Dall’Oglio

      Sulaymaniyah, Italy


Mon nom est Paolo Dall’Oglio, je suis jésuite et pendant plus de trente ans, j’ai promu en Syrie l’harmonie islamo-chrétienne.

J’ai pris position en faveur des Syriens démocrates écrasés par une répression inhumaine et aveugle que j’espérais ne pas voir au vingt et unième siècle. J’ai été expulsé en juin 2012, et depuis j’ai travaillé à plein temps pour la défense des droits des Syriens et la légitimité de leur révolution.

Aujourd’hui, nous le savons, la Syrie sert d’arène pour une lutte à mort géopolitique régionale. Dans tout cela, les Églises n’ont pas su réagir à temps, et les chrétiens sont maintenant pris au piège dans la zone de guerre et ont simplement tendance à quitter le pays.

Malheureusement, le régime syrien a été très habile à utiliser un certain nombre de membres du clergé, hommes et femmes, pour diffuser sa propagande et se présenter en Occident comme l’unique et dernier rempart dans la défense des chrétiens persécutés par le terrorisme islamique.

Cette opération de manipulation de l’opinion a réussi en grande partie à discréditer l’effort révolutionnaire syrien, sur le terrain et à l’étranger, aux yeux des citoyens du monde entier, et a ainsi pu obtenir une paralysie de la diplomatie et de la politique européennes qui en fin de compte ne fait que renforcer les groupes extrémistes et affaiblir la société civile.

La forte implication instrumentalisée des Eglises dans la manipulation mensongère systématique du régime ne peut qu’exiger une réaction consciente et responsable de la part de l’Église catholique et, par conséquent, du Pape de Rome.

La pétition que je présente à votre attention montrera le visage le plus cohérent et mature de la société française et internationale, et permettra au Pape François de vaincre la résistance de son contexte à tendance islamophobe – bien souvent de manière typiquement subtile et indirecte –, et de lancer sa propre initiative diplomatique, demandant l’intervention de nouveaux acteurs tels que l’Amérique latine.

Cette pétition qui est mienne et désormais vôtre, présente au Pape la nécessité de contrer l’actuelle utilisation systématique par le régime d’acteurs parmi les ecclésiastiques les plus importants au Proche-Orient, afin de regarder au-delà, de répondre aux attentes de tous les Syriens qui souffrent pour la liberté, et de préparer un avenir positif pour les chrétiens qui choisiront de rester au pays ou d’y retourner.

Voici ma lettre au Pape François:

Cher et très estimé Pape François, vous sachant amoureux de la paix dans la justice, nous vous demandons de promouvoir personnellement une initiative diplomatique urgente et inclusive pour la Syrie, qui garantirait la fin du régime tortionnaire et meurtrier, sauvegarderait l’unité dans la diversité du pays, et permettrait par les moyens de l’autodétermination démocratique avec l’assistance de la communauté internationale, la sortie de la guerre entre extrémismes armés.

Demandons avec confiance au Pape François de s’informer personnellement sur la manipulation systématique de l’opinion catholique dans le monde par les complices du régime syrien, en particulier par certains membres du clergé, avec l’intention de nier l’essence même de la révolution démocratique et de justifier, avec l’excuse du terrorisme, la répression qui prend de plus en plus le caractère de génocide.

A:
Cher et très estimé Pape François, vous sachant amoureux de la paix dans la justice, nous vous demandons de promouvoir personnellement une initiative diplomatique urgente et inclusive pour la Syrie, qui garantirait la fin du régime tortionnaire et meurtrier, sauvegarderait l’unité dans la diversité du pays, et permettrait par les moyens de l’autodétermination démocratique avec l’assistance de la communauté internationale, la sortie de la guerre entre extrémismes armés.Demandons avec confiance au Pape François de s’informer personnellement sur la manipulation systématique de l’opinion catholique dans le monde par les complices du régime syrien, en particulier par certains membres du clergé, avec l’intention de nier l’essence même de la révolution démocratique et de justifier, avec l’excuse du terrorisme, la répression qui prend de plus en plus le caractère de génocide.

Cordiali saluti,
[Il tuo nome]

Lettre d’Alep : avec les Syriens que l’on a abandonnés à leur sort


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Jean-Pierre Filiu
Universitaire
Publié le 27/07/2013 à 15h00

Dans les ruelles de la vieille ville d’Alep, au milieu des destructions (JACK HILL/THE TIMES/SIPA)

Chers riverains, je rentre d’un séjour de « terrain » dans les zones « libérées » d’Alep, soit les secteurs tenus par la révolution depuis près d’un an, dans la métropole du nord de la Syrie.

L’enlèvement, le 6 juin 2013, de deux journalistes d’Europe 1, mon ami Didier François et le photographe Edouard Elias, a rendu ce type d’enquête encore plus périlleux. J’ai pour ma part choisi l’immersion dans la résistance civile, plutôt que la « protection » par tel ou tel groupe armé.

J’ai pu constater sur place les multiples stigmates des bombardements gouvernementaux, menés par hélicoptères, par avions, par artillerie et par blindés. J’ai entendu une fois un bombardement aérien, dont je n’ai pas vu l’impact. J’ai aperçu de loin les volutes de fumée provoquées par un tir d’artillerie.

J’ai vu, devant chacun des hôpitaux de campagne, les tentes d’urgence installées en cas d’attaque chimique. Pour mémoire, les services de santé d’Alep, gérés pour la première fois de leur histoire par une municipalité démocratiquement élue, disposent de 10 000 doses d’atropine (à injecter en cas d’exposition au gaz sarin) et de… seize masques à gaz.

Je me suis surtout plongé dans cette population de deux millions de femmes et d’hommes pour qui le retour de la dictature est tout simplement inconcevable. Les pilonnages récurrents ne font qu’intensifier la haine contre « l’âne », « le chien » ou « le canard », ainsi qu’est indifféremment désigné Bachar al-Assad par ses anciens sujets.

L’effroi des missiles Scud

Mais de toutes les armes dont le despote frappe les civils insoumis, ce sont les missiles Scud qui suscitent l’effroi le plus intense. Ces missiles balistiques sont en effet tirés depuis la banlieue nord de Damas, à 300 kilomètres de là, pour s’abattre sur des zones résidentielles de manière aveugle. Il n’y a pas de précédent à la perpétration d’un tel crime de guerre à l’encontre d’une population désarmée.

Ce soir du 26 juillet, dans le quartier de Bab Nayrab, les familles s’étaient réunies, comme dans les autres foyers musulmans d’Alep, pour partager le repas de rupture du jeûne du Ramadan.

Un missile sol-sol s’est abattu sur l’immeuble. 35 cadavres auraient été extirpés des décombres, dont ceux de 19 enfants.

L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) ne confirme sur le moment que dix victimes, précisant que le bilan peut rapidement s’alourdir. Les secours s’activent dans la nuit à la lumière des projecteurs. En voici l’enregistrement vidéo mis en ligne par des « reporters-citoyens » de l’Aleppo Media Center (AMC).

Alep

Ces Syriens que l’on a abandonnés à leur sort…

J’entends déjà de bons esprits affirmer qu’un bilan aussi tragique doit être confirmé de « sources indépendantes ». Mais où trouver ces fameuses « sources » quand l’ONU s’interdit l’accès aux zones révolutionnaires, quand les actions humanitaires y sont ciblées et quand les journalistes étrangers y sont enlevés ?

Alors laissons à ces Syriens, que l’on a abandonnés à leur sort, le droit de compter leurs morts.

Une autre tentation pourrait être de dresser un parallèle entre ce massacre de civils par la machine de guerre Assad et les revers sanglants essuyés ces derniers jours par les forces gouvernementales au sud-ouest d’Alep (l’opposition a même dénoncé l’exécution sommaire de dizaines de prisonniers par un groupe jihadiste).

Comme si les crimes des uns excusaient les crimes des autres. Comme si des civils désarmés ne devaient pas être protégés par toutes les garanties du droit international.

Les fantômes de Guernica

En septembre 2012, Le Monde avait rompu avec sa pratique éditoriale en publiant sur une double page l’image d’un bombardement à Alep et le témoignage des deux reporters qui y avaient assisté. Ce texte évoquait avec émotion les fantômes de Guernica. Dix mois plus tard, des images comparables en provenance d’Alep ne provoquent plus que l’indifférence.

Il est 14 heures en ce 27 juillet et, à ma connaissance, pas un organe de presse occidental n’a encore rapporté le massacre de cette nuit à Alep.

Il est vrai que, ce samedi matin, deux nouveaux raids aériens ont frappé deux autres quartiers d’Alep, Bustan al-Qasr et Maadi.

Alors que l’on ne nous parle plus de ce « monde transparent », de cette « conscience universelle », de « l’impossibilité pour un dictateur de massacrer aujourd’hui son peuple ». Qu’on ne nous en parle plus, car Bachar al-Assad le fait depuis 28 mois, et il s’en porte très bien.

Durant l’été 2012, j’avais eu le triste privilège d’annoncer, à vous riverains, un massacre de civils en cours à Daraya, dans la banlieue de Damas.

Le carnage n’avait fait que quelques lignes dans nos quotidiens. La Syrie nous lasse, elle nous fatigue. Nous avons tellement hâte qu’elle disparaisse de notre horizon que certains en viennent à souhaiter, de moins en moins discrètement, que Bachar écrase ses opposants une fois pour toutes. Et qu’on n’en parle plus.

Cela ne sera pas, car les révolutionnaires de Syrie sont allés trop loin pour jamais reculer. Ni les Scud, ni les gaz ne parviendront à les briser.

Le graffiti préféré que je ramène d’Alep est le suivant :

« La révolution que nous voulons, c’est la révolution de la vie. »

Et c’est ce message d’espoir que je vous ramène, malgré tout, d’Alep, chers riverains.

source

Pourquoi cette inertie ?


Quand je vois que l’on descend facilement dans la rue pour soutenir telle ou telle cause que je partage, je suis toujours surpris de constater que les événements en Syrie mobilisent si peu de personnes.

Que certaines personnes aient des avis divergents sur la façon (armée ou diplomatique) de régler ce conflit, je le vois bien.

Toutefois, les opposants à une intervention armée ou une aide en armement m’étonnent un peu. Je m’explique.

– Pourquoi je ne les vois pas organiser quoi que ce soit pour dénoncer les massacres ? (une petite manif pour dire STOP, juste STOP, ça va pas leur bouffer leur soirée)

– Pourquoi je les vois pas dénoncer un régime tyrannique (je crois que sur ce point on ne tergiverse pas) ?

– Pourquoi je ne les vois pas faire pression sur les détenteurs du droit de veto pour que ceux-ci condamnent le régime de Damas ? (j’ai bien dit pression diplomatique pas lâcher de bombe nucléaire sur la tronche de bachar)

– Pourquoi je ne les vois pas dénoncer les livraisons d’armes à al assad par la Russie (oh pardon, ces armes sont livrées légalement dans le cadre de contrats antérieurs à la révolte alors que si certains pays occidentaux faisaient pareils on se serait prompt à les dénoncer, moi en tête) ?

– Pourquoi je ne les vois pas dénoncer la présence de l’Iran, du Hezbo, d’Irakiens auprès d’al assad (c’est pas de l’ingérence étrangère peut-être) ?

De la part de l’extrême-droite, je le comprends, mais là y a un truc qui m’échappe …

Père Paolo Dall’Oglio par Amélie Duhamel


“Demandez-moi comment il se fait que je sois devenu, moi, religieux chrétien, italien de surcroît, un emblème de la révolution syrienne ? Mon père ! C’est moi qui conduis l’entretien, pas vous.” La rencontre au café Paris-London en septembre 2012 avec Paolo Dall’Oglio, 58 ans, fondateur du monastère de Mar Moussa (Syrie), chassé du pays en juin 2012 par le régime, démarrait fort. C’est que le journaliste est susceptible lorsqu’il aborde un personnage pour en tracer la silhouette, surtout si celui-ci manifeste quelque attrait pour l’art de la manipulation.

//Mar Moussa (Syrie)Mar Moussa (Syrie)

Il est vrai que ce géant à la barbe en bataille, dont la seule présence domine tout l’espace autour de lui, est devenu un symbole fort de la lutte anti-Assad. A Paris, dans les cercles d’exilés, sur la Toile, dans les sites activistes, chez la plupart des révolutionnaires syriens, hommes, femmes, croyants ou non, chrétiens ou musulmans, civils ou religieux, barbus, voilées ou pas, ce jésuite a pris place parmi les opposants les plus actifs.

En mars 2011, dès les événements de Deraâ où l’armée tira sur la foule venue réclamer la libération de gamins ayant tagué sur les murs d’un édifice “Bachar dégage”, le père Paolo proclame son soutien aux manifestants pacifiques. Qui, chaque semaine, prennent l’habitude de se rendre tout droit au monastère dès la prière et le rassemblement du vendredi achevés, pour discuter avec l’ecclésiastique qui s’est donné pour mission, lors de la prononciation de ses vœux en 1977, la réconciliation des fils d’Abraham.

Une mission qu’il assume avec d’autant plus d’obstination depuis le début des événements qu’il est convaincu que les chrétiens, comme tous les Syriens, appartenant ou non à une minorité ethnique ou confessionnelle, n’ont d’avenir que dans la chute de ce régime. “Depuis le début des événements, je ne cesse, s’agace-t-il, d’alerter le Vatican et de demander à ses diplomates de faire quelque chose pour empêcher la guerre civile en Syrie. Les chrétiens ont beaucoup plus à craindre du repli identitaire dans lequel Assad tente de les enfermer en agitant l’épouvantail islamiste que dans la lutte pour le renversement de la dictature et la participation à la construction de l’avenir. Malheureusement, certains hauts dignitaires de l’Eglise – et pas seulement des chrétiens –, relayés par des religieux, s’obstinent à nier la révolution et à la réduire à du terrorisme. Mais c’est tout le contraire, s’insurge le père Paolo, ce sont la répression, les bombes et le terrorisme d’Etat qui font le lit du terrorisme islamique, pas la révolution !”.

//Paolo Dall'OglioPaolo Dall’OglioFils d’un résistant devenu une figure importante de la démocratie chrétienne en Italie, Paolo Dall’Oglio ne s’était pourtant pas destiné à suivre les traces de son père. A 16 ans, l’adolescent instable vit une “crise d’athéisme” et annonce à ses parents et à ses sept frères et sœurs qu’il quitte l’école. Il part travailler dans un chantier naval à Fiumicino, près de Rome, où il embrasse les idéaux gauchiste. “C’est là que j’ai découvert la fraternité ouvrière et le travail manuel”, affirme-t-il. Trois ans plus tard, le voilà rentré au bercail, plus dévot que jamais, allant jusqu’à se lever à l’aube chaque jour pour prier à l’église. “J’ai repris mes études comme un engagement”, dit-il. Il obtient son bac puis part avec trois amis à la découverte du Moyen-Orient. “Immédiatement, avoue-t-il, l’efficacité de l’appel du muezzin m’a séduit : les hommes abandonnaient leur tâche, leur métier et couraient s’agenouiller dans la mosquée. Nous découvrions avec fascination que le monothéisme était polymorphe et nous voulûmes remonter à la source. Jérusalem devint notre nouvelle destination.”

En 1974, cet hypersensible qui se croit condamné à souffrir de la maladie d’amour se décide à vouer  ce trop-plein de passion au Christ. Il entre à la Compagnie de Jésus. “Pour moi, renoncer à la femme en tant que relation fut difficile. Mais, ajoute-t-il, le jour où je compris que l’ascèse ne résoudrait jamais la question de l’abstinence sexuelle, cette vulnérabilité dans laquelle je me trouvais, blessure qui demande toujours plus d’amour mystique, commença à me plaire. La sexualité serait toujours l’espace de ma faiblesse ou de ma victoire.”

Pendant ses trois années de noviciat, Paolo ne cesse de penser à l’islam. En 1977, il prononce ses vœux à Bifkaya, dans la montagne chrétienne du Liban où il séjourne. Puis retour en Italie où il étouffe. En 1980, étudiant en langues orientales à Naples, il reçoit une bourse du ministère israélien de la Culture pour aller apprendre l’hébreu en Israël. “Un séjour que j’ai vécu comme une déchirure à cause de mes positions clairement favorables aux Palestiniens. Mais j’y ai découvert la complexité. J’ai découvert que la paix était un projet à bâtir, pas un état originel à retrouver.” Puis ses études le conduisent à Damas. C’est le début de sa lune de miel avec l’islam.

En 1982, Paolo Dall’Oglio découvre Deir Mar Moussa, un monastère abandonné depuis un siècle et demi, construit dans la roche en haut d’une montagne aride. Il décide de lui redonner vie et consacre toute son énergie à la nouvelle mission qu’il s’est fixée : ce lieu sera dédié à l’harmonie islamo-chrétienne et ouvert à tous. Il parvient à faire financer la restauration de l’admirable chapelle du XIIe siècle et de ses fresques. Son projet emporte l’adhésion de bataillons de volontaires italiens et syriens qui viennent l’aider sur le chantier. Dix ans plus tard, après de multiples embûches venues de toutes parts, Paolo s’y établit avec une dizaine de moines et moniales. En une décennie, le lieu acquiert une notoriété qui paraît presque excessive. Les touristes s’y pressent, et pas seulement pour se recueillir. La curiosité, l’attrait pour la beauté du site y sont pour beaucoup. Qu’importe, Paolo Dall’Oglio se réjouit du succès de son entreprise et jouit de son prestige quand bien même il s’en défende avec indignation.

Sur la terrasse de pierre dominant le désert, après l’office du matin qu’il célèbre en arabe, on sert le petit déjeuner: du thé avec du pain, de l’huile, des olives, des fromages, des légumes et des fruits. Presque tout est produit par la communauté. Vêtu d’un caftan foncé et affublé d’une barbe poivre et sel qui lui donnent l’allure d’un musulman pieux, ce fils spirituel de Louis Massignon qui parle admirablement l’arabe, le français, l’anglais et l’italien, tient palabre, entouré des curieux qui s’empressent autour de lui. De sa voix puissante, il parle de tout, retraçant avec humour l’histoire de l’Eglise chrétienne à l’aide d’un concombre qu’il tranche pour illustrer les schismes. Recevant avec délicatesse des personnes venues lui demander de l’aide. Débattant fougueusement d’un sujet philosophique avec des étudiants. Entamant sérieusement une discussion théologique avec des imams. Ferraillant fraternellement avec des moukhabarat venus en mission dénicher quelque infraction à lui coller sur le dos. Témoignant avec conviction à propos de Myrna, une femme de Damas qui, paraît-il, obtient des grâces et pleure de l’huile depuis qu’elle a rencontré la Vierge dans sa maison de Soufaniya qu’elle a vouée à Marie…

Paolo Dall’Oglio écrit, se fait connaître des médias, des milieux intellectuels religieux et laïcs et reçoit un monde fou unanimement impressionné par son charisme. L’extraordinaire bibliothèque qu’il a constituée et enfouie au plus profond de la montagne attire les érudits. On vient de tous les continents : ambassadeurs, ministres, évêques, gens de lettres, cheikhs, journalistes, étudiants, arabisants se pressent à Mar Moussa.

Ce défilé de personnalités ne plaît pas du tout aux autorités syriennes qui, de toute façon, sont exaspérées par ce prêtre depuis qu’il a lancé en 2003 son Chemin d’Abraham, sorte de pèlerinage interreligieux pour le Proche-Orient qui relierait Urfa (Turquie) à Hébron (Cisjordanie), en passant par Mar Moussa. Une initiative trop libre, trop œcuménique, trop incontrôlable pour la dictature qui, en 2010, lui interdit toute activité relative à cette entreprise et tente de le discréditer en le faisant passer pour un sioniste, voire un agent d’Israël, accusations infâmantes pour la plupart des Syriens. En mai 2012, il traverse la ligne rouge tracée par le régime : “A la suite d’un kidnapping de personnes, je suis allé à Qusayr, une ville encerclée et bombardée, pour essayer d’établir une médiation. Je ne supportais plus de rester spectateur.” C’en est trop pour le régime. Le 16 juin, Paolo est expulsé manu militari. Il doit rejoindre le Liban sous la protection du nonce apostolique.

Du point de vue du pouvoir Assad, c’est une belle bourde. Car aussitôt hors de Syrie, le père Paolo endosse le costume d’ambassadeur de la révolution syrienne. “J’ai été invité par la Ligue arabe à participer à la réunion de l’opposition syrienne au Caire. J’ai rencontré les ministres des Affaires étrangères du Canada, de l’Italie et de la France, des dizaines d’élus, de diplomates, de hauts fonctionnaires, je suis allé partout où j’ai pu pour alerter sur la situation que vivent les Syriens et demander de l’aide aux gouvernements.

Le 9 septembre 2012, au cours d’une conférence de presse commune tenue avec le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius au Quai-d’Orsay, le père Paolo Dall’Oglio raconte son combat, aussi à l’aise sous les ors de la République que sous les fresques de sa petite église: “A Qusayr, j’ai assisté aux funérailles de dix civils bombardés par l’armée régulière. Derrière Abou Qassem Az-Zouhouri, un homme dont deux fils avaient été tués par l’armée du régime, l’assistance criait : ‘Wahed, wahed, wahed, ash-shaab s-Suri (‘un, un, un, le peuple syrien est un). Personne en dehors des fanatiques du régime ne prône l’explosion communautaire du pays. Et d’étayer son propos : “La veille de cet enterrement, un jeune soldat de l’Armée syrienne libre, un paysan sunnite portant la barbe en signe de piété, m’a confié: ‘Abouna (mon père), ce n’est pas pour l’argent ou la gloire que je combats. Si je reste vivant, je ne désire qu’une chose, retourner dans mon village et labourer la terre en homme libre dans un pays libre.’ Honneur à ces hommes grâce à qui la Syrie pourra peut-être connaître la démocratie et demeurer à l’écart des luttes confessionnelles.”

marmo_260amarmo_260bMaintenant qu’il a dû abandonner le monastère à ses compagnons, il poursuit l’œuvre de Mar Moussa dans le Kurdistan irakien, tout en continuant inlassablement de réclamer une aide internationale aux insurgés, sans craindre de brocarder la pusillanimité des gouvernements : “Je suis d’accord, tonne-t-il, avec ceux qui estiment qu’il ne faut pas vendre d’armes aux révolutionnaires. Il faut les donner.” En septembre, dans la salle des fêtes de la mairie du XXe à Paris, une centaine de personnes étaient venues l’écouter. A la question qu’il posa “Qui est déjà venu à Mar Moussa ?”, un quart de l’assistance leva le doigt. “La semaine dernière à Bruxelles, c’était déjà comme ça”, observe une femme dans l’assistance. Paolo a ses fans et pour la Syrie de la “résurrection, euh… révolution, dit Paolo en s’esclaffant, je me trompe tout le temps de mot”, c’est un atout de taille.


 

Amélie Duhamel

27/12/2012

A lire

Mar Moussa, par Guyonne de Montjou, Albin Michel (2006), 18 €.

Amoureux de l’islam, croyant en Jésus, par Paolo Dall’Oglio, préface de Régis Debray. Ed. De l’Atelier (2009), 18 €.

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La communauté internationale confirme qu’elle interviendra en Syrie à partir de 200 000 morts


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Damas – Le conflit en Syrie vient de franchir un triste record, celui de plus de 100 000 morts depuis le début des combats entre pro régime et opposants à Bachar al-Assad.

De son côté, la communauté internationale a annoncé dans une conférence de presse qu’elle n’interviendra qu’à partir de 200 000 morts, comme les statuts de l’association de la communauté internationale l’exigent.

« C’est vrai que c’est un très gros nombre, 100 000, même s’il faut bien sûr recompter » a commenté pour sa part un représentant de la communauté internationale. « Mais dans l’immédiat, nous ne pouvons hélas rien faire, nous ne pouvons légalement agir qu’à partir de 200 000 morts », soulignant qu’une fois atteint ce stade, la communauté internationale mettra en place une très forte pression diplomatique sur le régime de Damas ainsi que sur les rebelles pour qu’une solution pacifique et durable puisse être rapidement trouvée.

«.Bachar al-Assad doit savoir que nous serons extrêmement inflexibles et que nous ne laisserons pas le massacre de population civile impuni au delà de 200 000 victimes.

De même, les rebelles doivent savoir que nous sommes très très attentifs aux exactions, et ce de chaque côté. Il y a des choses qu’on ne peut pas humainement tolérer » a conclu la communauté internationale.

La Rédaction

« Le plus blessant pour les Syriens, c’est le manque de solidarité » – Entretien avec Salam Kawakibi


24 juillet 2013

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 La lettre que vous pouvez lire ci-dessous m’est parvenue il y a quelques jours, comme à d’autres journalistes. Elle a été écrite par trois spécialistes de la Syrie, Florence Ollivry, Marion Coudert et Nicolas Camoisson, et relayée par Salam Kawakibi, syrien lui-même. Il est le directeur adjoint de l’Arab Reform Initiative, un réseau d’instituts de recherches sur le monde arabe. Chaque jour, sur son profil Facebook, il publie des photos venues de Syrie. Les photos d’un drame que les médias, surtout depuis le déclenchement des événements égyptiens, ont comme occulté. Alors que les civils syriens meurent, souffrent, fuient, subissent une guerre d’une violence inouïe. Voici sa lettre, et à suivre, un entretien que nous avons réalisé hier. Un entretien qui se termine par cette réflexion amère: « Ce qui est le plus choquant et profondément blessant pour les Syriens en ce moment, c’est le manque de solidarité ».

1463245271« Chers amis,

 

En ce mois de juillet 2013, la situation  en Syrie est gravissime. Homs est sous les bombardements depuis 10 jours, 4000 personnes civiles sont piégées dans la ville. Les blessés y meurent faute de soin. Alep n’est plus que l’ombre d’elle-même. La famine y fait des ravages.

 

Par exemple, la ville d’Azaz, près d’Alep qui comptait 70 000 habitants est aujourd’hui réduite à 7000 personnes et est régulièrement bombardée de façon arbitraire.

 

Les enfants meurent de faim dans un pays qui était connu pour son abondance et la diversité de sa cuisine. Plus de 7000 enfants sont morts sous les violences depuis deux ans et vous connaissez le nombre de morts officiels qui s’élève à 100 000.

 

On parle aussi de 4 millions de personnes déplacées en Syrie et de 1,75 millions de réfugiés dans les pays voisins qui sont à la limite, eux aussi, de la rupture. Les femmes détenues à la prison d’Adra sont entrées en grève de la faim depuis 10 jours pour dénoncer l’arbitraire de leur incarcération et les tortures dont elles sont victimes.

 

L’aide humanitaire massive en direction de la Syrie n’atteint que très peu ses objectifs, malgré les efforts des ONG. Toutes les lois internationales de la guerre, de la protection des populations civiles sont délibérément violées depuis deux ans. La Syrie est une vaste prison où la torture est le maître mot.

 

Cet appel est une initiative personnelle car nous savons que vous vous sentez tous concernés. Mais nous avons bien conscience aussi que nous pensons tous être impuissants face cette situation. Pourtant, quelles que soient nos opinions politiques et nos sensibilités, nous devons nous mobiliser pour dénoncer la destruction en cours d’un pays à l’immense culture, d’un peuple doux et tolérant qui se débat aujourd’hui dans une immense solitude contre des agressions venant de toutes parts. Certes, bien des causes dans le monde mérite notre soutien, mais ce qui est en cours en Syrie est d’une telle sauvagerie que nous avons le devoir de ne pas abandonner ce peuple. »

                                                                                                Florence Ollivry, Marion Coudert et Nicolas Camoisson – Salam Kawakibi

Quelle est la situaton humanitaire en Syrie ?

Les secours arrivent plus sur le papier que dans la réalité. La situation est dramatique, elle a été comparée à la crise rwandaise. Il n’y a pas seulement des millions de déplacés et de réfugiés à l’étranger, et des dizaines de milliers de victimes, mais nous avons toute une génération qui ne va plus à l’école depuis deux ans. Toute une génération d’enfants qui n’ont pas été normalement vaccinés. On assiste au retour de la tuberculose, qui avait été éradiquée depuis une vingtaine d’années. Il y a des villes entièrement détruites. Homs aurait été détruite à plus de 60%. Quand on sait que c’est la troisième ville du pays, on mesure le drame. Certains villages n’existent plus. Ils ont disparus de la carte. Comme dans les récits sur la seconde guerre mondiale.

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Ce sont les combats où il y a une volonté de raser certains villages ?

En grande partie, ces disparitions de villages est due à une politique d’épuration ethnique qui a été pratiquée dans une zone géographique bien précise. Le dernier épisode en date, c’est la ville de Qousseir, où tout a été détruit et d’où les habitants, chrétiens et musulmans, ont dû partir. Il y a une tentative de modifier la carte démographique en brûlant les registres du cadastre dans de nombreuses localités pour couper court à toute revendication de propriété à l’avenir. C’est une expropriation par la guerre. On ne bombarde pas seulement les habitations, mais on brûle les traces.

Au niveau humanitaire, la solidarité sur place existe-t-elle encore ?
Jusqu’ici, on a vu une grande solidarité sur le terrain, mais on constate une fracture à présent. Chez les citoyens de tous les bords, on ressent une grande peur de l’avenir, de la façon dont il va falloir traiter avec celui qui a été accusé d’être derrière sa propre souffrance. Le régime a établi un scénario dès le premier jour de la contestation et on voit que, deux ans-et-demi, il a presque réussi à réunir tous les ingrédients pour qu’une guerre civile éclate.

Ce n’est pas déjà une guerre civile ?
Jusqu’à maintenant, il n’y a pas eu de guerre civile en Syrie, c’est une guerre contre les civils. Mais tous les ingrédients sont là pour qu’elle voit le jour dans les prochaines semaines. Si rien ne se passe pour l’éviter.

Sur base communautaire ?
Les actions militaires, du côté du régime, ont pris une dimension communautaire. Quand on voit les scènes de tortures qui ont été tournées exprès et diffusées sur le net portait les empreintes d’une seule communauté, même si ce n’est pas vrai, mais il y avait une volonté du régime de prendre en otage la communauté alaouite. Le régime utilise cette dimension pour provoquer des réactions au sein de la société syrienne contre la minorité alaouite, pour que cette dernière s’accroche encore plus à la soi-disant protection du régime. Il y a une instrumentalisation de la question communautaire qui est faite de façon minutieuse et diabolique. Et moi, je crains qu’elle ne soit en train de donner, hélas, des fruits.

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Côté rébellion, il y a des infiltrations tout aussi radicales ?
Justement, je vous parle d’un scénario établi très tôt et qui selon moi est en cours de réalisation. Dès le début, il  y a deux ans, le régime annonçait le danger extrémiste et les infiltrations radicales. A l’époque, c’était faux, mais c’est devenu une réalité. Il y a des groupes radicaux infiltrés de plusieurs façons sur le territoire syrien. On peut parler d’infiltration par l’Irak, par la Turquie. Il y a une radicalisation au sein même du mouvement de la rébellion, mais c’est explicable compte tenu de l’indifférence de la communauté internationale et de l’abandon des Syriens à leur destin. De l’autre côté, il y a aussi une radicalisation artificielle, introduite de l’extérieur, qui n’a rien à voir avec la nature des pratiques religieuses des Syriens. Il y a ce qu’on appelle des Moudjaidines étrangers qui sont là pour des objectifs qui n’ont rien à voir avec la liberté ou la démocratie. Certains sont là parce que c’est un espace ouvert pour faire la guerre après l’avoir déjà faite en Afghanistan ou en Irak. Il y a aussi des exactions pratiquées par ces Moudjahidines à l’égard des habitants syriens qui vivent dans les zones contrôlées par l’Armée libre. Les zones où le pouvoir n’exerce plus sa domination. Dans le but de déstabiliser toute alternative au régime. Ils rendent un vrai service au régime.

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Vous dénoncez l’inaction occidentale, quelles promesses n’ont pas été tenues ?

Déjà, la première erreur fatale qui a été commise dès le début, c’est que les Occidentaux ont encouragé l’opposition syrienne à aller encore plus loin dans ses revendications en annonçant la fin du régime dans l’espace de quelques semaines, la fin de sa légitimité. Toutes ces déclarations qui n’ont pas été suivies d’actions ou de décisions concrètes n’ont fait que piéger encore plus l’opposition politique syrienne. Une opposition  qui est immature, qui n’a jamais pu pratiquer la politique durant cinq décennies de répression et de contrôle de l’espace public. C’était déjà une erreur très grave. Ensuite, on a vu toute une série de réunions, avec les Amis de la Syrie, avec des chiffres avancés sur le plan humanitaire, avec des engagements des pays occidentaux pour soutenir l’opposition syrienne et renforcer le processus politique nécessaire pour résoudre la question. Il est bon de rappeler que personne, côté rébellion, n’a évoqué une intervention militaire pour arrêter la tuerie en Syrie. Ce n’était ni la revendication de l’opposition ni une promesse avancée par quiconque. Cet argument n’a donc pas lieu de revenir sans arrêt, comme une justification à l’inaction. Les gens n’étaient pas dupes, ils savaient qu’il n’y aurait pas d’intervention militaire, que la donne régionale ne le permettait pas. En revanche, une intervention politique et humanitaire claire était attendue, et on ne l’a pas eue.
Intervention politique de quelle nature ?
En intervenant auprès des maîtres de cette tuerie. Autrement dit, l’Iran et la Russie. Ils n’attendaient que cela, d’être remis dans le jeu diplomatique. Les pays occidentaux ont complètement écarté cette possibilité par rapport à l’Iran, et qu’ils ont à moitié accepté vis-à-vis de la Russie. On sait que Moscou a des intérêts, mais avant tout se sent toujours humiliée sur la scène internationale, et veut imposer sa présence sur les dossiers importants comme pouvait l’avoir l’ancien empire russe. Et cela n’a jamais été pris en compte.
1719185779Les Russes sont les seuls à avoir respecté en Syrie leurs engagements ?
Ils se sont engagés à fournir des armes, des experts et de l’aide financière au régime. Comme les Iraniens, et ils ont toujours respectés ces engagements. Les Iraniens envoient des Pasdarans, des milices à base communautaire en provenance d’Irak, du Pakistan ou du Liban via le Hezbollah comme bras armé de leur diplomatie. Les Russes envoient des experts, des armes et aussi soutiennent économiquement et financièrement la machine à tuer du régime. Ils n’ont jamais hésité ou parlé à mi-mot. Il y a beaucoup de cynisme et de criminalité dans leur comportement, mais au moins il n’y a pas d’hypocrisie comme on l’entend dans le discours occidental.
3909243893Assad est plus fort aujourd’hui qu’en décembre 2012 ?
Au niveau militaire, on est plutôt face à un statu quo qui continue à éprouver les Syriens. Il n’y a pas de réelle avancée, pas de victoire importante d’un côté ou de l’autre. Assad, maintenant, sait que l’Occident a compris qu’il y a maintenant un danger de radicalisation. C’est du pain béni pour lui. Sur ce point, sur la communication,  il est en position de force. Mais sur le terrain, on ne peut pas le dire.
Le Congrès américains s’apprête à donner un feu vert à l’administration Obama pour des livraisons d’armes  à la rébellion. C’est trop tard ? Trop peu ?

Je crains que cela ne serve à augmenter les probabilités de tuer encore plus de civils syriens. Je ne vois pas un processus militaire aboutissant à un résultat salutaire pour els Syriens. Il faut un processus politique. Or, personne ne veut véritablement s’y engager. On parle de Genève 2, mais ni les Américains ni les Russes ne sont pressés. Personne n’est capable, maintenant, de vous dire de quoi il s’agit. Certains diplomates vous parlent même de repousser la rencontre en septembre ou octobre à cause des vacances… C’est de l’irresponsabilité. Si on parle de fournitures d’armes, c’est pour dire qu’on a fait à la fin ce qu’on a pu, mais sans trouver de solution politique. Livrer des armes sans un processus politique clair, ferme et avec un agenda précis, ce n’est que renforcer les risques de morts pour les Syriens.

Avant de clore l’entretien, Salam Kawakibi désire ajouter ces mots…

J’ajouterais une chose. Ce qui est le plus choquant et profondément blessant pour les Syriens en ce moment, c’est le manque de solidarité. Pas des Etats occidentaux, parce que ce n’est pas très surprenant en fonction de leurs calculs et de leurs intérêts, mais c’est le manque de solidarité de la part de la société civile occidentale. Elle a été souvent beaucoup plus active dans des situations semblables sur l’Irak, la Palestine ou même le Vietnam. Maintenant on observe vraiment un scepticisme de la part de l’opinion européenne à l’égard du mouvement contestataire en Syrie. Et cela rejoint mes craintes sur la communication orchestrée par le régime de Damas.

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Syrie : soutien aux forces vives de la révolution


Une centaine d’écrivains, de journalistes et d’artistes syriens ont publié mercredi 17 juillet 2013 une déclaration dans laquelle ils affirment leur « soutien aux forces vives de la révolution qui militent pour l’instauration d’un régime démocratique, garant des libertés individuelles et collectives et de l’égalité entre tous les citoyens sans aucune forme de discrimination ».

Refusant l’engagement de la Syrie dans les conflits stratégiques et confessionnels entre les puissances régionales, ils considèrent qu’il n’est pas de salut pour la Syrie sans « le départ de Bachar al-Assad et des piliers de son régime, et la dévolution du pouvoir sous l’égide de l’ONU à un gouvernement de transition chargé de réunir les conditions nécessaires à l’élection d’une assemblée constituante ».

Parmi les signataires, on relève les noms de plusieurs figures de l’opposition laïque, comme le philosophe Sadeq al-Azm qui préside l’association des écrivains syriens, la première présidente de la « Déclaration de Damas » Fidaa Haurani, les écrivains Yassine al-Hajj Saleh, Subhi Hadidi et Fayez Sara, les romanciers Rafik Schami, Fawwaz Haddad, Samar Yazbek et Rosa Yassine, les poètes Racha Omran, Hazem Azmeh, Nuri Jarrah et Hala Muhammad, les plasticiens Youssef Abdelké, Assem Al-Bacha et Mounir Chaarani, les cinéastes Haytham Haqqi, Hala Abdallah et Ali Atassi, les comédiens Mayy Skaf, Fares El-Hélou et Darina al-Joundi.

Déclaration

Fidèles aux sacrifices du peuple syrien, à sa longue épreuve, à son courage exemplaire dans la lutte contre la tyrannie et l’arbitraire,
attentifs aux changements en cours sur les plans local, régional et international dont les conséquences seront déterminantes dans les semaines et les mois à venir,
se référant au Pacte national signé au Caire le 3 juillet 2012 par toutes les forces de l’opposition,
les signataires, écrivains, artistes, travailleurs dans les différents secteurs culturels, affirment:

1- Leur totale adhésion aux principes de la révolution populaire déclenchée en mars 2011 et que résument les mots d’ordre de liberté, dignité, justice sociale et unité nationale.

2- Leur soutien aux forces vives de la révolution qui militent pour l’instauration d’un régime démocratique pluraliste, garant de l’indépendance, de la sécurité et de l’intégrité territoriale du pays, ainsi que des libertés individuelles et collectives et de l’égalité entre tous les citoyens sans aucune forme de discrimination.

3- Leur attachement à l’autonomie de décision du peuple syrien et leur refus de toute politique qui engage la Syrie dans les conflits stratégiques et confessionnels entre les puissances régionales.

4- Leur conviction que le régime despotique et corrompu qui sévit en Syrie depuis plus de quarante ans porte l’entière responsabilité de la situation tragique dans laquelle se trouve le pays, et que le salut de la Syrie réside dans le renversement de ce régime.

5- Leur aspiration à une solution pacifique permettant d’arrêter le carnage et de préserver l’unité nationale et l’intégrité territoriale, ce qui implique le départ de Bachar al-Assad et des piliers de son régime, et la dévolution du pouvoir sous l’égide de l’ONU à un gouvernement de transition chargé de réunir les conditions nécessaires à l’élection d’une assemblée constituante dont la mission serait l’adoption d’une constitution démocratique et la supervision d’élections législatives libres et loyales. (lm)

Syrie : arrestation du peintre Youssef ’Abdelké


Du peintre Syrien Youssef ’Abdelké.

Nous venons d’apprendre l’arrestation de notre ami Youssef ’Abdelké à un barrage de l’armée syrienne à Tartous, à environ 160 kilomètres au nord-ouest de la capitale Damas et à 30 kilomètres au nord de la frontière libanaise.
Nous exigeons sa libération immédiate et demandons à l’opinion publique mondiale de se mobiliser dans ce sens.

(La Rédaction d’Assawra, 19 juillet 2013)

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