Assad noie dans le sang Daraya, berceau syrien de la non-violence


Jean-Pierre Filiu
Universitaire
Publié le 26/08/2012 à 16h09

Daraya, ce sont deux cent mille Syriennes et Syriens. Daraya, c’est une banlieue du sud-ouest de Damas, à l’avant-garde de la contestation pacifiste contre le régime de Bachar al-Assad.

Daraya, c’est aujourd’hui un nouveau nom sur une liste déjà trop longue. La liste des massacres perpétrés en toute impunité par l’armée gouvernementale et ses milices supplétives.

Daraya est en effet la cible, depuis le 22 août, d’une offensive punitive des troupes encore fidèles au despote. Là comme ailleurs, elles ont débuté par un pilonnage indiscriminé de zones résidentielles, avant un ratissage méthodique, appuyé par les blindés. Ces images, tournées le 25 août, illustrent bien ce mode opératoire.

 

Les comités de coordination, qui structurent le soulèvement syrien depuis mars 2011, affirment que 633 personnes ont d’ores et déjà été tuées à Daraya, dont plus de 300 dans la seule journée du 24 août.

L’Observatoire syrien des droits de l’homme parle, depuis le Royaume-Uni, d’au moins 320 morts. Ces chiffres sont absolument invérifiables, vu l’interdiction par le régime de toute mission indépendante sur place.

La seule certitude, c’est que des dizaines, voire des centaines de victimes civiles sont tombées dans les bombardements aveugles de Daraya et dans les liquidations qui les ont suivis. Ce carnage s’inscrit dans une escalade généralisée de la violence par un régime qui, se sachant incapable de reprendre pied dans les zones désormais libérées par la révolution, se venge contre les populations encore à sa merci.

Pour mesurer l’ampleur de cette sauvagerie, il faut rappeler que Daraya est le berceau syrien de la non-violence. L’imam local, Abdelakram Saqqa, est un disciple du cheikh Jawdat Saïd, pour qui « la violence, c’est le démon ».

 

Durant tout le printemps 2011, les manifestants de Daraya brandissaient des rameaux d’oliviers et scandaient « Silmiyyé, silmiyyé » (Pacifique, pacifique).

Le régime syrien a traité Daraya avec sa barbarie coutumière. Le cheikh Saqqa a été embastillé en juillet 2011 et, deux mois plus tard, Ghyath Matar, un pacifiste convaincu de 26 ans, très actif dans le comité local de coordination, est enlevé par les services de renseignement de l’armée de l’Air, la plus redoutable des polices politiques de la galaxie Assad. Son corps, torturé à mort, est livré quelques jours plus tard à sa famille.

 

Depuis ce meurtre, les manifestations sont réprimées à Daraya, avec toujours la même brutalité, les troupes se comportent en armée d’occupation, infligeant châtiments collectifs et sanctions pour l’exemple. Mais un nouveau degré dans l’horreur a été franchi à Daraya depuis quelques jours.

Le monde entier s’est ému lors du massacre de Houla, le 25 mai 2012. Un bilan minimal de 108 civils tués, dont 24 femmes et 49 enfants, a été établi par l’ONU. Nul ne sait si on connaîtra un jour le nombre réel des victimes à Daraya.

On peut en revanche être assurés que la propagande Assad martèlera une fois de plus qu’il s’agit d’une opération légitime contre les « bandes terroristes ». Les bourreaux laissés les mains libres dans Sabra et Chatila, en septembre 1982, clamaient déjà qu’ils traquaient des « terroristes » infiltrés.

Sabra et Chatila, Houla et Daraya. Au soir de Sabra et Chatila, François Mitterrand dénonçait « le massacre des innocents » qui « bouleverse la conscience universelle ».

Paix aux morts de Daraya. Paix à tous ceux qui vont encore tomber avant la fin du cauchemar Assad.

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production Organisme National du Cinema, Damas, syrie

 

 

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Rencontre avec Oussama Mohammad

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Histoire syrienne


Une histoire vraie qui s’est passée dans un centre de la sécurité militaire à Damas et qui fut rapportée par un détenu qui a été relâché…

L’on pourrait reprocher au héros de cette histoire une sorte d' »inconscience », mais c’est la dignité et la liberté retrouvée après presque un demi siècle d’esclavage…

Le geôlier ouvre la porte et pousse des nouveaux arrivants dans la cellule.

L’un d’eux regarde les détenus dans la cellule et dit à voix haute « salut les révolutionnaires »!
Le geôlier revient en criant : « c’est qui ce fils de p. qui a dit cela? »
Tout le monde se tait, le geôlier leur dit qu’ils ont cinq minutes pour avouer, sinon ça sera une punition collective, et il s’en va.
Deux min plus tard, le geôlier revient et la personne concernée avance et dit que c’était elle.
Le geôlier l’insulte et l’amène vers une séance d' »éducation ».
Le nouveau détenu revient dans la cellule après avoir subi une bonne bastonnade, on se réunit autour de lui pour compatir et l’encourager.
On lui demande pourquoi il a été arrêté? Il explique qu’il venait de Harasta (banlieue de Damas) et alors qu’il passait par un point de contrôle du régime, il a salué les agents en plaisantant : « Salut les Chabbiha »…
Deux jours plus tard, l’enquêteur décide de le relâcher et lui dit : « Ecoute, cette fois-ci tu n’as eu que deux jours, mais la prochaine fois ça sera deux ans »…
Et notre brave rétorque : « Bon deux jours, c’est possible, mais tu penses que vous allez rester encore deux ans au pouvoir pour me garder en prison tout ce temps là?! »
Et là l’enquêteur s’emporte, le traite de tous les noms et lui fait subir une nouvelle bastonnade, puis on le jette dans une cellule isolée…
Il est toujours en détention.

A Alep : « Tous les jours, des camions pleins de cadavres »


Témoignage 23/08/2012 à 13h14

Issam, médecin syrie

Issam, chirurgien, « opère non stop » dans un hôpital syrien, sous les bombes depuis plus d’un mois. Rue89 a recueilli son témoignage.


Un médecin dans un hôpital à Alep, le 10 août 2012 (PHIL MOORE/AFP)

C’est affreux, on reçoit tous les jours des camions pleins de cadavres. L’odeur de décomposition remplit tous les hôpitaux publics et la plupart des établissements privés.

Making of

Issam (son prénom a été modifié) est chirurgien dans un hôpital d’Alep, ville du nord de la Syrie bombardée depuis plus d’un mois par l’armée régulière.

Conditions de travail, complicité du corps médical, exécutions sommaires des alliés du régime : il partage avec Rue89 son point de vue sur les événements survenus à Alep dernièrement et qui ont marqué la presse étrangère.

M. Kostrz (à Beyrouth)

On opère sans cesse, c’est la chirurgie de guerre a minima. Je draine les thorax par terre, on utilise des fils de soie pour suturer les poumons et les viscères… On gagnerait tellement de temps et on sauverait tellement de vies avec un meilleur équipement.

A Alep, l’armée syrienne a décidé de lancer une offensive aérienne et terrestre car elle n’ose pas s’enfoncer sur le terrain. Les avions et les hélicoptères mènent une punition collective atroce en utilisant des missiles, des bombes et des balles de 23 millimètres.

Nous soignons les blessés, qui sont civils dans la très grande majorité. Parfois, ils ne faisaient que la queue dans la rue pour acheter du pain, comme dans le quartier Boustan al-Qasr il y a une dizaine de jours. Au total, dix personnes sont décédées. Ce n’était que des femmes et des enfants.

Des patients introuvables le lendemain

Quand je suis revenu en Syrie après mes études de médecine à l’étranger, j’avais vraiment l’envie d’aider mon peuple. D’aider les étudiants aussi, de leur transmettre ce que j’ai appris. Mais malgré tous mes efforts, malgré plus de dix heures d’opérations chirurgicales par jour, je peux à peine sauver la moitié des patients que j’opère.

Il est si facile de détruire et si compliqué de reconstruire. Si facile de vouloir tuer et si compliqué de sauver des vies dans de telles circonstances. Les blessures physiques et psychologiques prendront des années à être soignées, si elles le sont… c’est parfois une cause désespérée.

Il arrive souvent qu’on soigne ces personnes et qu’on ne les revoie pas le lendemain matin. Dès le début de la révolution, il y a un an et demi, certains médecins et des infirmiers ont participé à la torture et à la répression au sein des hôpitaux publics. Au départ, ils croyaient naïvement à la propagande du régime, selon laquelle les manifestants et les activistes étaient des terroristes.

Nous avons essayé de parler avec eux, de les convaincre. Ils disaient que les patients étaient des rats, des traîtres, des agents impérialistes sionistes et des salafistes extrémistes. Ils s’inspiraient des nouveaux termes utilisés dans les discours de Bachar el-Assad.

Sujet de Channel 4 (en anglais) sur un hôpital de Homs qui montre que certaines salles servent à torturer les « patients »

La peur d’être à son tour tué pour ses crimes

Discuter avec ces médecins était dangereux. Il était extrêmement facile de nous accuser de collaboration avec ces soi-disant « terroristes », de trahison. Je connais personnellement huit médecins et infirmiers emprisonnés et exécutés suite à des rapports écrits aux services de sécurité par des collègues. Cette révolution a fait tomber les masques, elle a dévoilé la cruauté de certains.

Lorsque ces médecins se sont aperçus que les manifestants ne cherchaient que la liberté, la justice sociale et l’égalité des chances, il était trop tard. Leur attitude sanglante était déjà arrivée à un point de non-retour.

Depuis, soit ils ne font que s’enfoncer dans cette répression, soit ils dévoilent leur peur d’être tués après la révolution à cause de leurs actes. Beaucoup ont déjà déserté l’hôpital : il se cachent, certains ont quitté la ville.

La colère populaire énorme, la rancune inimaginable

C’est vrai que la violence s’accroît dans les deux camps, mais il faut essayer de comprendre que seul le sang engendre cette violence. Tous les gens civilisés, comme vous et moi, condamnons les exécutions arbitraires. Mais personne ne pourra jamais se mettre à la place d’un jeune homme qui a perdu toute sa famille et dont la maison a été rasée.

Je connaissais un monsieur très riche qui était dans sa voiture avec sa femme et ses deux filles à ses côtés, à dix kilomètres d’Alep. Les shabbihas, miliciens du régime, l’ont arrêté. Ils l’ont attaché puis ont violé ses deux filles devant ses yeux.

Pour ne pas perdre de temps à enlever les bracelets en or et les bagues de sa femme, ils lui ont coupé quatre doigts et une main. C’était un des plus grands commerçants de thym d’Alep, il s’est suicidé.

Depuis des mois, des filles sont déshabillées en pleine rue puis parfois violées par ces shabbihas qui font la loi, comme lors des manifestations à l’université d’Alep. Alors c’est vrai que lorsque des membres de la famille Al-Barri, qui réalise les basses œuvres du régime, ont été exécutés par l’armée libre, on a tous été super contents. La punition nous paraissait juste. La colère populaire est énorme et la rancune inimaginable.

Besoin de patience et beaucoup d’amour

Il est aussi vrai que quelques éléments extrémistes et salafistes se sont introduits en Syrie à cause de la brutalité du régime. Vrai aussi que des massacres extrêmement violents, perpétrés parfois à la hache, ont lieu.

Mais ce n’est pas du tout un phénomène organisé. La majorité des gens les refuseront dans l’avenir.

Quand j’entends quelques intellos dire que le peuple syrien n’est pas prêt pour la démocratie, que la meilleure solution est que nous soyons gouvernés par un dictateur « juste et égalitaire », cela est un peu vrai. Il est difficile d’effacer les traces de 40 ans de tyrannie absolue. Mas ce n’est pas impossible du tout, loin de là. Pour cela, nous n’avons besoin que de patience et de beaucoup d’amour.

Syrie : Blessures et rêves de la jeune Yaman al-Qadri


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Yaman al-Qadri lors d'une manifestation de soutien à Yahya Shurbaji, activiste pacifique syrien arrêté en septembre 2011©DR

Par

Yaman al-Qadri

Acteur de terrain
22 aout 2012

Entretien – Emprisonnée en novembre dernier pendant trois semaines pour avoir participé à une manifestation pacifique à l’université de Damas, Yaman al-Qadri, étudiante en médecine, montre l’affrontement entre soutiens au régime et pacifistes au sein même de l’université. Yaman avait alors 18 ans. Aujourd’hui réfugiée à Montréal, elle a raconté son arrestation par les services secrets syriens à Florence Ollivry, auteure spécialiste de la Syrie et de l’islam. Malgré cette expérience, la jeune femme exprime un espoir en l’avenir à peine croyable au vu des informations provenant actuellement de Syrie.

Pouvez-vous nous parler de votre mobilisation et de celle des étudiants à l’université de Damas depuis le début de la révolution ?

Yaman al-Qadri – Après les événements de Dar’a[1] en mars 2011, les étudiants ont ressenti compassion et révolte face à la torture d’enfants, tout en ayant peur d’exprimer leur indignation. Les étudiants en biologie et en médecine se sont rassemblés en silence, vêtus de leurs blouses blanches, une fleur à la main. Très vite, les chabbiha [milice au service du régime] de l’université les ont attaqués. Ces chabbiha étaient en réalité des étudiants armés, membres de ce qu’on appelle officiellement « l’Union des étudiants ».

En septembre, 2011, peu après la rentrée universitaire, alors que de semaines en semaines, les manifestants tombaient sous les balles du régime, j’ai commencé à m’intéresser aux activités de la ville de Darayya. C’est la ville du pacifiste Ghiath Mattar, qui, au début de la révolution, a eu l’idée d’offrir des roses aux soldats. Ghiath Mattar a été arrêté, torturé durant trois jours, puis assassiné. Son action m’a inspirée, et j’ai pris l’initiative, avec trois amis de confiance, d’imprimer le mot « liberté »sur des papiers. Nous sommes montés au dernier étage de la faculté d’où nous avons jeté nos flyers multicolores.

J’ai pris l’initiative, avec trois amis, d’imprimer le mot « liberté » sur des papiers. Nous sommes montés au dernier étage de la faculté d’où nous avons jeté nos flyers multicolores.

Comment s’est déroulée votre arrestation ?

Yaman al-Qadri – Grâce aux caméras des couloirs de la faculté, les services secrets de l’université ont identifié puis arrêté deux de mes trois collègues activistes en octobre. J’ai été arrêtée dix jours plus tard, le 3 novembre 2011, par deux étudiants : un homme et une femme, membre de « l’Union des étudiants ». Ils m’ont emmenée dans un bureau, dans l’enceinte même de l’université. Là, ils m’ont frappée à plusieurs reprises tout en m’interrogeant. Ils m’ont ensuite annoncé qu’ils m’emmenaient « dans un lieu où personne ne me trouverait et où personne ne viendrait me chercher ». L’interrogatoire a duré une heure, puis une voiture est arrivée et j’ai été transférée au centre des services secrets de Harasta [au nord de Damas].

Je suis restée environ douze heures dans une cellule sombre, dans un sous-sol sans fenêtre ni lumière. J’ai subi un interrogatoire très dur. J’ai été torturée à coups de décharges électriques. Elles étaient de plus en plus fortes, pour que je ne m’évanouisse pas, que je reste consciente et capable de répondre à leurs questions. J’ai été rouée de coups et assaillie de questions des heures durant. J’étais terrifiée.

Puis, ils m’ont emmenée dans un autre centre des services secrets, à Mezzeh [à l’ouest de Damas]. J’y suis restée pendant vingt-deux jours. J’avais le sentiment d’être séquestrée dans un lieu secret. Je n’étais pas en sous-sol car étant la seule femme, ils ne voulaient pas que je sache ce qui se passait sous terre, que j’entende ou que je voie la torture. J’ai subi de nombreux interrogatoires, chaque jour… Un véritable lavage de cerveau. J’ai réussi à ne pas donner le nom du quatrième de notre groupe, qui n’avait pas encore été arrêté… J’avais très peur, mais j’ai essayé de ne mettre la vie de personne en danger.

Le chef a essayé de me convaincre que le président était bon, que le régime était un bon régime, qu’il y avait un complot international contre Bachar el-Assad et j’ai fait semblant d’acquiescer. Ils voulaient comprendre pourquoi une fille comme moi, qui étudie la médecine et qui a une bonne situation financière, peut devenir une « rebelle »… En plus, je ne porte pas le voile, donc je ne corresponds pas au portrait type de la terroriste dépeinte par la propagande. Chaque jour, j’entendais les cris des prisonniers torturés… Mais on essayait de me convaincre que ces prisonniers méritaient cette torture, que si Bachar quittait le pouvoir, je serais obligée de me voiler, que cette révolution était fondamentaliste.

Je ne porte pas le voile, donc je ne corresponds pas au portrait type de la terroriste dépeinte par la propagande.

Mes parents ont appris ma détention par Al-Jazeera, grâce à des amis présents à l’université au moment de mon arrestation qui ont immédiatement alerté les médias. Mes amis ont créé une page Facebook Free Yaman Al Qadri (ou en anglais : Free Syrian Medical Student Yaman Al Qadri). Ma famille à Montréal et mes amis en Syrie se sont énormément mobilisés. La presse canadienne a beaucoup bougé. Des pétitions ont circulé, des associations de médecins canadiens se sont mobilisées… Puis il y a eu un « Mardi de Yaman al-Qadri » dans toute la Syrie, lancé depuis la page principale de la révolution syrienne sur Facebook.

Comment voyez-vous l’après Bachar el-Assad ? Ne craignez-vous pas, comme l’annonce le régime, l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir et la disparition des minorités en Syrie[2] ?

Yaman al-Qadri – Je crois qu’après la révolution nous aurons des médias libres et diversifiés, un parlement, une diversité de partis. Nous voulons absolument en finir avec ce régime et ce parti unique qui interdit toute vie politique. Quant aux minorités, je pense qu’elles étaient là de longs siècles avant l’arrivée du régime au pouvoir. Si ce régime part, ceux qui partiront avec lui, ce sont les services secrets et les chabbiha, et non les minorités. De plus, de nombreuses minorités participent à la révolution. Mais le régime a répandu la croyance selon laquelle il est le seul capable de protéger les minorités depuis quatre décennies. On ne se débarrasse pas facilement d’une conviction aussi profondément enracinée. Nous devons apprendre à construire un pays à l’image de notre diversité, à notre image.

J’ai un rêve, j’espère qu’il deviendra un jour réalité… Je pense que la majorité des Syriens est tolérante et qu’après la révolution les gens pardonneront, oublieront, reconstruiront. Nous devons reconstruire avec la liberté de créer des partis, de construire une société respectueuse des droits de l’homme, de la citoyenneté, de la liberté de penser et de s’exprimer politiquement. Nous n’en pouvons plus du lavage de cerveau, de cette corruption et de cette pourriture qui a tout envahi : médias, éducation, université… Nous ne voulons plus du portrait du président partout, ni de personne sacrée ou au-dessus de la loi…

Je pense qu’après la révolution les gens pardonneront, oublieront, reconstruiront.

Nous savons qu’après ce régime, ce ne sera pas tout de suite le paradis. Mais nous pensons que nous pourrons construire une société nouvelle. Avant la révolution, nous avions le sentiment que ce pays n’était pas le nôtre mais celui de la famille el-Assad. À présent, nous sentons qu’il nous appartient, que nous devons le construire, en prendre soin… Nous sommes maintenant très fiers d’être syriens. Et j’ai découvert que les opposants étaient nombreux, parmi les jeunes notamment. Ils demandent la liberté et la dignité. Ils n’ont plus peur. Le pays a changé. Un pays, ce n’est pas sa terre, ce ne sont pas ses frontières, ce sont les gens. Si les gens changent, ce sera un nouveau pays…. « Notre » pays, notre Syrie.

Propos recueillis par Florence Ollivry à Montréal, le 20 juillet 2012. Florence Ollivry est l’auteure de Les secrets d’Alep, Actes Sud, 2006 et La soie et l’Orient, Le Rouergue, 2011.


[1] Charles Weyer, « Ce qui se passe en Syrie », Marianne2.fr, 18/07/2012.

[2] Les sunnites constitueraient 70 à 75% de la population syrienne, parmi lesquels on compte 15% de Kurdes. Les alaouites seraient 12% (20% selon les estimations les plus hautes), les chrétiens 5 à 10%, les druzes 1 à 3% et les ismaëliens de 1 à 3%. Source : Leïla Vignal, « Syrie, anatomie d’une révolution », Laviedesidées.fr, 27/07/2012.

source

« En Syrie, la situation passe de mauvaise à épouvantable »


Jeudi 23 août 2012

La commissaire européenne à l’Aide humanitaire et à la Réponse aux crises, la Bulgare Kristalina Georgieva, n’est pas en vacances. Mercredi après-midi, elle a reçu Le Soir pour lancer un cri d’alarme au sujet de la situation en Syrie : « La situation était mauvaise, elle est passée à épouvantable, nous a-t-elle déclaré. Que faire ? L’action humanitaire n’est pas la solution. Il faut une solution politique. Mais on ne la voit pas encore. Ce que nous demandons à présent à la communauté internationale, c’est que l’absence de solution politique ne soit pas un obstacle à l’aide humanitaire. L’aide ne doit pas être l’otage d’un manque de consensus. Il faut une unanimité sur les questions humanitaires. » Un appel du pied destiné, sans le dire, aux Russes et aux Chinois, qui persistent à défendre le régime de Damas…

La responsable européenne estime que quelque 2,5 millions de personnes ont aujourd’hui besoin d’une aide humanitaire en Syrie (sur 23 millions d’habitants). Elle insiste sur la menace de « contagion » de la crise syrienne dans les trois pays où 175.000 Syriens ont trouvé refuge jusqu’ici : la Turquie, le Liban et la Jordanie

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« En Syrie, nous nous préparons au pire »

LABAKI,MAROUN; AFP

Page 9

Jeudi 23 août 2012

Syrie La commissaire européenne Georgieva lance un crime d’alarme : il faut accroître l’aide humanitaire, et faire cesser les exactions

Entretien

Mercredi après-midi, au Berlaymont, le siège de la Commission européenne, à Bruxelles. Un calme inhabituel règne dans le bâtiment – c’est les vacances ! Mais certains, au huitième étage, guettent l’écho des fureurs du monde.

« Ces dernières semaines, les conditions humanitaires ont empiré de façon spectaculaire, en Syrie et dans les pays voisins, nous dit Kristalina Georgieva, la commissaire européenne à l’Aide humanitaire et à la Réponse aux crises. Depuis juillet, il n’y a plus de refuge possible en Syrie, il n’y a plus de place où fuir dans le pays. Les Syriens fuient donc à l’étranger : en Jordanie, au Liban, en Turquie. Or, c’est une région très sensible. La contagion pourrait y être dramatique… »

Avant la réunion du 30 août du Conseil de sécurité de l’ONU, la responsable européenne lance un appel : « La communauté internationale doit s’unir sur l’humanitaire ! Ce que nous demandons à la communauté internationale, c’est que l’absence de solution politique ne soit pas un obstacle à l’aide humanitaire ».

Kristalina Georgieva soulève un premier point : « Nous ne sommes toujours pas convaincus que la communauté internationale a été assez ferme avec le gouvernement syrien – et aussi avec l’opposition – sur le respect de la loi humanitaire internationale : il faut protéger les civils et permettre aux travailleurs humanitaires de faire leur travail. Des choses horribles sont en train de se produire, dont sont victimes des civils, il y a de la torture… »

Des deux côtés ? « Oui, mais évidemment le gouvernement a plus de responsabilités sur ses épaules, parce que… c’est le gouvernement, et aussi parce que l’armée est extrêmement bien armée. Elle utilise de l’armement lourd contre des civils. Il faut être très clair ; ça doit cesser ! Dans une guerre civile, les parties ont des obligations. Tuer des civils, c’est un crime de guerre ! Tirer sur des ambulances, c’est un crime de guerre ! Le conflit se terminera un jour, mais les crimes de guerre resteront là, sombre héritage, suspendu au-dessus du pays… »

Deuxième point : « Les besoins augmentent de façon exponentielle. Le Croissant-Rouge syrien fait du très bon travail, mais il faut augmenter le nombre de travailleurs humanitaires sur place. Le gouvernement syrien a accepté un plan d’action humanitaire : que l’ONU augmente sa présence dans le pays, que les organisations de l’ONU se déploient dans les quatre villes les plus touchées, que huit ONG internationales puissent travailler en Syrie – en plus du CICR. Mais le gouvernement n’agit pas assez vite : il ne donne pas de visas… Nous, Européens, déjà premiers donateurs, si nous avons plus d’accès, nous augmenterons encore notre aide : je m’y engage. Mais il faut des capacités d’action et de contrôle en Syrie même – dans tout le pays ».

Mais où est le problème avec la communauté internationale ? « Au plus haut niveau au Conseil de sécurité », répond la commissaire européenne. La Russie, la Chine ? « Fin août, je crois qu’il y a une chance d’“embarquer tout le monde” sur la question humanitaire, ajoute-t-elle prudemment. Nous sommes tous signataires de la Convention de Genève. Nous voulons tous sauver des vies innocentes ».

Et sur le front politique ? « Le retrait des observateurs de l’ONU équivaut à une reconnaissance du fait que les efforts jusqu’ici n’ont pas abouti. Dans la communauté humanitaire, nous espérons le meilleur, mais nous nous préparons au pire. Les perspectives n’incitent pas à l’optimisme. Mais nous ne voulons pas nous retrouver otages de l’absence de solution politique. Au contraire : parce qu’il n’y a pas de solution politique, l’accès humanitaire est encore plus obligatoire ».

Faits du jour

Les combats ont continué à faire rage, mercredi, en Syrie. Leur bilan est de 109 morts, dont 65 civils, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). L’OSDH a accusé l’armée d’avoir perpétré une tuerie mardi dans la région de Damas, où le bilan dans la seule ville de Maadamiyat al-Cham s’élevait à 42 civils tués, dont certains auraient été sommairement exécutés.

Paris et Washington ont répété hier leur volonté de voir Bachar al-Assad quitter rapidement le pouvoir, après la déclaration mardi à Moscou du vice-Premier ministre syrien Qadri Jamil, disant que le régime était prêt à discuter de cette question dans

le cadre de négociations avec l’opposition. (afp)

Les chiffres

2,5 millions de personnes ont besoin d’une assistance humanitaire.

1,2 million de Syriens sont considérés comme des « déplacés » dans leur pays.

175.000 Syriens ont trouvé refuge dans les pays voisins : Turquie, Liban, Jordanie.

146,4 millions d’euros : tel est montant total de l’aide humanitaire européenne, si l’on additionne les contributions des Etats membres (77,5 millions, dont 2 de la Belgique) et celle de la Commission. Cela fait 41,3 % de l’aide internationale.

Source : LeSoir

L’histoire ne sera pas tendre pour le régime syrien…


Le grand philosophe palestinien, ancien membre de la Knesset, Azmi Bishara, parle de la révolution syrienne.

1)     supposons que l’appauvrissement de la population et la suppression de ses libertés soit marginaux dans le contexte d’un but supérieur tel que la défense de la patrie. Ceci n’aurait de sens que pendant une période  limitée comme par exemple pendant une guerre. De toute façon, de tels buts ne justifient pas la manière dont le peuple doit vivre dans la pauvreté tandis que ses dirigeants vivent dans le luxe. De tels slogans ne justifient pas non plus le déni institutionnalisé et systématique de ses droits. Rien ne justifie la tyrannie et la corruption ni l’appropriation des fruits du travail des masses. Essayer d’exploiter une cause chère au coeur du peuple et du régime pour atteindre ce but est le début de la démagogie et un outil pour préserver uniquement l’existence d’un régime corrompu et tyrannique.

Bien entendu ceci n’enlève rien à la justesse de la cause ainsi exploitée, mais on s’en sert pour légitimer un régime illégitime. La rébellion contre cette tyrannie placera nécessairement l’élimination du régime en première ligne, mais il faut également préserver le caractère sacré des causes justes que le régime exploite. Ceci est d’application quand on en vient au projet étasunien de domination de notre région, par le biais de politiques pour les états arabes favorisant les intérêts d’Israël,  ainsi que la question de la Palestine et le devoir que nous avons de résister à l’occupation à tous égards.

2)     aucun peuple, où que ce soit dans le monde n’accepte la torture, l’emprisonnement injuste, la corruption financière et le musèlement des médias génération après génération peu importe la justification évoquée. Personne non plus n’a le droit d’exiger que ceux qui sont persécutés restent silencieux pour un intérêt  supérieur et sans aucun espoir de changement tout ceci pour apaiser les commentateurs qui semblent penser que la souffrance du peuple est secondaire par rapport à la « question centrale » d’autant plus que tout montre que cette même « question centrale » n’enregistre aucun progrès .

3)     Personne n’a le droit de prétendre avoir « compris » la douleur du peuple et le bien-fondé de ses revendications tout en demandant que ce peuple reste simplement en marge tandis que les dirigeants entreprennent quelques réformes. Aucun être humain n’aime se faire tirer dessus et bombarder et vous ne pouvez pas compter que le peuple qui est mitraillé alors qu’il proteste pacifiquement, reste sans réagir. Si vous ne pouvez pas obliger le régime à réagir pacifiquement à des manifestations pacifiques, alors demander que la rébellion se termine équivaut à exiger que le peuple accepte de se faire tuer et que par conséquent ceux qui sont morts pour la révolution sont morts en vain.

4)     L’histoire ne sera pas tendre pour un régime syrien qui a donné l’ordre aux soldats de tirer sur des manifestants pacifiques. Ces manifestations pacifiques sont ce que le régime craignait le plus et il a donc tout fait pour les écraser dans l’oeuf.

5)     Il semble inévitable que si vous vous faites bombarder, expulser de chez vous, que l’on saccage vos biens, vous tendrez la main à quiconque vous la tend. Ceux qui ont abandonné les révolutionnaires dans la difficulté n’ont pas le droit de leur faire la leçon quant à l’origine de leur soutien spécialement si personne n’est à même de persuader le régime d’entreprendre un quelconque processus de réforme vers la démocratie, voire de céder le pouvoir progressivement.

6)     Il n’y a rien de mal à ce qu’un peuple cherche sa dignité et sa liberté ; ce n’est pas un péché que ces jeunes aient pris les armes face à un régime barbare. Le seul coupable est le régime. On prétend que les premières protestations ont été le fait d’une conspiration étrangère et on passe sous silence les démarches diplomatiques arabes , toutes refusées par le régime, en faveur d’un transfert progressif de pouvoir, comme le plan de août 2011 pour la formation d’un gouvernement d’unité nationale-qui semble maintenant fantaisiste-  qui aurait préparé des élections présidentielles en 2014,  et comme  le plan de janvier 2012 pour le transfert du pouvoir au vice-président. Aucune de ces propositions n’a jamais visé à démanteler l’armée syrienne ou à saper le moral de l’armée

7)     le devoir du leadership révolutionnaire et de l’opposition politique à ce stade est de rester vigilant en ce qui concerne les puissances qui soutiennent leurs efforts et à l’égard de leurs motivations politiques. Il incombe à ce leadership révolutionnaire de préserver la souveraineté et l’identité de la Syrie, d’empêcher que le soutien étranger à la révolution devienne une tête de pont pour les plans ultérieurs de ces puissances étrangères.

8)     Malgré ce qui précède je peux comprendre la confusion et l’angoisse ressentie par bon nombre de patriotes arabes au sujet des événements de Syrie. Ce n’est pas seulement l’angoisse partagée par ceux qui sont choqués par les vastes étendues de cette partie de la patrie arabe touchées par la décision du régime de choisir l’option de Samson, c’est aussi une angoisse politique plus nuancée. À considérer les états qui soutiennent actuellement la révolution syrienne, ou qui du moins le prétendent, on peut voir qu’aucun d’entre eux n’a jamais été démocratique et qu’ils se sont en fait opposés à toutes les autres révolutions arabes. Incontestablement, ces états le font pour des raisons entièrement différentes : la politique étrangère de la Syrie et le soutien de ce pays aux mouvements de résistance de Palestine et du Liban. Le recours au sectarisme pour souffler sur les flammes de la révolution est également présent et très inquiétant : dans notre partie du monde, le sectarisme est non seulement répugnant, il est mortel. Néanmoins, quelles que soient l’angoisse et la confusion éprouvées par un observateur extérieur devant ces questions, l’angoisse et la confusion ne peuvent pas être la politique du peuple syrien et de la révolution syrienne. Le peuple syrien n’est pas un observateur extérieur ; il doit choisir entre aller de l’avant ou se replier et avoir affaire à une nouvelle série de bandits enhardis et méprisables. Le peuple syrien ne peut pas se permettre de se poser des questions au sujet de l’identité de ceux qui soutiennent sa révolution car son seul souci porte sur le nombre limité de ses partisans et du caractère limité et prudent  de leur soutien.

9)     Un intellectuel véritablement patriotique acquis aux valeurs démocratiques ne doit jamais renoncer à expliquer les dangers d’un sectarisme potentiel et doit dire clairement que les véritables composantes d’un État démocratique se fondent sur la citoyenneté et la justice sociale et qu’il faut éviter de remplacer un type de tyrannie par une autre. Nous ne devons pas non plus oublier le rôle historique joué par la Syrie dans la cause palestinienne et dans le monde arabe plus vaste. Pourtant cet enthousiasme doit se fonder avant tout sur notre souci de soutenir le peuple syrien et de défendre  sa révolution contre la tyrannie. Chanter les louanges du régime Assad est une faute impardonnable qui ne servira qu’à discréditer les causes sur lesquelles se fonde ostensiblement ce soutien au régime syrien.

10)   En ce qui concerne le peuple syrien aucune cause ne peut être plus sacrée que la défense de la vie de ses enfants ; pour lui aucune cause ne peut être plus urgente que la nécessité de renverser le régime d’Assad et de le remplacer par le gouvernement démocratique qu’il mérite.

Source
traduction : anniebannie

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