Syrie : l’attaque israélienne sur Lattaquié exige une riposte


anniebannie voit comme principal ennemi du peuple syrien son propre président, 
mais il est évident qu'Israël n'est pas venu porter secours au peuple syrien.

jeudi 18 juillet 2013 – 09h:25

Abdel Bari Atwan


C’est avec une grande inquiétude que nous avons entendu parler de l’attaque de missiles israéliens dans le port syrien de Lattaquié plus tôt ce mois-ci. L’attaque visait une livraison de missiles anti-navires de fabrication russe.

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Missiles sol-air russes S-300

Nous attendons une réponse stratégique qui permettrait de répliquer à cette attaque provocatrice qui profite de la faiblesse actuelle du monde arabe en raison des bouleversements régionaux et des guerres civiles.

Israël, soutenu par les États-Unis, ne veut pas qu’un pays arabe puisse disposer des systèmes permettant de protéger pleinement sa sécurité nationale, y compris ses ports et son espace aérien, ce qui explique les attaques israéliennes répétées sur les stocks et les livraisons d’armes en Syrie.

Nous n’avons pas d’informations fiables sur la cible principale dans la ville portuaire de la Syrie il y a six jours. Nous ne savons pas si les attaques de missiles israéliens sont survenues par air ou par mer, et si elles ont atteint leurs objectifs qui était de détruire les armes de fabrication russe.

Mais ce dont nous sommes certains, c’est que cette agression exige une réponse.

Dans le passé, nous avons souvent blâmé les pays arabes de rester silencieux contre ce genre d’agression, mais il est maintenant clair que certains pays arabes, gouvernements et groupes sont trop contents de voir les avions de guerre israéliens (leurs amis) attaquer un pays arabe comme la Syrie, parce que cela correspond à leurs intérêts du moment.

Être un ennemi du régime syrien est une chose, être un ennemi de la nation syrienne en est une autre…

Quand il y a deux options – être avec Israël ou être avec la Syrie – nous sommes sans aucune réserve avec ce dernier, ce qui vient des valeurs que nous défendons et de notre foi.

Israël, qui occupe des sites arabes sacrés, humilie le peuple de Palestine. De la mer au fleuve Jourdain, il est le premier ennemi de tous les Arabes et de tous les musulmans. Faire face à ses agressions contre un pays arabe ou musulman est un devoir moral et religieux, quelle que soit l’identité, la religion ou la communauté.

Nous sommes en désaccord avec le régime syrien depuis plus de vingt ans, mais ce désaccord ne doit pas nous faire négliger l’agression israélienne contre la Syrie.

Si ces missiles russes ne constituaient pas une grave menace pour Israël, ils n’auraient jamais été pris pour cible.

Nous blâmons le régime syrien et ses alliés de ne pas répondre à cette agression. Cela fait 10 ans qu’ils ont la possibilité de réagir, et pas seulement depuis aujourd’hui.

Une réponse est nécessaire. Quel que soit l’objectif central du moment, il faut mettre un terme à ces attaques israéliennes.

La Russie aussi se voit remise en cause par l’attaque puisque sans aucun doute, elle a également été visée par cette agression. La crédibilité de leur pays est minée si les Russes restent incapables de fournir la Syrie avec les armes requises à la suite de cette attaque. Cela aura des répercussions sur l’image de la Russie, non seulement dans le monde musulman ou arabe, mais dans le monde entier.

Nous condamnons fermement l’utilisation d’avions de guerre syriens contre des civils et nous condamnons fermement les destructions de quartiers d’habitations – nous avons pris cette position sur la crise syrienne depuis le premier jour et nous nous en tiendrons à cela. Mais nous n’allons pas une minute hésiter à nous lever contre toute agression israélienne contre la Syrie.

Les armes qu’Israël a détruites appartiennent au peuple syrien, tout comme les armes irakiennes étaient au peuple irakien. Ceci est un point clé, bien que malheureusement certains vont pointer un doigt accusateur sur nous.

Ainsi, je vais le dire encore et toujours : si nous devons choisir entre la Syrie et Israël, nous serons toujours du côté de la Syrie, tout comme le disait le célèbre adage andalou : « Je préfère faire paître les chameaux avec mes cousins ​​que les porcs du troupeau avec les colons étrangers ».

* Abdel Bari Atwan est palestinien et rédacteur en chef du quotidien al-Quds al-Arabi, grand quotidien en langue arabe édité à Londres. Abdel Bari Atwan est considéré comme l’un des analystes les plus pertinents de toute la presse arabe.

Du même auteur :

- Wadie Maswadeh, 5 ans… Arrêté par les troupes d’occupation – 13 juillet 2013

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ALERTE – En ce triste Ramadan, les Syriens se réfugient dans l’humour noir


DAMAS – En ce troisième ramadan sous les bombes, les Syriens se réfugient dans l’humour noir pour lutter contre la déprime et font jouer la solidarité pour aider les plus démunis.

Avis aux Syriens: n’allez pas manger à chaque fois que vous entendez le son du canon, indique une des blagues les plus célèbres qui circulent à Damas.

La début de l’iftar, le repas de rupture du jeûne, est en effet annoncé dans la plupart des villes musulmanes par le bruit du canon mais en Syrie, le son de l’artillerie est désormais omniprésent depuis plus d’un an.

Dans les régions moins affectées par la guerre, les habitants peuvent encore entendre le moussaharati, le célèbre tambourineur qui parcourt les rues chaque nuit pour les réveiller afin qu’ils prennent leur repas avant l’aube.

Mais ailleurs, dans les quartiers infestés de tireurs embusqués et cibles de bombardements, cette tradition ne peut plus être perpétuée.

Pour railler l’absurdité de la guerre, un montage photo, diffusé via sms, montre un char coiffé du tarbouche traditionnel sur lequel est écrit le moussaharati syrien, version 2013.

A Homs, dans le centre du pays, les assauts des forces loyales au président Bachar al-Assad contre les insurgés retranchés dans quelques quartiers, n’ont pas entamé l’humour des habitants des secteurs rebelles.

URGENT: après avoir tapé pendant des heures sur son tambourin sans réussir à réveiller le quartier, un moussaharati s’est fait exploser. Sans plus de résultat, indique un sms sous la forme des informations urgentes que les médias ont l’habitude de diffuser sur le conflit.

D’autres anecdotes sont plus amères en cette période de pénurie alimentaire. Ce n’est pas dur d’observer le jeûne, la difficulté c’est de trouver de la nourriture pour l’iftar, lance un jeune sur Facebook.

Ceux qui ne sont pas directement touchés par la violence, qui a causé la mort de plus de 100.000 personnes selon une ONG, sont toutefois victimes d’une inflation galopante dopée par la monnaie qui a perdu les trois quart de sa valeur par rapport au dollar.

Alors, au lieu de se ravitailler en douceurs dans les pâtisseries comme elles le faisaient avant le conflit, les ménagères ont ressorti les recettes de leur mère ou grand-mère, qu’elles avaient presque oubliées.

La crise ne va pas m’empêcher de maintenir vivantes les traditions assure Oum Mazen, une mère de famille damascène.

Damas est connu au Moyen-Orient comme la capitale de la gourmandise avec ses gâteaux à base de pistaches, pignons, miel, citron et eau de rose, très prisés durant le ramadan.

Mais en raison de la hausse vertigineuse des prix, Abou Adnane qui vend des boissons à la réglisse et du jus de tamarin, accuse le coup. La situation empire. Beaucoup de mes clients préfèrent maintenant préparer ces breuvages chez eux.

En raison des pénuries, le gouvernement a approuvé cette semaine un projet de loi sanctionnant les commerçants faisant des stocks de nourriture. Il a en outre décidé d’interdire les exportations de nourriture, menaçant de poursuivre les contrevenants.

Face à cette situation, certains ont décidé d’aider les milliers de familles nécessiteuses et des appels en ce sens ont été lancés sur les réseaux sociaux.

Les militants du groupe Aide ont organisé une campagne intitulée Infligeons une défaite à la faim.

Des restaurateurs et des commerçants ont pour leur part lancé repas à prix coûtant, pour les personnes dans le besoin.

Après plus de deux ans d’un conflit qui a détruit leur pays et l’a transformé en un immense cimetière, beaucoup de Syriens prient pour que cette tragédie prenne fin. Il ne s’agit plus d’être pour ou contre le régime, le peuple désire seulement vivre, confie Abdallah, un comptable de 32 ans.

(©AFP / 18 juillet 2013 11h33)

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Ramadan en Syrie vu par des artistes


Osama-Hajjaj

Ramadan en Syrie selon Osama Hajjaj

Mubarak, (Béni) karim (Généreux) ou pacifique, sont les mots qui viennent à l’esprit pendant le Ramadan, marqué par des réunions familiales joyeuses lors de la rupture du jeune.

Mais pour les artistes qui illustrent ce mois sacré en Syrie,  sang, violence et désarroi sont les seuls mots appropriés. Depuis le début des manifestations au mois de mars 2011,  lors du printemps arabe,  le ramadan  n’a été en Syrie, ni béni, ni généreux et surtout pas paisible.

Que se passe-t-il véritablement en Syrie aujourd’hui ? Personne ne peut vraiment le dire mais nous pouvons tous voir qu’un nombre incalculable de Syriens sont tués, que des dizaines se font kidnapper et que des centaines sont obligés de fuir leurs maisons quotidiennement.
….

Ramadan Karim par Tammam Azzam

Triste Souhour (repas pris avant le début du jeune) par l’artiste Hicham Chemali posté sur sur la page Facebook “Syrian Revolution Caricature” :

There is no one left to wake up for the Suhoor in Syria

En Syrie il n’a reste personne à réveiller pour le souhour

A Ramadan Crescent dripping blood along side a full moon made of the names of Syrian towns. Photo posted on Art and Freedom Facebook Page

Maher Abul Husn voit un Ramadan Hazeen (triste) en Syrie. un croissant de ramadan dégoulinant de sang jouxtant les noms des villes syriennes. Photo postée sur la page Facebook Art and Freedom.

Bashar distribue la nourriture pour l’ Iftar.

During the month of Ramadan a Cannon is used to remind people it is time to break their fasting and have their iftar meal.

Mais en dépit de tout ça, les Syriens gardent leur sens de l’humour – même si c’est de l’humour noir – pour continuer à vivre. Cette photo fait un tabac sur Twitter et Facebook.

We apologize this year from the Arabs for not broadcasting "Bab Al Hara" The Neighborhood's Gate" series (one of the post popular Series in the Arab World, usually aired during Ramadan) because Bachar hasn't left any Hara (Neighbourhood)

Excusez-nous si cette année nous ne diffusons pas“Bab Al Hara” [la porte du quartier] (feuilleton très populaire dans le monde arabe diffusé pendant le ramadan) car aucun quartier n’a été épargné par Bachar.

toutes les photos de cet article sont utilisées avec la permission des artistes.

Syrie : Un afflux de réfugiés inédit depuis le génocide rwandais


16/07 | 23:02

Le nombre de personnes fuyant la guerre civile en Syrie s’est accru pour atteindre une moyenne de 6.000 réfugiés par jour en 2013, soit un niveau jamais vu depuis le génocide commis au Rwanda en 1994.

Selon le Haut commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Antonio Guterres, deux-tiers des 1,8 million de réfugiés recensés par l’Onu au Liban, en Turquie, en Jordanie, en Irak, en Egypte et ailleurs, ont fui la Syrie cette année.

« Nous n’avions pas vu un afflux de réfugiés augmenter à un rythme aussi effrayant depuis le génocide au Rwanda il y a près de 20 ans », a-t-il déclaré lors d’une séance d’information consacrée à la Syrie devant le Conseil de sécurité de l’Onu.

Le conflits rwandais entre les Tutsis et les Hutus avait fait quelque 800.000 morts et des milliers de réfugiés.

Le secrétaire général adjoint des Nations unies pour les droits de l’homme, Ivan Simonovic, a indiqué qu’entre mars 2011 et avril 2013, près de 93.000 personnes ont été tuées en Syrie dont plus de 6.500 enfants.

Valerie Amos, coordinatrice de l’aide d’urgence à l’Onu, a estimé que le monde assistait « non seulement à la destruction d’un pays mais aussi à celle d’un peuple ».

« Les conséquences sécuritaires, économiques, politiques, sociales, humanitaires et de développement de cette crise sont extrêmement graves et son impact humain impossible à mesurer en terme de traumatisme à long terme et de conséquences émotionnelles sur cette génération de Syriens et sur les suivantes », a-t-elle dit.

Valerie Amos a précisé que 6,8 millions de Syriens ont besoin d’une aide humanitaire d’urgence, dont 4,2 millions qui ont été déplacés sur le territoire syrien. La moitié de ces personnes sont des enfants.

Une évaluation du Programme alimentaire mondial indique que quatre millions de personnes ne peuvent plus subvenir à leurs besoins alimentaires de base.

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Syrie: un chef rebelle tué par des islamistes pro Al-Qaïda


Les combattants d'un groupe affilié à Al-Qaïda ont tué le chef d'un bataillon rebelle de l'Armée syrienne libre (ASL) dans la région de Lattaquié (nord-ouest), rapporte vendredi une ONG syrienne.<br /><br /> (c) Afp

 

Ce genre d’incidents s’est multiplié récemment en Syrie, témoignant d’une montée des tensions entre l’ASL, principale formation de la rébellion syrienne, et les groupes affiliés au réseau Al-Qaïda, formés en majorité de jihadistes non syriens.

Kamal Hamami, connu sous son nom de guerre d’Abou Bassir al-Jeblaoui a été tué jeudi par des tirs de combattants de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), un des deux principaux groupes jihadistes avec le Front Al-Nosra, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

L’incident s’est produit lorsque des combattants de l’EIIL ont tenté de détruire un barrage de l’ASL dans la région de Jabal el-Turkmen, au nord de la ville de Lattaquié.

« Des rebelles de l’ASL ont alors tiré en l’air et par la suite, un combattant de l’EIIL a abattu Abou Bassir et blessé deux autres membres de son bataillon », indique l’OSDH qui se base sur un large réseau de militants et de sources médicales et militaires à travers la Syrie.

Quelques jours auparavant, un chef de brigade avait été décapité par l’EIIL dans la province d’Idleb (nord-ouest) selon l’OSDH. Dans cette même région, des dizaines de rebelles de l’ASL avaient été tués dans une bataille contre des islamistes pro Al-Qaïda, d’après cette ONG.

Pratique extrême de l’islam

Jeudi, à Raqqa, dans le nord-est du pays, l’EILL a libéré un autre chef de brigade, cheikh Jassem el-Awwad, après l’avoir détenu pendant 25 jours dans ses centres de détention avec neuf militants anti-régime, d’après l’OSDH.

L’EIIL est accusé en outre de détenir des dizaines de prisonniers et prisonnières à Raqqa, seule capitale provinciale entre les mains des rebelles.

Au début de la révolte en Syrie, les insurgés syriens qui cherchaient désespérément de l’aide face à la puissance de feu de l’armée régulière avaient accueilli à bras ouverts les jihadistes, dotés d’armes sophistiquées et aguerris au combat.

Mais cet engouement a laissé progressivement la place au rejet en raison de leur pratique extrême de l’islam et d’arrestations arbitraires.

Début juin, l’exécution d’un garçon de 15 ans par des combattants de l’EIIL à Alep dans le nord du pays, tué pour avoir prononcé ironiquement le nom de Mahomet, avait particulièrement choqué.

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En Syrie, des salafistes en recul


LE MONDE | 11.07.2013 à 12h35 • Mis à jour le 11.07.2013 à 14h40 | Thomas Pierret (Maître de conférence à l’université d’Edimbourg)

Un rebelle syrien, dans le sud de la Syrie.

 Jadis réduits à la quasi-clandestinité par la répression, les salafistes syriens comptent aujourd’hui parmi les forces les plus influentes de la rébellion. Si leur représentation au sein de la Coalition Nationale se réduit pour l’essentiel à la figure de Riyad Hassan, « ambassadeur » en Libye, leur influence au sein de l’insurrection est incomparablement plus grande. Outre la frange la plus radicale représentée par le Front Al-Nusra, le salafisme inspire dans une grand mesure les deux principales coalitions insurgées : le Front islamique de libération de la Syrie, rattaché à l’Armée syrienne libre (ASL), et le Front islamique Syrien, indépendant de cette dernière.

Lire le débat : « L’islam politique est-il dans l’impasse ? »

Certains observateurs voient dans ce phénomène le résultat inévitable d’une radicalisation idéologique alimentée par la violence du régime et la polarisation confessionnelle entre sunnites et alaouites. D’autres mettent en exergue l’influence des États-parrains de l’insurrection, et en particulier de l’Arabie Saoudite et du Qatar. Ces deux analyses sont incomplètes, car l’influence acquise par les factions salafistes en Syrie est en réalité la conséquence d’un contexte propre aux premiers mois de l’insurrection. Or, il semble aujourd’hui toucher à sa fin. Les salafistes ne vont pas être mis hors-jeu mais leur poids parmi les rebelles risque de diminuer ; un renforcement des éléments les plus pragmatiques au détriment des plus aventureux paraît probable.

La force relative des factions salafistes est en réalité le produit de l’abondance des financements privés grâce aux donateurs du Golfe. Certains des premiers officiers déserteurs se laissent ainsi pousser la barbe, sous la pression de concurrents civils d’orientation salafiste. Ces derniers sont plus à même de capter l’aide des réseaux du Golfe, notamment grâce à Muhammad Surur Zayn Al-Abidin, expatrié syrien établi en Jordanie, très influent dans la péninsule et auquel le Front islamique de libération de la Syrie doit vraisemblablement une bonne partie de ses ressources.

Le Koweït, État faible et relativement libéral, joue également un rôle crucial dans la collecte de dons provenant des citoyens de l’émirat mais également de l’Arabie Saoudite voisine. Souhaitant contrôler l’aide aux rebelles syriens, les autorités de Riyad ont en effet interdit toute initiative privée dans ce domaine. Alors que les Frères Musulmans koweïtiens et les salafistes quiétistes concentrent leurs efforts sur l’action humanitaire, des figures appartenant à l’aile politisée du salafisme local s’affirment comme les chevilles ouvrières du soutien financier à l’insurrection syrienne : le député Walid Al-Tabtaba’i, le téléprédicateur Hajjaj Al-Ajami ou encore l’idéologue du parti de l’Oumma Hakim Al-Mutayri, salafiste « libéral » farouchement anti-impérialiste.

Lire l’édito :  « L’islamisme n’est pas un projet de gouvernement »

Fin 2012, l’ascension du salafisme semble irrésistible, les rebelles leur doivent alors la plupart des victoires remportées. C’est pourtant à ce moment-là que la situation commence à basculer. Dans la province de Deraa, au sud, les renseignements jordaniens transfèrent aux insurgés des armes croates achetées par l’Arabie Saoudite. Or, Riyad et Amman se méfiant des mouvements islamistes, ces armes sont livrées en priorité aux officiers déserteurs se réclamant de l’ASL du général Salim Idriss et donc à la frange la moins islamiste de la rébellion.

La même politique sera ultérieurement étendue dans le reste du pays au bénéfice de groupes étiquetés ASL comme les Maghawir, Shuhada Suriyya, Ahfad Al-Rasul ou encore les brigades Nur Al-Din Zanki. Le cas de ce dernier groupe illustre bien l’impact de l’aide étatique. Si à l’origine, il s’agissait d’une branche du mouvement salafiste radical Al-Fajr, il représente aujourd’hui à Alep le Front de l’authenticité et du développement, une coalition islamo-nationaliste pro-saoudienne. Ces groupes ont récemment reçu de Riyad de nouveaux missiles antichars chinois qui leur ont permis de repousser une offensive lancée par le régime dans l’ouest d’Alep.

Le Qatar joue il est vrai une partition différente puisqu’il aurait dernièrement livré des missiles provenant de Libye aux salafistes de Suqur Al-Cham et Ahrar Al-Cham. Toutefois, le soutien de Doha ainsi que la crainte de finir un jour sur les listes antiterroristes américaines encouragent ces factions au pragmatisme. Issu de la mouvance jihadiste transnationale, Ahrar al-Cham s’est efforcé de mettre en avant la dimension strictement syrienne de son recours à la lutte armée. Quant au leader de Suqur al-Cham Ahmad al-Cheikh, il affirmait récemment sur Al Jazeera qu’il revenait au « peuple syrien » de décider de l’avenir de ses relations avec Israël.

Ces développements surviennent à un moment où les groupes salafistes font face à de nouvelles difficultés. La principale est indubitablement la division du Front al-Nusra entre ceux qui souhaitent continuer à opérer en tant qu’organisation syrienne et les partisans d’une fusion avec l’État Islamique d’Irak, désormais renommé  » État Islamique d’Irak et du Levant « . À Raqqa, une ville libérée où les salafistes sont particulièrement forts en raison d’alliances passées avec certaines tribus locales, les plaintes de la population auraient contraint les factions concernées à limiter leurs interférences dans la vie quotidienne des habitants.

Tout ceci permet d’entrevoir un avenir où, plutôt que d’être phagocytée par les plus radicaux, l’insurrection syrienne se diviserait de manière croissante, mais pas nécessairement conflictuelle, entre d’une part une aile islamo-nationaliste dominée par les officiers déserteurs et renforcée par l’aide logistique saoudienne, et d’autre part une aile salafiste poussée au pragmatisme par l’influence combinée des partenaires internationaux et des résistances civiles.

Lire le débat : « L’islam politique est-il dans l’impasse ? », avec les contributions de Philippe d’Iribarne (Directeur de recherche au CNRS), Cengiz Aktar (Politologue à l’université de Bahçsehir), Olivier Roy (Politologue, spécialiste de l’islam), Ahmad Salamatian (Ancien vice-ministre des affaires étrangères iranien et ancien député d’Ispahan), Samir Amghar (Chercheur associé à l’Observatoire du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord), et Thomas Pierret (Maître de conférence à l’université d’Edimbourg).

Thomas Pierret (Maître de conférence à l’université d’Edimbourg)

Syrie : les jihadistes coupés du peuple à cause de leurs abus


jeudi 11 juillet 2013, par La Rédaction

Au début de la révolte en Syrie, quand les insurgés cherchaient désespérément de l’aide, ils avaient accueilli les jihadistes à bras ouverts. Mais à force d’abus, ces derniers se sont aliénés une grande partie de la population.

« Dehors ! L’État [islamique en Irak et au Levant] doit dégager, » scandaient des manifestants cette semaine à Manbij, dans le nord, exprimant leur exaspération envers cette organisation affiliée à Al-Qaïda.
De nombreuses vidéos montrent que de plus en plus de civils et de rebelles appartenant à l’Armée syrienne libre (ASL), principale organisation de l’opposition armée, se retournent contre les factions islamistes les plus radicales.

Les insurgés qui cherchent depuis plus de deux ans à renverser le président Bachar al-Assad sont composés d’unités disparates, dont beaucoup adhèrent à divers courants islamistes sans toutefois se reconnaître dans les plus extrémistes.

Les deux principales formations jihadistes en Syrie sont le Front al-Nosra et l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui ont prêté allégeance au chef d’Al-Qaïda.
Il existe aussi une multitude de groupuscules jihadistes, composés exclusivement de combattants étrangers.

L’ASL, reconnue par une partie de la communauté internationale, reçoit des armes et de l’argent principalement des pays du Golfe, tandis que les jihadistes vivent de dons de riches familles arabes.
Dotés d’armes sophistiquées, aguerris au combat, ils ont acquis une influence qui dépasse leur nombre en remportant des victoires contre le régime.
Mais l’engouement du début a laissé progressivement la place au rejet en raison de la forme extrême de leur islam et d’arrestations arbitraires.
Ils répètent les mêmes erreurs qu’en Irak où, après la prise de pouvoir par les chiites dans le sillage de l’invasion américaine en 2003, les sunnites avaient reçus les jihadistes avec enthousiasme avant de les chasser à cause de leurs abus.

A Rakka, seule capitale provinciale aux mains des rebelles, les deux groupes affiliés à Al-Qaïda sont accusés de détenir des dizaines de prisonniers.
« Ils prétendent être de vrais musulmans mais les membres d’Al-Nosra détiennent mon père depuis un mois » sans jugement, pleure une fillette lors d’une manifestation dont des images ont été mises en ligne par des militants anti-régime. « Je veux qu’ils le libèrent ».
« Nous sommes musulmans. Vous êtes des imposteurs, » crie une manifestante dans une autre vidéo, demandant la libération des détenus. Les contestataires de la ville dénoncent aussi la disparition d’un opposant de la première heure et militant des droits de l’Homme, Abdallah al-Khalil.
« Il s’apprêtait à organiser des élections générales à Raqqa mais Al-Nosra était contre. Il a disparu le lendemain », raconte à l’AFP un militant, qui préfère rester anonyme par peur de représailles.
« Bien que leurs méthodes ne soient pas les mêmes que celles du régime, ils sont tout aussi brutaux ». « A mesure qu’ils deviennent plus puissants militairement, ils restreignent les libertés. Ils veulent le pouvoir, pas la démocratie », maugrée-t-il.

Dans la province d’Idleb, frontalière avec la Turquie, par où ont transité nombre de jihadistes étrangers rejoignant la révolte, des dizaines de rebelles de l’ASL ont été tués dans une bataille contre les groupes affiliés à Al-Qaïda, a rapporté l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), qui s’appuie sur un réseau de militants et sources médicales.
Les combats ont éclaté après que des rebelles ont protesté contre l’arrestation par les jihadistes d’un garçon de 12 ans accusé de blasphème.

« Nous n’avons pas vu beaucoup de batailles de ce genre, mais il est clair que la colère contre l’EIIL et les autres jihadistes est en train de monter en Syrie », note le directeur de l’OSDH, Rami Abdel Rahmane.
Ce cas rappelle l’émoi provoqué par l’exécution d’un garçon de 14 ans par des combattants de l’EIIL à Alep dans le nord du pays, tué pour avoir prononcé ironiquement le nom de Mahomet.
Selon Rami Abdel Rahmane, l’ASL est prête à une nouvelle confrontation avec ses rivaux jihadistes à Idlib, après que l’EILL a demandé à tous les autres groupes de déposer les armes.

Pour Nizar, un militant de Deir Ezzor (est), « le temps est compté pour tous ces groupes (jihadistes). Ils utilisent la violence et la religion pour nous contrôler, et même si beaucoup des gens craignent d’afficher leur désaccord, personne ne veut d’eux. »

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Syrie: le régime et l’opposition changent de dirigeants


1|507 08.07 La totalité de l'ex-direction du parti Baas syrien a été écartée à l'exception du président Bachar al-Assad
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08.07 La totalité de l’ex-direction du parti Baas syrien a été écartée à l’exception du président Bachar al-Assad

MONDE | lundi 8 juillet 2013 à 23h07

  • Le président syrien Bachar al-Assad a écarté lundi tous les dirigeants de son parti, le Baas, dont le vice-président critique Farouk al-Chareh, tandis que l’opposition, en situation critique à Homs, a décidé de se séparer de son éphémère Premier ministre.

    « Les membres du commandement national ont été renouvelés« , affirme le parti sur son site, donnant les noms des 16 membres de la nouvelle direction, dont Bachar al-Assad. En revanche, le comité central a écarté le vétéran Farouk al-Chareh, très hostile à l’égard de la politique du chef de l’Etat.

    Le Premier ministre syrien Waël al-Halaqi ainsi que le président du Parlement Jihad Lahham ont fait leur entrée dans ce commandement du parti.

    Farouk al-Chareh, qui s’était prononcé fin 2012 pour une solution négociée de la crise en Syrie, reste vice-président. Il détient ce poste depuis 2006 après avoir été pendant 22 ans le chef de la diplomatie syrienne. Il avait été évoqué pour remplacer Bachar al-Assad en cas de transition négociée.

    « Ce coup de balai s’explique par les nombreuses critiques venues de la base du parti Baas sur les mauvais résultats de la direction avant et durant » le conflit, a affirmé Bassam Abou Abdallah, directeur du Centre de Damas pour les études stratégiques.

    « Elle avait de mauvais résultats et un discours trop rigide. Ce changement complet montre le niveau de mécontentement« , a-t-il ajouté.

    Le Baas, au pouvoir en Syrie depuis le 8 mars 1963, n’est plus officiellement depuis 2012 le parti qui « dirige la société« , mais il reste de fait la formation la plus influente du pays.

    Il s’agit du premier renouvellement de sa direction depuis 2005. A l’époque, la plupart des vétérans avait quitté le commandement, qui comptait 14 membres.

    Dans le même temps, le Premier ministre rebelle syrien Ghassan Hitto a annoncé lundi qu’il démissionnait, sans avoir pu former de gouvernement d’opposition, près de quatre mois après sa nomination lors d’une réunion à Istanbul.

    « Je ne continue pas dans ma tâche de Premier ministre chargé de former un gouvernement intérimaire. Je vais continuer à travailler dans l’intérêt de la révolution pour qu’elle mène à bien tous ses objectifs par tous les moyens possibles« , a-t-il indiqué.

    Dans un communiqué, la Coalition nationale de l’opposition syrienne, principale formation de l’opposition, a accepté la démission de Ghassan Hitto et annoncé qu’elle recevrait « les candidatures pour le poste de Premier ministre dans un délai de dix jours« .

    La démission de Hitto intervient deux jours après la nomination de l’opposant de longue date Ahmad Assi Jarba à la tête de Coalition.

    Jarba est considéré comme proche de l’Arabie saoudite, qui s’était opposée à la candidature de Hitto, soutenu par le Qatar, lors des laborieux débats précédant sa nomination en mars.

    Cette démission survient à un moment critique pour les rebelles. Les troupes syriennes ont gagné du terrain dans le centre de Homs, sous une pluie d’obus au dixième jour de leur offensive pour prendre le contrôle du dernier carré de la ville encore aux mains des insurgés, selon une ONG et des militants.

    Homs, ville symbolique pour la rébellion, est également stratégique car elle contrôle les principales routes d’approvisionnement entre le nord et le sud du pays.

    Akrama, un quartier de Homs tenu par le régime, a lui été touché par un attentat suicide à la voiture piégée faisant cinq morts, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH). Le quartier d’Akrama est à majorité alaouite, communauté dont est issue Bachar al-Assad.

    Les forces du régime ont pénétré dans plusieurs secteurs de Khaldiyé, quartier du centre de Homs « après de violents bombardements et en utilisant la tactique de la terre brûlée« , selon Abou Hilal, un militant anti-régime résidant dans la Vieille ville aux mains des rebelles, joint par l’AFP via Skype.

    Pour éviter de perdre trop d’hommes, l’armée détruit systématiquement les immeubles à l’artillerie, obligeant les rebelles à reculer.
    AFP source

Quand la peur change de camp


samedi 6 juillet 2013

Lettre aux intellectuels en occident – par Yassin Al Haj Saleh

Lettre parue aujourd’hui dans le quotidien Le Monde

Chers amis

Il y a trois mois, je suis parti en direction de la Ghouta orientale libérée (banlieues et faubourgs de la capitale syrienne) quittant un Damas où la vie était devenue étouffante. Mon départ vers la Ghouta a nécessité plusieurs semaines de préparations afin d’assurer la sécurité de mon déplacement clandestin de la capitale que Bachar Al Assad souhaite préserver comme centre de son règne hérité de son père il y a 13 ans et découpée par des centaines de barrages et de check-points militaires.

La Ghouta orientale est une région habitée aujourd’hui par un million de personnes, sur les deux millions qu’elle comptait avant la révolution. Après avoir été la base de la révolution armée et le point de départ des combattants vers Damas, la Ghouta est complètement encerclée depuis quelques mois. Ce renversement de la situation est dû à l’important soutien militaire et logistique fourni au régime par la Russie, l’Iran et les milices libanaises et iraquiennes fidèles à Téhéran. En outre, je suis témoin du manque cruel d’armes et de munitions du côté des combattants de la révolution, de même que du manque de nourriture. Beaucoup de combattants ne prennent que deux repas par jour. La situation serait pire s’ils n’étaient pas les enfants de la région, défendant leurs maisons et familles.

Les villes et les villages de la Ghouta que j’ai visités durant ces trois derniers mois subissent un bombardement quotidien aveugle, de l’aviation comme de l’artillerie lourde, et chaque jour des personnes sont tuées, dont une majorité de civils. J’ai résidé pendant un mois dans un centre médical de la « protection civile » et j’ai vu tous ceux qui sont morts sous les bombes. Certains étaient déchiquetés, dont des enfants, et parmi les victimes un fœtus de six mois, issu d’une fausse couche de la mère effrayée par les obus qui s’abattaient autour de sa maison. Pas un seul jour durant ce mois, sans que 2 ou 3 personnes ne soient tuées. Un jour le nombre s’éleva à 9, un autre à 28, et puis un troisième à 11. Les chiffres grimpent depuis, et il est rare qu’un jour se passe sans qu’il y ait au moins 6 victimes (dont des enfants). De plus, plusieurs jeunes combattants périssent chaque jour sous la puissance de feu du régime nourrie par le grand soutien de ses alliés…

Toute la Ghouta vit depuis 8 mois sans électricité. Cela a poussé les gens à utiliser des générateurs qui tombent régulièrement en panne et qui consomment de l’essence devenant de plus en plus rare vu le siège imposé par le régime. La conservation par le froid n’est plus possible et les produits de consommation ne sont plus à l’abri de la chaleur suffocante de l’été. Les communications cellulaires comme terrestres sont coupées à leur tour, et ces dernières semaines c’est la farine qui se fait rare. Quatorze jours déjà que nous ne recevons plus de pain. Nous mangeons du bourghol et du riz ou nous achetons parfois des repas chez les quelques restaurants toujours ouverts. Je prends de mon côté deux repas par jour. Ce n’est pas grave pour le moment puisque cela m’a permis de perdre les 10 kg que j’avais pris durant les deux années de sédentarité dans la clandestinité de Damas!

Pour ce qui est de la communication, elle se passe via satellite à l’aide d’équipement internet difficilement acheminé dans la région. Nous communiquons des nouvelles et des informations aux autres syriens et au monde. Cette possibilité est donnée à une proportion infime de la population.

Il y a de cela quelques jours, une roquette est tombée près d’ici, ce qui a interrompu momentanément notre connexion internet. Mais le pire aurait pu arriver si la roquette avait touché notre toit car elle aurait anéanti deux mois de travail pour parachever l’installation du matériel. Or ce pire arrive dans l’absolu à un nombre croissant d’habitants. Ils sont instantanément enterrés par les leurs qui viennent à la hâte par crainte d’un autre bombardement. J’ai été témoin de l’enterrement d’un martyr une heure à peine après son décès sans même que sa femme et ses enfants n’aient pu lui faire leurs adieux. Son corps était mutilé, il en manquait des parties entières, il a donc été décidé par les doyens de la famille que sa femme et ses enfants ne devaient pas garder du défunt cette dernière image.

Nous, moi et certains amis et amies, sommes encore en vie. A damas nous étions menacés d’arrestation et de torture dont l’issue aurait été fatale. Ici nous sommes loin de cette menace, mais pas à l’abri d’une roquette susceptible de nous déchiqueter à tout moment.

Nous partageons ce sort avec tous les habitants Ghouta. Notre sort nous échappe totalement et le pire scénario est toujours possible. A chaque fois que je foule le seuil du lieu où je vis en rentrant de l’extérieur, j’ai le sentiment d’avoir une fois de plus échappé à la mort. Il reste que cette dernière peut brusquement s’inviter par la porte ou la fenêtre.

Aujourd’hui, vendredi 28 juin, trois roquettes se sont abattues près d’ici entre 12H et 12h30 peu avant l’heure de la prière du vendredi pour les musulmans pratiquants. Durant les premiers jours de mon séjour, j’ai été intrigué par le fait que l’appel à la prière du vendredi commençait dès 9h du matin et passait toutes les demi-heures d’une mosquée à l’autre. On m’expliqua plus tard les raisons de cet acte étrange : l’objectif était d’éviter une trop grande concentration de prieurs dans un même lieu, à la même heure, pour ne pas donner au régime une opportunité de faire un grand nombre de victimes. Ce qu’il a fait par le passé, cinq mosquées ont déjà été bombardées et détruites.

Encore plus douloureux à vivre est de voir plus de deux tiers des enfants s’abstenir d’aller à l’école à cause de la peur de leurs parents ou d’absence d’école à proximité. Le peu d’écoles qui fonctionne encore se situe en sous-sol, ce qui prive les enfants de jouer et courir à l’air libre. Sous terre se trouvent aussi tous les hôpitaux clandestins.

Les gens frémissent et je frémis de tout mon être à l’idée que ce même régime nous gouverne à nouveau.

Les gens ici luttent avec la conscience d’être potentiellement massacrés si jamais le régime reprenait le contrôle de la région. Celui qui ne sera pas tué sur le coup, périra sous une torture dont la cruauté n’a pas d’égal. Le choix des habitants revient donc soit à mourir en combattant un régime fasciste et criminel soit de mourir entre les mains barbares de ce même régime s’ils arrêtent la résistance.

Durant cette longue période écoulée de la révolution, avec à son actif une demi année de protestations pacifiques, les politiques permissives des puissances mondiales ont laissé les syriens se faire tuer et ont laissé le régime agir en toute impunité. Cela rappelle l’attitude des démocraties occidentales vis-à-vis d’Hitler à la veille de la seconde guerre mondiale. La situation actuelle est la conséquence directe du refus de ces démocraties à soutenir les révolutionnaires syriens, tandis que d’autres forces continuent d’alimenter ouvertement le régime et d’acheminer du renfort militaire, humain et financier.

Finalement, après que l’utilisation de l’arme chimique par Al Assad ait été un fait connu du monde entier (je l’avais publié il y a deux mois ainsi que des amis qui ont personnellement subi cette arme), les occidentaux ont décidé de soutenir militairement les révolutionnaires syriens afin que tout au plus il y ait un équilibrage du rapport de force qu’ils avaient auparavant laissé pencher en faveur du régime. Tout cela après que ce dernier n’ait pas lésiné sur l’utilisation intensive de moyens de destruction tels que l’aviation et les missiles balistiques de longue portée sur les quartiers résidentiels.

La restauration de l’équilibre du rapport de force signifie ramener le conflit à un stade qui ferait à terme perdants les deux camps, ce qui n’est pas une situation méconnue dans l’histoire des démocraties occidentales. Or, ce qui est demandé c’est ce qui garantirait la chute du régime ou du moins une pression qui forcerait ses alliés à renoncer à le soutenir dans sa guerre ouverte.

Cette politique (de soutien minimum) a non seulement une portée de court terme et contribue à prolonger le conflit, mais elle est également extraordinairement inhumaine. Il n’y a pas en Syrie deux « méchants » sur un pied d’égalité comme l’insinuent hélas de nombreux médias et contrairement à ce que prétendent certains rapports d’organisations internationales. Cela ne se réduit pas non plus à un conflit entre des anges et des démons.

Nous sommes en présence d’un régime dictatorial fasciste qui a tué près de 100 mille citoyens. Ceux qui lui résistent sont de pers bords. La durée du conflit ainsi que sa violence a mené certains groupes à se radicaliser et a affaibli le rejet de la société syrienne de la radicalisation. Aussi longtemps que les syriens seront abandonnés à leur sort, il est à craindre une montée encore plus importante des groupes extrémistes au détriment de la logique modérée et rationnelle de bon nombre de syriens. Mon expérience de terrain me l’a prouvé. En effet, à chaque fois que de nouveaux martyrs tombaient, surtout les enfants, je subissais au centre de « protection civile » les regards dubitatifs et furieux de ceux qui mettent de plus en plus en question la pertinence de l’attitude « rationnelle » et modérée que je préconise.

La seule chose qui vaut aujourd’hui du point de vue de l’intérêt général de la Syrie et d’un point de vue humain c’est d’aider les syriens à en venir à bout de la dynastie Assadienne qui considère le pays comme sa propriété privée et les syriens comme ses serfs. Bien sûr tout sera difficile dans la Syrie post Al Assad. Mais se débarrasser du dictateur permettrait d’aller vers la modération dans la société et aux syriens de faire face aux plus radicaux d’entre-eux.

Il n’y a rien de pire que de laisser perdurer le conflit car le cout humain et matériel est exorbitant. Comment peut-on regarder les Syriens se faire tuer avec des armes russes, par des criminels locaux, libanais, iraniens et autres ? Mais le pire encore est de se voir imposer une normalisation qui ne sanctionne pas les criminels et qui n’apporte aucune solution véritable.

On entend parfois des politiques américains et occidentaux que la solution au conflit syrien ne peut être militaire. Mais où est donc la solution politique ? A quel moment Bashar Al Assad a-t-il décrété après 28 mois de révolution et 100 mille morts qu’il était disposé à négocier sérieusement avec l’opposition et partager le pouvoir ? A-t-il au moins cessé de tuer ne serait-ce qu’un jour depuis 850 jours ? La vérité c’est qu’il n’y aura pas de solution politique sans forcer le boucher à quitter le pouvoir sans délai et avec lui les assassins du régime. C’est ce que la révolution syrienne depuis ses débuts pacifiques avait revendiqué. Cela ne ferait que renforcer les rangs des modérés et marginaliser par conséquent les extrémistes, permettant une solution juste dont le monde et la région ont besoin, et dont les syriens avant tout ont besoin.

Chers amis,

Nous ne nous serions pas adressés à vous si la cause syrienne n’avait pas été une des plus grandes et graves causes de ces dernières décennies.

Elle a engendré le déracinement du tiers de la population à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Il y a des centaines de milliers de blessés et handicapés. Un quart de million sont emprisonnés et subissent d’atroces tortures. Les femmes et les enfants sont impunément violés selon les rapports d’Amnesty International, Human Rights Watch et plusieurs comités syriens très bien documentés. Les forces d’Al Assad ont commis des massacres rapportés par les Nations Unies. Tout cela pour que Bashar Al Assad reste héritier d’un pouvoir pour lequel il n’a ni mérite ni courage. Un héritage issu d’un père qui a pris le pouvoir par la force et qui a régné par le sang et la terreur.

Nous vous interpellons aujourd’hui en tant que leaders de l’opinion publique dans vos pays pour que vous fassiez pression sur vos gouvernements afin qu’ils prennent clairement position contre l’assassin et pour tourner la page de la dynastie Assadienne.

C’est la seule voie du progrès et de l’humanisme. Il n’y a pas plus réactionnaire et fasciste qu’un Etat qui massacre son peuple, qui invite sur son sol des assassins de pays et d’organisations alliés et qui provoque une guerre confessionnelle. S’il est facile de mettre le feu à une telle guerre, il sera peut-être impossible d’y mettre fin avant de broyer les vies de centaines de milliers de personnes.

Nous attendons plus que jamais votre soutien aujourd’hui car demain il sera peut-être trop tard…

Yassine Al Haj saleh, La Ghouta de Damas, Juillet 2013

Texte traduit de l’arabe par Nadia Aissaoui et Ziad Majed

et publié dans Le Monde

Yassin Al Haj Saleh est médecin et écrivain syrien. Ancien prisonnier politique (il a passé 16 ans dans les geôles d’Al Assad, de 1980 à 1996, pour son appartenance à une des formations de gauche opposées au régime), il vit depuis mars 2011 en clandestinité à l’intérieur de son pays et publie régulièrement des analyses et des témoignages dans la presse arabe.

Publié par à 14:38

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Lettres de Syrie (23)


Après quelques semaines d’interruption qu’elle a passées hors de Damas,
Joumana Maarouf
livre de nouvelles pages de sa vie quotidienne,
poursuivant son témoignage sur la manière
dont les Syriens vivent et survivent dans la révolution
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Pour accéder à ses lettres précédentes :
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11 juin 2013

Je vais te rapporter aujourd’hui quelques récits venus de Jdaydeh Fadl, une ville des environs de Damas.

Oum Yahya est une femme d’une soixantaine d’années. Elle a deux fils dans l’Armée libre. Elle est sans nouvelles d’eux jusqu’à ce jour.

Lorsque je l’ai rencontrée pour la première fois, j’ai eu du mal à la regarder en raison de la brûlure qui couvre son visage, et qui a complètement déformé sa lèvre inférieure. Mais dès qu’elle s’est-elle mise à parler, je n’y ai plus du tout pensé. Son éloquence est exceptionnelle, ses phrases habiles, et elle sait convaincre ses interlocuteurs. Quant à la brûlure, on dit qu’elle s’est produite quand ses deux fils aujourd’hui disparus étaient petits. Une poêle d’huile bouillante allait se renverser sur l’un d’eux, elle l’a écartée brusquement, une grande quantité d’huile en a jailli, lui brûlant le bras, le cou, et le bas du visage.

« Les garçons ont fait une erreur en entrant à Jdaydeh », dit-elle. « Je leur disais : mes fils, vous êtes peu nombreux, vous ne pourrez pas affronter l’armée et toutes ses armes. On est entouré de tous côtés par des casernes militaires et des zones loyalistes ! Mais voilà, ils sont jeunes, et ils ont la tête dure. « Si vous entrez, ils vont démolir la ville sur ses habitants », leur ai-je dit… Mais que peut-on y faire, c’est notre destin… »

Sa fille prend la parole : « Nous, on n’a pas du tout quitté la maison.. Ma mère allait d’une rue à l’autre pour prendre des nouvelles des gens.. L’armée est entrée par le nord. Les révolutionnaires avaient miné toutes les entrées, mais un espions marchait devant les soldats et les informait précisément de l’emplacement de chaque mine. Le chien ! Il marchait sans même se cacher le visage ! Pendant de longs mois, il a prétendu être un révolutionnaire comme eux. Il a eu connaissance de tous les plans, et il en a informé les services de sécurité. Ils n’étaient que trois cent jeunes avec des armes légères ! Comment auraient-ils pu tenir ? »

Je regarde la mère qui s’apprête à interrompre sa fille, et je vois des traits harmonieux, un visage débordant d’amour. « C’est la volonté qui compte, ma fille. Leur volonté était forte. Et ils auraient pu tenir si l’Armée libre à Quneïtra et Khan al-Cheikh les avait soutenus. On dit qu’ils sont venus, mais que des agents de sécurité se sont déguisés en membres de l’Armée libre, les ont attendus au sud de la ville, et les ont exécutés quand ils sont entrés ».

– « Ce sont des mensonges, personne n’est venu », répond la fille.

La mère reprend : « Le mari de notre voisine est dans l’Armée libre. Quand l’armée régulière a attaqué le quartier, il s’est enfui avec ceux qui l’ont pu. Mais ils sont entrés chez lui et ont emmené sa jeune épouse. Elle est revenue quelques jours après. L’expression de son visage était méconnaissable. Impossible de savoir ce qu’elle avait enduré. Elle nous a raconté qu’ils l’avaient emmenée à la caserne toute proche. « Tourne la tête vers le mur ». En tournant la tête, elle avait vu des lambeaux de chair humaine accrochés à la paroi, reste de fusillés. Elle avait eu envie de vomir, mais elle ne pensait qu’à la balle qui allait l’atteindre. Elle n’a pas dit dans quelles circonstances ils l’avaient libérée, mais elle est complètement brisée. On raconte qu’ils l’ont violée tour à tour une semaine entière ».

« Comme tu vois, nos maisons sont construites sans permis, collées les unes aux autres, et la plupart d’entre nous sont des déplacés venus du plateau du Golan. Quand nous avons quitté le Golan, j’étais petite. Je me souviens que ma mère avait dit qu’il ne fallait pas trop s’éloigner, que nous reviendrions vite à notre village. Il y avait ici dans notre quartier des alaouites de la côte, mais ils se sont tous enfuis quand l’Armée libre a annoncé qu’elle allait libérer la région. Les jeunes de l’Armée libre ont fait des trous dans les murs pour faciliter la fuite de maison en maison en cas d’attaque de l’armée. Quand les agents de sécurité ont vu ça, ils se sont mis dans une colère folle. Ils ont entrepris de casser les murs de toutes les maisons qui ne l’avaient pas déjà été… »

« Regarde la cuisine.. Quand ils ont voulu y entrer, il n’ont pas utilisé la porte, mais ils ont fait un trou dans le mur ! » En riant, Oum Yahya me montre le trou dans le mur de la cuisine, qu’elle a recouvert d’un tissu.

« Mais ils ne sont pas tous mauvais dans l’armée. Une fois je marchais, j’allais chez les voisins, et je suis passée à côté d’un soldat. Il m’a dit : « Hajjti, marche plus près du mur, faudrait pas qu’ils te tirent dessus… » Imagine-toi ! Il vient avec l’armée pour tuer mes enfants, et malgré cela, quand personne ne le voit, il me montre qu’il s’inquiète pour moi ».

« Il y aussi l’histoire de mon voisin. Ils sont entrés chez lui pour fouiller la maison. Un soldat lui a demandé : « S’il te plait, est-ce que je peux appeler ma femme de ton portable, juste deux minutes ? Elle devait accoucher il y a deux jours, et je voudrais prendre de ses nouvelles ». Notre voisin lui a donné son téléphone. Le jeune homme s’est mis dans un coin pour appeler en cachette, puis il est revenu en souriant : « J’ai eu un garçon ». « S’il te plaît, ne dis pas aux autres que j’ai appelé de ton téléphone ! » « Eh bien, prends le portable et parle autant que tu veux ! » a dit le voisin. « Non ! Reprends-le ! S’ils apprennent ça ils vont me pendre ! »

Les histoires d’Oum Yahya n’ont pas de fin. Mais je n’ai pas le temps d’en dire plus aujourd’hui. Je te raconterai d’autres histoires venues de la même ville dans une prochaine lettre.

« Mère du martyr, nous sommes tes enfants »

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