Chroniques du délitement. 2 / Règlement de comptes à Qardaha, antre de la famille Al Assad


suite de la première partie ici
L’annonce que des manifestations hostiles au régime se sont déroulées à Qardaha, vendredi 28 septembre, avant de dégénérer en un véritable affrontement armé entre milices locales, a rempli d’aise et de satisfaction de nombreux Syriens. Cette petite ville sans cachet a en effet une grande importance symbolique, puisque c’est là que sont tombées les têtes de la majorité des membres de la famille Al Assad. Mais qu’on ne se réjouisse pas avant l’heure ! En arabe, « le lieu où tombe la tête » n’est pas celui où l’on décède… mais celui où l’on vient au monde.

Entrée de Qardaha

Une bonne nouvelle pouvant en dissimuler une autre, les mêmes Syriens ont été heureux d’apprendre que, parmi les malheureuses victimes de l’affrontement fratricide dont Qardaha avait été le théâtre, figurait un certain Mohammed Tawfiq Al Assad, cousin du chef de l’Etat. Surnommé cheykh al jabal, « seigneur de la montagne », cet individu n’est pas seulement un criminel et un mafieux notoire. Avec les deux fils aînés de son oncle Jamil, ses cousins Moundher Al Assad, sayyed al Qardaha (le maître de Qardaha), et Fawwaz Al Assad, malik al houqouq (le roi du Droit), il a été l’un des premiers à s’entourer de chabbiha. Recrutés pour leurs muscles  aussi épais que leur cerveau, ces hommes ont longtemps fait régner la terreur parmi les membres de la communauté alaouite dont ils sont en majorité issus, avant d’être utilisés par  Bachar Al Assad, depuis le début de la crise, pour terroriser la population syrienne dans son ensemble et pour châtier de la pire des manières les contestataires qui persistaient à nier sa légitimité et à exiger son départ.

Fort de la protection de son oncle Hafez Al Assad, jadis, et de la complaisance de son cousin Bachar Al Assad, naguère, Mohammed Al Assad a imposé sa loi dans la région montagneuse surplombant la zone côtière de Syrie, où il a développé un business fort lucratif. Il se livrait, entre le Liban et la Turquie, aux trafics d’armes et de stupéfiants. Il contrôlait les autres contrebandiers. Et il prélevait une part sur leurs opérations, chaque fois que ceux-ci empruntaient « sa » route, le tronçon de la voie publique sur laquelle il avait jeté son dévolu, sans que les responsables locaux estiment nécessaire ou soient en mesure d’intervenir pour rétablir l’ordre. Ayant pris l’habitude de franchir sans ralentir les postes frontières entre le Liban et la Syrie, il a tué, un jour, deux agents des moukhabarat de l’armée de terre. Sur ordre de son oncle Jamil, les deux victimes ont été considérées comme « tuées par des hors-la-loi anonymes ». Un autre jour, il a assassiné de sang-froid, à coups de couteau, un jeune étudiant de la région, Safwan Al A’sar, qui avait eu l’audace de répondre aux coups que lui avait portés un membre de la famille Al Assad.

Avant le décès du « président éternel » Hafez Al Assad et l’installation de son héritier Bachar Al Assad à la tête de l’Etat, en juin 2000, Mohammed Al Assad était souvent intervenu auprès des moukhabarat, au profit  de familles de prisonniers désireuses d’obtenir des renseignements sur la localisation et l’état de santé de leurs proches, enlevés et détenus depuis des lustres. Ses services avaient évidemment un prix, calculé en fonction des avoirs et des revenus des solliciteurs. Certains de ceux qui ont eu recours à ses bons services n’ont pas oublié le cynisme de l’invidividu, qui a profité de leur détresse familiale pour leur livrer des nouvelles rassurantes sur des détenus déjà décédés, et qui a parfois permis à certains, contre des millions de livres, d’apercevoir de loin ce qu’il leur avait affirmé, mais encore une fois à tort, être leur père, leur frère ou leur fils…

Pétarade de la fête de Pâques à Lattaquié

Avant le déclenchement de la contestation, l’un de ses derniers coups d’éclat a été l’organisation, le jour de la fête de Pâques, le 4 avril 2010, d’une manifestation de plusieurs dizaines de ses hommes sur le parvis de la cathédrale grecque orthodoxe de Lattaquié. Pendant plusieurs minutes, ils ont vidé en l’air les chargeurs des armes de tous calibres qu’ils avaient apportées avec eux. Il s’agissait tout à la fois d’impressionner les fidèles chrétiens, qui n’auraient jamais osé se livrer à une telle manifestation… théoriquement interdite en Syrie, et de démontrer à tous que les alaouites étaient présents, bien équipés, libres de leurs faits et gestes, et qu’ils n’hésiteraient pas à se défendre au cas où quiconque songerait à contester la présence à la tête de l’Etat de la famille Al Assad et  à s’en prendre à eux.

Selon les informations disponibles, une altercation est donc intervenue, vendredi 28 septembre, dans un café de Qardaha, entre des membres des familles Al Assad et Chalich, d’une part, et des familles Al Khayyer, Othman et Abboud, de l’autre. Le « seigneur de la montagne » n’a pas supporté d’entendre un membre de la famille Al Khayyer dénoncer à haute voix la gestion calamiteuse du pays par son cousin, le chef de l’Etat, et réclamer le départ de Bachar Al Assad. Son incompétence avait déjà détruit et ruiné la Syrie. Elle risquait de provoquer le désastre et la mort jusque dans sa ville natale. Fidèle à sa réputation, Mohammed Al Assad a aussitôt sorti son pistolet et tiré sur l’impudent qui tenait de tels propos. Mais il a manqué sa cible et l’autre, plus adroit, l’a grièvement blessé par un tir de riposte. S’est ensuivi un affrontement généralisé qui a provoqué plusieurs morts et blessés dans les deux camps.

Logo de la coordination de Qardaha

Le 1er octobre, la « Coordination de Qardaha », un rassemblement de jeunes alaouites opposés au régime et partisans de la révolution, affirme sur sa page Facebook que, transporté d’urgence à l’Hôpital de Tartous, Mohammed Al Assad n’a pas survécu. La tension est vive dans la ville, que les forces de sécurité encerclent de tous côtés et à laquelle elles interdisent l’accès.

A la différence de la famille Al Assad, dont les agissements confirment quotidiennement la basse extraction, la famille Al Khayyer jouit, à Qardaha, dans le pays alaouite et dans l’ensemble de la Syrie, d’une solide réputation. Elle compte dans ses rangs des intellectuels, des oulémas, des médecins… Des liens matrimoniaux ont été établis entre les deux familles : Rifaat Al Assad compte parmi ses nombreuses épouses une Lin Al Khayyer, et une fille de son frère Jamil, Fawziyeh Al Assad a pour mari Hassan Al Khayyer. Mais leurs relations n’ont jamais été chaleureuses.

Le site Al Moundassa al Souriyya (l’infiltrée syrienne) rappelait, le 24 novembre 2011, que l’inimitié entre les deux familles a été nourrie par l’exécution, en 1979, par le régime de Hafez Al Assad, du poète Hasan Al Khayyer. Baathiste convaincu au point d’avoir prénommé son fils Baath (en quelque sorte « René »), Hasan n’avait pas tardé à dénoncer dans ses poèmes les dérives affairistes et la corruption du pouvoir. Peu désireux de dresser contre lui la ville dont tous deux étaient originaires et l’ensemble de la communauté alaouite, alors qu’il était occupé à consolider son autorité, Hafez Al Assad avait feint d’ignorer les critiques du poète. Mais un jour est venu où il a estimé qu’il ne pouvait plus atermoyer. A la fin des années 1970, les meurtres ciblés de Syriens s’étaient multipliés. Les victimes appartenaient à toutes les communautés, mais elles étaient principalement alaouites. Le régime attribuait leur assassinat à la Tali’a Mouqatila (Avant-Garde Combattante), un groupuscule islamiste radical composé de déçus ou d’exclus des Frères Musulmans. Mais il n’échappait à personne que, avec l’aide de son frère Rifaat en particulier, le chef de l’Etat profitait de cette situation pour procéder à la suppression de concurrents politiques potentiels. Mohammed Al Fadel, doyen de l’Université de Damas, tué en 1976, en est le plus célèbre exemple. Suite à la mort de l’un de ses amis, le poète a laissé libre cours à sa colère dans un poème resté célèbre, imputant au pouvoir, au parti Baath et à la famille Al Assad, la responsabilité de son exécution. Sur ordre du chef de l’Etat, il a alors été enlevé. Sa famille ne l’a jamais revu, ni vivant, ni mort. Mais elle a appris, par d’anciens détenus, qu’avant d’être tué dans la prison où il avait été conduit, ses bourreaux lui avaient coupé la langue…

C’est l’arrestation du Dr Abdel-Aziz Al Khayyer qui a attisé cette fois-ci la tension entre les différents clans de la ville. Le 20 septembre, alors qu’il rentrait d’une visite en Chine, où il s’était rendu avec une délégation de la Comité de Coordination des Forces de Changement National Démocratique (CCFCND), et qu’il s’apprêtait à participer au congrès que ce rassemblement toléré par le régime avait convoqué à Damas sur le thème du « Dialogue national », il a été arrêté par les moukhabarat de l’armée de l’air. La « révélation », par les médias inféodés au pouvoir, que l’affaire avait été menée par des éléments appartenant aux « terroristes de l’Armée Syrienne Libre » n’a convaincu personne. Mais elle a suscité l’inquiétude pour le sort de l’intéressé et de ses deux camarades, qui n’ont toujours pas été libérés.

Le Dr Abdel-Aziz Al Khayyer

Son arrestation est incompréhensible, aussi bien pour ses amis que pour ses proches. Certes, le Dr Abdel-Aziz Al Khayyer est un véritable opposant, mais, s’il est un adversaire politique du régime, il n’est pas pour lui un ennemi. Membre du Parti de l’Action Communiste, il a été arrêté en 1992 et condamné à 22 ans de prison. A sa remise en liberté, fin 2005, il a adhéré à la « Déclaration de Damas », mais, incommodé par l’orientation libérale de cette plateforme, il a pris avec elle ses distances pour fonder, avec d’autres militants de gauche, en avril 2007, le Rassemblement de la Gauche Marxiste. Il fait partie des membres fondateurs du CCNCND, dont il est le responsable des relations extérieures, et au sein duquel il milite pour une solution politique à la crise en cours et pour l’établissement d’un dialogue entre toutes les parties.

En refusant toute solution négociée au soulèvement de la ville de Daraa, en mars 2011, le régime syrien avait mis lui-même le feu aux poudres et déclenché un mouvement de contestation qui s’est transformé en une véritable révolution. L’arrestation du Dr Al Khayyer, dont les critiques étaient insupportables à un régime qui ne veut admettre que l’allégeance, est en passe de provoquer la dissension au sein de la communauté dont la majorité de ses membres les plus influents sont issus.

Les suites de cette affaire sont scrutées avec intérêt par ceux qui attendent et espèrent, depuis plusieurs mois, le ralliement à la révolution de la communauté alaouite, que la famille Al Assad n’a pas protégée davantage que les autres minorités, mais dont elle s’est servie, comme des autres, pour se protéger lui-même et se cramponner au pouvoir.

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Syrie : des enfants meurent sous les balles


AFP

Mis en ligne le 02/10/2012

Damas « croit toujours en une solution politique », tout en accusant les Etats-Unis et la France notamment « de soutenir le terrorisme » en Syrie.

De violents combats entre soldats et rebelles ont secoué lundi les souks d’Alep, joyau historique classé par l’Unesco dans la deuxième ville de Syrie, tandis que des raids aériens ont encore coûté la vie à des enfants dans le nord-ouest.

 

A New York, le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon a appelé le régime syrien « à montrer de la compassion pour son propre peuple » et a solennellement mis en garde Damas contre toute utilisation de son arsenal d’armes chimiques. Le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid Mouallem, a pour sa part assuré à la tribune des Nations unies que Damas « croit toujours en une solution politique », tout en accusant les Etats-Unis et la France notamment « de soutenir le terrorisme » en Syrie.

A Alep, deuxième ville du pays et enjeu majeur du conflit qui dure depuis plus de 18 mois, de violents combats avaient repris dans la soirée aux abords des souks historiques, déjà victimes de destructions durant le week-end.

Une source militaire a affirmé à l’AFP que les rebelles « tentaient de prendre d’assaut la mosquée des Omeyyades », non loin des souks. Le chef de brigade rebelle al-Tawhid, Abdel Kader Saleh, la plus puissante à Alep, a affirmé à l’AFP que « l’armée a transformé la mosquée des Omeyyades en caserne ». Régime et rebelles se sont accusé mutuellement d’être à l’origine des dégâts causés aux souks. Classés par l’Unesco en 1986, avec la vieille ville d’Alep, leurs quelque 1.550 échoppes étaient depuis des siècles l’un des centres névralgiques du commerce au Moyen-Orient.

La France a exprimé lundi sa « vive condamnation suite à la destruction par les flammes du marché médiéval d’Alep causée par de violents bombardements ». Les portes de bois des échoppes, remplies d’étoffes et de broderies, s’étaient rapidement consumées après les premiers combats samedi.

Cinq de la quarantaine des marchés du souk, comme le souk des femmes, celui de l’or ou encore celui des abayas, ont été entièrement détruits, selon des témoins, même s’il reste difficile d’estimer les dégâts en raison des combats. Les Etats-Unis ont annoncé lundi l’envoi d’un émissaire en Europe pour discuter avec Paris, Brlin, Londres et Rome de la « poursuite des efforts de sanctions contre l’Iran et la Syrie » et des « priorités en matière de lutte contre le financement du terrorisme ».

Toujours à Alep, des combats ont également éclaté dans d’autres secteurs. L’immeuble abritant le gouvernorat local a été la cible d’un tir, « provoquant la panique parmi les fonctionnaires », selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

Les violences ont fait 21 morts à Alep lundi, et 156 au total, dont 84 civils, dans tout le pays, selon l’OSDH.

A Idleb, province voisine d’Alep dans le nord-ouest du pays, au moins 21 civils, dont huit enfants, tués dans un raid aérien mené par les troupes du régime de Bachar al-Assad sur la localité de Salqine, selon l’OSDH et des militants.

Une vidéo postée sur internet montre des images insoutenables de corps carbonisés et démembrés, dont ceux d’enfants.

La télévision d’Etat syrienne a affirmé que les forces du régimes « ont tué la plupart des terroristes qui ont attaqué la ville de Salqine », évoquant « des terroristes d’Al-Qaïda et des non-Syriens ».

La mort a frappé ailleurs dans le pays, dans les régions défendues farouchement par les rebelles comme à Deraa, berceau de la contestation, où au moins cinq personnes, dont une femme, ont péri dans le pilonnage par l’armée, selon l’OSDH. « Que Dieu te maudisse Bachar, toi, tes soldats et ta famille, nous nous vengerons », clame un homme dans une vidéo.

Au moins 18 soldats syriens ont par ailleurs été tués et 30 autres blessés dans une embuscade rebelle contre un convoi de voitures, de camions et de véhicules sur la route de Homs, dans le centre du pays, selon l’OSDH.

La rébellion a par ailleurs affirmé avoir pris des missiles anti-aériens longs de plusieurs mètres dans un arsenal de l’armée situé dans le secteur de Ghouta, dans la province de Damas.

Le conflit a fait plus de 30.000 morts depuis le début du conflit en mars 2011, selon l’OSDH.

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Réfugiés syriens: après l’horreur, comment se reconstruire?


 

Par Clothilde Mraffko, publié le 01/10/2012 à 16:56, mis à jour à 17:19

 

En Syrie, la brutale répression du régime de Damas a transformé la révolution en bain de sang. Pour les réfugiés qui ont pu fuir à l’étranger, la violence ne cesse jamais. L’Express a rencontré des médecins qui viennent en aide aux victimes de violences.

Réfugiés syriens: après l'horreur, comment se reconstruire?
SYRIE – Les camps installés aux frontières du pays, comme à Mafraq en Jordanie, accueillent les réfugiés. Outre l’épreuve de la vie entassés dans des tentes exposées à la poussière, sans eau courante, ni électricité, il faut essayer de se reconstruire après avoir vécu dans la peur.

Reuters/Ali Jarekji

 

Le périple peut durer des semaines. Sans provisions d’eau ni de nourriture, les civils syriens qui fuient la répression n’ont pour seul bagage que la peur. Ils voyagent de nuit, feux éteints afin de ne pas se faire repérer par les milices du régime de Bachar el-Assad. Aujourd’hui, ceux qui parviennent à s’extraire du chaos syrien s’échouent à la frontière libanaise, turque ou jordanienne. La plupart sont des femmes et des enfants qui ont laissé leur mari, leur père ou leur frère dans l’horreur des combats. Ils ont été témoins d’exactions, ils ont vu les bombardements et le déchaînement de violence. Parfois, ils en ont été eux-mêmes les victimes.

Après la fuite, arrivés à l’étranger, il leur faut survivre dans des camps dispersés, entassés dans des tentes surchauffées et exposées à la poussière, sans eau courante, ni électricité. Surtout, les fantômes du passé rôdent. « Les réfugiés syriens souffrent de la perte, explique le docteur Mohammed, psychologue de Médecins sans Frontières, basé au Liban. Ils ont perdu des êtres proches, ils sont en deuil. Mais ils ont aussi perdu le cadre de leur ancienne vie: un Etat qui devait les protéger et une société qui les entourait. Ils n’ont plus rien, même au niveau matériel. Et ils ont subi ces séparations de manière brutale, douloureuse ».

Une douleur qui reste

Certaines souffrances mettront des mois avant d’être exprimées. « D’autres resteront tues, précise Béatrice Patsalides-Hofmann, psychologue au centre Primo Levi, une association qui prodigue des soins et un soutien aux personnes victimes de torture et de violences politiques. Ce choix de ce qui est dit ou non permettra à la personne de se reconstruire un espace de pensée ». Des victimes choisissent de parler, « afin de cadrer leur souffrance pour qu’elle ne puisse pas tout engloutir », précise le docteur Mohammed. Les autres, en revanche, se murent dans un silence profond. « Beaucoup de gens ne viennent pas consulter un psychologue dans les camps, explique Gilles Potier, directeur des opérations internationales à Médecins du Monde. Ils pensent: ‘A quoi bon parler? Qu’est-ce que je peux faire? Qu’est-ce qu’ils peuvent faire?’ « . La douleur non dite finit toujours par s’exprimer, autrement, que ce soit à travers la violence ou par des symptômes physiques.

Des semaines durant, les victimes revivent très précisément les moments traumatiques. « C’est assez frappant, relate Agnès Afnaïm, médecin généraliste au centre Primo Levi. Le temps d’une consultation, la présence s’éclipse dans le regard. Le sujet n’est plus là, il ne fait plus la distinction entre son souvenir et le présent. Un moment d’inattention, un détail qui se rappelle à sa mémoire et la pensée prend le dessus sur la réalité ». Certains troubles rongent la mémoire: les victimes oublient de finir de s’habiller ou ne savent plus combien elles ont de frères et soeurs.

Vivre avec la peur

« J’avais perdu la notion du temps, raconte Nidal, opposant syrien aujourd’hui réfugié en France. En sortant de prison, je n’arrivais plus à parler avec les gens, à leur donner des rendez-vous. Dans ma cellule, je ne gérais plus mon temps et en sortant, j’ai mis longtemps à utiliser une montre ». Lors de leur détention, les victimes vivent au rythme de leur peur. A tout moment, elles peuvent être extirpées de leur cellule pour être exécutées. A leur libération, l’angoisse de se faire arrêter à nouveau les empêche de s’abandonner à un sentiment de sûreté. « Je me souviens d’un homme, raconte Béatrice Patsalides-Hofmann. Il avait été torturé, et il sursautait lorsqu’il percevait des bruits qui nous paraissent, à nous, anodins. Une sirène de police résonnait, au loin, dans la rue et il était terrifié. Il avait passé des mois en prison, attentif au moindre bruit qui lui signalerait un danger imminent. Il revivait ces moments d’angoisse à chaque porte qui claquait ».

 

 

Lors du séjour en prison, des mécanismes inconscients se mettent en place pour protéger la victime de la douleur. Mais ils perdurent bien après la libération et empêchent le contact entre le corps et l’esprit: « Pendant deux mois, poursuit Nidal, je n’avais plus de sentiments. Je n’étais ni content, ni insatisfait, je ne savais pas. Je regardais les gens autour de moi et je n’étais pas présent avec eux. J’étais spectateur de ma situation. J’entendais de la musique mais je ne l’écoutais pas. Ce n’est qu’après deux mois que j’ai commencé à ressentir. J’ai eu envie de quelque chose à nouveau, envie de boire un café ou de manger. J’éprouvais de nouveau des besoins ».

Quarante ans de torture en Syrie

Mais qu’en est-il alors, à l’échelle de toute une nation? « Le cas de la Syrie est préoccupant, souligne Béatrice Patsalides-Hofmann. C’est un conflit qui dure depuis un an et demi maintenant. Et il n’est que la répétition de la même situation : cela fait quarante ans qu’on torture en Syrie. Le monde est au courant, par les médias, les témoignages… mais ne fait rien. Ce cynisme inouï accentue la souffrance des victimes ». L’espoir fluctue au gré des nouvelles du front. « Il y a encore six mois, les gens pensaient revenir rapidement en Syrie, reconstruire le pays, raconte le docteur Mohammed. Mais aujourd’hui, les réfugiés se disent: ‘Ca prend tellement de temps, va-t-on vraiment revenir? Et si on revient, que va-t-on faire?’  ».

 

 

Les illusions d’une guérison rapide se perdent. Certains se demandent comment endurer l’insoutenable. « Tous les jours, un de nos proches meurt, confiait, il y a peu, un opposant à Nidal. Et on ne répond pas. Ils nous frappent et nous torturent, et on n’ose même pas leur lancer des pierres. On manifeste avec une rose à la main, et on nous anéantit. C’est à devenir fou ».

Tous savent que demain ne sera jamais plus comme hier, et que ces mois de violence laisseront une trace indélébile. « On ne guérit pas de la torture, précise Béatrice Patsalides-Hofmann. Mais on peut apprendre à vivre avec les traumatismes ». Et si la guerre s’arrête, la nécessité de la reconstruction prendra alors peut-être le dessus sur les blessures profondes de la Syrie.

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Les souks d’Alep sous les obus


lundi 1er octobre 2012, par La Rédaction

À Alep, deuxième ville du pays et enjeu majeur du conflit qui dure depuis plus de 18 mois, de violents combats se sont déroulés pendant plusieurs heures dans les souks historiques, déjà victimes de destructions durant le week-end. « Le plus grand problème, c’est qu’on ne sait rien de nos échoppes, tout ce qu’on sait, on l’apprend par le bouche-à-oreille », se lamente un marchand de ficelles qui estime sa marchandise à des millions de livres syriennes. Classés au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco en 1986, avec la vieille ville d’Alep, les souks et leurs quelque 1 550 échoppes étaient depuis des siècles l’un des centres névralgiques du commerce au Moyen-Orient.

La France a exprimé lundi sa « vive condamnation suite à la destruction par les flammes du marché médiéval d’Alep causée par de violents bombardements ». Les portes de bois des échoppes, remplies d’étoffes et de broderies, s’étaient rapidement consumées après les premiers combats samedi. Cinq de la quarantaine des marchés du souk, comme le souk des femmes, celui de l’or ou encore celui des abayas, ont été entièrement détruits, selon des témoins, même s’il reste difficile d’estimer les dégâts en raison des combats.

Toujours à Alep, de violents combats ont également éclaté dans d’autres secteurs. L’immeuble abritant le gouvernorat local a été la cible d’un tir, « provoquant la panique parmi les fonctionnaires », selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). Au total, près de 56 personnes, dont 31 civils ont péri dimanche dans les violences à travers le pays, selon un bilan provisoire de l’OSDH.

Ainsi, à Idleb, province voisine d’Alep dans le nord-ouest du pays, au moins 21 civils, dont huit enfants, ont été tués dans un raid aérien mené par les troupes du régime de Bachar el-Assad sur la localité de Salqine, selon l’OSDH et des militants. Une vidéo postée sur Internet montre des images insoutenables de corps carbonisés et démembrés, dont ceux d’enfants. » Oh, mon Dieu, mon fils est mort », pleure un homme devant un pick-up plein de corps. Trois enfants sont membres d’une même famille, selon l’ONG.

La mort a frappé ailleurs dans le pays, dans les régions défendues farouchement par les rebelles, comme à Deraa, berceau de la contestation, où au moins cinq personnes, dont une femme, son père et un rebelle, ont péri dans le pilonnage par l’armée, selon l’OSDH. « Que Dieu te maudisse, Bachar, toi, tes soldats et ta famille, nous nous vengerons », clame un homme dans une vidéo. Au moins 18 soldats syriens ont par ailleurs été tués et 30 autres blessés dans une embuscade rebelle contre un convoi de voitures, de camions et de véhicules sur la route de Homs, dans le centre du pays, selon l’OSDH. Le conflit a fait plus de 30 000 morts depuis le début du conflit en mars 2011, toujours selon l’organisme indépendant basé à Londres.

Le chef de la diplomatie syrienne, Walid Mouallem, a accusé les États-Unis de vouloir répéter le scénario qui a mené à la chute du dictateur irakien Saddam Hussein en prétextant la présence d’armes chimiques dans le pays. « C’est une chimère qu’ils ont inventée pour lancer une campagne contre la Syrie comme ils l’ont fait en Irak », a-t-il déclaré dans une interview à la chaîne arabe Al-Mayadeen, réalisée en marge de l’Assemblée générale de l’ONU à New York, et dont des extraits ont été rendus publics lundi. L’argument des États-Unis de la présence d’armes de destruction massive en Irak avait servi à justifier l’invasion de ce pays en mars 2003 et s’était ensuite révélé faux.

Walid Mouallem a toutefois gardé le flou sur la détention d’un tel arsenal par le régime, deux mois après que Damas a reconnu pour la première fois posséder des armes chimiques et menacé de les utiliser en cas d’intervention militaire occidentale, mais jamais contre sa population. « Ces armes chimiques en Syrie, si elles existent, et je dis bien si elles existent, comment est-il possible que nous les utilisions contre notre propre peuple ? C’est du n’importe quoi », a-t-il dit. La semaine dernière, le secrétaire américain à la Défense Leon Panetta avait affirmé que Damas avait déplacé des armes chimiques pour les sécuriser. Washington est défavorable à une intervention armée en Syrie.

Le diplomate syrien a en outre estimé que des pays comme le Qatar « dépensaient des milliards de dollars pour faire assassiner le peuple syrien ».
La Turquie a par ailleurs évalué dimanche à près de 100 000 le nombre de Syriens réfugiés sur son territoire, et a réclamé une aide internationale pour continuer à les accueillir. Au total, 93 576 réfugiés sont logés dans 13 camps dispersés dans le sud-est de la Turquie, frontalière avec la Syrie, selon Ankara.

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Bosnie et Syrie


L’ombre portée du drame bosniaque

Par Nathalie Nougayrède

Et si l’histoire se répétait ? « Sur la Syrie, on en est là où je me trouvais en 1993 et en 1994 avec la Bosnie. Cela nous a pris deux ans ». Ce commentaire saisissant de l’ancien président américain Bill Clinton date du mois de juin. Parallèlement, William Hague, le chef du Foreign Office, faisait le même constat : la Syrie « ressemble à la Bosnie des années 1990 ».

Chaque crise est différente, les époques aussi. Pourtant, lorsque des responsables occidentaux, des observateurs, des acteurs ou témoins directs du drame dans les Balkans se remémorent ces événements, la comparaison avec la Syrie vient assez rapidement. « Après trente ans de travail sur des zones de conflit, nous déclare un ancien conseiller de la force de l’ONU en Bosnie, je dois constater que la Syrie est le dossier qui affiche le plus de similitudes avec la Bosnie : une guerre civile avec de fortes composantes ethnico-religieuses, un environnement régional où des pays « voisins » agissent comme parrains des parties au conflit, et un troisième cercle, celui des grandes puissances, incapables de s’entendre. »

Dans le nord d’Alep après un raid de l’armée syrienne

Un autre expert des deux dossiers, l’actuel émissaire suisse au Moyen-Orient, Jean-Daniel Ruch, qui a travaillé pour la justice internationale dans les Balkans, évoque comme points communs « une impasse politique, une escalade de la violence, une diplomatie impuissante, une opinion internationale choquée souhaitant que quelque chose soit fait pour mettre fin aux massacres des civils ».

En Bosnie, la guerre civile a duré de 1992 à 1995. La communauté internationale a paru longtemps hésitante et impuissante. Il fallut attendre cent mille morts et le crime de génocide, à Srebrenica, pour que les occidentaux décident de mettre fin au bain de sang. Des frappes aériennes ciblées de l’OTAN sur les positions serbes, couplées avec une aide en sous main aux forces bosno croates, ont contraint Slobodan Milosevic à la négociation. Elle a abouti aux accords de Dayton, en novembre 1995, qui ont sanctuarisé un partage du pays selon des lignes communautaires.

Aujourd’hui, le pilonnage aérien sur Alep et d’autres villes syriennes fait penser à Sarajevo. Les opérations de ratissage et d’épuration ethniques conduites en Syrie par les chabbiha (milices pro-Assad) rappellent cruellement celles de la soldatesque de Ratko Mladic et Radovan Karadzic. Une similitude d’ordre historique apparaît aussi : ces deux crises surviennent chacune dans un contexte international chamboulé. Les bouleversements géopolitiques induits par la chute du communisme à l’Est composent la toile de fond de la guerre en Bosnie. Ce conflit découle de l’effondrement idéologique de la Yougoslavie. Il est le théâtre de la folie meurtrière née du concept de « Grande Serbie », exalté par l’homme fort de Belgrade, Slobodan Milosevic.

Le drame de la Syrie se produit dans un contexte de transformations historiques : un printemps de libération des peuples arabes en révolte contre les pouvoirs. A Damas, c’est le crépuscule d’un système clanique, celui des Assad, qui repose sur une coalition de minorités. Il lutte contre sa disparition par un déferlement de violence.

L’affrontement en Bosnie était religieux (Serbes orthodoxes contre Croates catholiques et Bosniaques musulmans) et nationaliste (Serbes contre Bosniaques et Croates, Sarajevo étant martyrisée parce qu’elle portait l’étendard de la multiethnicité). En Syrie, le soulèvement anti-Assad est né au sein de la majorité sunnite, tandis que la minorité alaouite est assimilée au pouvoir (tous les alaouites ne sont pas pro-Assad). Ce n’est pas à proprement parler une guerre confessionnelle, même si cette pente existe. L’affrontement se joue principalement entre un peuple en révolte et un régime prêt à recourir aux dernières extrémités pour se maintenir en place. Pendant des mois, en 2011, les contestations de rue étaient pacifiques. La guerre a d’abord été le choix du pouvoir.

Le spectacle d’une longue inaction de la communauté internationale est un autre élément commun aux deux dossiers. La paralysie et la division des puissances sont la conséquence du positionnement russe face aux Occidentaux : soutien de Moscou au pouvoir syrien aujourd’hui, soutien de Moscou aux Serbes hier. Pourtant, c’est la posture, en retrait, de Barack Obama qui apparaît comme l’élément le plus déterminant. Comme l’était, en 1993 et 1994, l’attentisme de Bill Clinton face à la Bosnie. Il a hésité pendant près de trois ans avant de se résoudre à une intervention.

La Syrie n’a pas été la priorité de Barack Obama. En campagne électorale, il ne veut pas de nouvelle guerre américaine dans le monde musulman. Ce qui prime, c’est de prévenir tout dérapage dans le dossier nucléaire iranien, où la coopération de Moscou est par ailleurs recherchée. Dans les années 1992-1994, les Etats Unis de George Bush père, puis de Bill Clinton, ne voient pas d’intérêt stratégique à se mêler de l’affaire bosniaque. Les Balkans sont à leurs yeux le dossier des Européens. James Baker, le secrétaire d’Etat de George Bush, a cette formule devenue célèbre : « We don’t have a dog in that fight » (« Nous n’avons aucun intérêt à défendre dans ce conflit »). Warren Christopher, son successeur, renchérit : « Bosnia is a problem from Hell ».

La Syrie, un « problème infernal » ? Les Etats Unis semblent, pour l’essentiel, déléguer la crise à leurs partenaires régionaux, à savoir la Turquie et certains pays arabes. On cherche à contenir le risque de contagion. Mais cette valorisation des acteurs régionaux, dont l’action est confuse, contribue à amplifier l’effet de « guerre par procuration » dans le grand clash stratégico-confessionnel : sunnites contre chiites, Arabie saoudite contre Iran.

Sur la Bosnie comme sur la Syrie, les Européens s’illustrent par leur impuissance à agir seuls. Et par leurs divisions, plus ou moins visibles. Dans les années 1991-1994, les Croates ont l’appui de l’Allemagne. Les Serbes, eux, bénéficient d’une forte indulgence de François Mitterrand.

Appels français peu suivis d’effets

La France de François Hollande, autant que celle de Nicolas Sarkozy, est en pointe en Europe pour dénoncer les agissements du régime Assad. Mais ses solos restent des solos.

L’annonce faite par François Hollande, le 27 août, d’une « reconnaissance » d’un futur « gouvernement de transition » à Damas et son récent appel à l’ONU en faveur d’une protection pour les « zones libérées » en Syrie ont eu peu d’effet d’entraînement jusqu’à présent. Les Britanniques comme les Américains ont jugé ces initiatives prématurées. Paris semble avoir étudié l’idée, pendant plusieurs semaines, de s’appuyer sur les « zones libérées » à l’intérieur de la Syrie pour conférer une légitimité à une politique d’ingérence. L’autorité de Damas ne s’exerçant plus sur ces régions, la souveraineté de l’Etat syrien ne serait pas enfreinte.

La récente tournée du ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, en Jordanie et au Liban a cependant signalé l’abandon de cette option : ni livraisons d’armes ni « zones tampons » protégées. On s’en tient aux équipements « non létaux » distribués à des groupes d’opposants armés que les services français tentent de trier sur le volet, une démarche conforme à ce que font les Américains. Le reste de l’aide concrète est dans le registre de l’humanitaire et du soutien à la société civile. A leurs interlocuteurs français, les chefs de katibas (unités de combattants) anti-Assad répètent que le refus occidental de leur fournir des armes antiaériennes ne fait que pousser la rébellion vers d’autres sources d’approvisionnement : le marché noir, où les islamistes financés par le Golfe auraient la haute main…

On retrouve là certains échos du débat qui avait cours à l’époque de la Bosnie : faut-il livrer des armes, violer l’embargo (onusien en Bosnie, européen en Syrie) ? L’administration Clinton était favorable à un approvisionnement des Bosniaques. Paris et Londres étaient contre. Aujourd’hui, la politique des Occidentaux sur la Syrie est de ne pas adopter de posture de belligérant, même si cela paraît en décalage avec leurs appels au départ d’Assad, lancés depuis août 2011. La crainte est vive de voir des armes sol-air sophistiquées tomber un jour entre les mains de groupes radicaux, terroristes ou hostiles aux intérêts occidentaux. Israël a envoyé des messages catégoriques sur ce point, obsédé par le stock d’armement du Hezbollah.

Selon une source proche des milieux saoudiens, Washington a mis un veto à toute livraison d’armes antiaériennes performantes à la rébellion syrienne par des pays du Golfe. Vrai ou faux ? Si c’est vrai, quelles en seraient les conséquences pour une rébellion que l’on prétend soutenir ? « Les Américains ont mis quinze ans à retrouver tous les missiles Stinger qu’ils avaient envoyés aux moudjahidin d’Afghanistan », rappelle un expert des questions de défense à Paris. En Bosnie, le problème du « contrôle des airs » ne se posait pas. Milosevic n’employait pas l’aviation car une zone d’exclusion aérienne avait été imposée en 1993, ce qui n’est pas le cas en Syrie.

Depuis 2011, la diplomatie internationale a repris à propos de la Syrie une série de figures imposées, déjà observées pour la Bosnie. Elles se déclinent en conférences, sommets, tentatives de médiations, scénarios hypothétiques de règlement. Sans lendemain. Hier, les émissaires étaient Lord Carrington, Lord Owen, Cyrus Vance ; aujourd’hui, Kofi Annan et Lakhdar Brahimi. La formule « groupe de contact » se retrouve sur les deux crises. De même que la formule des « observateurs internationaux » (casques bleus en Bosnie, missions de la  Ligue arabe et de l’ONU en Syrie). Impuissants, ces observateurs sont cantonnés dans un rôle de spectateurs de la dévastation et des crimes. Le problème de leur sécurité en fait des otages potentiels.

Alors, on s’en remet à l’humanitaire, indispensable volet. Qui a en outre l’avantage de fournir des images plus positives aux téléspectateurs. Comme à Sarajevo autrefois, l’assistance acheminée vers les Syriens allège des souffrances, mais ne règle en rien le fond du problème. La violence continue de s’abattre sur les civils. On compte trente mille morts à ce jour.

Comment la donne a-t-elle changé en Bosnie ? Le « facteur CNN » a sans doute été décisif. L’impact de la couverture médiatique de la Syrie est d’ailleurs, aujourd’hui, suivi de très près par les décideurs occidentaux, sur fond de « fatigue des guerres » ressentie par les opinions. En 1995, le choc créé par le massacre de huit mille hommes et adolescents bosniaques à Srebrenica a été un tournant majeur. La passivité face à l’horreur, au coeur de l’Europe, est alors devenue intolérable pour tous. Le rôle des personnalités politiques ne doit pas être négligé. Après l’arrivée au pouvoir de Jacques Chirac, un puissant duo franco-américain se forme avec Bill Clinton. Les deux dirigeants s’entendent pour que l’OTAN montre ses muscles.

Afin que la pression militaire sur les Serbes soit crédible et décisive, les Occidentaux décident, en juillet 1995, que le feu vert de l’ONU ne sera pas nécessaire pour déclencher des frappes massives. L’obstacle russe à l’ONU est contourné. Quatre ans plus tard, Américains et Européens iront encore plus loin en intervenant au Kosovo sans mandat explicite délivré par le Conseil de sécurité. L’épuisement de la carte diplomatique et la volonté d’en finir avec Slobodan Milosevic agissent comme un accélérateur majeur.

François Hollande répète que rien ne peut être entrepris en Syrie sans résolution de l’ONU – ce que n’ont dit ni les Etats-Unis ni les Britanniques. Le président français enterre ainsi la « doctrine Kosovo », regrettent certains diplomates. Et raye la logique de Jacques Chirac en 1999 selon laquelle « le scandale humanitaire efface le scandale juridique ». La seule « ligne rouge  » fixée par les Occidentaux à Bachar al Assad concerne l’emploi d’armes chimiques. Il y a là un paradoxe qui peut susciter des accusations de cynisme : les Occidentaux semblent plus préoccupés par le problème de la prolifération des armes de destruction massive que par la protection des civils.

En 1995, le dénouement est arrivé en Bosnie avec l’inversion du rapport de forces sur le terrain. Les Serbes ont fini par céder parce qu’ils étaient pris dans la double tenaille des frappes de l’OTAN et de la reconquête menée sur le terrain par les forces croates. Celles-ci ont été équipées et entraînées par une société privée militaire américaine. « Nous savions que la diplomatie ne pouvait pas réussir tant que les Serbes n’auraient pas subi des pertes importantes sur le terrain », racontera Bill Clinton dans ses Mémoires. En novembre 1995, les accords de Dayton entérinent les lignes de front en Bosnie. Une paix imparfaite, aux lourdes séquelles aujourd’hui, mais les armes se sont tues.

Les ingrédients du dénouement bosniaque ne sont pas réunis à l’heure actuelle en Syrie. Les Occidentaux sont convaincus que Bachar Al-Assad finira par tomber, à plus ou moins longue échéance. Mais avec le temps, le pourrissement de la situation rendra de plus en plus difficile l’endiguement d’une crise qui menace de déborder dans un Moyen-Orient explosif. Des Etats arabes poussent à faire plus, mais peinent à s’accorder entre eux.

En Occident, la perception du facteur islamiste refroidit les enthousiasmes et fait oublier un peu vite la formidable résistance civile à l’oeuvre en Syrie au niveau local. Aucun dirigeant occidental n’a cherché à prendre un leadership sur ce dossier. C’est au contraire Vladimir Poutine, ardemment opposé à une politique de changement de régime imposée de l’extérieur, qui campe une figure dominatrice.

Les Balkans furent peut-être une parenthèse. Un cas très spécifique où l’ingérence pouvait s’exercer hors des clous de la légalité internationale stricte car, après tout, les Européens intervenaient « chez eux », en Europe, et non pas dans d’anciens protectorats ou colonies. Mais la leçon de la Bosnie, à vingt années de distance, est aussi que le moment finit par arriver où il faut répondre aux appels à l’aide. On s’aperçoit alors que le temps perdu fut un gâchis, que les belligérants les plus actifs, les plus extrémistes, ont pris le dessus, et que, pour la population civile, il est tout simplement trop tard. Des dizaines de milliers de morts trop tard.

Des journalistes créent une « coordination » au sein de la TV syrienne


28 septembre 2012

 

Le site All4Syria rapporte, le 26 septembre, que, « dans une initiative sans précédent,des Syriens travaillant au sein de la télévision d’état viennent de créer une coordination sur Facebook, sous le nom de « Coordination de la TV syrienne ». Ils lui ont donné pour slogan « Ensemble pour nous réapproprier et pour libérer l’information nationale ».

Logo de la Coordination de la TV syrienne

Ouverte le 20 septembre, la page se présente ainsi : « Employés de l’Office de la Radio et de la Télévision Arabe Syrienne (ORTAS) et partisans de la liberté, nous voulons œuvrer à travers cette page à dévoiler en continu les crimes médiatiques du régime et à servir sur ce site la glorieuse révolution en cours. Nous y publierons les informations importantes et graves qui nous parviennent chaque jour. Nous contribuerons ainsi à creuser la tombe de ce régime criminel. Beaucoup de fonctionnaires respectables souffrent en silence de ne pouvoir diffuser les nouvelles qu’ils détiennent. Il est de notre devoir de mettre leur rôle en lumière ».

Dans ses premiers postes, la page offre une description précise de ce qui se déroule dans les coulisses de la télévision et de l’ambiance de travail qui y règne. Elle affirme que « des éléments de la sécurité sont présents en permanence dans la totalité des salles et des studios, au sein du bâtiment de la radio et de la télévision, y compris durant les diffusions en direct. On en dénombre au minimum 200 dispersés parmi les fonctionnaires. Ils sont périodiquement relevés. On leur a affecté des salles, et les plus importants d’entre eux disposent de toilettes particulières. Ils ne sont pas autorisés à quitter les lieux pour rentrer chez eux. Les employés de l’ORTAS peuvent voir les moukhabarat étaler leur lessive au sein du bâtiment, comme ils le feraient dans une caserne normale. D’autres éléments, chargés de la protection des lieux, sont positionnés à l’extérieur et aux portes d’entrée destinées aux piétons, aux voitures et aux visiteurs ».

Siège de l’ORTAS

Mardi 23 septembre, elle rappelait que « les arrestations ont commencé dans l’ORTAS avec l’ingénieur Saïd Derki, qui avait filmé et diffusé des vidéos montrant le chef de l’Etat sur l’estrade de la place des Omeyyades, face au bâtiment de la TV. Ils démontraient que, contrairement à ce que le la télévision officielle avait diffusé, les lieux étaient quasiment vides, la foule n’étant pas au rendez-vous ». A moins que, comme précédemment suggéré sur ce blog, les services de sécurité aient préféré alors ne pas regrouper trop de menhebbakjieh, les adorateurs de Bachar, parmi lesquels pouvaient se faufiler des perturbateurs, des provocateurs ou des terroristes échappant à leur contrôle.

Le même jour, elle dressait une première liste des collègues arrêtés par lesmoukhabarat : Saïd Derki, Hassan Mahara, Mohammed Chihab, Haytham Asfari, Mohammed Qaddah, Marwan Qadiri, Hicham Mousallali, Ayham Abdel-Razeq, Ahmed Bakdach, Basem Kilani et Mohammed Idelbi… Certains d’entre eux avaient été détenus 2 mois, d’autres 3. Ils avaient été accusés d’avoir insulté le président, d’avoir aidé l’Armée Syrienne Libre, d’avoir utilisé Internet, d’avoir fourni des secours aux réfugiés, d’avoir participé à des manifestations de protestation – des mouzâharât, strictement prohibées en Syrie, alors que les masîrât, marches de soutien au pouvoir, sont chaudement encouragées, autrement dit obligatoires pour les élèves, les étudiants, les travailleurs et les fonctionnaires de l’Etat… – et d’avoir insulté des agents des forces de sécurité ».

Une vue de la place des Omeyyades prise par Saïd Derki

La nouvelle coordination a couvert, mercredi 26 septembre, l’explosion qui a visé le siège de l’Etat-major, postant les informations suivantes :
1 / Mercredi 26.09.2012 au matin, au moment où s’est produit l’attentat contre le bâtiment de l’Etat-major, proche de la place des Omeyyades, des éléments de la sécurité qui assuraient la garde de l’ORTAS ont tiré au hasard des coups de feu.
2 / Mercredi 26.09.2012 au matin, en raison de cet attentat, l’entrée et la sortie du bâtiment de l’ORTAS, qui donne sur la place des Omeyyades, ont été interdits.
3 / Mercredi 26.09.2012 au matin, dès l’explosion intervenue à l’Etat-major, proche de la place des Omeyyades, les programmes ont été arrêtés et remplacés par la diffusion de documentaires et de films d’archives sur la 1ère chaîne et sur le canal satellitaire, pour préparer la diffusion en directe des images de l’attentat et des analyses. Elles avaient été précédées par les chaînes Al Manar (du Hizbollah libanais) et Al Akhbariya.

Un journaliste de TV Orient a reçu un message sollicitant son aide à la diffusion de la page de la coordination. Ce message se lit ainsi :
« Cher collègue…
Nous sollicitons ton aide à la diffusion de la page que nous venons de créer sous le nom de « Coordination de la TV syrienne », à l’adressehttps://www.facebook.com/tvsyria. Nous travaillons toujours à l’ORTAS et nous craignons d’être découverts si nous la postons sur nos comptes personnels. Nous espérons que tu pourras nous aider à dévoiler les pratiques tordues dont nous sommes victimes. Nous apprécierons aussi toute critique de la situation des médias syriens sous le règne du régime en place. Nous sommes preneurs de toute orientation destinées aux journalistes qui pourraient contribuer à soutenir la révolution ».

Logo de l’Association des Journalistes syriens

Il n’est pas inutile de rappeler que des journalistes appartenant à tous les médias ont créé, il y a quelques mois, une « Association des Journalistes syriens », une nouveauté absolue en Syrie. Elle était destinée à exprimer leur refus des contraintes imposées par le syndicat unique des gens de presse, placée sous le contrôle théorique du parti Baath mais sous la surveillance effective des moukhabarat, et à organiser leur travail d’information dans des conditions répondant davantage à leur éthique professionnelle.

Cette tentative d’organisation des rangs de la profession fait partie de toute une série d’initiatives prises, en Syrie, depuis le début de la révolution, en vue de permettre aux membres de différentes professions – médecins, ingénieurs, professeurs, avocats… – d’organiser leur travail de manière indépendante du gouvernement.

source 

Carnets de Homs de Jonathan Littell 5/5.


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Réalisation : François Christophe

A l’occasion de la journée spéciale 24h00 en Syrie le 24 Septembre, que France Culture consacre à la Syrie, l’émission des microfictions propose, du lundi 24 au vendredi 28 septembre, la lecture, en direct, d’extraits de deux ouvrages : Feux croisés, journal de la révolution syrienne de Samar Yasbek et Carnets de Homs de Jonathan Littell. Ces deux documents, écrits par des écrivains, offrent un contrepoint précieux et nécessaire aux articles de la presse qui relatent chaque jour, au plus près, la situation en Syrie : Feux croisés décrit les premiers mois de la révolution syrienne, à partir du 25 mars 2011, et Carnets de Homs témoigne de la vie quotidienne du peuple en révolte de la ville de Homs au tout début de 2012.

En soutien au peuple syrien, une première lecture de ces textes a été donnée en public le 15 juillet dernier, à Avignon, à l’initiative de Marcel Bozonnet.

Feux croisés. Journal de la révolution syrienne de Samar Yasbek, traduit de l’arabe par Rania Samara, est publié aux éditions Buchet-Chastel (2012).

Carnets de Homs de Jonathan Littell, est publié aux éditions Gallimard (2012)
SOURCE

Le régime syrien met en scène de faux repentis


Pour offrir un moment de détente aux membres des « partis et des forces de changement pacifique » réunis, mercredi 26 septembre, à l’Hôtel Dama Rose (anciennement Hôtel Méridien) à Damas, les gentils organisateurs de cette manifestation ont eu l’idée de leur présenter un spectacle original, imaginé par les moukhabarat et mis en scène par le tandem ministériel symbolisant « l’ouverture » du gouvernement en direction de l’opposition : le 4ème vice-premier ministre en charge de l’Approvisionnement et du Commerce intérieur, Qadri Jamil, et le ministre de la Réconciliation nationale, Ali Haydar. Les vedettes de ce show, qui fait depuis lors un tabac sur les chaînes et les sites acquis au régime syrien (un résumé plus que succinct est accessible ici en français), étaient des officiers et soldats de l’armée syrienne repentis, qui avaient décidé de revenir au bercail et de rejoindre leur corps d’origine, après s’être un temps égarés dans les rangs de l’Armée Syrienne Libre.

Le lieutenant-colonel Al Zalem et ses amis « repentis »

Malheureusement pour eux, les organisateurs de ce happening avaient mal assuré leurs arrières. Il est aussitôt apparu que les repentis n’étaient pas tout à fait ce qu’ils affirmaient être. Le plus gradé d’entre eux, le lieutenant-colonel Khaled Abdel-Rahman Al Zalem, qui s’est présenté comme « ancien adjoint au commandant du Conseil militaire de la région sud au sein de l’Armée Syrienne Libre (ASL) », s’est exprimé en leur nom. Il a affirmé que, pour lui comme comme pour ceux qui l’entouraient, le ralliement à l’armée régulière d’où ils étaient issus était volontaire. Or, il n’en est rien. Ingénieur militaire, il était en poste à l’aéroport de Mezzeh lorsqu’il avait fait défection, à la fin de l’année 2011. Il avait été arrêté le 29 mars 2012. Il croupissait depuis lors dans la prison militaire de Sadnaya, où selon des connaissances il avait perdu quelque 20 kilos. On comprend dans ces conditions sa voix mal assurée et sa gêne manifeste à participer à une telle mise en scène… Mais, comme le lieutenant-colonel Huseïn Harmouch contraint, à la mi-septembre 2011, de faire les aveux qui lui étaient réclamés,  après avoir été capturé en Turquie et ramené de force dans son pays, il n’avait pas eu le choix. Au terme de sa prestation, Khaled Al Zalem a d’ailleurs été ramené dans la prison qu’il avait quittée quelques heures plus tôt.

Le terroriste repenti Yaser Fawzi Al Abed

Le second orateur, un certain Yaser Fawzi Al Abed, n’était pas militaire. Il avait entamé sa carrière à la télévision syrienne quelques mois plus tôt, lors d’une prestation particulièrement brillante. Arrêté par les services de sécurité et présenté, le 8 mars 2012, comme un « terroriste criminel », il avait avoué le meurtre, à Alep, des hommes d’affaires Mahmoud Ramadan et Mahmoud Al Sourani. Il avait été « surpris d’apprendre », quelques heures après l’assassinat du premier, qu’il s’agissait du frère d’Ahmed Ramadan, membre influent des instances dirigeantes du Conseil National Syrien. Autrement dit, « sans le savoir », il avait rendu un grand service au régime en atteignant indirectement, dans la personne de l’un de ses proches, l’un des opposants les plus résolus au régime en place… Entre autres méfaits, Yaser Fawzi Al Abed entendait créer un Emirat islamique, dont il aurait évidemment été le chef.

Guère plus à l’aise dans son nouveau rôle que l’autre héros du divertissement, il s’est présenté cette fois-ci sous les traits d’un « repenti ». Après avoir créé et dirigé plusieurs groupes armés dans les environs de sa ville natale, il avait décidé de lui-même d’abandonner les armes et l’ASL. En fait, il avait été convaincu par l’appel à la réconciliation lancé par le ministre Ali Haydar. Il s’était donc présenté à ce Congrès, libre et de son plein gré, pour apporter sa contribution au dialogue national. Il invitait ses anciens compagnons d’arme à suivre son exemple. Inutile de préciser qu’il n’a pas indiqué – puisqu’il n’était pas censé être reconnu – dans quelles conditions, en dépit des crimes dont il avait spontanément assumé la responsabilité, il avait recouvré sa liberté.

A de rares exceptions près, les congressistes ont été conquis par ces témoignages et ces appels au dialogue et à la réconciliation, qu’ils ont salués debout et chaleureusement acclamés. Il est vrai qu’ils étaient réunis pour cela. En revanche, les détails troublants plus haut mentionnés n’ont pas échappé à la perspicacité des activistes d’un groupe d’action constitué au sein de l’organisation « Syrie pour tous« .  S’étant fixé pour mission la surveillance des informations diffusées par les chaînes de télévision syriennes et le sous-titrage des vidéos de la révolution, ils ne sont pas étrangers au slogan « kadheb, kadheb, kadheb, al i’lam al souri kadheb » (menteurs, menteurs, menteurs, les médias syriens sont menteurs).

Congrès… (Ali Farzat)

Il y a tout lieu de croire que ce genre de spectacle se renouvellera de temps en temps, puisque la prison de Sadnaya et les geôles des différents services de renseignements, dont la branche des enquêtes des moukhabarat de l’armée de l’air, abritent actuellement au moins 3 000 officiers et sous-officiers. Les uns sont de véritables déserteurs. D’autres auraient seulement eu des velléités de désertion. Quelques ont vendu des armes et des munitions à des « organisations terroristes » ou coopéré avec elles… Dans l’espoir de retrouver leur liberté dans des conditions moins précaires que les mutins de juillet 2008, ils pourraient être nombreux à se présenter aux castings qui leurs seront proposés… si l’opération de ce jour est considérée comme un succès. Certes, les participants à la rencontre de l’Hôtel Dama Rose n’ont ni caché leur enthousiasme, ni marchandé leurs applaudissements. Mais, ayant déjà oublié leurs trois camarades enlevés par les moukhabarat et ayant tiré un trait sur l’absence de leurs amis de l’extérieur dissuadés d’entrer dans le pays… faute de garantie concernant leur sortie, ils étaient là pour cela.

Cette mascarade est bien dans les habitudes du régime. L’apparence et la mise en scène lui sont nécessaires pour dissimuler la réalité de ce qu’il est et la nature de ses agissements. Mais elle contribuera à entretenir le doute sur la véracité des cas de « repentance » et de réconciliation, dont certains médias se font volontiers l’écho. On se contentera de mentionner ici l’étrange affaire dont le village chrétien de Rableh, situé à 3 km de la frontière de la Syrie avec le Liban en provenance de Qouseir, vient d’être le théâtre. Toujours prompte à mettre en exergue et à gonfler les souffrances des chrétiens, et en particulier des catholiques, qui sont réelles mais qui ne doivent pas aboutir à négliger ou à sous-estimer celles du reste des Syriens de toutes ethnies et de toutes confessions, Agenzia Fides, agence de presse du Vatican, en a fait ses choux gras.

Situation du village de Rableh

Le 25 septembre, elle rapportait que 150 hommes et femmes, membres de la communauté grecque-catholique du village de Rableh, avaient été enlevés la veille dans les vergers où ils travaillaient à la cueillette des pommes. Ils avaient été emmenés par « des bandes armées ». Ce n’était pas la première fois que celles-ci sévissaient, mais, « grâce à une négociation menée par le gouverneur de Homs, la situation semblait s’être améliorée ». Quelques heures plus tard, la même agence faisait état de l’enlèvement de 130 autres civils, rassemblés avec les otages pris la veille dans une école du village voisin de Joussieh. Les femmes avaient été libérées. Les hommes armés, qui agissaient « en bandes non identifiées et incontrôlées, indépendamment de l’ASL », avaient indiqué « attendre leur chef pour négocier le versement d’une éventuelle rançon ».

Le 26 septembre, Agenzia Fides laissait entendre que « ce premier cas d’enlèvement de chrétiens par un groupe armé de l’opposition syrienne » – il est bien que ce soit elle qui le dise… – était en voie de règlement puisque les bandits avaient déjà remis en liberté 250 otages. De fait, un peu plus tard dans la même journée, elle signalait des manifestations de joie dans le village, des cloches sonnant à toute volée, une messe d’action de grâce… Suite à « une intense activité de négociation conduite par les chefs des familles locales, engagés dans le mouvement populaire de réconciliation », tous les civils avaient été libérés sans condition. Mieux encore, « des membres de groupes d’opposition du village de Rableh avaient décidé d’adhérer à leur tour au mouvement interconfessionnel et multiethnique de mousâlaha » (réconciliation), dont le ministre Ali Haydar assure la promotion et la mise en œuvre au sein du gouvernement.

L’Agence a le droit de se féliciter à la fois de l’issue heureuse de cette prise d’otages et du succès du mouvement de réconciliation. Mais encore faudrait-il ne pas prendre les vessies pour des lanternes et ne pas confondre à dessein les groupes armés créés à la faveur du désordre ambiant pour se livrer à des prises d’otage contre rançon et des trafics transfrontaliers sans rapport avec la révolution, et les unités mises en place, jusque dans le village de Rableh…, pour protéger les citoyens et contribuer au renversement du régime de Bachar Al Assad.

« Par le dialogue, ça veut dire par le dialogue ». Sur la pétition, « Démocratie » (par Ali Farzat)

On avait cru comprendre que la réconciliation par le dialogue était « proposée » à l’ensemble des Syriens ayant pris les armes pour lutter contre le régime. On constate, suite à la prestation du dénommé Yaser Fawzi Al Abed évoquée plus haut, que, faute de partenaires dans l’opposition intéressés par ce qu’elles leur offrent – déposer les armes et passer sous les fourches caudines sans contrepartie -, les autorités syriennes ont décidé de « se réconcilier » avec ceux qui leur tombent sous la main, quitte à affubler d’oripeaux politiques ceux qui ne sont que des bandits de grand chemin.

Les révolutionnaires syriens ne sont réticents ni au dialogue, ni à la réconciliation, bien au contraire. Soucieux de préserver l’unité de la population que le régime s’efforce de diviser pour mieux régner, ils ont tendu la main à ceux qui recherchaient comme eux la liberté et la justice. Bachar Al Assad et son camp auraient pu en faire partie. Mais ils auraient dû renoncer pour cela au recours à la force, rappeler l’armée dans ses casernes, mettre un terme aux exactions des moukhabarat, libérer les vrais prisonniers politiques, accepter la poursuite des manifestations pacifiques et entamer avec tous les Syriens un dialogue politique sans exclusive. Avec les observateurs de la Ligue Arabe comme avec les missions des Nations Unies, le chef de l’Etat s’est plusieurs fois engagé à mettre en oeuvre ces préconisations, mais il n’a jamais tenu parole. Il a intensifié les meurtres et les destructions, cherchant à réinstaurer la terreur et éradiquer toute forme de contestation. Il s’est de lui-même exclu du jeu. La réconciliation voulue par les contestataires se fera donc sans lui.

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